UN GRAND DINER
M. Creton s'était donné une peine immense pour le dîner; il avait dressé des listes sans fin, contenant les notabilités de la ville, ses amis et ses parents. Cette combinaison produisit une liste de cinquante couverts. En voyant ce chiffre, l'avoué fut effrayé et se mit à raturer certains noms pour les remplacer par d'autres : il hésitait entre ses amis, ses parents et les notabiUtés, car les trois combinaisons se combattaient. Inviter les fonctionnaires de Molinchart, c'était donner un dîner officiel, c'était faire croire que l'avoué cherchait des honneurs; les amis et les parents de l'avoué n'étaient pas tous gens du meilleur monde; l'avoué finit par restreindre sa table à vingt couverts, mêlant les trois combinaisons qui devaient offrir aux yeux du comte de Vorges la crème de la société mol inchar taise.
Louise s'était chargée de mille petits détails destinés à faire oublier certaines habitudes bourgeoises dont l'avoué ne pouvait se séparer. Elle mit en réquisition toute la serre d'un jardinier du faubourg pour remplir sa salle à manger de fleurs. Elle fit enlever des tableaux qui provoquaient l'admiration perpétuelle de son mari; elle veilla de son mieux à l'exécution du repas, qui était servi moitié par l'hôtel de la Tête noire et moitié par un célèbre pâtissier de la rue des Battoirs.
Entre cinq et six heures du soir, la société arriva et fu| émerveillée à l'aspect qu'une femme avait donné, en moins d'une journée, à des appartements construits sans art et décorés sans coquetterie. Louise portait une robe qu'on croyait blanche au premier aspect, et qui offrait, dans les plis, la couleur mourante de la rose-thé. Cette nuance délicate s'harmonisait merveilleusement avec le ton doré de la jeune femme; au milieu de l'agitation que produit toujours une telle réunion, les grands yeux noirs de Louise avaient perdu leur résignation. Elle devint, au dîner, ce qu'elle était avant son mariage, une belle jeune fille souriante, heureuse de vivre et laissant le bonheur sortir par tous les pores de son visage.
Le comte de Vorges fut placé auprès d'elle. Quoique âgé de vingt- cinq ans, il conservait le charme de la première jeunesse. Uiae petite moustache, qui ressemblait à un peu de fumée qui sort de la cabane d'un pauvre, contribuait sans doute à le faire paraître plus jeune qu'il n'était réellement. Vers vingt- trois ans il était revenu de Paris, à la suite d'une passion violente pour une comédienne ; depuis, il ne sortait plus de ses terres. On l'avait vu arriver un jour à Molinchart, maigre, pâle, triste, et telle était la tradition qui courait le pays. La santé lui revint, mais il conserva toujours un sourire fin et triste, un regard inarrêté qui provoquait la sympathie. On racontait de lui des faits prodigieux, presque incroyables, qui jetaient les esprits dans la surprise.
La montagne de Molinchart forme cinq coudes qui ont permis de tracer à peu de frais une montée accessible aux voyageurs; au milieu de cette montagne est un chemin roide, escarpé, raboteux, qui coupe au court et qui sert aux piétons à gagner une bonne moitié de temps : on appelle, dans le pays, cette route grimpette, car il faut presque l'escalader pour arriver en haut. Les enfants adorent ce
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' cliemin et le préfèrent naturel leraent à la voie régulière. Cependant, dans les temps d'hiver, il est impossible d'en descendre, ainsi que pendant le dégel. Un jour de marché, les paysans qui apportent leurs légumes par la grande montagne furent plus effrayés que sïls avaient vu le diable. Un homme a cheval descendait au grand galop la grimpette. Le comte de Vorges, ayant entendu dire qu'en 1814 un officier russe avait tenté l'aventure (fait qu'il regardait comme impossible), essaya de le renouveler cependant, au risque de se tuer mille fois, la tête broyée contre les arbres.
