CONVERSATION ENTRE AMIS
Le comte de Vorges retournait au château de sa mère avec son cousin Jonquières, tous deux à cheval. Il faisait une belle journée de commencement d'automme.
—Iras-tu aux bals de Molinchart, cet hiver? dit Julien à son ami.
—Au bal ! je préfère rester aux Étouvelles ; peut-être d'ailleurs passerai-je trois mois à Paris.
— J'aurais préféré t'avoir auprès de moi.
— Si tu le désires, dit Jonquières, je resterai : mais les journées d'hiver sont bien longues à la campagne, et les soirées encore plus longues que les journées; que feronsnous ? ' . ■
Julien resta quelque temps sans répondre.
— J'aime, dit-il tout à coup... Ne ris pas, Charles, car j'ai besoin d'être encouragé. J'aime follement une femme que j'ai vue pour la première fois il y a un an, que j'ai revue ce matin et qui ne s'en doute pas.
— L'aimes-tu bien réellement?
— De toutes mes forces; aussitôt que je l'ai vue j'ai oubliée cette Carolina qui m'a lant fait souffrir.
— Alors sois bien certain qu'elle sait que tu l'aimes; il y a des signes certains, le son de la voix, le regard; jamais une femme ne se trompe là-dessus.
— Elle est mariée! s'écria tristement le comte de Vorges.
— Et bien ! Julien, si tu es un homme, nous partirons demain pour Paris.
•— Pour Paris ? dit le comte.
— Oui, même plus loin si tu veux. Nous irons faire un voyage, n'importe où. J'essayerai de t'amuser, de te distraire; mais ne pense pas à une femme mariée. Tu as bien souffert, n'est-ce pas, pour cette fille de théâtre ? Cependant tes chagrins passés ne sont rien en présence de ceux que tu te prépares. Ah ! les femmes mariées, mon ami, les femmes mariées qui vous aiment vous ouvrent les portes de l'enfer. J'ai passé par là, tu le sais; si je n'y ai pas laissé ma vie, c'est une faveur toute spéciale de la Providence. Tu me connais assez pour un homme qui ne craint pas le danger ; cependant quand j'ai rencontré à ma porte un mari qui m'attendait avec un pistolet, j'ai faibli, je me suis dit : Cet homme est dans son droit; je lui ai pris son bien, il a le droit de se venger. Heureusement le mari était plus ému que moi; il a tiré, et il ne m'a fait qu'une balafre à la joue. Cela n'est rien; il m'aurait tué sur le coup qu'il n'y aurait pas de mal; mais, mon ami, c'est la femme, une femme que j'adorais, qui a été surprise sortant de chez moi, qui n'a pu nier. Qu'est- elle devenue ? Je sais que soa
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mari l'a ramenée chez lui, et que depuis elle ne sort plus. Personne ne la voit, pas même sa domestique. Pense quels terribles drames le mari a joués depuis deux ans entre quatre murs! N'est-ce pas affreux? Une coupable perpétuellement devant son juge ! Une femme faible sans cesse en présence d'un homme qu'elle a trompé ! Et le mari n'était pas un méchant homme !
Si tu avais été à ma place, Julien, tu verrais par quelles tourmentes j'ai passé. On s'illusionne à tel point, qu'on ne comprend plus ni les lois du monde ni les lois de la société. Tout ce que je faisais était pour moi la chose la plus naturelle; j aimais, j'étais aimé, et je n'admettais pas qu'un mari pût venir me demander compte de son honneur; j'arrivais à oublier que la femme que j'aimais était mariée; elle aussi pensait comme moi tant qu'elle était avec moi, jamais nous n'avons soupçonné que nos relations pussent cesser, tant il nous semblait juste de nous voir le plus souvent possible et de nous aimer. Il est étonnant combien on ne pense plus qu'entre deux personnes, et combien le reste de la société vous devient indifférent; d'ailleurs cet état de choses est si commun dans le monde qu'on ne fait qu'augmenter d'un le nombre des généralités; les exceptions ne sont pas les maris trompés, mais les maris jaloux. On en rit partout, dans les livres, au théâtre; on les regarde comme ridicules, impossibles, et puis un jour le mari apparaît, déchire les voiles de votre beau rêve, et vous vous trouvez d'autant plus désenchanté, que votre illusion a été douce et longue.
— Je ne crains pas les suites, dit le comte, et je saurais qu'en revenant d'un rendez -vous je trouverais, comme toi, un mari avec un pistolet, que je n'hésiterais pas ; j'irais.
