‹ Les bourgeois de MolinehartChapitre 5 sur 14 · LA VIEILLE FILLE · texte numérisé non relu

LA VIEILLE FILLE

Mademoiselle Ursule Creton demeure à l'angle de la rue Basse, dans une maison à deux étages, qui donne sur la petite place. Il n'est pas d'enfant dans Molinchart qui ne se soit arrêté en sortant de l'école devant la fenêtre du rez-de-chaussée, toujours ouverte. C'est le plus singulier musée que puisse concevoir l'imagination d'une dévote. Là sont entassés, les uns sur les autres, des cadres remplis d'ossements de saints, cachés dans des profondeurs de petits papiers dorés et roulés; un fragment de sainte Perpétue repose à côté d'un petit morceau du métacarpe de saint Victorien; sainte Véronique a laissé une parcelle de tibia à côté d'une miette de métatarse de saint Fructueux. Dans de grands cadres de bois noir se voient certains arbres symboliques sur les feuilles desquelles le graveur a inscrit

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les noms des péchés mortels, assez restreints, et les titres plus nombreux des péchés véniels. Deux Enfants Jésus de cire, ornés de perruques en coton, sont de chaque côté de la cheminée, sous de petits globes de verres carrés.

On distingue peu d'objets profanes au milieu de ce singulier musée; cependant il faut citer le tableau des assignats sous la révolution, qui représente les nombreux assignats de divers prix, posés les uns sur les autres, au centre desquels se voit le fameux gueux de Callot, qui, appuyé sur son bâton, s'arrachant les cheveux de désespoir, semble prendre le parti de fuir ce maudit pays des assignats; mais la pièce la plus importante, sans contredit, du musée de la vieille fille, est la fameuse Passion en bouteille, qui veut une explication satisfaisante.

Notre-Dame de Liesse est un bourg important près de Molinchart, qui attire une foule considérable de visiteurs, de curieux et de pèlerins par la nature de son commerce et la croyance aux miracles d'une Vierge noire, dont la vie a tenté plus d'une plume pieuse. Toute la semaine les chemins des alentours sont remplis de paysans à pied qui viennent de dix et vingt lieues à la ronde, afin d'intercéder auprès de Notre-Dame de Liesse pour que cesse le règne des foulures, des bras cassés et des entorses.

La vue de la sacristie de l'église est d'un aspect consolant : on n'y voit pour ornement que des béquilles de toutes grandeurs suspendues aux murs; le sacristain explique que ce sont les béquilles des boiteux, des paralytiques qui, après quelques prières, s'en sont retournés avec des jambes de quinze ans. Une armoire vitrée fait face aux béquilles : c'est le trésor de l'église, renfermant les nombreux dons laissés par les croyants. Montres d'argent, bagues d*or, forment le plus considérable du trésor, qui a quelque analogie avec la devanture d'un petit orfèvre.

Le commerce de Liesse , en se pliant au goût des pèle-

rins, devient une source de fortune pour les habitants. Tout y est pieux : là se fabriquent mille objets à bon marché, qui prennent leur plus grande valeur d'être touchés par la Vierge noire. Un pauvre paysan ne manque jamais de s'en retourner avec un gros bouquet de fleurs artificielles à son chapeau; ce sont des fleurs rouges et des feuilles vertes^ entremêlées de clinquant, qui flattent les goûts des campagnards pour les choses voyantes. Arrive dans sa cabane, le paysan accroche au-dessus de sa cheminée le bouquet de Notre-Lame de Liesse, et on trouve rarement en Picardie une cheminée dépourvue de cet ornement. En outre , le paysan emporte, soigneusement enveloppées dans sa poche, une quantité de bagues de plomb qui lui ont coûté un sou la douzaine, et qu'il offre en souvenir à ses amis et connaissances.

Les pèlerins riches emportent encore danè leur famille là bouteille de la Passion^ qui à elle seule constitue un drame plein de curiosité, destiné à occuper les soirées d'hiver. Les clous, l'éponge, la croix, l'échelle, le vase à vinaigre^ Jésus-Christ , le marteau , les tenailles , la scie , la Vierge noire , de petites médailles de cuivre , plongent dans l'eau enfermée dans une bouteille. La moindre agitation fait remuer tous ces objets , qui constituent pour le paysan un mystère religieux aussi puissant aujourd'hui que les mystères du moyen âge pour le peuple. Ces divers objets, exécutés en verre colorié, sont suspendus dans la bouteille par de petits globules de verre creux. La bouteille^ sans ouverture, a été fermée par l'industrie du verrier. Cette petite danse religieuse, enfermée dans l'eau tranquille d'une bouteille transparente, continue à entretenir dans l'esprit des paysans naïfs l'idée de miracles.

