‹ Les bourgeois de MolinehartChapitre 7 sur 14 · DIVERSES AVENTURES DE L'AVOUÉ SAVANT · texte numérisé non relu

DIVERSES AVENTURES DE L'AVOUÉ SAVANT

M. Creton du Coche était parti de Molinchart dans l'intention de s'écarter un peu de la ligne droite, afin de traverser divers petits villages qui sont dispersés dans la campagne, et qui, situés, les uns sur des versants de collines, les autres dans des vallons, doivent subir par leurs positions les modifications de la température.

L'avoué portait à sa cravate la fameuse décoration inventée par Larochelle, qui consistait en un petit thermomètre d'une dimension déjà fort respectable en comparaison des épingles qu'il était d'habilude alors d'afficher en pareil endroit.

Ce petit thermomètre, ainsi que les habits neufs pour un enfant, occupait extraordinairement M. Creton du Coche, qui s'arrêtait au moins deux fois par quart de lieue pour regarder sa décoration.

Malheureusement le thermomètre était situé »n peu trop près du menton, et l'avoué ressemblait à ces person-

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ne? qui, voulant se rendre compte de la longueur de leur nez, louchent en forçant les yeux à s'arrêter sur un point trop rapproché.

L'ordre du thermomètre donnait une nouvelle physionomie à l'avoué, qui marchait plus droit que de coutume, la tète plus en arrière, et qui respirait plus librement et avec plus de délices.

Quand M. Creton voyait au loin sur la route soit une charrette, soit un berger conduisant son troupeau, soit un paysan, il ralentissait le pas et s'arrêtait même, afin que le passant pût considérer la décoration du thermomètre ; mais il s'aperçut avec chagrm que les paysans passaient leur chemin et ne paraissaient pas remarquer cet insigne.

Quelques-uns même ne^ le saluaient pas; aussi l'avoué prit-il le bon moyen de dire le premier: « Bonjour, l'ami, » ce qui est contre toutes les règles du village, où le paysan, dans cette partie de la France, a conservé l'habitude de saluer les bourgeois avant que ceux-ci aient manifesté l'intention, de répondre.

Mais on a vu et on voit encore dans Paris des nouveaux décorés qui, s'apercevant qu'un factionnaire a la tête tournée, s'ingénient à le coudoyer, à se moucher d'une telle force que le factionnaire, rappelé à l'attention, est obligé de porter les armes.

Depuis qu'il faisait partie d'un corps savant, M. Creton du Coche prit une singulière manie, celle de déguster l'air, ainsi que d'autres dégustent le vin. Il reniflait le vent, car il fermait la bouche exactement et aspirait l'air dans le nez, en faisant entendre un petit bruit singulier produit par les narines.

De temps à autre, il s'arrêtait (t se rendait amsi compte de l'air qu'il appréciait par aspiration. La science amène souvent de ces tics.

A Landouzy, une petite ville près de Yorges, l'avoué

entra dans une auberge sous le prétexte de se rafraîchir; mais il avait vu quelques buveurs attablés, et il désirait se rendre compte de l'effet que produirait sa décoration, en même temps qu'il voulait constater dans une glace l'importance que le thermomètre apportait dans son habillement. Malheureusement il n'y avait pas le plus petit miroir dans le cabaret, et les buveurs, qui étaient lancés dans d'interminables questions de terres à louer, ne levèrent même pas la tête.

La femme qui apporta à boire à l'avoué, et qui tenait un petit enfant dans ses bras, n'eût pas remarqué le thermomètre, si l'enfant n'eût allongé ses bras vers l'avoué.

C'était un petit drôle mal débarbouillé, d'une laideur de singe, et qui fit reculer M. Creton du Coche, ne se souciant pas de donner une embrassade à un si vilain marmot.

Comme l'aubergiste s'en allait après avoir apporté de la bière à l'avoué, l'enfant poussa des cris aigus et se retourna du côté du nouvel entrant, autant que pouvait le permettre son emmaillottement.

— Qu'est-ce que t'as ? s'écria la mère.

Pour toute réponse, l'enfant étendit les bras du côté de l'avoué, en agitant ses doigts dans la direction du thermomètre; alors seulement la mère aperçut l'objet.

— Eh! quel drôle de bijou vous avez là, monsieur, ditelle.

M. Creton fit un petit rire de satisfaction. L'enfant continuait toujours à crier en se lançant en avant pour pousser sa mère à s'approcher de l'objet de sa curiosité; la mère approcha, et l'enfant put promener ses mains sur toutes les parties du thermomètre et meubler son cerveau de l'idée de formes nouvelles.

— N'ayez pas peur, il est gentil, dit la mère, qui voyait l'avoué reculer, car les mains de l'enfant avaient touché mille objets de différente nature qui laissaient des traces

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trop positives, et M. Creton du Coche était hésitant entre le plaisir qu'il éprouvait d'avoir attiré l'attention d'un esprit innocent et la crainte que cet esprit innocent ne souillât sa cravate d'attouchements sans délicatesse et sans propreté. Après avoir flatté le thermomètre par de nombreuses caresses, l'enfant poussa plus loin ses désirs; son instinct l'avait amené à comprendre qu'il ne faisait pas partie de la personne de M. Creton, et il cherchait à le détacher violemment.

— Petit, petit ! s'écria l'avoué défendant la décoration contre les attaques de l'enfant; mais celui-ci s'était penché, et tout en essayant de se rendre maître de son thermomètre avec sa main et sa bouche, il avait laissé sur la cravate divers résidus de confitures,

— En voilà assez, monsieur, dit l'avoué, croyant en imposer à son jeune admirateur en le traitant respectueusement.

Le monsieur poussa des cris tellement perçants qu'un des buveurs leva la tête.

— Qu'est-ce qu'il a donc, le mioche?

— Il s'amuse, dit la femme à son mari.

— S'il continue à nous ennuyer, donne-lui la schlague.

— Allons, monsieur, voulez -vous lâcher? C'est assez, monsieur, s'écria M. Creton du Coche, luttant contre l'enfant, qui avait fini par s'emparer de la décoration.

La mère qui était un peu complice de l'enfant, se recula de telle sorte que l'avoué, séparé par la table, ne put atteindre l'enfant; celui-ci s'était mis immédiatement à fourrer le thermomètre dans sa bouche.

— Arrêtez ! s'écria l'avoué; il va casser le verre : c'est du poison.

A ce mot, l'aubergiste se leva de table.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-il en jurant.

— Du poison! s'écriait M. Creton du Coche.

L'aubergiste s'empara du thermomètre, qui apparaissait et disparaissait dans la bouche de l'enîant, et qui avait dû passer en cinq minutes par tous les degrés de chaud et de froid. Il donna un soufflet à sa femme.

— Tiens, voilà pour t'apprendre, dit-il, à donner à manger des baromètres à ton enfant. Et vous, maladroit, dit- il à l'avoué, vous n'avez donc pas le sens commun, à votre âge, de laisser traîner cette machine que j'ai envie de casser ?

— Permettez, monsieur, s'écria l'avoué, qui frémit à l'idée de voir sa décoration détruite, votre fils me l'a pris de force.

Les paysans regardaient de travers le bourgeois, la femme pleurait, l'enfant criait; M. Creton profita du moment où l'aubergiste prenait vingt sous qu'il avait déposés sur la table, pour rentrer en possession de son thermomètre et s'échapper de l'auberge où il avait failli être victime de la science.

En sortant, il huma l'air avec une satisfaction indéfinissable; le ciel eût été chargé d'orage et de tempête, qu'il eût trouvé la température fraîche et paisible, en comparaison de la scène qui venait de se passer à l'auberge.

Ayant nettoyé sa cravate, salie par les attouchement^ de l'enfant, et rattaché son petit thermomètre à l'aide de l'épingle qui y était fixée, l'avoué, au bout de dix minutes de marche, arriva au château de la comtesse de Vorges, où il débuta par raconter son accident, afin de fixer immédiatement l'attention sur le fameux thermomètre.

Ce fut seulement au dîner que Julien revint de Molinchart.

— Je suis bien fâché, lui dit l'avoué, d'avoir pris la traverse; autrement, nous nous serions rencontrés, et je vous aurais évité la peine d'aller à Molinchart.

Le comte dit qu'il n'y avait pas de peine.

— Eh bien, reprit M. Creton, vous avez vu ma femme;

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elle ne veut pas venir, elle est entêtée; mais je la laisse faire ce qu'elle veut.

—Tu aurais dû insister, mon ami, dit la comtessoà son fils.

— Madame, dit lavoué, c'est inutile.

Les hommes sont maladroits, dit la comtesse; je veux essayer moi-même. Dans quelques jours, j'irai à la ville voir ma fille à sa pension, et je rendrai visite à madame Creton. J'aurai ma voiture et j'espère la ramener. Peutêtre madame Creton n'était-elle pas enchantée de faire deux lieues à pied pour vous suivre dans vos explorations. D'un autre côté, il n'était pas convenable qu'elle vînt avec Julien.

— Aussi, ma mère, n'ai-je pas voulu trop presser madame Creton.

L'avoué remercia la comtesse, et dit qu'il ne pensait pas que cette démarche fût utile, car sa femme n'aimait pas la société et trouvait son bonheur à vivre seule.

Jonquières avait feint une curiosité violente pour les expériences de l'avoué, et il se posa, dès la première soirée, en écouteur avide et dévoué.

— Je remplis là une mission pénible, dit- il à son cousin, mais je ne te demande pas de remercîments. J'ai cru nécessaire de flatter la manie de M. Creton du Coche, car nous ne savons guère ce qui va arriver. Si par hasard sa femme se décide à passer quelques jours ici, il est bon que dans le principe j'aie l'air de m'occuper du mari, afin que tu ne sois pas forcé de lui faire les honneurs de la campagne.

— Viendra-t-elle ? dit Julien. Tu peux à peine t'imaginer combien je suis inquiet; je voudrais lui écrire, je crains de la blesser.

— Ma tante est du complot sans le savoir; madame Creton n'osera la refuser.

— Oui, dit Julien, mais peut-être ma mère n'ira-t-elle pas à Molinchart avant huit jours, et huit jours sont si longs!... Je n'ai plus de motifs pour revoir Louise.

— Eh bien! dit Charles à son cousin, prepare-Ia à la visite de ta mère.