—Je n'en doute pas, reprit Jonquières; qu'est-ce qui peut arriver de pis, après tout, d'un coup de pistolet? la mort. C'est une mort douce quand elle est prompte. Mais, cher
Julien, tu parles un peu en égoïste : si tu ne t'inquiètes pas de ta vie, d'autres y tiennent plus que toi. Ta mère vit de ton existence; elle serait frappée du même coup que toi; qui sait si la nature ne lui a pas donné assez de forces pour résister à ce coup, et pour traîner longtemps dans les larmes une existence malheureuse? Et ta sœur, qui n'a plus que toi pour guide, à qui on ne pourrait cacher toute la vérité, tu n'y as donc pas pensé?
Le comte de Vorges res'a quelque temps sans répondre, trouvant sans doute trop justes les conseils de son ami.
— Tu aimes, dit Jonquières, mais on ne t'aime pas en^ core ; oublie la femme que tu as remarquée tranquille dans sa petite ville avec son mari... Les femmes se laissent envelopper par" cette vie bourgeoise qui éteint toute espèce
de passion c'est un sacrifice que tu feras... Crois-moi,
renonce à cette passion, cela t'est facile; tu arraches avec la main un chêne d'un an; cinquante ans après il faut des bûcherons et des haches pour l'entamer.
Julien ne répondait pas et semblait préoccupé.
— Tu es encore un croyant en amour, mon pauvre Julien, et c'est ce qui me fait peur. Si tu aimais les femmes, j'en rirais avec toi, et je te laisserais trahir, tromper, jeter de côté les malheureuses que tu rencontrerais ; mais, avec ton caractère, tu aimes une femme, tu en fais ta vie, ton présent, ton avenir; tu es même capable de l'ennuyer, tant tu l'aimeras et le lui diras : c'est ainsi qu'on se prépare des déceptions mortelles, des abattements qui durent des années.
— Ah ! si tu avais vu Louise !
— Je l'ai vue, dit Jonquières.
— Où? s'écria le comte de Vorges.
— Elle est comme toutes les femmes adorées dont on se laisse dire : « Ah ! si vous la connaissiez. » Je n'ai pas besoin de la voir; je sais qu'elle est aimée et je me rends
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compte du portrait que tu en as dans ta tête. Où cela te mènera-t-il, mon pauvre cousin ?
— Je n'en sais rien.
— Si encore tu avais affaire à une femme parisienne, je n'y verrais pas grand mal. Beaucoup de maris sont las de leurs femmes ; ils ont eux-mêmes une liaison d'un autre côté. Tu te fais l'ami de la maison, personne ne s'en inquiète; vous pouvez vivre heureux l'un et l'autre jusqu'à ce que l'un des deux se fatigue; mais en province, à Molinchart, comment est-ce possible ? Tout le monde se connaît; il suffira qu'on te voie souvent dans la ville pour que chacun pèse les motifs qui t'y amènent. Vous occuperez plus de la moitié de l'année les langues du pays; la femme sera encore la victime, car toi, tu ne restes pas dans la ville. L'homme n'est jamais coupable, d'ailleurs.
— Je te dis que je l'aime; tu t'emportes, tu vois je ne sais quelle conclusion... Je respecte Louise, et je ne lui demanderai jamais qu'une faveur immense ; mais c'est un beau rêve qui ne se réalisera pas... Si tu la voyais, mon ami 1 elle a de grands yeux noirs encadrés dans des paupières d'or... Mon rêve est de baiser ses paupières. Quand je devrais faire deux fois par jour le chemin de Vorges à la ville pendant un an, je n'hésiterais pas si Louise voulait m'accorder cette faveur.
— Je n'ai plus rien à dire, Julien, tu aimes cette femme, je resterai cet hiver avec toi.
— Mon bon Charles, dit le comte eu lui pressant la main, jamais je ne pourrai reconnaître ton dévouement.
— Si... à une condition, c'est que tu me feras la même morale que je t'ai faite le jour où tu me verras devenir amoureux.
— Et, dit le comte, tu ne m'écouteras pas davantage que je ne t'ai écouté;
— C'est bien possible.
La conversation tomba sur ce mot; les deux jeunes gens sentaient leur jeunesse se réveiller à cette discussion d'amour, et les femmes passées défilaient dans leur cerveau au bruit du trot égal des deux chevaux. Un paysan déguenillé, qui fumait sa pipe, ôta son bonnet de coton en voyant arriver les jeunes gens.