On ne sait pas de quelle époque date l'invention dé cette Passion, qui doit remonter à des temps assez reculés, quand on examine la façon simple et grossière dont sont soufflés

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les personnages et les objets coloriés. L'ouvrier ne s'inquiète pas précisément de la beauté des types; il crée un Jésus- Christ avec la vitesse qu'il met à des objets matériels, et il en résulte une représentation souvent plaisante, qui n'a plus de reconnaissable que la croix de la Passion.

La Notre-Dame de Liesse, à la figure noire, est également massacrée; le marteau qui servit à enfoncer les clous au Calvaire est quelquefois aussi grand que Jésus-Christ; les clous sont aussi gros que le marteau. La coloration est employée avec une brutalité de sauvage; mais le paysan retrouve dans ces objets une image de la Passion; il n'en détaille pas les défauts, il n'en saisit que l'ensemble; il s'étonne toute sa vie de la bouteille fermée comme par miracle, et il commence l'éducation religieuse de ses enfants en leur montrant sur sa cheminée l'objet qui a été touché par Notre-Dame de Liesse.

Mademoiselle Ursule Creton tenait à la fameuse bouteille de Liesse plus qu'à la vie; peut-être eût-elle sacrifié tout son musée à la Passion en bouteille; les petites villes sont devenues sceptiques et ne croient plus à ces objets dont la forme est trop grossière; mais la vieille fille avait conservé, à cinquante-six ans, le goût des choses pieuses de sa jeunesse. Tous les matins elle époussetait son musée avec un soin particulier et levait même les globes qui recouvraient les Enfants Jésus de cire, afin de s'assurer que la poussière ne s'était pas introduite dans les boucles de coton blanc qui faisaient si bien ressortir la cire rose de leur figure. La vie de mademoiselle Creton était ainsi remplie : elle allait entendre la messe basse, se confessait deux fois la semaine et attendait des visites l'après-midi.

Après la messe, elle ne manquait pas de passer à là sacristie, sous le prétexte de voir si la bannière de la Vierge n'avait pas besoin d'entretien; mais c'était matière à causer avec le suisse, le bedeau, et se fournir d'une provision de

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nouvelles pour les soirées qu'elle passait chez les dévotes. Le curé montrait une patience angélique à écouter la vieille fille qui, en qualité de porteuse de la bannière, recueillait les moindres actions des jeunes enfants faisant partie de cette congrégation. Elle fatiguait également les sœurs de la Providence, qui tenaient une école gratuite déjeunes filles, et ne voulait pas perdre l'autorité qu'elle avait conquise sur elles pendant les processions.

C'étaient de nouveaux cantiques qu'elle apportait chez les sœurs et qu'elle entonnait avec un accent de tabatière neuve. On l'eût mise dans une violente colère si on eût douté de sa façon de chanter; seuls, les polissons de la rue qui la surprenaient chantonnant pendant qu'elle époussetait son musée, lui répondaient par des accents nasillards, et prenaient la fuite en la voyant arriver armée d'un pot d'eau. Mademoiselle Ursule Creton, longue et maigre, portait habituellement à la ville un chapeau vert clair doublé de jaune ; sous cette coiffure de perroquet elle redressait la tête, et peut-être quel(^ues idées de coquetterie, qui n'étaient jamais sorties, sommeillaient-elles encore. Ainsi que beaucoup de femmes laides et vieilles, elle ne pardonna jamais à Louise sa beauté. A partir du mariage, elle évita même de rendre visite à son frère.

Elle prit l'habitude de parler à sa belle-sœur à la troisième personne, afin de ne pas l'appeler ma sœur. Les relations entre la vieille fille et Louise laissaient dans l'opinion de celle-ci un tel sentiment de crainte, qu'elle restait quelquefois cinq minutes devant la porte avant de sonner, espérant, ainsi que tous les esprits timides, retarder le plus possible une entrevue désagréable.