— Oh ! mon ami, dit Julien, tu me sauves; je vais écrire. Aussitôt il se renferma et il écrivit à Louise une lettre

par laquelle il lui annonçait l'arrivée de madame de Vorges. Dans cette lettre Julien avait su faire passer les troubles secrets de son cœur, tout en les voilant de façon à ne pas trop alarmer la femme de l'avoué.

La comtesse de Vorges, pressée de revoir sa fille, partit bientôt pour Molinchart, où l'appelaient les vacances et la distribution des prix, laissant M. Creton du Coche aux soins de son fils et de son cousin.

L'avoué fatiguait les deux amis de ses observations météorologiques et les entraînait dans des courses lointaines et accidentées; car il accomplissait sa mission avec un rare dévouement. Aussitôt qu'il se trouvait dans une vallée, il avait hâte de la quitter pour gravir une montagne; à peine arrivé au haut de la montagne, tout couvert de sueur, il la descendait précipitamment, afin de saisir plus vivement la différence qui existait entre la température des lieux bas et celle des lieux élevés.

Ces observations conduisaient l'avoué à faire une gymnastique perpétuelle dont il ne se doutait pas; mais il était soutenu par un orgueil secret qui prenait sa source dans la décoration du baromètre.

Si dès le début la société météorologique lui avait conféré une récompense déjà glorieuse, que lui réservaient par la suite ses travaux, qu'il couchait consciencieusement chaque soir dans un journal ? Jonquières ayant affecté une sorte de respect pour le petit baromètre, fut victime de ses propres sarcasmes, car M. Creton du Coche entreprit de le convertir à la science nouvelle et d'en faire un missionnaire dévoué.

Les deux amis eurent à soutenir des théories sans fin^

filles des discours du commis voyageur Larochelle, mais qui, empreintes de Tesprit de l'avoué, atteignaient des proportions académiques et grotesques.

Ces discours, comiques à écouter une fois, devenaient insupportables à la troisième audition.

— Je n'y tiens plus, dit Charles à son cousin, l'avoué me rendra fou.

— Il est insupportable, dit Julien.

— Encore, dit Charles, tu es avec moi, mais quand je serai seul avec lui, jamais je n'aurai la patience de l'écouter. 11 m'agace...

— J'y pense beaucoup, dit Julien, et je cherche un remède violent.

— Il faudrait essayer de détourner le cours de ses idées et lui donner une autre passion; s'il avait une seconde manie en tête, elle livrerait un combat acharné à la première; peut-être se détruiraient-elles l'une par l'autre.

— Une manie n'est pas si facile à trouver; c'est comme si tu voulais inventer un huitième péché capital.

— N'avons-nous pas notre procès ? dit Jonquières.

Le soir le comte pria l'avoué de lui prêter la plus grande attention: car il avait besoin, disait-il, de ses lumières; et il exposa l'affaire du chevreuil dans les moindres détails, en priant M. Creton du Coche de rédiger un mémoire sur cette affaire.

— Un mémoire! s'écria l'avoué; que me demandez-vous là, à moi, qui ai désormais consacré ma vie aux sciences naturelles? J'ai assez de l'atmosphère des paperasses, de l'odeur des dossiers. C'est la Providence, monsieur, qui ni'a fait connaître ce jeune savant, M. Larochelle; en m'initiant aux mystères de la météorologie, il m'a tiré de cette vie processive pour laquelle je n'étais pas né. Ma femme, qui est une personne froide et de bon sens, serait plutôt capable de vous comprendre que moi. Mais vous n'êtes pas

pressés, vous n'avez pas reçu d'assignation... Quand il en sera temps, allez trouver mon maître clerc Faglain.

— Il ne pourra nous défendre devant le tribunal.

— Non, mais il vous choisira un bon avocat, qu'il initiera d'avance aux moindres faits de cette affaire, et il est d'un bon conseil. Faglain mène mon étude depuis plus de deux ans, je lui laisse une liberté complète, jamais je n'ai eu à m'en repentir; il tranche avec beaucoup de sang-froid les affaires les plus épineuses, les plus délicates.

— Mais l'assignation ne peut tarder à venir, dit le comte, et je crois que je dois d'abord préparer mes notes, recueillir mes souvenirs et ceux de mon cousin, afin de ne pas être accablé au dernier moment et de ne pas agir à la légère.

— Oui, dit l'avoué, il n'y a pas de mal.

— C'est que, n'ayant pas l'habitude de rédiger ces sortes de mémoires, cela va me coûter de la peine.

— Mettez-y le temps, dit l'avoué.

— Je tremble devant cette besogne...

— Faites-vous aider par M. Jonquières

— Avec plaisir, dit celui-ci; mais, monsieur Creton, si nous nous mettons à rédiger ce mémoire, nous ne pourrons pas vous accompagner de quelques jours dans vos excursions.

— Que je ne vous gêne pas, messieurs; la nature m'occupe tellement à cette heure que je pourrais vivre seul dans une île sans m'ennuyer.

— Nous vous donnerons Jacques, dit le comte; c'est un garçon intelligent qui n'est guère sorti de la campagne. Ainsi que tous les paysans, il connaît à fond la nature sans s'en douter.

— Oui, oui, dit l'avoué, il sent et no raisonne pas. Je lui apprendrai à raisonner. Vous auriez dû me le dire plus tôt; n'importe, il n'y a pas de temps perdu. Quelle jouissance que de graver la science petit à petit dans un esprit vierge 1 . . .

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Ah ! messieurs, combien je vous remercie de m'avoir procuré un élève... Je l'écrirai à la société météorologique; je pourrai donc saisir en face de la nature les aspirations d'un cœur que le séjour des villes n'a pas gangrené.

— Je vais vous le faire venir, dit le comte.

Jacques avait suivi son maître à Paris pendant sa folle jeunesse, et il eût été capable de devenir valet de chambre de M. de Talleyrand, par sa finesse et son esprit de rouerie naïve, moitié campagnarde et moitié parisienne. Quand le comte revint chez sa mère, Jacques abandonna sans trop de regrets sa livrée brun et or, et il reprit ses habitudes de coq de village, adoré de toutes les filles de Vorges et de Landouzy.

— Jacques, lui dit le comte, -je te donne pour quelque temps à M. Creton du Coche. Tu obéiras à ses moindres désirs, tu flatteras ses manies.

— C'est facile, monsieur le comte.

— Tu deviendras son élève...

— Comme il plaira à monsieur le comte.

— Ta ne sais pas ce que c'est que la météorologie?

— Non, monsieur le comte.

— A partir de ce moment, tu es censé avoir étudié la forme des nuages, suivi leutrs mouvements, tu devines quand il devra pleuvoir, grêler et éclairer.

—Très-bien, monsieur le comte; comme un berger, alors ?

— Précisément. Quel temps fait-il aujourd'hui?

— Beau et chaud.

— Cela ne suffit pas, tu ne vois rien dans l'air?

— Rien du tout.

— Il faut que tu voies, Jacques, quand même tes prédictions ne se réaliseraient pas... Que vois-tu maintenant?

— Un nuage blanc qui n'a l'air de rien pour le moment, mais là-bas il y a un autre nuage (pii semble courir après le premier : cela n'annonce rien de bon; ils se rencontre-

ront, l'un grimpera sur l'autre; si d'ici à une heure il se dessine encore d'autres nuages dans la même couleur et avec des fores pareilles, je ne réponds de rien pour demain.

— Très-bien, Jacques; mais tu doutes encore trop, il faut affirmer et ne jamais hésiter dans tes jugements; ne manque pas de dire : cela est positif, ou j'en suis sûr, ou je gage, ou je ne m'étais pas trompé, quand même les faits iraient contre tes paroles. C'est seulement avec ce langage que tu plairas à M. Gretondu Coche; écoute-le avec la plus profonde attention, montre une grande surprise de ses jugements, applaudis avec tact à ses paroles.

Jacques fut présenté à l'avoué, qui regarda avec attention le paysan, dont il ne songea pas à mettre en doute la naïveté.

— Allez, monsieur, dit Jacques, puisque vous vous occupez du vent, je vous ferai faire la connaissance d'un fameux du pays, le malin des malins pour ce qui se passe dans l'air. Il ne bouge de sa chambre, et il sait tout, grâce à ses Cosaques.

— Les Cosaques ! s'écria M. Creton du Coche, ne se rendant pas compte de ce fait.

— Cadet Bossu est tailleur, dit Jacques; il a gagné sa bosse en raccommodant des habits et des pantalons, et il n'en est pas plus fier pour ça, quoiqu'il sôit diablement malin, allez.

— Allons le voir tout de suite, dit l'avoué.

La maison de Cadet Bossu esl la dernière du village, qui, de ce côté, subit une pente rigoureuse; on la reconnaît à un balcon de bois qui forme une saillie très-prononcée sur le rez-de-chaussée.

— Voyez-vous, monsieur, dit Jacques à l'avoué, la foule amassée devant sa maison?

En effet les enfants du village, groupés en désordre, regardaient en levant la tête vers le premier étage, comme si un événement curieux se passait chez le tailleur.

— C'est que les Cosaques donnent leur consultation, dit

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Jacques. Aht ils sont fins, les Cosaques, et ils ne vous font pas payer leurs paroles.

M. Greton, étonné, courait plutôt qu'il ne marchait, afin d'avoir par lui-même une explication satisfaisante des Cosaques. Arrivé à quelques pas de la maison du tailleur, il aperçut seulement alors deux statues de bois grossièrement coloriées et qui représentaient des Cosaques sauvages, ivres de sang, l'œil rouge, la moustache hérissée. Ces deux Cosaques, séparés par la largeur du balcon, avaient des bras mobiles et reposaient sur un pivot tournant. Suivant la direction du vent, ils tournaient avec rapidité, brandissaient l'un contre l'autre leurs longues piques et semblaient prêts à se massacrer.

Cette idée ingénieuse, suggérée par les girouettes, était sortie du cerveau du tailleur Cadet Bossu, qui, à moitié impotent et ne pouvant jouir au dehors de la société de ses concitoyens, avait imaginé cette mécanique pour amener tous les paysans de Yorges devant sa porte. Le Cosaque, qui a laissé dans tous les esprits une tradition cruelle, avait été choisi par le tailleur comme devant piquer vivement la curiosité des paysans. Alors tous les matins, et surtout les jours de grand marché à Molinchart, les jardiniers passaient par là et ne manquaient pas d'interroger le tailleur sur la conduite des Cosaques.