— Bien le bonjour, monsieur le comte, dit-il.
— Ah ! te voilà, Gambier; et ta femme, comment va-t-elle ?
— Monsieur le comte est bien bon, la pauvre femme est dans son lit. Les marais la tuent.
— Pourquoi y restes-tu?
— Monsieur le comte, j'ai bâti ma cabane avec beaucoup de peine ; et puis les marais ont du bon, nos légumes sont meilleurs.
— As-tu'de la monnaie, Charles ? demanda le comte à son cousin.
— Je n'ai que des louis.
— Tiens, voilà pour toi, dit Julien en lui jetant une pièce de vingt francs.
— Tout ça pour moi? s'écria Gambier, qui n'avait jamais vu de pièces d'or de sa vie.
— Certainement.
— Ah! monsieur le comte, je vous remercie bien pour moi et ma pauvre femme; elle ne manquera pas de prier pour vous.
— Si j'avais ma fortune en or, dit le comte à son cousin^ je crois que je serais heureux de la semer ainsi... On est meilleur quand on aime... Je donnais vingt sous à ce paysan chaque fois que je passais; aujourd'hui, il me semble que ce n'est pas assez que de lui donner vingt francs.
—Les personnes, dit Jonquières, qui s'occupent de soulager les pauvres à domicile, et qui y apportent souvent de la mesquinerie, devraient être choisies parmi les gens reconnus amoureux.
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— Comment les reconnaîtrait-on ?
— Oh! cela est facile, mais je choisirais les amourenx qui ne sont pas encore heureux.
Les deux cousins arrivèrent en causant à la maison de campagne de madame de Vorges, qui remarqua la joie de son fds.
— Vous vous êtes bien amusés à la ville, messieurs? dit la comtesse, qui aimait entendre la Jeunesse raconter ses folies.
— Ne parle de rien à ma mère, dit Julien à son cousin. Alors le jeune homme raconta dans le plus grand détail
les aventures qui lui étaient arrivées en poursuivant un chevreuil, et la panique qu'il avait occasionnée dans la ville.
— Mais, dit la comtesse, vous avez causé bien des dégâts dans la maison de ce M. Creton, que je connais un peu.
— Ah ! vous le connaissez, ma mère! s'écria Julien; tant mieux, car j'avais invité M. Creton à venir passer quelijues jours à la campagne, pour tacher de lui faire oublier, ainsi qu'à sa femme, les terreurs et le trouble que j'ai causés en forçant, pour ainsi dire, le chevreuil à se réfugier chez eux; vous ne m'en voulez pas, ma mère, d'avoir disposé de votre maison de la sorte?
— Tu as bien fait, Julien.
— La femme est charmante, bien élevée, une sorte de Parisienne égarée dans Molinchart ; je suis certain qu'elle vous plaira.
— Et quand les as-tu engagés à venir ?
— J'ai voulu m'entendrc d'abord avec vous, ma mère, afin d'être sûr de ne pas vous déplaire.
— Quand tu vourlras, Julien.
Le comte ne se le fit pas dire deux fois, et écrivit immédiatement à M. Creton une lettre par laquelle il le priait de venir dans la semaine même s'installer au château avec sa
femme. Un petit pavillon leur était réservé, dans lequel ils auraient toute liberté. L'avoué pourrait facilement transporter ses instruments d'astronomie, et se livrer dans la vallée à ses importantes observations.
Le lendemain Julien dit à son cousin :
— Je suis inquiet de ne pas avoir de réponse; j'aurais dû envoyer le jardinier porter la lettre plutôt que de la faire mettre à la poste.
— Mais, mon cher ami, il n'y a qu'un jour, dit Jonquières. . — Quand on aime... dit le comte.
— Si je n'avais pas peur de te mécontenter...
— Eh bien?
— Je te dirais que je ne suis pas bien sûr que tu jaimes autant...
Le comte fit un signe d'impatience.
— Autant que tu le crois ; tu as une blessure qui t'a fait souffrir, qui se cicatrise, mais qui te démange justement parce qu'elle guérit. J'ai toujours remarqué le même fait chez les gens qui avaient souffert violemment d'un premier amour ; ils espèrent hâter la guérison dans la tranquillité, et la tranquillité ne revient jamais aussi pleine et entière que dans l'étal d'innocence. Alors iiïes gens se jettent à la tête de la première femme qui leur plaît un peu, persuadés qu'ils vont oublier leurs souffrances en retrouvant des jouissances nouvelles.