— Madame Creton a donné hier un très-beau dîner, diton dans la ville. Je suis étonné vraiment de n'y pas avoir été invitée, dit la vieille fille à sa belle-sœur, à la première visite qu'elle lui rendit.

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Louise rougit extrêmement, car son mari avait fait luimême les invitations, et négligea d'en instruire sa sœur, sachant bien qu'elle ne viendrait pas : elle exposa le fait dans toute sa vérité.

— N'importe, madame Creton devait connaître la politesse avant tout. J'excuse à peine mon frère, quoique je sache que dans ces occasions la maîtresse de la maison fait tout ; mais madame Creton aurait pu m'en faire part. . . Peutêtre voudrait-on me séparer de mon frère.

— Oh ! madame, s'écria Louise.

— Depuis le mariage de madame Creton, mon frère a changé visiblement de manières avec moi : plus d'empressement, de ces petits soins auxquels j'étais habituée et que mon âge fait bien comprendre; madame Creton a de l'empire sur son mari, toute la ville le sait. Qui aurait invité à dîner ce M. le comte de Vorges, qui sans doute, fait meilleure mine à table qu'une pauvre dévote ?

— Mademoiselle Ursule, dit Louise, M. Creton a tellement insisté pour admettre M. de Vorges à sa table, que je n'ai pu poliment lui tenir tête plus longtemps. Vous pouvez le lui demander.

— Les maris seront toujours les mêmes. Madame Creton est assez fine pour faire croire à mon frère qu'il veut depuis un siècle des choses qui ne lui entraient pas dans la pensée une minute auparavant.

Alors la vieille fille s'emporta contre le luxe moderne, contre la manie de dépenser de l'argent, contre les gens qui tiennent table ouverte, et cita un sermon sur la pauvreté, et finit par montrer M. Creton du Coche sur un fumier, comme le Lazare. Cette lutte avait quelque chose de poignant pour Louise, qui, une fois assise sur une chaise basse de paille, recouverte d'un mauvais coussin dont la taie était évidemment sortie d'un jupon de la vieille fille, semblait une accusée écoutant un réquisitoire d^ procureur général. En présence

de la vieille fille, Louise se sentait accablée par une multitude d'émotions. Les meubles secs et froids étaient contre elle; une certaine odeur de renfermé, qu'on subissait en entrant, lui portait à la tête; les pieuses antiquités faisaient mal à regarder. De temps en temps on entendait sortir sous la chaise de la vieille fille une toux rauque et asthmatique qui provenait du gosier d'un vieux chien gras qui avait à peine la force de se lever de la boîte où il se tenait.

Les carreaux d'une grande croisée qui donne sur la rue avaient dû être fabriqués peu après les carreaux en culs de bouteille qui se voient encore dans d'anciennes maisons de province. Quoique propres, ils ne laissaient passer qu'un jour vert et triste, froid et glacial, même en été. Un seul portrait attirait les yeux, le pastel de la mère de M. Creton; mais la mère était la ressemblance exacte de la vieille fille, avec un menton pointu et de grandes lunettes d'acier qui protégeaient des yeux propres à fouiller au fond des consciences.

Le portrait de sa mère servait aussi de thème de conver* sation à mademoiselle Ursule, qui se prévalait surtout d'une grande aiguille menaçante qui sortait des cheveux gris de la mère; une pelote de coton, qu'elle tenait à la main, montrait qu'elle avait suspendu momentanément son ouvrage pour regarder le peintre qui faisait son portrait.

— Ce n'est pas madame Creton, disait la vieille fille, qui ferait au tricot les fameux bas de laine que je garde encore par respect pour ma pauvre mère, qui s'est usé les yeux après.

A entendre Ursule Creton, le tricot était le soutien des ménages, un échelon de fortune, une garantie de tranquillité pour les maris.

— Si ta femme avait voulu, disait-elle à son frère, je lui aurais appris le tricot; mais elle aime mieux rester oisive de ses dix doigts et regarder par la fenêtre.

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L*avoué répondait que Louise faisait de la tapisserie.

— Où la voit-on, disait la vieille fille, cette fameuse tapisserie? Si encore, à la procession de la Fête-Dieu, je voyais ta maison tendue d'une tapisserie faite par elle : mais jamais elle ne fera rien pour l'église... C'est bientôt dit, un meuble de salon; en seras-tu plus avancé d'avoir un meuble de salon en tapisserie? A la bonne heure, une belle statue de sainte avec des anges, comme on en faisait anciennement... Ah ! le monde devient bien égoïste ! s'écriait-elle en pensant que Louise ne s'occupait pas du culte.