— Eh! Cadet, qu'est-ce qu'ils disent de bon, les Cosaques?

Le tailleur ouvrait sa fenêtre :

— Ils m'ont laissé dormir tranquille cette nuit. Ce qui voulait dire qu'il n'avait pas venté. Les vieillards du canton insultaient les Cosaques en souvenir des dégâts qu'ils avaient commis en France. Ils les traitaient de guerdins (pour gredins) , une des plus violentes injures du pays. Comme il y avait un banc de bois en face de la maison du tailleur, c'étaient des souvenirs de guerre de l'empire et

des événements de 1814 qui semblaient de la veille, tant

les vieillards en parlaient avec colère.

— Qu'ils reviennent un peu, les Baskirs ! disaient les vieillards en montrant leur poing aux innocents Cosaques de bois, qui, si le vent était calme, écoutaient sans sourciller ces effrayantes menaces.

A Molinchart même les Cosaques faisaient loi sur la place du marché. Quand une fermière avait reçu une boussée (une forte pluie subite) :

— Voilà ce que c'est, disait une grosse commère abritée sous un large parapluie de cotonnade rouge; si vous aviez consulté les Cosaques, ils vous auraient dit de prendre votre parapluie.

Les enfants du village, aussitôt qu'ils avaient un moment, couraient du côté des Cosaques, non pas pour connaître l'état du temps à venir, mais pour admirer l'ingénieux mécanisme qui les faisait combattre avec un rare acharnement; mécanisme d'autant plus ingénieux pour de jeunes esprits, qu'ils étaient hors de portée, et que jamais main étrangère n'avait pu en étudier les ressorts, cent fois plus étranges, suivant les connaisseurs, que ceux d'une horloge.

Ainsi, grâce à son invention, Cadet Bossu jouissait de la vue et de la conversation des vieillards , des paysans , des filles, des garçons, et plus d'un drame se joua devant ses fenêtres. Souvent une mère surprenait ses enfants en muette contemplation devant les Cosaques; et cette contemplation durait des heures entières. L'école, le dîner, les Cosaques faisaient oublier tout. Cadet Bossu, d'ailleurs, avait su trouver le moyen de raviver perpétuellement l'attention en enlevant momentanément ses Cosaques : diplomate perdu sur un établi de tailleur. Cadet Bossu avait assez la connaissance des hommes pour savoir raviver leur curiosité, en faisant disparaître capricieusement l'objet de leurs désirs.

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— C'est excessivement intéressant, s'écria ravoué, qui ne quittait pas du regard les figures de bois grossièrement enluminées.

— Je vous le disais bien, monsieur, dit Jacques.

Le vent, qui descendait avec force de la montagne, donna en ce moment une forte impulsion aux Cosaques, qui tournèrent avec une merveilleuse rapidité.

— Et c'est un tailleur, s'écria M. Creton du Coche, qui a inventé cette machine ?

— Oui, monsieur; ne le voyez-vous pas, derrière ses carreaux, qui nous regarde ?

Effectivement Cadet Bossu était flatté de voir admirer les Cosaques par un bourgeois en habit noir et en cravate blanche.

— Voilà un homme, dit l'avoué, à signaler à la société météorologique. Combien y a-t-il de ces intelligences perdues qui, faute d'un peu d'éducation, ont laissé s'éteindre en eux des découvertes importantes... Je lui commanderai un pantalon. Il faut savoir récompenser le génie, n'importe où il se trouve... Si nous allions lui rendre visite?

— C'est facile, dit Jacques, nous n'avons qu'un étage à monter.

Le tailleur, qui était accroupi sur son établi devant la fenêtre, ne parut ni surpris, ni honoré de la visite de l'avoué ; on eût dit qu'il avait entendu la conversation et qu'il s'y attendait.

— Voilà monsieur qui est de Molinchart, dit Jacques, et qui est flatté d'avoir vu manœuvrer les Cosaques.

— C'est qu'on n'en voit point de pareils tous les jours à la ville, dit Cadet Bossu.

Et il poussa vivement un des battants de la fenêtre qui était ouvert, comme s'il eût voulu mettre une barrière entre les visiteurs et les Cosaques.

— Une belle invention, monsieur, dit l'avoué, et j'en

écrirai certainement à Paris; seulement, j'aurais voulu

étudier le mécanisme de plus près.

Cadet Bossu regarda fixement l'avoué et poussa une barre de bois qui servait à assujettir la fenêtre.

— Ah ! bien, monsieur, c'est le plus grand mal que vous puissiez me faire que d'en parler aux Parisiens ; ce sont des roués, je les connais; il en est déjà venu plus d'un pour s'occuper de mes Cosaques; moi, sans être sorti de notre village, je les comprends, et il fera chaud avant que les Parisiens aient seulement la queue d'un de mes Cosaques.

— Monsieur est de Molinchart, je te dis, Cadet ; il n'est pas Parisien.

— Est-ce bien sûr que monsieur est de Molinchart? demanda le tailleur, qui avait dans le caractère une certaine défiance misanthropique.

— Oui, mon ami, dit l'avoué; je veux seulement vous commander un pantalon.

— Ah! ah! dit le tailleur, vous voulez m'éprouver, je le vois bien ; monsieur sait bien que je ne pourrai pas approcher de la coupe des tailleurs de Molinchart.

— Je ne demande pas un pantalon habillé, dit l'avoué; au contraire, je veux un pantalon pour courir les champs,

— Ah ! monsieur va rester quelque temps chez nous ?

— Oui, dit Jacques, monsieur s'occupe d'astronomie.

— C'est comme qui dirait magicien, astrologue, n'est-ce pas ? demanda le tailleur.

— Pas précisément, dit l'avoué, blessé de se voir confondu avec un berger.

— Qu'est-ce que c'est donc? dit Cadet Bossu, qui voulait connaître le fond des choses.

— Monsieur, dit Jacques, est comme tes Cosaques, quoi, il est pour le vent.

— C'est bon, dit le tailleur, c'est bon à savoir; et vous

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croyez que je coupe dans votre pantalon ? Toi, je te connais, Jacques, tu es du pays ; tu viendrais me dire ; Voilà un gilet à retourner, je te retourne ton gilet, tu me payes la façon, et tout est dit; mais monsieur, qui arrive ici en étranger, et qui tombe me commander un pantalon d'homme de campagne, je ne le crois pas; je vous fais excuse, monsieur, je dis tout. Vous avez peut-être cru que j'étais simple et qu'on me ferait accroire qu'il y a des étoiles en plein midi? Non, monsieur. Quoique vous soyez de Molinchart, je ne vous ferai pas de pantalon; celui-là que vous avez peut encore marcher longtemps; vous n'avez pas besoin de culottes, c'est Cadet qui vous le dit.

— Il est extraordinaire, dit l'avoué; mais les savants sont tous ainsi.

— Comme tu te montes la tête, dit Jacques, à propos de rien. Est-ce que ce n'est pas naturel ?

-— Non, dit le tailleur, qui s'était acculé contre sa fenêtre.

— Monsieur est de Molinchart, qu'on te dit.

— M. Creton du Coche, avoué près le tribunal de Molinchart ! s'écrie le bourgeois avec importance.

— Bon, dit le tailleur; tout à l'heure il était astrologue et puis il est juge en même temps. Tu penses bien, Jacques, que messieurs les juges de Molinchart ne viendraient pas sans motifs, commander une culotte à un pauvre tailleur de Vorges... Voilà la première fois que je vois un juge. Mon père, qui était tailleur aussi, ne m'a jamais dit qu'il avait habillé les juges de Molinchart. Il y a un complot là-dessous; Jacques, je te croyais meilleur que ça. On t'a payé pour me trahir ou tu ne vois pas clair.

— Ne faites pas attention, disait Jacques à l'avoué, il a quelquefois ses humeurs noires.

Mais le tailleur, que son isolement forcé rendait hypocondriaque de plus en plus, éclata tout à coup.

— En voilà assez, Jacques, j'ai d'autres habits à faire que la culotte d'un juge, et je n'ai pas le temps ée vous répondre.

— Je voudrais vous faire revenir, monsieur, sv^ mon compte, dit l'avoué.

— Ah! s'écria d'un ton de colère le tailleur, emmène monsieur, Jacques, que je te dis.

— Allons-nous-en, dit Jacques ; mais tu es devenu diablement mal élevé depuis que je ne t'ai vu.

— Ça me regarde, dit Cadet.

— Je ne te dis pas au revoir, dit Jacques.

— Le plus tard que nous nous re verrons sera le meilleur, dit le tailleur.

L'avoué sortit fort confus de sa visite à l'inventeur; à peine étaient-ils sur le pas de la porte, qu'ils entendirent un certain bruit qui leur fit relever la tête. Le tailleur enlevait précipitamment ses Cosaques et fermait sa fenêtre avec fracas.

— Demain, dit Jacques, son accès sera passé, et il aura honte de sa conduite. C'est un drôle d'homme; il se tient en garde contre les nouvelles figures, mais quand il vous aura vu passer une dizaine de fois sous ses fenêtres, il sera avec vous comme avec les gens de Vorges.

— J'achèterais bien cette machine-là, disait l'avoué.

— Peut-être, par la suite. Cadet Bossu ne sera-t-il pas éloigné de vous en construire une pareille.

LA DISTRIBUTION DES PmX.

La comtesse de Vorges, qui était allée chez l'avoué, fut surprise de rencontrer une jeune femme distinguée et qui otîrait tant de dissemblance avec M. Creton du Coche. La vie des petites provinces, comme la vie des casernes, des

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prisons, des hôpitaux, imprime son cachet mesquin à tout individu, dans ses actions, dans ses démarches, dans ses habitudes , dans ses vêtements. Les habitants de la province ne sont pas coupables de cette tache d'huile qui les gagne petit à petit, et qui lés envahit tout d'un coup au moral comme au physique. Une Parisienne ne résistera point à cette vie prolongée cinq ans ; son goût si fin s'envolerait en même temps que ses caprices, la comparaison lui ferait défaut; elle arriverait à être une femme citée dans la ville, mais il lui serait impossible de reparaître dans Paris et d'y être remarquée.