Il n'en fallait pas tant pour exciter dans la ville une vive curiosité : mais l'audacieux cavalier ne rentra pas dans Molinchart à la suite de ce défi, ayant le bon goût de ne pas se poser en écuyer et ne voulant pas se donner en spectacle à la foule. Si le comte de Vorges eût été d'une nature fanfaronne, se plaisant à troubler par bravade le calme des habitudes réglées d'une petite ville, il eût passé, à la suite de cette action, pour un fou ; mais il y avait une telle froideur sur sa figure, qu'on ne sut qu'en penser. Avec quelques traits de cette nature, en continuant de vivre à l'écart dans le château de sa mère, presque toujours à cheval ou à la chasse, le comte de Vorges pouvait devenir un héros de chronique un peu mystérieuse. L'avocat Grégoire, qui ne doutait de rien et qui s'était promis de faire parler à table le jeune comte, passa la moitié du repas à chercher une entrée en conversation. Quand il croyait avoir trouvé une phrase et qu'il se tournait vers M. de Vorges pour lui adresser la parole, l'air froid de grand seigneur avec lequel il était regardé l'empêchait d'arriver à son but, et lui faisait demander tantôt du sel, tantôt du poivre, tantôt de la moutarde, car il se sentait deviné dans ses pensées,
M. Creton avait écrit lui-même les noms des convives sur de petits morceaux de papier glissés dans les serviettes en triangle et grosses d'un petit pain. Il avait pour voisin
de droite M. Lebailly, bourgeois rlclie, un des meilleurs écouteurs de province. M. Lebailly, homme grave, aurait entendu parler les langues les plus savantes qu'il eût fait un signe d'assentiment consistant en une étrange grimace. Les yeux se fermaient, le nez s'allongeait, la bouche rentrait en dedans. Il semblait avaler un trésor et ne comprenait rien à ce qu'on lui disait. Il passait pour un homme très-intelligent: on ne le consultait pas, parce qu'il était connu qu'il ne répondait pas; mais quand quelqu'un voulait s'asseoir dans une opinion, s'entendre dire oui, il allait en référer à M. Lebailly, qui ne manquait pas sa grimace affirmative.
— Il me faudra beaucoup de girouettes, lui disait M. Creton : j'en place une sur le grand toit, une autre sur le petit pavillon qui fait retour sur la terrasse, une troisième sur le mur de la terrasse... Vous concevez, monsieur Lebailly, pourquoi. Je n'aurai pas toujours besoin de me déranger pour aller voir la situation du vent. Si je suis au premier étage, de ma chambre à coucher j'aperçois la girouette du petit pavillon, et dans le salon, tout en vaquant à mes occupations, la girouette du mur de la terrasse joue sous mes yeux... C'est une grave commission que j'ai acceptée, et je veux la remplir avec dévouement... N'est-ce pas heureux, monsieur Lebailly, si j'allonge votre existence d'une dizaine d'années : voilà pourtant à quoi j'arrive en ne quittant pas de l'œil mes girouettes.
— Monsieur, ne me parlez pas de la république, disait une demoiselle d'Autremencourt, qui était à la gauche de l'avoué, et qui répondait à M. Ghotat, grand maître de la loge franc-maçonnique de Molinchart; non, monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que la république. Ma mère l'a vue, monsieur, et elle frémissait encore des excès qui s'y sont passés...
— Cependant, mademoiselle d'Autremencourt, vous ad-
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mettrez bien qu'il y avait quelques honnêtes gens parmi les conventionnels ?
— Non, monsieur, ils étaient tous plus abominables les uns que les autres... Ce Saint- Just, cet exécrable monstre, savez-vous ce qu'il a fait dans Molinchart ? Eh bien, monsieur, la famille de M. Delamour existe encore ici...
— Plaît-il, mademoiselle d'Autremencourt? s'écria M. Delamour, qui entendait son nom mis en question.