— Ah 1 mon cousin , tu ne saurais me fâcher en raisonnant ainsi... J'aime Louise; la Carolina est bien morte, morte à jamais... Il me restait quelques brimborions, quelques nœuds de rubans, trois ou quatre chiffons sans orthographe'que je gardais précieusement et que je n'osais revoir sans pleurer, je les ai brûlés cette nuit avant de me coucher, car il ne faut pas de souvenirs impurs quand je penserai à Louise, cette femme si résignée et si à plaindre.
— Est-elle réellement à plaindre? demanda Jonquières.
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Le comte pâlit, prit la main de son cousin, et d'une voix brève et tremblante :
— Charles, lui dit- il, nous avons toujours été liés d'une amitié sans nuages; après ma mère et ma sœur, tu es l'être que j'aime le plus. Ne me dis jamais de ces mots-là, si tu tiens à me revoir.
— Comme il te plaira, Julien. Je n'ai pas songé à te blesser; désormais je m'abstiendrai de toute réflexion, et je veillerai sur toi.
— Laisse-moi seulement, mon cher ami, te dire ce qui me passe par la tête; rien ne saurait me guérir en ce moment. Écoute-moi tranquillement; aie 1 air de m'écouter si je t'ennuie. Quand je te parlerai d'elle, ne détourne pas la tête, ne pince pas les lèvres; n'aie pas l'air de douter ni de sourire : voilà ce que j'ai à te demander. Est-ce trop?
— Ce n'est pas assez, dit Jonquières, tu le sais bien. Là-dessus les deux cousins se donnèrent une poignée de
main énergique et se mirent à parcourir les champs sans rien dire ; mais ils conversaient par l'esprit et ils parlaient mystérieusement.
Au dîner la comtesse de Vorges dit à son fils :
— Tu ne m'as pas donné de nouvelles de ta sœur; comment l'as-tu trouvée ?
Julien rougit légèrement.
— Je ne l'ai pas vue, ma mère... je n'ai pas eu le temps.
— Ah! Julien, dit la comtesse en secouant la tête, tu passes -deux jours à la ville, tu aurais pu aller simplement savoir à la«pension comment va ta sœur : tu sais que tu m'aurais rendue heureuse...
— Chère tante, dit Jonquières, qui vint au secours de son ami, vraiment Julien n'est pas ausi blâmable qu'il le paraît... Moi-même d'ailleurs je partage sa faute et j'en demande la moitié, comme je demande la moitié de votre pardon. Mais nous sommes arrivés au pied de la montagne
de Molinchart par le plus grand des hasards. En poursuivant le chevreuil au moins pendant deux lieues, nous avons occasionné une telle émeute dans la ville , qu'il y avait de quoi en perdre l'esprit; Julien a fait de son mieux en honorant de sa présence la table de M. Greton du Coche, pour lui faire oublier l'embarras que la chasse et la mort du chevreuil avaient causé dans sa maison; quant à moi, retiré tranquillement à l'hôtel de la Tête noire, je comptais repartir immédiatement, lorsqu'on est venu m'annoncer la visite de M. Jajeot. C'est le malheureux épicier que l'aubergiste m'envoyait, et qui réclamait une indemnité pour le dégât qu'a causé le chevreuil dans sa boutique... Il m'a laissé une petite note détaillée des avaries apportées à son commerce; elle m'a paru assez amusante pour être conservée.