La femme de l'avoué avait peut-être échappé à l'ornière provinciale en vivant retirée, en ne s'inquiétant pas des autres dames de l'endroit et en renonçant à toute toilette. La simplicité l'avait sauvée ; et elle eût été perdue en voulant suivre les modes. D'un coup d'oeil, la comtesse de Vorges, qui avait été une des beautés du faubourg Saint- Germain, fut frappée de cette distinction qu'elle avait perdue de vue depuis vingt ans cpi'elle vivait retirée dans son château.

Il y eut immédiatement un commencement de sympathie entre les deux femmes. Quoique timide, Louise ne se sentit pas embarrassée devant la comtesse ; il est vrai que celle-ci avait dans ses manières, dans sa conversation une exquise délicatesse qui charmait ceux qui l'écoutaient. D'une grande taille, la comtesse pouvait à certains moments relever la tête, regarder fixement, et imposer par une dignité naturelle qui n'était pas sans dédains ; mais elle ne se servait de ces airs que vis-à-vis des êtres mal élevés et curieux; même avec ses gens elle se montrait aflectueuse à l'excès.

Louise, dans la vilie, était intimidée par l'inquisition des regards des bourgeoises, qui la désliabillaieut pour ainsi dire en public, inquiètes de connaître comment une jeuue

femme sans toilette, sans coquetterie, pouvait offrir ce charme. Mais le charme ne s'apprend ni ne s'analyse; il est quelquefois dans un coup d'œil de côté, quelquefois dans un geste de la main, dans la démarche, dans l'ensemble d'une 'figure sans traits remarquables ; chacun le sent, l'éprouve et se laisse entraîner à son influence.

Louise ne fit aucune difficulté de suivre la comtesse au pensionnat : elle se sentait en sûreté avec madame de Vorges, et elle ne craignait plus autant la folle passion de son fils. Quand toutes deux traversèrent la ville en voiture, plus d'une langue remua par jalousie. La femme d'un avoué dans la voiture d'une comtesse ! Sur ce simple thème, la jalousie jouerait des variations pendant un an.

— Pourquoi madame Creton du Coche est-elle avec madame de Vorges ?

— Comment cela se fait-il ?

Les provinciaux feraient d'excellents commentateurs, s'ils appliquaient à des travaux sérieux la millième partie de ce qu'ils dépensent d'inductions pour la connaissance des pas et démarches de leurs concitoyens. La curiosité était d'autant plus excitée, qu'il s'y mêlait de la jalousie; la comtesse de Vorges venait rarement à Molinchart, et elle ne fréquentait pas les personnes de petite noblesse qui y vivent isolées : aussi jusqu'alors cette espèoe de fierté aristocratique lui avait-elle valu une sorte d'admiration, qui tomba quand le bruit courut qu'elle avait été vue en voiture avec une bourgeoise. Certaines personnes, qui eussent été heureuses de lui baiser la main, furent les premières à la dénigrer; sa promenade avec la femme de l'avoué fut comme une mésalliance; on en dit autant de mal que si la comtesse s'était remariée à un petit bourgeois.

Les deux dames arrivèrent à une heure à la pension de madame Legoix, qui fut une institutrice célèbre à six lieues à la ronde. Partout, dans la ville, on ne rencontrait que

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jeunes filles en blanc, avec un ruban bleu, un ruban rose ou un ruban violet à la ceinture, dont la couleur indiquait qu'elles appartenaient à la classe des grandes, des moyennes ou des petites. Les mères accompagnaient leurs filles à la solennité de la distribution des prix : c'étaient des étalages de robes prétentieuses, de bonnets à fleurs criardes, de tours de cheveux extravagants qui faisaient honneur aux coiffeurs de l'endroit. La bourgeoisie femelle se rengorgeait, portait la tête haute, avait la figure gonflée d'orgueil et l'œil brillant d'enthousiasme. Dans trois ou quatre circonstances de l'année , la bourgeoisie décroche ces airs importants, qui semblent accrochés dans un porte-manteau avec les grandes toilettes.

La façade de la pension de madame Legoix était tendue de draps blancs ornés de guirlandes de lierre, comme pour la Fête-Dieu. Des pots de fleurs, qui partaient de la porte et se continuaient jusqu'au ruisseau, annonçaient l'entrée de la maison, sablée d'un sable fin et jaune mélangé de fleurs des champs. Dans le vestibule étaient rangés divers hommes d'un âge mûr, portant au bras une petite écharpe d'un bleu céleste avec franges d'argent : c'étaient MM. Delamour, Janotet et un jeune surnuméraire des contributions indirectes qui, par sa bonne conduite, partageait avec des hommes d'un autre âge l'honneur des fonctions de commissaire. Le petit Janotet, en costume de garde national, suivait chacun des mouvements de son père et s'accrochait aux robes des dames que le juge suppléant était chargé de conduire à leurs places.

La comtesse de Vorges entra avec la femme de l'avoué; et, sans accepter le bras d'un commissaire, elle se rendit immédiatement dans une des premières salles, d'où sortaient des murmures particuliers, des cris d'enthousiasme qu'arrachait la vue de dessins à l'estompe, de broderies rehaussées par du papier vert tendre et de modèles d'écri-

ture. On entendait dans tous les coins voltiger les mots : •parfait l délicieux! admirable ! et nombre d'autres épithètes. Jamais, cependant, on ne vit pareil massacre des grands hommes grecs et romains : les uns avaient la bouche de travers, les autres étaient louches, et le fameux nez grec voyait sa pureté de lignes outragée par des courbes indignes. Chacun trouvait les Romulus ressemblants, prêts à parler; il eût été imprudent de glisser un mot de critique au milieu de ces mères enthousiastes.

La broderie était principalement représentée par des bretelles, des blagues à tabac, des pantoufles, des bonnets grecs en tapisserie, destinés à prouver aux pères que leurs filles avaient reçu une brillante éducation ; mais, ce qui frappait le plus après les exemples d'anglaise, de ronde et de bâtarde, était certaines peintures de fleurs obtenues par le genre oriental. Le fondu des feuilles de roses, les nervures des feuilles étaient atteints par des procédés mécaniques qui mettaient l'esprit des bourgeois aux abois. Des plateaux en tôle noire vernissée étaient chargés de fleurs en reliefs, d'une couleur vive que donnait le genre chinois, et les heureuses mères ouvraient leurs plus grands yeux pour tâcher de reconnaître dans ces chefs-d'œuvre le coup de pinceau filial.

Aussi ce musée était-il plein d'un bourdonnement enthousiaste que seule put rompre l'annonce de la distribution des prix. Alors toutes les dames de la ville se pressèrent les unes contre les autres, oubliant la splendeur fragile de leurs toilettes, afin d'assister plus vite au triomphe de leurs filles. La grande salle d'étude avait été décorée par un tapissier ingénieux, afin de cacher la nudité des murs ; de grands rideaux de calicot rouge flottaient aux fenêtres: on avait encadré soigneusement les estampes les plus fortes de dessin, celles qui abordaient le sujet, tels que Mazeppa, des morceaux d'après Girodet et Guérin.

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Au fond était une vaste estrade où siégeait un jury com^ posé du conseiller municipal faisant fonctions de maire , M. Pector, de mademoiselle Ursule Creton, désignée à cet honneur en sa qualité de porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, de M. Bonneau, secrétaire de la société académique rémoise, et de diverses autres personnes recommandables par leur science et leurs vertus. Devant ces personnages étaient entassées des montagnes de couronnes et de livres qui luttaient par lé vernis de leur clinquant.

Aux pieds de l'estrade, de chaque côté, étaient placés deux pianos, devant l'un desquels étaient assis déjà un vieux professeur entièrement chauve, un peu sourd, il est vrai, mais qui, par son âge, offrait des garanties de moralité certaines dans une institution de demoiselles. En voyant arriver la comtesse de Vorges, la maîtresse de pension fendit la foule pour se rapprocher d'elle et lai offrir une place sur l'estrade; mais la comtesse, qui n'avait rien de pédant dans, l'esprit, et qui détestait se donner en spectacle, refusa et se contenta, ainsi que la femme de l'avoué, de se confondre dans les rangs des mères de famille.

Les pensionnaires occupaient dix grands bancs de bois, et se retournaient soit par curiosité, soit pour voir plus vite leurs parents. Quelques-unes, plus impatientes, se levaient, faisaient des signes dans la salle et appelaient avec un petit sifflement de lèvres, malgré les recommandations des sousmaîtresses, qui perdaient la tête dans cette solennité , ne sachant où placer tout le monde, craignant de faire des jaloux, et, par-dessus tout, désireuses d'appeler l'attention sur leurs toilettes. Cinquante conversations se croisaient dans la salle, auxquelles madame Legoix était obligée de répondre. La maîtresse de pension était suivie d'une petite femme au nez pointu , qui à tout moment lui parlait bas à l'oreille.

— Est-ce parce que nous sommes de la campagne, disait

une fermière, qu'on ne nous place pas mieux que ça ?... Eh bien, nous verrons si l'année prochaine je remets mes demoiselles ici !

— Mon Dieu! madame Legoix J'entends des personnes se plaindfe... Au moins leurs filles sont-elles bien traitées pour les prix ?

— Quelles personnes ? demanda madame Legoix. Et elle se faisait indiquer les fermières.

— La seconde n'a rien, dit-elle.

— Il faut absolument, dit la petite femme au nez pointu, lui donner un prix.

— Alors, arrangez cela, dit madame Legoix. Mademoiselle Ursule Greton, de son fauteuil qui dominait l'assemblée, avait vu entrer la comtesse de Vorges.

— N'est-ce pas madame Greton, demanda-t-elle à son voisin M. Pector, qui accompagne cette dame?

— Oui, mademoiselle, c'est madame la comtesse de Y orges.

La vieille fille fit la grimace, nettoya de grandes conserves doublées de chaque côté d'un petit rideau de taffetas vert, et se recueillit en se demandant quels rapports pouvait avoir sa belle-sœur avec une dame de la noblesse des environs.

M. Janotet montait les différentes pièces de sa petite flûte; car il devait jouer une ouverture avec le vieux pianiste de la pension, et il essayait de donner une occupation à son fils Toto , qui, effrayé de ce grand tumulte, avait envie de pleurer.

— Sauras-tu retourner les pages de la musique ? lui demanda-t-il. Surtout fais bien attention, je te ferai signe quand il sera temps.