— Oh ! pardon, monsieur Delamour, si je rappelle à vos souvenirs un événement fâcheux: je parlais de Victoire Delamour, qui était une jeune personne douce, bien élevée, sortant du couvent, et toujours maladive, lorsque cet ogre de Saint- Just arriva à Molinchart. Il connaissait la famille de mademoiselle Delamour; il fait Thomme complaisant, dévoué, le scélérat ! Il offre de conduire mademoiselle Delamour à Paris, dans une maison de santé, afm qu'elle fût traitée avec soin. Les parents le croient et lui laissent emmener la jeune fille. Savez-vous ce qu'il fait? En arrivant à Paris, il ne perd pas une minute, il la fait guillotiner.
La discussion s'engagea alors sur l'ancienne révolution, que mademoiselle d'Autremencourt n'avait pas mise sur le lapis sans motif: elle voulait donner une leçon à M. Chotat, chef de la réunion des francs-maçons, qu'on accusait, en 1823, de tremper dans les conspirations de carbonari. M. Chotat profita de cette attaque pour faire un plaidoyer en faveur des idées révolutionnaires, et une partie de la table se lança dans la discussion.
— Combien vous devez souffrir, madame, dit, en s'adressant à Louise, le comte de Vorges, d'être obligée d'entendre tous ces beaux raisonnements !
— Hélas ! j'en ai pris mon parti, monsieur, dit-elle.
— Pas gaiement, du moins, dit le comte; quoi que vous fassiez, les secrètes mélancolies qui sont en vous apparaissent à la surface et viennent voiler votre beau regard. Je
VOUS comprends, madame, et je sens combien vous souffrez
des gens qui vous entourent.
— Mais, monsieur, dit-elle d'un ton froissé, je vis ie plus souvent seule auprès démon mari.
— Sans doute, poursuivit le jeune comte, M. Creton est un honnête homme; il est incapable de chercher à vous peiner , et cependant à chaque minute de la journée il vous froisse, il vous brise... Quand on a souffert comme moi, madame, quand on a le cœur brisé, on devient savant dans ces matières.
— Vous avez autant souffert, vraiment? dit Louise d'un ton légèrement ironique.
— Riez, madame !
— Monsieur, je ne me moque pas, croyez -le bien; mais, à votre âge, il me semble difficile de croire à de pareils tourments. Vous êtes libre, dit-elle d'un ton mélancolique.
— Les femmes sont singulières, dit le comte; tout à l'heure, madame, vous ne vouliez pas avouer la mélancolie qui est peinte sur vos traits, et maintenant voas venez de parler de liberté avec l'accent d'un prisonnier.
— Et il est bien prouvé, dit Louise en rompant ce dialogue et en s'adressant à mademoiselle d'Aiitremencourt, que Saint-Just a commis ce crime uniquement pour le plaisir de commettre un crime ?
— Voilà bien ma femme, dit M. Creton, il lui faut une heure pour réfléchir à la conversation; on ne parle plus de Saint-Just, maintenant, c'est fini. Monsieur le comte, ne faites pas attention si ma femme ne vous répond pas immédiatement, elle est très-réfléchie.
Louise baissa la tète sous les sarcasmes de son mari, tandis qu'un sourire imperceptible se dessinait sur les lèvres du comte. Il laissa la conversation reprendre son cours et ne voulut pas profiter de la fausse situation où M. Creton
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avait mis sa femme. Louise d'ailleurs affectait de causer avec son voisin de gauche, M. Janotet, qui lui détaillait la maladie de sa femme. M. Janotet, juge suppléant au tribunal de Molinchart, ne siégeait jamais, et se contentait du titre. On craignait son intelligence, car il eût pu lui arriver de confondre les témoins avec l'accusé. C'était un homme aux yeux pâles, au teint blanc, ayant quelque ressemblance avec de la porcelaine transparente. Il souriait fréquemment, s'intéressait aux détails les plus simples de la vie, aurait passé une journée à s'inquiéter des nouvelles de la santé. Avec un « Comment vous portez-vous ? » il tirait des motifs de conversation pour toute la soirée. M. Janotet délayait sa conversation dans une eau fade, et, pour mieux se faire entendre de ses interlocuteurs, car il avait une voix blanche et insaisissable, il se penchait à leur oreille comme s'il avait à leur confier des choses secrètes. Louise subit tout au long l'indisposition de madame Janotet, qui n'avait pu venir au repas.