Le 'jeune homme tira de son portefeuille une facture contenant l'estimation des objets fracturés par le chevreuil, ainsi conçu-e:
1" Avoir jeté à la tête de l'animal un cornet contenant la valeur d'une demi-livre de sucre en poussière, qui ne l'a nullement arrêté dans ses bonds » oO
2° L'animal a piétiné et brisé trois petites charrettes en bois blanc, modèle moyen, qui me reviennent, au prix de facture, rue Grenétat, à 1 fr. 25 c. la pièce 3 75
3** Sept petites poupées communes à ressort, entièrement perdues, dont le prix, rue Thibautodé, est à raison de 50 c. l'une 3 50
4° Deux boîtes de sapin, dites à ménage, contenant fourchettes, plats, verres en étain, à 1 fr. 50 c 3 »
5o Trois poupées de moyenne grandeur, dont la figure est entièrement souillée, et qui demanderaient autant pour être remises à neuf que des nouvelles; ce sont des poupées d'Allemagne, fournies par la maison d'Eschewaille , à 2 fr. 35 c 7 05
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6* Un régiment de soldats en plomb dans leur boîte , bien conditionnés, avec un vernis nouveau, inventé par M. Dufourmentelle, à Paris. 6 »
7° Un lapin qui bat du tambour lorsqu'on le fait rouler, le seul que j'avais dans mon magasin, fourni par M. Schanne, rue aux Ours 40 »
8° Encore de M. Schanne, un troupeau de vaches de forte dimension, avec peau en laine 75 »
9" Une superbe poupée, nouveau genre, ce qu'il y a e mieux, qui, en tombant, a eu les yeux perdus et le nez fracassé, que je mets au plus bas prix, espérant qu'elle pourra être réparée . 26 »
10" Ma devanture fracassée en plusieurs endroits par la foule qui se pressait devant et qui a cassé trois carreaux; le dommage estimé par les hommes de l'art. . . 588 »
11" Sucreries glacées sur lesquelles sont tombés des morceaux de vitres cassées, et que je suis obligé de retirer de la montre, six livres à peu près 24 »
12" Dégâts causés au mur du corridor par le chevreuil en se sauvant, et mise en désordre de ma chambre à coucher 180 »
— Assez, Charles, dit la comtesse.
— Ma tante, j'allais avoir fini; mais vous comprenez quel temps m'a pris cette longue visite de l'épicier, qui réclamait dix-sept cent soixante-dix-sept francs et quatrevingt centimes, pour l'honneur que lui avait fait le chevreuil en visitant sa boutique.
— L'as-tu payé ? demanda Julien.
— Je n'avais pas mille francs sur moi; mais nous sommes sous le coup d'un procès très-compliqué. Ce M. Jajeot a été trouver l'aubergiste de la Tête noire pour se faii'e payer, l'aubergiste me l'a renvoyé ; voilà un homme qui me lisait sa note et qui s'arrêtait à chaque article en versant des larmes. Les poupées semblaient ses enfants chéris.
et encore l'épicier me disait qu'il voulait bien me faire grâce de la vente qu'il avait manquée à cause de la foule qui entourait sa boutique. D'abord j'ai pensé à payer pour m'en débarrasser; mais comme il m'a semblé que la note était un peu exagérée, je suis allé chez ce M. Jajeot, demandant à visiter les victimes du désastre. Mon homme a paru troublé; déjà tout était remis en ordre dans sa boutique, il n'a pu me montrer que deux ou trois écorniflures à de mauvaises poupées... Je ne demande pas mieux que de payer, mais je n'aime pas être trompé... Voici ce qui se se présente : nous chassons un chevreuil, d'autres s'en emparent, très-bien; mais alors c'est à ceux-là qu'il appartient de payer les dommages causés par la bête. L'aubergiste de la Tête noire nous fait payer ce chevreuil cinquante francs, par la raison que son chef l'a tué; donc c'est lui qui doit solder les dégâts faits par ce même chevreuil chez l'épicier. Quand je lui ai dit que M. Jajeot nous réclamait près de dix-huit cents francs, il a paru vouloir abandonner la propriété du chevreuil , et il ne demande plus que les frais de cuisine.
— Quelle histoire] dit la comtesse.
— Ce n'est pas tout, dit Jonquières, est-ce que les trois hôteliers rivaux du Soleil d'or, de VÉcu et du Griffon ne • prétendent pas aussi avoir une forte part de propriété dans la personne du chevreuil, parce que, disent-ils, ils ne sont pas étrangers par leurs poursuites à sa prise.
— Mais, dit la comtesse, M. Greton du Coche peut réclamer aussi , puisque le chevreuil a été tué dans sa cave.
— Il ne réclame rien, dit Julien.
— Oui , je l'oubliais , dit Jonquières ; donc , avec les quatre aubergistes, Julien et moi, M. Creton, l'épicier Jajeot et les garçons bouchers, nous sommes une quinzaine à tirer chacun le chevreuil. Comme ce Jageot nous menaçait d'un
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procès, je n'ai plus voulu payer, voulant me donner le plaisir d'entendre plaider cette affaire.
— Vous auriez dû prendre arrangement, Charles, dit la comtesse; il n'appartient pas à la noblesse de se laisser poursuivre pour une malheureuse somme de dix-huit cents francs.