Les bourgeoises s'impatientaient et demandaient après qui on attendait. En effet la salle était remplie depuis près d'une demi-heure; il faisait une chaleur acciiblante; les

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bancs étaient chargés outre mesure; quelques maris avaient été obligés de prendre leurs femmes sur leurs genoux ; les marches de l'estrade étaient garnies de pensionnaires qui avaient dû céder leur place aux invités. A chaque instant les domestiques apportaient des chaises qu'on avait été emprunter aux voisins et qui encombraient l'estrade, au grand dépit des membres du jury, qui perdaient ainsi de leur isolement majestueux.

Quelques jeunes gens de la ville, frères des élèves, étaient montés dans les embrasures des fenêtres ; d'autres, sans retenue, s'étaient assis sur le piano et n'en bougeaient pas, malgré les cris du vieux musicien. Le petit Janoteî avait fini par se loger sous le piano et tenait la jambe de son père. La maîtresse de pension commençait à perdre la tête; car la foule entrait toujours, et, par certains craquements de la porte de la grande salle, on pouvait juger que Tantichambre était pleine de spectateurs mécontents de ne pouvoir jouir du spectacle.

Tout à coup les sous-maîtresses claquèrent un livre de bois qui servait à rappeler les élèves au silence, et ce fut le signal du commencement : chacun se tassa une dernière fois, et, à part les quelques murmures de certains êtres mal élevés qui ne se trouvent jamais bien dans les foules , le silence se fit petit à petit. Madame Legoix ayant fait signe à M. Janotet, celui-ci chercha son fils.

— Comment ! lui dit-il, tu es sous le piano ? Est-ce ainsi que tu retourneras ma partie?

Mais Toto était convenablement assis, et l'on ne l'eût pas fait sortir de son trou pour un empire.

— Madame Legoix! s'écria M. Janotet, jamais je ne pourrai jouer ainsi...

— Ah ! monsieur Janotet, un peu de complaisance...

— Mais, madame, le morceau est coupé juste par la molli»' sur un so/ (h'éze qui saute au mi naturel sur un coulé.

— Voyez notre embarras, mon bon monsieur Janotet.

— Bast, dit le pianiste, vous devez savoir par cœur l'air du Point du jour ; vous l'avez joué dix fois.

— Allons, mon bon monsieur Janotet, dit madame Lei^oix.

Ayant pris son courage et sa petite flûte à deux mains , le musicien souffla trois fois de toutes ses forces dans le petit instrument de bois, qui renferme en lui, malgré son peu de volume, les cris les plus perçants de la nature.

Le silence se fit à cet appel redoutable, et M. Janotet essaya de faire passer dans son tube de bois noir tout ce qu'il avait de douceur pour chanter le Point du jour ; malheureusement, comme il l'avait prévu, il fut obligé de s'arrêter à l'endroit le plus pathétique pour retourner la romance. Le vieux maître de piano, qui avait l'oreille dure, croyant que M. Janotet était seulement en retard d'une mesure, continua son accompagnement sans s'inquiéter du chant; il en résulta entre le piano et la petite flûte des discordances qui, ailleurs qu'à une distribution de prix, eussent pu mettre les plus courageux en fuite : des applaudissements nombreux n'en vinrent pas moins témoigner à M. Janotet combien les assistants étaient heureux de l'ouverture.

Le conseiller municipal Pector, qui présidait l'assemblée,, et qui fit entendre pendant tout ce morceau divers accompagnements de bouche imitant le basson, ne fut pas un des moins enthousiastes.

Aussitôt après le Point du jour, madame Legoix se leva et fit un petit discours d'adieu à ses élèves. Brisée par les fatigues de l'enseignement, et désirant jouir d'un peu do repos sur la fin de sa carrière, elle présentait pour lui succéder madame Ghappe, fille de M. Chappe, ancien chef d'institution à Paris, et frère de Chappe fils, qui avait suivi la carrière de son père. «Adieu, clières élèves, dit-elle en portant son mouchoir à ses yeux, loin de vous je conser-

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verai votre souvenir, et j'espère que mes leçons ne seront pas perdues. »

Madame Chappe, qui excitait une vive curiosité, apparut alors par une petite porte de derrière : elle était vêtue d'une robe de soie noire; ses cheveux en bandeaux aplatis sur ses joues faisaient ressortir un nez excessivement pointu. Elle se posa bardiment sur Testrade et parla en improvisatrice pédante.

« Jusqu'ici, dit-elle, l'enseignement des demoiselles a été trop restreint. Ayant étudié à fond les diverses méthodes de la capitale, je m'appliquerai à introduire dans ce pensionnat les éléments nouveaux que d'illustres professeurs ont jugé à propos d'enseigner aux femmes. Les sciences et les arts doivent tenir une grande place dans mon programme, que je ferai connaître sous peu.

« La vie de famille aussi bien que la vie du grand monde ne peut se passer de ces éléments divers de sciences dont la civilisation a donné soif à chacun. Mes plans sont combinés de telle sorte que la jeune fille qui sortira de mon pensionnat , fût-elle ménagère , fermière ou fille de duchesse, trouvera désormais, dans l'éducation qu'elle aura reçue, des occupations sérieuses qui, aux jours de malheur ou de chagrin, empêcheront son esprit de s'arrêter à de trop tristes pensées. Du reste, mesdames, je dois remercier madame Legoix des excellentes préparations qu'elle a semées dans ces jeunes esprits; il ne s'agit plus maintenant que d'en hâter la maturité. Fille et sœur de parents voués à l'instruction dans Ja capitale, je me tiendrai plus que personne au courant des développements de la science, et j'espère que votre sympathie ne me manquera pas plus qu'elle n'a manqué à mon prédécesseur. »

Peut-être madame Cbappe eût-elle continué son discours si un craquement violent ne s'était fait entendre du côté de la porte d'entrée; il se fit un mouvement dans la foule des

bourgeoises, qui poussaient des cris perçants en voyant remuer les deux battants de la porte. Toute la salle s'était levée, et on n'entendait que des plaintes et des signes de terreur.

— Messieurs, s'écria madame Legoix en s'adressant aux jeunes gens qui étaient grimpés sur les embrasures des fenêtres, ouvrez vite la porte du jardin pour empêcher un malheur.

Quelques-uns sautèrent ; on entendit casser des carreaux et le bruit d'une porte forcée. Aussitôt une avalanche de curieux fit irruption dans la cour qui donnait dans la grande rue; comme les grands rideaux, de calicot rouge gênaient la vue , les nouveaux arrivés les tirèrent en dehors et les arrachèrent audacieusement, sans s'inquiéter si un soleil ardent, pénétrant par les fenêtres , n'allait pas convertir la salle de prix en une étuve.

Il est certain que la curiosité était motivée en ce que cette solennité dépassa toutes celles connues jusqu'alors. Madame Chappe, qui avait acheté le pensionnat avant la lin de l'année, jugea bon de débuter par un coup d'éclat. Ce fut elle qui inventa de faire jouer sur deux pianos à la fois un grand morceau à quatre mains; elle tripla le nombre de prix et de couronnes pour cette année, et elle introduisit une narration en anglais, récitée par dix élevés à la fois. A la fin de la séance dix jeunes personnes s'avancèrent sur l'estrade, et dirent en chœur un chapitre en anglais du Vicaire de Wakefield.

Élisa de Vorges, qui était une jeune fille de dix ans, revint chargée de couronnes et de prix; mais elle commit à la distribution une de ces fautes qui ont plus tard de graves conséquences. Suivant l'usage, à chaque nomination, les jeunes filles se font couronner et embrasser par leurs parents. Élisa avait porté triomphalement ses couronnes à sa mère, ainsi qu'à madame (Ireton qui l'accom-

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pagnait; ayant encore de nouveaux prix, et regardant du haut de l'estrade si elle ne connaissait pas dans la foule une personne amie qui pût partager sa joie, madame Legoix confia la couronne à mademoiselle Ursule Creton pour lui faire honneur; mais l'enfant eut peur de la yielle fille, de sa figure jaune, de ses lunettes vertes; elle descendit de l'estrade sans avoir reçu l'accolade obligée. Les enfants ont souvent dç ces secrets sentiments qui les mettent en garde contre la méchanceté. Elle frissonna de coller ses lèvres roses à la peau morte et ridée de la vieille célibataire, et celle-ci lui lança un coup d'œil que personne ne remarqua dans la salle.

Madame Chappe était allée vers M. Bonneau, membre de la société académique rémoise :

— On compte beaucoup sur vous, lui dit-elle, pour nous lire un morceau, vous, monsieur, qui avez la réputation du plus savant homme du département !

— Madame, vous êtes trop obligeante, vraiment; mais...

— Je vous en serai particulièrement reconnaissante, je vais l'annoncer à l'assemblée.

— Pas encore, je vous prie, dit M. Bonneau; l'émotion... la chaleur...

— Pendant que vous prononcerez votre discours, dit madame Chappe, nos demoiselles auront le temps de s'habiller pour une petite comédie préparée.

— Je n'y avais pas songé, véritablement...

Et l'archéologue déroula un énorme cahier. Madame Chappe envoya ses sous-maîtresses chercher un verre d'eau sucrée pour M. Bonneau; en même temps elle annonça que, sollicité vivement par l'assemblée, l'archéologue daignait lire un court fragment historique.

Sous le titre du Mùlincharterium des anciens, M. Bonneau tint l'assemblée pendant deux heures d'inquiétudes et de colère mal dissimulées. Il s'agissait de reconnaître si

le Molmcharterium cité par des commentateurs du iftoyen âge était le Molinchart actuel.

La langue française entrait pour une minime proportion dans ce terrible discours, où les textes nombreux d'un latin du moyen âge tenaient la pins grande place. Une chaleur étouffante régnait dans la salle, et des battements de pieds annonçaient clairement que le discours de M. Bonneau n'obtenait aucun succès.

Il se trouva quelques êtres assez mal élevés pour crier : Assez!

— Ne pourriez-vous glisser ? souffla madame Chappe à l'oreille de M. Bonneau, qui la regarda d'un œil inquet, et continua bravement, sans remarquer la mauvaise influence antipathique des auditeurs.

— Dans cinq minutes, dit madame Chappe à M. Bonneau, il est absolument; nécessaire que la comédie commence.