— Elle a attrapé un coup d'air, disait son mari, en se promenant avant-hier soir sur les remparts. Nous avons appelé immédiatement le médecin, qui lui conseille de prendre des ménagements. Elle boit beaucoup de guimauve très-peu sucrée, parce que le sucre est échauffant, ce qui ne convient pas au tempérament de madame Janotet; mais, avec un peu de patience et de repos, ma femme ne peut tarder à se guérir.
— Madame Janotet est souvent prise d'indispositions, dit Louise.
— Très-souvent, madame; elle est délicate sans en avoir l'air, un rien la met hors d'elle-même : une porte ouverte, une fenêtre sans tampons, un peu d'humidité, trop de chaleur... elle craint surtout beaucoup les chaleurs...
— Et monsieur votre fils grandit tout les jours, dit Louise en regardant le petit Janotet, qui remplaçait sa mère
à table et qui rougit considérablement, en baissant les yeux
aussitôt qu'il entendit qu'on s'occupait de lui.
Le petit Janotet était le décalque affaibli du juge suppléant; il semblait un souffle, tant il était pâle, malingre et timide à l'âge de quinze ans. Il ne quittait jamais son père et suçait les principes de son imbécillité. Il ne parlait qu'avec une vieille bonne qui l'avait élevé et qu'il appelait encore Radédé. La grosse paysanne semblait seule faire plaisir à son jeune maître en lui parlant ce langage enfantin composé de redoublements de syllabes identiques dont se servent les nourrices avec les enfants au berceau. .Quoiqu'il prit de l'âge, tous ceux qui le connaissaient l'appelaient encore Toto, et il semblait pris d'effroi quand il s'entendait appeler par son véritable nom. On le voyait partout suivre son père, le tenir par le pan de l'habit, et quand le juge suppléant entrait dans un salon, immédiatement entrait sur ses talons Toto, qui serait mort de frayeur s'il avait été séparé de son père par une porte.
— Eh bien! Toto, dit Louise, est-ce que je te fais peur?
— Il est bien doux, mais un peu timide, dit le juge suppléant en regardant son fils avec complaisance.
Pendant ces conversations, le comte donnait les signes d'une vive impatience; Louise entendait raisonner le parquet de petits coups secs qui annonçaient une colère mal dissimulée. Elle eut pitié de son hôte et se tourna vers lui.
— Ne suis-je pas, dit-elle, forcée de faire les honneurs de chez moi?
— Mais, madame, je n'ai rien dit qui pût vous empêcher de faire la conversation avec vos convives.
— Je vous demande pardon, monsieur, je croyais avoir surpris quelques marques d'impatience de votre part.
— Je l'avoue, madame, je vous écoutais et je vous plaignais de dépenser votre jolie voix pour de tels voisins.
— Le monde n'a4-il pas ses exigences? dit Louise. Ru-
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marquez, monsieur, que vous laisserez chez nos invités une impression fâcheuse; vous ne leur avez pas encore dit un mot, et ils en seront d'autant plus blessés, que votre titre leur fera croire à de la fierté de votre part.
— J'en serai réellement désolé, dit le comte, mais ma fortune modeste et ce titre de comte, sans importance, ne m'ont jamais tourné la tête à ce point. Je parle très-peu d'ordinaire, et je ne parle surtout qu'aux personnes qui me sont sympathiques.
— Les personnes qui sont ici ne vous connaissent pas intimement, monsieur; vous dites que vous parlez peu, mais on vous a vu, presque tout le dîner, causer avec moi.
— Auprès de vous, madame, je ne me sens plus en province, et je crois retrouver les femmes jeunes, distinguées et sans prétentions, que j'ai rencontrées quelquefois dans les salons parisiens.
— Essayez, monsieur, de vous souvenir que nous sommes en province.