— Je n'aurais pas mieux demandé, chère tante; mais cependant je n'aime pas à me sentir dévorer la laine sur le dos par ces intraitables marchands, qui abusent d'une particule nobiliaire devant un nom pour nous traiter en ennemis.
— Je suis un peu de l'avis de Charles, dit Julien. M. Creton est avoué, il connaît l'affaire à fond. Puisque le drame s'est dénoué dans sa maison, et qu'il doit venir ici, nous le consulterons là-dessus.
— Comme il vous plaira, înessieurs, dit la comtesse; si vous trouvez quelque amusement à plaider, libre à vous.
— Oui, dit Julien, M. Creton sera mon conseil, et je choisirai un avocat plaisant que j'ai rencontré au dîner pour nous détendre.
Le lendemain, l'avoué n'étant pas arrivé dans la matinée, le comte, impatienté, se prom.enait à pied sur la route qui conduit à Molinchart, espérant découvrir plus tôt la voiture qui amenait Louise et son mari. Il craignait que Louise n'eût exigé de l'avoué qu'il renonçât à venir à la campagne; peut-être M. Creton du Coche avait-il déjà quelques soupçons de l'amour du jeune homme !
Mille idées traversaient l'esprit de Julien sans qu'il put s'arrêter à une seule. Il revenait au château lorsqu'il rencontra son cousin, qui lui dit :
— L'avoué est arrivé !
— C'est impossible, je n'ai pas quitté la route
— Il a pris le chemin de traverse.
— Ah! s'écria Julien... Tu as vu Louise?
— Non, il est seul.
Julien fit un signe de dépit.
— Elle craint de se trouver avec moi. . . Où est M, Creton?
— Il cause avec ma tante.
— Bien. Ne fais pas mine de m'avoir rencontré, et dis à Jacques de seller mon cheval sans que personne le voie; je vais à Molinchart.
— Pendant que le mari est ici ? dit Jonquières. Prends garde, cela se saura, tout le monde te verra sur la place.
— Que faire?,., dit Julien. Je veux la voir, lui parler cependant.
— Il y a peut-être un moyen...
— Dis vite, lequel ?
— Ne voyant pas arriver l'avoué , ne recevant pas de réponse, tu es censé être parti depuis ce matin le chercher. Comme il est venu par la traverse, tu ne l'as pas rencontré. Justement j'ai annoncé que tu étais allé ce matin sur la route de Molinchart; je n'ai pas dit si tu étais à pied ou à cheval; mais prends garde qu'on ne te voie; vas attendre au petit bois, j'y ferai conduire dans dix minutes ton cheval et personne n'en saura rien.
Le comte trouva long d'un siècle le temps assez court que son domestique mit à lui amener le cheval.
— Surtout, si ma mère t'interroge, ne manque pas de lui dire que je suis parti il y a près d'une demi-heure.
Aussitôt il éperonna son cheval , partit au grand galop et arriva en un quart d'heure au pied de la montagne do Molinchart.
Les cavaliers ont l'habitude de faire un certain détour pour prendre une montée meilleure que celle qui part du faubourg ; mais le comte ne se souciait guère des difficultés de la montagne, et il aurait tué son cheval pour arriver cmq minutes plus tôt : car, tout vraisemblable que fût son mensonge, il ne pouvait rester longtemps auprès de la femme de l'avoué, celle-ci étant seule. Il traversa les rues
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désertes de la ville, faisant retentir les pavés du pas de son cheval, et il le conduisit à la Tête noire, d'où il sortit sans répondre aux questions de l'hôte.
Faglain, le maître clerc de l'étude, qui était pour le moment à la fenêtre, occupé à regarder la devanture de l'orfèvre qui fait face, aperçut le comte qui se dirigeait vers la maison de son patron; aussitôt la sonnette retentit.
— La bonne , cria Faglain, on sonne.
Le maître clerc cherchait les moyens d'occuper ses loisirs et de montrer son zèle ; malgré le bruit de la sonnette, il jugeait à propos d'annoncer qu'on venait de sonner.