On voyait apparaître derrière l'estrade certaines figures bizarres de jeunes filles grimées et habillées d'étranges costumes. M. Bonneau continuait toujours avec son impassibilité ordinaire la lecture de ses commentaires sur MoUnchartenum. Des conversations particulières s'étaient établies parmi les assistants, qui ne savaient comment vaincre la parole tenace de l'archéologue.

Sur un signe de madame Chappe, un chœur de jeunes filles se fit entendre et couvrit entièrement la voix de M. Bonneau, qui resta debout, sans doute à continuer la lecture de son mémoire, car ses lèvres remuaient et il ne paraissait nullement s'occuper du chœur qui étouffait sa voix.

Le chœur fini, on entendit avec surprise la voix de M. Bonneau succéder à celle des jeunes filles, et le mot de Molincharterium, quoique accueilli par des éclats de rire dérisoires, n'en continua pas moins à revenir à chaque phrase.

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Ne sachant comment délivrer l'assemblée d'un orateur si dangereux, madame Chappe, en traversant la tribune, renversa comme par hasard les feuillets nombreux qui restaient à lire du manuscrit; ce seul fait parvint à mettre un terme au flux de paroles de M. Bonneau, qui, hors de lui de voir son précieux manuscrit voler de côté et d'autre, courut après les feuillets, et disparut de la tribune.

La distribution des prix se termina par une comédie jouée par les grandes élèves de la classe : la jeune personne qui jouait le rôle de miss Rhétorique fut particulièrement remarquée, ainsi que celle qui représentait le personnage de jniss Syntaxe. Cette pièce, semée de plaisanteries grammaticales, donna une idée de l'esprit de madame Chappe, car le bruit se répandit qu'elle en était l'auteur. Les dames de la ville ne regrettèrent pas la presse qu'elles subissaient depuis le commencement de la séance, en riant aux larmes de la colère de 31. Subjonctif, qui se plaigiuit vivement de rester trop souvent inoccupé. Une petite fille de six ans, à qui on avait collé des favoris sur la joue, et qui était perdue dans une longue houppelande marron, disait avec sa voix juvénile les plaintes graves de M. Subjonctif.

Si une minorité intelligente s'accordait à louer les beautés de cet ouvrage dialogué, la majorité n'en saisissait pas facilement les allusions délicates. Il y avait une scène dans laquelle Prétérit-Passé et Prétérit- Indéfini se disputaient vivement avec M. Que-Retrajiché; puis tout finissait par des chansons en chœur sur les différents temps des verbes, arrangés en musique sur des airs de cantique qui faisaient balancer la tète de mademoiselle Ursule Creton, que ces mébdies reportaient à la confrérie de la Vierge.

La classe des petites ayant été aussi bien partagée que celle des grandes, la distribution fut terminée, et chacun se relira, une bonne moitié fatiguée du tumulte qu'entraîne toujours une grande assemblée, l'autre moitié heureuse

d'avoir puisé dans cette solennité des motifs de conversation propres à remplir quelques soirées.

Louise pria la comtesse de Vorges d'attendre un peu que le flot de la foule fût passé : elle venait d'apercevoir sa bellesœur descendre l'estrade, et elle voulait lui présenter ses compliments; mais mademoiselle Ursule Creton, quoiqu'elle reconnût la femme de l'avoué, eut l'air de s'avancer vers elle et lui tourna brusquement le dos. Louise ne pouvait avoir une vive sympathie pour la vieille fille, qui lui était hostile, et dont chaque parole contenait une méchanceté ; cependant ce dédain la froissa à tel point que la comtesse s'en aperçut; mais elle attribua l'air contrarié de la jeune femme à la fatigue de cette longue séance.

— Ce n'est rien, madame, ne faites pas attention, dit la femme de l'avoué; et elle essaya de donner le change à ses idées en embrassant la petite Élisa, qui lui fit oublier par ses gentillesses la méchanceté de la vieille fille.

PEINES d'amour.

Pendant que ces scènes se passaient à Molinchart, Julien était dans des angoisses inexprimables. Viendra-t-elle ? se disait-il. El il amassait toutes les raisons en faveur de l'arrivée de la femme de l'avoué; puis les raisons contraires se rangeaient en face comme une partie ennemie, et le jeune comte ne tirait de ces raisonnements que le doute. De sa chambre, située au second étage du château, il apercevait au loin la montagne de Molinchart, et il pouvait suivre pendant une demi-lieue la route blanche qui tout à coup fait un coude, se cache dans les arbres, reparaît encore jusqu'à un petit pont et disparaît derrière des cabanes de paysans. La solitude n'amène pas la tranquillité; le comte était dans une indécision cruelle, se demandant s'il devait

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aller au-devaut de sa mère ou rester à l'attendre. Au cas où Louise viendrait, la comtesse ne remarquerait-elle pas le trouble qui s'emparerait de son fils, seul sur la route, tandis qu'au château, quand tout le monde serait réuni, l'attention serait moins portée sur lui ?

Ce jour-là, il faisait un petit vent frais qui se jouait dans les feuilles des arbres et les agitait; au loin, on voyait les blés baisser leur tête dorée et la relever doucement; certains arbres à feuilles jaunes et douces subissaient le passage du vent en ployant leurs fines branches dans mille contours capricieux, tandis que d'autres, à la feuille sèche et vernie, miroitaient aux rayons du soleil et faisaient entendre un petit bruit métallique tant que durait la brise. Quelques sapins, au contraire, fiefs, chagrins et anguleux, restaient immobiles dans leur tristesse. Julien ne pouvait quitter sa vue de ces arbres qui étaient sous sa fenêtre, et le bruit monotone du vent qui soufflait dans les feuilles endormait un peu ses inquiétudes.

Dans la cour, un petit chat rompait la tranquillité en sautant tout h coup d'un arbre, avec la vivacité d'un tigre, pour se jeter à la poursuite de petits poussins qui, à quelques pas d'une poule et d'un coq, picotaient l'herbe des pavés. Un gros chien attaché à sa chaîne, accroupi sur le ventre, près de sa niche, regardait cette scène avec mélancolie. Les petits poulets accouraient en poussant un léger cri sous l'aile de leur mère, et le chat s'en retournait sournoisement se tapir sous un massif de rosiers, étudier d'un œil brillant, tout en frétillant de la queue, les moindres mouvements des plus jeunes membres de cette famille dont il rêvait la destruction.

Quand l'esprit est tyrannisé, ces tableaux reposent. Julien oublia un moment l'arrivée de sa mère en regardant les mille folàtreries du petit chat, dont le corps frémissait d'inquiétude et qui, par la couleur de sa robe luisante

noire et grise rayée, ressemblait à un serpent annelé qui

semble s'avancer vers sa proie par une succession de cercles

vivants.

Julien fut tiré de ses observations par un faible bruit lointain qui le fit tressaillir. C'était le roulement lointain d'une voiture sur la route récemment empierrée. A cette heure, la comtesse seule pouvait arriver au château. Aussitôt le jeune comte redevint inquiet et se promena dans sa chambre, ne pouvant encore distinguer la voiture. La voiture se rapprochait de plus en plus ; enfin, Julien put distinguer un point noir qui grossissait à vue d'oeil, et il ferma les Persiennes de sa fenêtre afin de pouvoir regarder Louise sans en être vu et de se composer une physionomie pour paraître devant sa mère.

La voiture approchait, mais il était impossible de découvrir les personnes qui étaient dedans, car la comtesse avait pris une voiture couverte, à cause du temps incertain; et les émotions graduées que le comte se promettait s'évanouissaient. Il avait pensé reconnaître d'abord de loin les habits de Louise, puis l'ovale de sa figure; puis chaque tour de roue lui ferait distinguer chaque trait, et il se trouvait en présence d'une machine carrée et vernie qui ne laissait rien connaître de ce qu'elle renfermait.

Mais une petite main qui sortit tout d'un coup de la lourde boîte pour s'appuyer sur la portière fit battre le cœur du comte. Ce n'était pas la main calme et aristocratiquement grasse de la comtesse; ce n'était pas la main à peine formée d'Élisa; la main qui se laissait voir sur les galons jaunes de la portière était légèrement dorée, et un petit bracelet d'ambre, qui entourait le poignet excessivement délié, en faisait ressortir la couleur. Julien se retira brusquement de la fenêtre, descendit précipitamment l'escalier et arriva juste dans la cour en même temps que la voiture.

— Ah! madame! s'écria-t-il d'une voix qui contenait

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beaucoup de paroles et que la comtesse ne pouvait regarder que comme une marque de politesse. Comme il aidait à descendre de la voiture d'abord sa mère, puis Louise, il eut le droit de serrer un peu plus fort que l'amitié ne le permettrait la jolie main au collier d'ambre; mais la petite main ne répondit pas vivement à ces protestations; elle Ot la rétive, s'allongea et essaya de gagner en longueur pour échapper à une étreinte trop significative. Quoique ce petit combat muet restât inconnu aux yeux de la comtesse, Julien fut obligé, bien à regret, de lâcher cette main, que les convenances ne lui permettaient pas de garder plus longtemps emprisonnée.

— Et mon mari, où est-il? demanda Louise.

Cette question, prononcée avec une légèreté moqueuse, rendit le jeune comte soucieux. Louise avait dans l'esprit quelque chose de malicieux; la question qu'elle adressait à Julien n'était qu'un simple rappel à l'ordre, une petite A^engeance de femme qui trouve qu'on a serré trop vivement sa main. Le comte ne comprit pas cette mahce féminine et fut cruellement blessé d'entendre la femme qu'il aimait s'inquiéter si vivement de la présence de son mari. 11 répondit que ^L Creton du Coche explorait les environs, et qu'à cette heure sans doute il était occupé à ses recherches scientifiques, îl fallut à Julien beaucoup de courage pour ne pas médire de l'avoué et pour ne pas faire sentir à sa femme l'opinion qu'il avait de ses expériences; mais il se contint, attendant de la suite des événements la conduite à tenir.

Le mari revint a l'heure du dîner.

— Ah! te voilà, dit-il à sa femme.