A partir de ce moment, le comte changea de façon d'agir : il sourit au dernier calembour que venait de faire l'avocat Grégoire, qui en profita pour lui dire qu'il avait beaucoup connu son père, et qu'il lui avait fait gagner jadis un procès très-important. La vieille demoiselle d'Autremencourt se laissa prendre à un salut affectueux du comte de Vorges, et se mit à entamer l'éloge delà noblesse; la discussion sur les variations de l'atmosphère continuait entre M. Creton du Coche et son voisin, M. Lebailly ; le comte en profila pour inviter Tavoué à venir faire des comparaisons entre le climat de la vallée et celui de la montagne, et à s'installer quelques jours au château de Vorges, où il trouverait tout ce qui lui serait nécessaire pour faire ses observations scientifiques.
— J'ai un de mes parents, dit le comte, qui est président de l'Académie de Rehus. Je crois, monsieur du Coche, qu'il
serait très-intéressant de communiquer vos travaux à cette
société savante et de vous en faire recevoir membre.
— Comment donc, monsieur le comte! s'écria Tavouê, qui voyait avec joie les honneurs scientifiques fondre sur lui.
— Cette société, dit le comte, s'occupe assez peu d'art et de belles-lettres; cependant on y compose quelquefois des morceaux de poésie fort remarquables pour une ville industrielle, mais les efforts de la société académique se tournent plutôt vers les questions d'utilité pratique, et je suis certain qu'on accueillerait votre demande avec le plus grand plaisir.
— Jusqu'à la fm du repas, le comte s'occupa tour à tour des différents convives, et entra dans la conversation avec des paroles flatteuses pour chacun, Il trouva même le moyen de causer avec Toto et de s'inquiéter de sa bonne Radédé.
— Je vous remercie, monsieur, dit Louise en acceptant le bras du comte, qui la conduisait de la salle à manger au salon. Vous avez gagné le cœur de tout le monde.
— Bien vrai, de tout le monde ? dit le jeune homme. Ah ! que je suis heureux !
— Il ne vous reste plus, dit la femme de l'avoué, qu'à mettre de côté un reste de raillerie parisienne, que personne ici ne devine, mais que je comprends parfaitement. Il est trop facile de plaisanter de pauvres provinciaux qui ne sont jamais sortis de chez eux.
— Vous voulez me rendre parfait, dit le comte ; si je pouvais vous voir plus souvent, madame, je crois que vous finiriez par me faire adorer tous vos invités.
— Adorer, dit Louise, c'est beaucoup; supportez-les, ayez l'air de vous intéresser à leurs faibles.
— Et vous me permettrez de venir plus souvent vous rendre visite?
— Je ne l'ai pas entendu de la sorte, monsieur. Quel intérêt trouveriez-vous à la maison?
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— Quel intérêt ! madame; vous voir, vous parler, vous écouter, n'est-ce pas là le plus grand bonheur?... Je suis sûr que ma mère ne me reconnaîtra pas; je me sens tout changé au dedans; il est impossible que ma figure n'en témoigne pas quelque chose.
— Assez, monsieur, dit Louise avec un petit ton de commandement; on va nous faire de la musique.
Dans ce moment une note perçante d'instrument à vent venait de se faire entendre dans l'appartement. M. Janotet avait tiré de sa poche une petite flûte, et soufflait dedans pour l'échaulTer.
— Monsieur le comte, dit l'avoué, ces messieurs nous ont préparé une surprise après le café. M. Janotet va nous jouer le Duel, un fort beau duo, avec M. Pector, le meilleur basson du département.
Le comte, qui avait quelque teinture de musique, se leva, regarda la musique sur un des pupitres, et fut tout étonné de voir sur le frontispice : Duo pour deux violons.
— Nous le jouons pour basson et petite flûte, dit M. Janotet, et même divers artistes de la capitale, qui nous ont entendus l'exécuter, trouvent que le morceau y gagne, à cause de la différence des timbres.
— Oui , dit le comte , deux violons seraient trop uniformes.
— Précisément, dit M. Janotet. Voyons, Toto, tu ne peux cependant pas rester dans mes jambes pendant que je jouerai... Veux-tu tenir la musique? tu seras tout près de moi.
L'enfant prit la musique, quoiqu'il tremblât à chaque son du basson qui s'échappait de l'instrument de M. Pector.