— La bonne ! on sonne ! répéta Faglain, qui laissait à peine à la domestique le temps d'aller à la porte. Le désœuvrement de Faglain était si grand , qu'une figure nouvelle était dans sa vie monotone une immense occupation; aussi, au contraire des êtres ennuyés qu'on rencontre souvent dans les bureaux, montrait-il un visage aimable aux rares clients de l'étude. C'étaient, pour Faglain, des espèces d'acteurs qui lui donnaient la comédie, et dont il ne pouvait se lasser d'admirer la voix, les gestes , les vêtements. En entendant ouvrir et refermer la porte de la rue, la joie passa sur tous les traits de Faglain, qui en un clin d'oeil s'entoura de vieux dossiers, trempa sa plume dans l'encrier, se frotta les mains pour se les dégourdir, comme s'il allait entreprendre une longue besogne, donna une tournure à ses cheveux, et se mit à son bureau dans la posture d'un clerc accablé de besogne.
— M. Creton du Coche est-il visible ? demandait le comte à la domestique.
Monsieur, il est sorti pour la journée.
— Et madame ?
Alors la domestique fit entrer le comte dans la chambre où se tenait Louise, qui rougit extrêmement en voyant le jeune homme.
— Comment, monsieur! dit-elle ; et elle s'arrêta brusquement, comme si elle avait voulu retenir cette exclamation;^ mon mari est à la campagne.
— Je le sais, dit Julien, et je enais savoir de vos nouvelles, madame, craignant que vous ne fussiez indisposée, puisque vous deviez accompagner M. du Coche.
— Non, monsieur, je n'ai jamais promis de suivre mon mari... Et c'est lui, dit-elle, qui vous envoie?...
— Je suis venu, madame, de mon propre mouvement.
— Mais, monsieur, dit Louise, il n'est pas convenable que je vous reçoive en l'absence de mon mari...
La femme de l'avoué était fort émue et ne savait comment se tirer de cette visite inattendue; elle se leva, alla vers le cordon de la sonnette, près de la cheminée; mais le comte s'empara de sa main, qu'il pressa violemment.
— Vraiment, madame, il est inutile d'appeler votre femme de chambre... je repartirai plutôt immédiatement.
— Oui, monsieur, vous avez raison... Que va penser mon mari de votre fuite ?
— Madame, il ne m'a pas vu et je ne l'ai pas vu; je suis censé venir au-devant de lui.
— Parlez moins haut, monsieur, dit Louise, on pourrait vous entendre... Partez, monsieur; tenez, j'ai déjà l'air d'être du complot.
— Eh bien, madame, je vous obéis, dit le comte en se levant; je vous ai vue et j'emporte du bonheur pour quelques jours... Mais pourquoi, madame, n'avoir pas accepté notre invitation? car ma mère eût été enchantée de vous recevoir.
— Je vous l'ai dit, monsieur, je ne sors pas, je vis seule, je ne demande qu'un peu de tranquillité.
— Vous auriez trouvé, madame, dans ma mère une femme excellente qui, elle aussi, vit dans l'isolement, mais qui vous aurait porté beaucoup de sympathie.... Je lui ai parlé
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de vous; j'ai annoncé votre arrivée; elle se faisait une fête de vous avoir quelques jours.
— Remerciez beaucoup pour moi madame la comtesse, monsieur; mais vous savez qu'il m'est impossible d'aller à Vorges.
— Je le vois, madame, vous craignez de [vous ennuyer avec nous.
— Ah! monsieur, mon existence dïci est-elle si gaie ? Je resterai pendant l'absence de mon mari telle que vous m'avez trouvée; je ne recevrai aucune visite, et je n'en rendrai aucune.
— Ce n'est pas vivre, madame, dit Julien; vraiment, M. Creton a réalisé dans son ménage la vie orientale. Est-ce que, par hasard, il vous aurait empêchée de l'accompagner?
— Du tout, monsieur, ne le croyez pas^ M. Creton me laisse parfaitement libre, et il n'insiste jamais quand je manifeste le moindre désir. Je lui ai dit que je ne me souciais pas d'aller à la campagne, il est parti fort tranquille et fort insouciant ; il reviendra sans me demander l'emploi de mon temps.
— Alors, madame, il y a un motif caché qui vous retient ici.
— Un motif caché ? dit Louise en souriant; si vous étiez de la ville, monsieur, vous sauriez bien que je n'ai pas de motif caché.
— Madame, nous ne nous entendons pas, et je crois m'apercevoir que vous donnez à mes paroles une couleur à laquelle je ne pense guère...
Comme Louise allait sonner, le comte lui reprit encore kl main.
— J'aurais été si heureux, madame, entre vous et ma mère...
Louise essayait de retirer sa main.
— Mais, monsieur, vous n'êtes pas parti comme vous le disiez tout à l'heure.