Il n'en dit pas davantage et se mit aussitôt à raconter à la comtesse son expédition de la journée. Quoique Louise n'aimât pas son mari, elle fut blessée de la réception sans façon de M. Creton; elle y* était habituée chez elle et ne s'en plaignait pas, mais la présence de la comtesse et de son fils

in LES BOURGEOIS

lui lit remarquer plus vivement une pareille indifférence. Être traitée si légèrement devant un homme qui vous aime, constitue un crime pour la femme, qui ne veut jamais paraître dédaignée. N'est-ce pas donner à l'amant une mauvaise opinion de soi que de paraître occuper si peu de place dans l'affection d'un mari? Une femme avoue volontiers que son mari ne prend pas garde à elle, qu'il s'occupe de toute autre chose, qu'il a d'autres passions en tête, le jeu, la tahle; elle forcera môme la peinture, elle montrera son mari moins aimant qu'il n'est, mais elle ne lui pardonnera pas de le prouver en public par des faits.

Aussi, petit à petit, elle amasse des faits dans sa tête, elle les groupe, elle les classe; ces faits se grossissent, se colorent, forment des montagnes qui accableront la tête du mari, toutes sortes de détails minuscules qui échappent au condamné quand il apprend sa terrible sentence.

Un ami observateur eût fait remarquer plus tard à M. Creton du Coche qu'il avait pour ainsi dire attisé le feu des colères de sa femme, qu'il eût pu se casser la tête sans se rappeler la phrase qui avait blessé Louise.

La comtesse prit la défense de la femme de l'avoué, et fit remarquer à son mari qu'il la recevait au moins froidement.

— Ne faites pas attention, madame, dit M. Creton du Coche; ma femme y est habituée, elle me connaît; n'est-ce pas, Louise ?

Le malheureux semblait vouloir hâter l'heure de sa condamnation. Les tribunaux, qui ne prononcent de séparation de corps qu'à la suite de violences bien constatées, sont impuissants à connaître ces mille petites causes qui amènent les plus grands troubles dans les ménages et qui font que de pareils faits sont beaucoup plus violents que des brutalités. D'ailleurs il faudrait, pour les expliquer et les mettra en lumière, des esprits lins, délicats et analyti-

DE MOLINCHAKT. 121

ques, facultés que beaucoup d'avocats ne semblent pas avoir en partage.

— La façon dont j'ai connu M. Julien, dit le mari, est au moins singulière; mais je l'avais remarqué il y a longtemps et je désirais faire sa connaissance, sans me rendre compte pour quels motifs. Savez-vous, madame la comtesse, combien les habitants de Molinchart boivent de cruches d'eau par jour?

— Non, monsieur, dit la comtesse en souriant,

— J'ai toujours aimé à m'instruire, dit l'avoué, et c'est justement M. Julien qui m'a empêché d'arriver à mes calculs. Nous avons à Molinchart des fontaines publiques, des puits et des citernes; mais l'eau n'est pas aussi bonne que celle du bas de la montagne; il y avait longtemps que je voulais savoir combien les ânes en transportent de cruches par

jour J'étais un jour sur la promenade, depuis le malin,

à compter les ânes, qui portent chacun huit cruches dans

leurs paniers Vous ne croirez peut-être pas que j'avais

oublié d'aller déjeuner Tu dois te rappeler, ma femme,

le jour où je n'ai pas été déjeuner; si je ne déjeunais pas, c'est que j'avais peur de manquer un convoi d'ânes. Vous me direz, madame, qu'il était facile d'interroger les femmes qui conduisent les ânes, et de leur demander: Combien êtes-vous qui faites ce commerce, et combien de fois par jour montez -vous la montagne ? Mais j'ai reconnu qu'il vaut mieux faire ses observations soimême, voir et calculer au lieu d'interroger. D'ailleurs, les femmes de la campagne, qui ne savent pas quel intérêt vous apportez à ces questions, n'y mettent aucune complaisance.

— Connaissez-vous M. Bonneau ? demanda le comte à l'avoué. •

— Non, dit M. Creton du Coche.

— C'est notre voisin, un savant fort distingué, qui a[i-

12â LES BOURGEOIS

porte la même conscience que vous dans ces sortes de travaux. Il faudra que je vous le présente.

— Il était à la distribution des prix, dit la comtesse; mais il n'a pu terminer un morceau qui roulait sur des matières fort délicates d'archéologie.

— Ah! dit 1 avoué, vous avez pour voisin un archéologue !

— Il s'inquiète des moindres vestiges de monuments, dit la comtesse, et il les recueille avec le plus grand soin; les personnes qui prétendent s'y connaître trouvent son musée fort curieux.

— J'y mènerai M. du Coche, dit Julien.

— Je suis enchanté de faire la connaissance des personnes qui se dévouent à la science; cependant j'avoue que le petit tailleur n'a pas montré une grande complaisance à mon égard.

— Est-ce que monsieur du Coche a été rendre visite à Cadet Bossu ? demanda la comtesse.

— Oui, madame, Jacques m'y a mené; je trouve l'invention du tailleur fort ingénieuse; ses Cosaques sont parfaits; mais le tailleur semble avoir puisé dans leur contemplation quelque chose de leur férocité... Pour en revenir au volume d'eau que la fontaine du bas de la montagne fournit aux habitants de Mohnchart, j'étais, comme je vous le disais, depuis le matin sur la promenade, mon carnet à la main, inscrivant chaque fois le nombre des ânes qui passaient sous mes yeux, lorsque M. le comte arriva tout d'un coup à cheval et traversa un groupe d'ànes... A partir de ce moment, mes calculs ont été dérangés. Je vous regardais, j'admirais votre façon de montera cheval, et jamais je ne me suis rappelé si j'avais inscrit, avant votre arrivée, sur le carnet, les ânes qui se trouvaient sur votre passage.

— C'est fâcheux, dit Jonquières.

DE MO LIN Cil A Pi T. 15S

— Toutes mes observations précédemes étaient inutiles.

— Si j'avais su, dit Julirîn, j'aurais passe par un autre côté.

— Oh! dit l'avoué, j'aurais pu recommencer le lendemain; mais ces calculs m'absorbaient trop.

Pendant tout le dîner, M. Creton du Coche ne parla cjue de ses ânes et de l'eau qu'ils portaient dans les cruches, au grand déplaisir de Louise, qui ne voyait pas sans peine son mari étaler sa sottise avec complaisance.

Après le dîner on fit un tour dans le jardin ; Jonquières donnait le bras à la comtesse; M. Creton du Coche marchait seul, ruminant ses observations : la petite Élisa courait en avant et en arrijre, cueillait des fleurs, faisait des bouquets, allait de l'un à l'autre, tandis que Julien, qui donnait le bras à Louise, marciiait à pas leiiîs pour mettre quelque intervalle entre sa mère et lui.

— Que vous êtes bonne d'être venue! lui disait-il.

— J'aurais bien dû ne pas venir, dit Louise, après cette lettre.

— Qu'y avait-il dans ma lettre? Rien autre chose qu'une invitation.

— Je l'ai apportée pour la déchirer devant vous, dit Louise. Vous ne savez pas à quel danger vous m'exposez. Si par hasard mon mari était revenu et qu'il eût trouvé cette lettre, si elle s'était égarée, si elle était tombée en d'autres mains, que sais-je? la malignité aurait pu en tirer parti... Tenez, la voici, et je vous en prie, monsieur, ne m'écrivez jamais, n'importe dans quelle circonstance.

Julien profita de ce que Louise lui passait la lettre pour s'emparer de la petite main rétive. Le soir était venu; il régnait une grande tranquillité dans la campagne; la comtesse était à quinze pas en avant, causant avec son neveu. Julien ne répondit pas et garda la main de Louise dans la sienne. Rien ne porte au silence comme la campagne; le

comte avait le cœur plein de paroles, et cependant il se taisait, espérant faire passer dans une pression de mains les sentiments qui l'agitaient. Quoiqu'elle eût la main gantée, Louise se sentait gagner par un trouble inexprimable; ses pas qui ne résonnaient pas sur le gazon, la tiédeur de l'atmosphère, cette conversation muette, lui faisaient battre le cœur, et elle en arrivait à craindre encore plus le silence du comte que ses paroles.

— Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle.

Elle fit un violent effort pour dégager son bras; alors Julien lui lâcha la main.

— Pourquoi ne peut-on toujours vivre ainsi? s'écria Julien. Quel beau rêve, Louise ! mais quel triste réveil quand vous serez partie !

Heureusement pour la femme de l'avoué, Élisa accourait en poussant des cris de joie; elle avait trouvé deux vers luisants, les avait posés sur les bords de son chapeau de paille, et se faisait une fête de montrer à chacun ces deux petits diamants bleus qui étincelaient comme du phosphore. Louise voulut la prendre par la main, afin d'avoir un protecteur, mais la petite fille déclara qu'elle voulait marcher en avant pour servir de phare aux promeneurs.

Tout à coup Julien fit un mouvement de dépit que comprit Louise. La voix de M. Creton du Coche venait de se faire entendre à peu de pas; ayant pensé quelque temps à ses découvertes scientifiques, il s'était senti isolé en pleine nuit, et il avait été faire « un bout de conversation » avec la comtesse, qui s'était prêtée de bonne grâce à écouter des propos bourgeois sur la brièveté des jours d'automne, sur la disparition du soleil, sur le calme de la température. Après avoir épuisé la conversation de ce côté, l'avoué, qui se servait assez souvent des mêmes motifs, venait retrouver sa femme et le oomte, et recommençait pour de nouveaux auditeurs ce qu'il venait de débiter ailleurs.

DE MOLINCHART. 125

Julien, quoiqu'il souffrît d'être troublé dans sa conversation muette, fut obligé d'écouter l'avoué. Encore M. Creton poussa-t-il la méchanceté jusqu'à faire des questions sur les récoltes de l'année, questions auxquelles le comte répondait malgré lui, tout en pestant contre le fâcheux.

— Mais, monsieur, dit Louise à son mari, ce que vous dites là n'est pas intéressant.

Si la nuit avait permis d'étudier la figure de l'avoué, on eût été frappé de sa comique surprise en entendant cette parole qui tenait d'un esprit révolté.

— Ce n'est pas intéressant! s'écria-t-il; voilà bien les femmes ! Tu crois sans doute qu'une conversation sur les modes, sur les chapeaux, sur la tapisserie, plairait davantage à M. le comte. Ce que c'est pourtant qu'une femme qui n'est jamais sortie de la ville : elle ne sait pas distinguer le seigle du froment, le blé de l'avoine; elle croit volontiers que tout cela est de l'herbe, et elle vient me dire que cela n'est pas intéressant... Ah! monsieur le comte, madame votre mère a eu bien tort, je le crois, d'amener ma femme à la campagne.