— Vous allez voir, dit M. Creton du Coche au comte, il y a une petite comédie, au commencement, qui est fort •intéressante quand on ne la connaît pas.
• M. Creton se frottait les mains et faisait asseoir ses invi-
tés dans des fauteuils qui formaient cercle autour des deux amateurs.
— Vous ferez le combat, surtout, disait-il à M. Pector, qui ajustait les diverses pièces de son instrument, et qui dirigeait son fiasson en avant comme une mince couleuvrine.
— - Je ne demande pas mieux, dit M. Pector, si M. Janotet y consent.
L'avoué courut au-devant de M. Janotet, qui donnait ses instructions à son fils.
— Toto , fais bien attention à retourner la page , tu me ferais manquer ma variation.
— Allons, Janotet, un beau combat, dit l'avoué.
— C'est bien connu, dit le juge suppléant, qui aimait à se faire prier.
— M. le comte de Vorges ne se doute pas de ce qui va se. passer, dit M. Greton; je suis certain qu'il sera très-curieux de ce divertissement... Mesdames et messieurs^, je vous demanderai un peu de silence pour entendre le duel qui va avoir lieu devant vos yeux par deux adversaires musiciens.
Il se fit alors un grand calme dans le salon. Les deux instrumentistes étaient placés en face l'un de l'autre; ils se regardaient fixement. A un signe de tête du juge suppléant, M. Pector fit avec son basson un salut croisé que la petite flûte lui rendit comme s'il s'était agi de battre la mesure. M. Janotet se fendit, tenant droit son petit instrument : on eût dit qu'il voulait percer son adversaire, qui, le basson en arrêt, jouissait de suprêmes avantages, à cause de la longueur de l'instrument.
— Que prétendent faire ces deux messieurs ? demanda le comte à Louise.
— Ils veulent imiter un combat à l'épée.
— Il faut, madame, que je vous aie juré d'être sérieux...
— Vous n'êtes encore qu'au début; patience, dit Louise.
En ce moment les deux instrumentistes parcouraient le
cercle en sens inverse et faisaient mine de se poursuivre ;
Toto tenait son père par le bras et semblait terrifié du
long basson qui marchait derrière lui.
— Très-bien! s'écria M. Creton du Coche, c'est parfait; n'est-ce pas, monsieur le comte; ne jurerait-on pas un véritable duel ?
— Oui, monsieur Creton, sans doute, mais les armes ne sont pas égales.
— Qu'importe ! on se figure un combat et on ou"blie qu'on est en présence de musiciens. Tenez , mademoiselle d'Autremencourt se cache les yeux, tant elle a horreur des duels... Pschtt ! voilà le basson qui commence...
M. Pector venait de lancer les premières notes du Duel , qui est un morceau imitatif du temps du directoire. Au début on entendait une sorte de querelle entre deux individus. Le basson, avec sa voix.grave, semblait une sorte de personnage grave qui a été insulté dans un endroit public par un être d'un caractère léger et pointu, représenté par la petite flûte. L'exécution de la dispute marcha avec quelque ensemble; mais quand les propos s'envenimèrent, quand la colère fut représentée par des roulades aiguës sans fin, la petite flûte se troubla et laissa seul le basson continuer ses arpèges mélancoliques.
— Pardon, monsieur Pector, s'écria M. Janotet, arrêtezvous, vous ne m'attendez pas...
M. Pector continuait sa partie gravement, s'inquiétant peu si des batteries et des arpèges sans fin pouvaient avoir ([uelque intérêt pour la société. M. Janotet sauta si brusquement sur finstrument, que M. Pector fit une grimace.
— Eh! monsieur Janotet, dit-il d'un ton courroucé, vous avez failli me faire avaler l'anche; on ne se précipite pas avec autant de vivacité sur un instrument que vous
— Monsieur Pector, j'avoue que j'ai été un peu vif; mais je vous prierai de recommen'cer V allegro. ,
— C'est impossible, monsieur Janotet; mon anche est brisée, et je n'en ai pas de rechange dans ma boîte...