— Madame, je vous en conjure, je ne vous parlerai pas de mon amour,
-^ De votre amour ! s'écria la femme de l'avoué en se levant brusquement.
— Oui, madame, depuis trois jours je ne vis plus, je ne songe qu'à vous, je vous ai perpétuellement devant les yeux, je ne saurais plus me passer de vous voir, de vous regarder, d'entendre votre voix.
— Monsieur ! s'écria Louise, voulant sortir et clouée près de la cheminée.
— Je vous en prie, madame; ayez pitié de moi; je ne vous demande rien que de ne pas vous cacher; ne restez pas enfermée pour moi.
— Monsieur, je suis mariée !
— Quel mal y a-t-il, madame, à vous laisser regarder; est-ce ma faute si vous êtes belle ? Je vous ai aimée dès la première minute, et rien ne saurait m'empôcher de vous aimer jusqu'à la fin de ma vie; il n'y a ni lois, ni mari qui sauraient aller contre mon amour. Vous voulez vous enfermer, je vous verrai malgré vous; si vous ne me parlez pas, vos yeux parleront pour vous.
— Voilà ce que je craignais d'entendre en allant à la campagne, dit Louise.
— Vous n'êtes pas venue, madame, et cependant je vous ai dit ce que'j'avais sur le cœur. Pourquoi, madame, voulez-vous que mes paroles meurent en moi ? L'impression a été trop vive et l'impression pousse mes paroles; je savais que je trouverais toujours une heure pour vous forcer à m'écouter; si l'occasion n'était pas venue aujourd'hui, je l'aurais saisie demain, dans huit jours, dans un mois, dans un an, n'importe quand; mon amour n'est pas de ces affections légères qui s'envolent au moindre vent... J'ai cru avoir aimé dans ma vie, mais je m'étais trompé; depuis que je vous ai vue, madame, j'ai senti en moi de nouveaux
DE MOLINCHART. 85
sentiments inconnus qui m'ont prouvé que j'aimais pour la première fois.
— Par pitié, monsieur, dit Louise, laissez-moi. Retournez à la campagne; oubliez moi, si réellement vous m'aimez, car je ne peux vous rendre une pareille affection; tout au plus pourrai-je vous offrir en échange une amitié sincère.
— Vrai ! s'écria le comte, vous me donneriez votre amitié?... Que je suis heureux! Dites-le-moi encore, madame, et je ne demande qu'une preuve, une seule.
— Ah ! monsieur, vous demandez déjà ?
— Laissez-moi vous appeler Louise; si vous aviez un frère, vous ne seriez pas blessée de vous entendre appeler par votre nom, n'est-ce pas ? Dites que vous m'autorisez à vous appeler Louise?
— Est-ce possible, monsieur, devant le monde... devant mon mari ? L'amitié n'a pas besoin de preuves.
— Eh bien ! Louise, je jure de vous le dire si bas que personne ne l'entendra; ce sera un simple mouvement des lèvres; vous seule le devinerez plutôt que vous ne l'entendrez. Et maintenant vous viendrez à la campagne, n'est-ce pas?
— J'ai refusé mon mari, cela ne paraîtrait pas naturel, d'autant plus qu'il saura que vous êtes venu.
— Je ne lui dirai pas.
— Au contraire, il faut le dire : y pensez-vous, monsieur? Ma bonne, les voisins, toute la ville qui vous a vu; dites à mon mari que vous êtes venu.
— Oui, Louise, et je dirai que vous m'avez refusé aussi; je parlerai à ma mère, et elle fera tant qu'elle décidera votre mari à vous écrire; elle vous écrira elle-même, et vous ne pourrez plus refuser de passer quelques jours avec elle.
— A une condition, dit la femme de l'avoué, c'est que vous ne me parlerez pas d'amour.
— J'accepte, dit le comte.
— Au premier mot d'amour, je reprends le chemin de Molinchart.
— Alors j'espère vous garder toute l'année.
Pendant cette conversation, le maître clerc Faglain avait manifesté la plus grande inquiétude : il ne comprenait pas où était passé l'étranger qui avait sonné à la porte, car il n'était pas dans les habitudes de la femme de l'avoué de recevoir les clients de l'étude.
La mise en scène du maître clerc était perdue; ses dossiers étalés, ses écritures, ses plumes, l'encre qu'il avait versée dans l'encrier vide, firent qu'il chargea trois feuilles de papier d'immenses parafes à la plume, qu'il interrompit seulement en entendant refermer la porte de la rue.