Une autre fois, elle ne l'avait pas rencontrée le dimanche à la grand'messe, et elle exécutait ses aigres variations sur l'irréligion moderne.

Toute sa vie M. Creton avait subi l'ascendant de sa sœur, qui, plus âgée que lui, conservait les traditions sévères qu'elle tenait de sa mère. L'avoué avait un de ces caractères faibles qui, trouvant un certain bien-être à se courber sous l'autorité, se dispensent de penser et d'agir, et la volonté s'envola à tire-d'ailes d'un esprit timide pour n'y rentrer jamais. La vieille fille avait senti juste le moment du départ de la volonté de son frère et s'en était emparée. Il était arrivé que M. Creton n'eut rien à désirer, à souhaiter dans la vie, tant qu'il vécut avec sa sœur. Il trouva un ménage pour ainsi dire sans connaître les souffrances matrimoniales.

Dans la ville on citait à tout propos l'union des deux célibataires comme un modèle de bonheur, quoiqu'il y eût au fond de la pensée de chacun l'idée pénible et chagrine qu'entraînent toujours un vieux garçon et une vieille fille. Mademoiselle Creton oubliait seulement devant son frère les admonestations catholiques qui lui emplissaient le cerveau. Ayant été à même d'étudier Pavoué depuis son enfance, elle le reconnaissait incapable de scepticisme. La grossière intelligence de M. Cretonne pouvait se plier à comprendre ces esprits douleurs qui ont de tous les temps soulevé le pour-

quoi et le peut-être dans les grandes questions catholiques.

La vieille fille s'occupait de la maison, réglait les dépenses, tenait les clefs de toutes les armoires, et l'avoué n'aurait pu mettre son habit neuf sans sa permission; une femme de ménage, qui venait le matin et le soir, était chargée de laver la vaisselle : c'était tout le domestique de la maison. Mademoiselle Creton avait ainsi épongé ses envies de mariage en regardant son frère comme un époux; sans doute, de vingtcinq à trente- cinq ans, elle eut de beaux rêves et des réveils amers, en ne trouvant pas à ses côtés l'idéal des ses songes, qui n'était autre qu'un Creton un peu plus jeune, un peu mieux dégrossi, tenant un langage amoureux et se laissant mener; car le principe d'autorité était pour ainsi dire scellé dans l'esprit de la vieille fille,^et rien n'aurait pu l'en détacher.

Le frère, qui menait alors la vie des jeunes gens de l'étude où il fut premier clerc pendant trente ans, ne soupçonna pas les rêves insensés qui agitaient le corps d'Ursule Creton pendant la nuit. Ayant toujours trouvé sa sœur plutôt hargneuse que revêche, il l'entendit médire du mariage en général, et des mariages en particulier qui se formaient de temps en temps dans Molinchart.

Il n'est pas difficile, en suivant l'ordre de conversation d'une personne, en étudiant ses comparaisons surtout, de connaître ce qui lui trotte dans l'esprit. Un hypocrite n'a dans la bouche que la grande morale, et il se sert, pour rendre son idée, d'images prises dans des sujets de débauches; cet homme est un débauché, il n'y a pas besoio de le suivre, ses paroles vous disent seà actions cachées.

Mademoiselle Creton ne manquait jamais, au déjeuner, de régaler son frère d'histoires matrimoniales; elle savait le jour où le jeune homme avait été présenté chez les parents; elle n'oubliait pas les réponses de la jeune fille; elle connaissait la première le futur qui demeurait hors la ville, sa for-

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tuue, son état, son âge; elle ne manquait pas un mariage à l'église, jouissait d'une place réservée dans les bas-côtés, d'où elle pouvait étudier les rougeurs de la mariée, ses vagues tristesses, les sourires du jeune homme, l'émotion des époux quand ils se tenaient la main.