Comme la discussion se prolongeait et que la passion qui avait inspiré le compositeur du Duel semblait être passée dans le sang des deux musiciens, le comte en profita pour prier Louise de le recevoir.
— Comment, monsieur, vous voulez quitter vos habitudes de sauvagerie et vous frotter au milieu de tous ces provinciaux, dont vous pensez tant de mal?
— Si vous y êtes, madame, il n'y a plus de province; que m'importe ce qui se dira autour de moi, je n'entendrai que votre voix; tout disparait, et je ne vois que vous, que vous seule.
— Je m'en vais prier M. Creton d'être un peu jaloux , dit Louise. Savez-vous que s'il vous entendait il pourrait perdre un peu de sa supe be tranquillité?... Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service. Mademoiselle d'Autremencourt regarde de côté et d'autre, elle cherche un quatrième pour faire une partie de boston.
— Et vous m'enverriez gaiement, madame, sous le feu d'un aussi terrible ennemi ?
— Vous aurez une amie dévouée dans mademoiselle d'Autremencourt; sachez qu'elle est très-mauvaise langue.
— Heureusement pour moi, madame, je ne connais pas le boston.
— Alors, monsieur, vous me permettrez de vous quitter; une maîtresse de maison doit se dévouer.
— Est-ce que je ne pourrai pas le jouer en face de vous, madame? dit le comte.
— Ahl dit Louise en souriant, vous savez le boston, maintenant?
— Oh! très-peu, madame; je ne joue jamais. Réellement,
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OU je me ferai moquer de moi, ou je mettrai mon partenaire en fureur, et j'arriverai à un résultat tout contraire à celui que vous prétendiez, madame, en faisant la partie de mademoiselle d'Autremencourt.
— Vous êtes sauvé, monsieur, dit Louise; M. Pector fait un quatrième !
— Nous sommes sauvés, dit le comte.
— Je n'accepte pas cette association, dit Louise. L'avoué rôdait dans son salon et vint vers le comte.
— Ne vous ctes-vous*pas ennuyé, monsieur le comte ?
— Oh ! monsieur du Coche !
— Quelquefois on ne connaît pas tout le monde, on est mal à son aise. Je crains que ma femme ne puisse soutenir la conversation. As-tu offert du vespétro à M. le comte ?
— Je vous remercie bien, dit le jeune homme.
— C'est un vespétro merveilleux, il a un arôme particulier. Ma femme, sonne Marie.
La bonne entra.
— Marie, apportez-nous le vespétro, vous savez qu'il est en haut de l'armoire.
— Vraiment, monsieur du Coche, vous me comblez; mais je ne bois jamais de liqueurs.
— Il est d'une douceur!.,. Janotet! un petit verre de vespétro.
— Je veux bien, dit la petite flûte.
— Toto boira bien aussi un peu de vespétro; vous allez le sentir, monsieur le comte, le parfum vous décidera; je l'ai acheté à la vente d'un vieux curé; il s'y connaissait, le brave homme... Personne, dans Molinchart, ne vous ferait boire de pareille liqueur, excepté M. le sous-préfet, à qui j'ai fait hommage de trois bouteilles.
— Monsieur du Coche, dit le comte, je vous demanderai la permission de me retirer; demain, avant mon départ, je
viendrai prendre congé de madame et de vous, et j'espère que nos bonnes relations n'en resteront pas là.
— Certainement, monsieur le comte, dit l'avoué.
Le jeune homme donna la main au mari et à la femme et "sortit, laissant Louise sous le coup d'idées nouvelles. Elle resta jusqu'à la fin de la soirée au coin du feu, regardant fixement la plaque de la cheminée, la flamme, la sueur qui sortait à bouillons des bûches, les mille étincelles qui couraient et sautillaient dans la cheminée. Quand on pense, le feu est un monde; les moindres incidents poussent à la rêverie.
— Eh bien ! dit l'avoué en surprenant sa femme dans cet état.
Louise tressaillit comme si elle revenait à la vie.
— Tout le monde s'en va, dit M. Greton du Coche, et on demande après toi pour te souhaiter le bonsoir.