Un observateur qui aurait entendu sa conversation se serait dit : a Voilà une vieille fille qui crève d'envie de se marier; » mais M. Creton retrouvait chez sa sœur divers motifs de conversation qui alimentent les petites villes, et il ne vit dans la figure de sa sœur, qui se tirait, dans son teint de plus en plus couperosé, dans sa parole vinaigrée, qu'une légère modification apportée par l'âge. S'il avait eu une nature un peu plus sympathique, peut-être mademoiselle Creton lui eût- elle montré l'élan de son cœur et lui eût-elle lancé ce cri : « Trouve-moi un mari, n'importe lequel; » mais la vieille fille savait que dessous sa flanelle l'avoué portait en outre un gilet et un caleçon en égoïsme.

Il y a chez les gens égoïstes des signes certains qui font qu'ils n'ont pas besoin d'attouchements franc-maçonniques pour se reconnaître : c'est une froideur dans l'œil qui terrifie ceux qui croient encore à quelque chose dans la vie. On peut dire des yeux d'un égoiste qu'ils sont morts, aussi effrayants que les yeux de verre étalés à la porte d'un oculiste. C'est ce qui explique l'intérêt qui s'attache à certaines figures dévorées par la passion, où toute la vie s'est réfugiée dans les yeux; c'est ce qui fait qu'une femme de cinquante ans peut encore être belle à voir, et c'est ce qui fait qu'un aveugle aux paupières fermées a plus de regard qu'un homme égoiste.

La vieille fille se sentait plus égoiste que son frère, et ne l'en craignait pas moins; aussi elle rentra en dedans ses désirs de mariage, les fit taire, et finit par croire elle-même uses médisances antimatrimoniales, comme un avocat peut croire, à raudience, à la ivertu d'une femme adultère qu'il

défend. L'avarice prit le dessus dans le panier qui contenait les passions de mademoiselle Creton. Elle vécut en faisant perpétuellement des additions de tête. Comme elle dépensait à peine huit cents francs par an pour elle, ses rentes se grossissaient d'année en année; elle en arriva à peser la part de son frère et à la joindre à la sienne, ce qui formait un avoir de près de deux cent mille francs.

Peu à peu l'idée suivante, qui s'était montrée d'abord comme une flammèche, gagna son esprit comme un incejjdie, et se traduisit de la sorte : Si mon frère moufait le premier! Ces sortes d'idées, qui semblent monstrueuses et antinaturelles, sont cependant très-communes. Au premier abord chacun les repousse avec indignation, les croyant envoyées par le démon, mais le démon revient tellement souvent et en employant de si astucieux raisonnements, qu'on oublie ses cornes.

Quand mademoiselle Creton faisait son tricot et semblait appliquer toute son intelligence à une maille, personne ne l'eût soupçonnée d'écouter une voix intérieure qui lui criait : Si ton frère mourait le premier !

Quand, mêlant un peu de miel à sa voix de vinaigre, tout en époussetant l'appartement, elle disait à l'enfant de cire : « Mon petit Jésus ! » il ne serait veùu à l'idée du pire misanthrope qu'elle continuait ainsi la phrase : « Si mon frère mourait le premier î »

Les cloches lui semblaient sonner perpétuellement l'enterrement de son frère.

C'était une obsession, une manie, une idée fixe; la vieille fille se surprenait quelquefois à regarderies grosses oreilles rouges de M. Creton, qui malheureusement pronostiquaient une heureuse constitution. Sous le : « Bonjour, Creton, comment vas-tu ? » qu'elle lui adressait chaque matin, étaient cachés des désirs d'apprendre qu'il avait passé une mauvaise nuit, qu'il avait attrapé un courant d'air.

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froid aux pieds, mal à la gorge, et mille petites indispositions; mais l'avoué était fort et robuste, sans maladies, sans passions, par conséquent sans goutte ni rhumatisme. Il apportait la plus grande indifférence aux maladies de ses amis, n'ayant jamais passé par le moindre état de souffrance.

Mademoiselle Creton, à force de réfléchir, pensa à une donation au dernier vivant. Rien n'était plus simple et rien n'était plus difficile. L'avoué ne parlait jamais succession, il n'aimait pas son art, bien loin de ces gens qui ne trouvent de conversation que dans les choses de leur profession. Gomment faire pour aborder la question ? Le hasard pouvait seul -amener ce sujet.

Le hasard fit que M. Creton épousa une jeune fille sans fortune, belle à rendre jalouses toutes les femmes de Molinchart. En un clin d'œil, les projets de mademoiselle Ursule tombèrent à l'eau, et la nouvelle épousée ne put se douter de la haine que peut receler le cœur d'une bigote.

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