— Au contraire, monsieur du Coche, dit Julien, ma mère est enchantée d'avoir fait la connaissance de madame.

— Oh! oh! dit le mari dun air de doute, c'est la politesse seule qui vous fait parler ainsi.

— Vraiment, dit en souriant Louise, à entendre mon mari, on me prendrait pour une ignorante.

— Non, non, dit l'avoué, tu n'es pas ignorante, tu brodes parfaitement, tu fais également bien de la tapisserie, mais tu n'entends rien aux productions de la terre.

On arriva bientôt au château, et cette vie, calme en apparence, se continua pendant quelques jours; cependant Julien, quoiqu'il vît réaliser ce qu'il avait tant souhaité, la présence de Louise, devenait triste, et ses anciens accès de mélancolie le reprenaient. Quelquefois il fallait l'ordre

de sa mère pour qu'il l'accompagnât à la promenade avec Louise: il inventait des indispositions qui le retenaient dans sa chambre, disait-il, et qui le faisaient souffrir sans quïl en résultât de maladie bien grave. Soa cousin vint à son secours et l'alla trouver, un matin qu'il n'était pas encore levé à dix heures.

— Je ne te dirai pas, dit Jonquiores, que je t'avais prédit ce qui t'arrive, mais tâche de prendre un peu do courage et de combattre ta passion, non pas pour toi, mais pour ta more.

— Ma mère ! s'écria Julien.

— Sans doute; elle ne m'a rien dit, parce qu'elle me sait trop ton ami pour que je ne te répète pas les moindres choses qui le regardent, mais j'ai cru comprendre qu'elle avait deviné l'éLat dans lequel tu te trouvais.

— ïu crois ! dit le comte de plus en plus attristé.

— Je ne l'affirmerais pas, mais elle s'en doute.

— Il ne faut pas qu'elle le sache, dit Juhen.

— Je le pense comme toi; ma tante ne souffrirait pas qu'on trompât chez elle ce M. Creton; elle ne fernierait pas les yeux complaisamaient sur une intrigue, et si elle avait un commencement de certitude, elle ferait tout pour éloigner l'avoué et sa femme.

— Peut-être le préviendrait-elle, dit Julien.

— Il faut donc, mon cher ami, que lu joues un peu la comédie pendant quelques jours; tâche de paraître gai, et chasse ces airs mélancoliques qu'elle a trop appris à connaître quand tu revins de Paris. Sois empressé, galant même, mais d'un air dégagé. Au contraire, tu es gêné auprès d'elle, tu ne parles pas, lu soupires...

— Vraiment! s'écria le comte un peu confus.

— Eh bien ! il n'y a pas de mal, tu l'aimes et tu soupires ; il y a manière de soupirer; tu soupires bien, et tu n'as pas l'air encore d'un chanteur de romances.

DE MOLINCHART. 127

— Suis-je assez malheureux ! s'écria Julien. Je vois la femme que j'aime toute la jourace, mais je ne nuis lui parler tranquillement sans qu'aussitôt le mari n'arrive, ou Élisa, ou ma mère.

— Je crois, dit Jonquières, que si vous étiez seuls toute la journée, tu n'en serais pas moins malheureux.

— Moi! dit Julien.

— Tu demanderais autre chose; où est-il l'amour qui laisse Tesprit tranquille?

— Quel mari cette pauvre femme a rencontré! s'écria Julien.

— Tu vas souhaiter peut-être qu'elle soit mariée à un homme de bonnes manières, aimable et spirituel.

— Tu te moques Charles. Mais il m'est permis de

plaindre Louise d'ttre liée pour la vie à un homme qui rhumilie journellemet et qui ne la comprend pas.

— Il est bien rare, dit Jonquières, qu'au bout de dix ans une femme trouve que son mari la comprenne.

— Enfin, tu as été témoin de la manière dont l'avoué traite sa femme, avec quel sans-faron il lui répond, et les moindres occasions qu'il saisit pour l'humilier.

— Cela se comprend; par cette goguenardise, le mari croit montrer sa supériorité. J'ai connu beaucoup de maris ainsi bâtis : leurs femmes leur servent de compère sans' s'en douter; ce sont comme les paillasses des arracheurs de dents, qui reçoivent à un moment donné les soufflets du maître, pour bien faire comprendre à la foule l'autorité de celui-ci.

— Pauvre Louise! dit Julien. Je la plains, et c'est moi qui suis à plaindre, car je l'aime et elle ne m'aime pas.

— Elle ne t'aime pas! dit Jonquières. Serait-elle venue chez ta mère si elle n'avait pas au moins un commencement d'amour?

— Je ue sais rien démêler à sa conduite; elle me fuit le

plus qu'elle peut; quelquefois, quand nous allons promener, elle prend le bras de son mari, qui ne s'en soucie guère; elle me refuse les plus légères marques d'amitié... Enfin, le croirais-tu, elle me fait l'éloge des qualités de ce Creton.

— Elle lutte, dit Charles.

— Oh ! c'est indigne ! Quand je l'entends ainsi parler de son mari, je me sens révolté, j'ai honte d'aimer une femme qui a des sentiments si vulgaires, car je n'apporte aucune rancune vis-à-vis du mari. Il m'est indifférent, je n'ai pas de haine contre lui, ni d'amitié; si je rencontrais dans la vie un être pareil et qu'on me demandât mon opinion, je répondrais : C'est un homme borné, qui vit et qui respire comme un animal grossier, et qui n'a même pas au fond la tendresse de mon chien Tom... J'aime mieux mon Tom...

Jonquières se mit à rire.

— Est-ce que tu le peins de la sorte aux yeux de sa femme ?

— J'ai essayé, mais elle ne me laisse pas continuer; elle dit qu'elle s'est trouvée longtemps heureuse...

— Ah! longtemps n'est pas toujours.

— C'est ce que je lui ai répondu; mais alors elle parle d'abnégation, de dévouement, de vie paisible, d'intérieur tranquille, et ces sortes de raisons m'empêchent de répondre... Nous restons sans nous parler, emportant chacun de notre côté des impressions douloureuses... Pourquoi le hasard ne nous fait-il pas rencontrer, au début de la vie, des femmes telles que celle-ci, dont on serait fier, qu'on serait si heureux d'aimer; au contraire, nous nous jetons rians les bras de coquines qui savent développer notre passion au plus haut point, et qui nous laissent retomber brutalement dans un bourbier où l'on reste pris de nausées, on se demandant : Est-ce l'amour? Quelquefois nous sortons de ce bourbier avec beaucoup d'efforts, et toute la vie

DE MOLINCHART. 129

se passe à douter de l'amour, à le craindre... Au contraire, des jeunes filles pures, chastes, à peine entrent-elles dans la vie, on leur attache au pied un boulet, un mari tel que ce Creton, qui, s'il n'est pas usé, est imbécile... Ah! on n'est jamais heureux sur cette terre !

— Il faut être excessivement curieux, dit Charles, pour être heureux; mais dans ce moment tu parles comme un homme désespéré; demain tu seras pris d'une gaieté folle, tu trouveras la vie un cadeau inappréciable.

Julien secoua la tête.

— Qu'est-ce qu'il te faut pour te rendre fou de bonheur? un seul coup d'œil de la femme que tu aimes, et ce coup d'œil viendra.

— Le crois-tu, Charles ?

— Je vois dans la conduite de Louise des combats, des soubresauts d'opinions qui n'ont que toi pour objet. Qu'elle le le montre ou qu'elle te le cache, qu'elle soit réservée ou émue, il n'y a que toi dans la nature, toi et toujours toi. Elle fait l'éloge de son mari, mais c'est pour t'éprouver. Lui reconnût-elle quelques qualités, à ce mari, qu'à l'intérieur, sur les plateaux de cette petite balance que chaque femme a dans le cœur, elle mettrait d'un côté les pièces de six liards du mari, et de l'autre les monceaux de trésors, de bijoux et de pierreries qui sortent par la bouche d'un jeune amant. Vas, à l'heure qu'il est, M. Creton du Coclie est bien bas, et il ne pèse pas lourd, comme on dit.

— Ah! que tu me fais de bien, mon ami, dit Julien; depuis ce matin, je n'ai fait que regarder mes pistolets.

— Que les amoureux sont difficiles à mener! Mais, comme tes matinées sont mauvaises en général, que tu n'as rien à faire ici, en ma qualité de médecin, je t'ordonne l)eaucoup d'exercice, et nous allons nous remettre à la chasse tous les jours. Est-ce convenu?

— Me permettras-tu de parler d'elle?

— Un médecin, dit Jonquières, doit flatter les manies de

ses malades.

DELIRIUM ARCHEOLOGICUM TREMENS.

Un matin l'avoué courait les champs, suivi de Jacques, qui s'ingéniait à fournir chaque jour de nouvelles promenades. Tous deux arrivèrent près d'un monument délabré qu'on appelle dans le pays le château des Templiers.

La course avait été longue et l'avoué se reposait sur le gazon, lorsqu'il aperçut un petit homme vêtu de noir, cravaté de blanc et porteur d'un immense parapluie fermé, dont il se servait comme d'une pique pour gravir la montagne. Sous ces habits noirs, larges, on pressentait un savant, et sans avoir de vastes connaissances physiognomoniques, l'avoué flaira quelque être extraordinaire. Le petit homme s'arrêtait de temps en temps, regardait le château des Templiers et brandissait son parapluie avec des airs de satislaction. Il n'aperçut pas, dans sa préoccupation, l'avoué et Jacques, qui étaient étendus sur le gazon, le pre;iiier sur le dos, le second sur le ventre.

L'archéologue se flaire de loin à la façon dont il regarde un monument. Il semble qu'il lui appartient, qu'il a été construit exprès pour sa satisfaction personnelle, et que les ruines sont destinées à être commentées par lui. L'archéologue n'est pas seulement curieux à être étudié en public; il se pose devant un édifice d'une certaine façon théâtrale; il sait qu'on le regarde et que les curieux disent de lui: Voilà un savant. Dans ces circonstances, l'archéologue n'est pas sérieux et manque de naïveté; il est sur un théâtre; il fait l'homme important. Maisl faut surprendre l'admirateur des monuments quand il <e croit seul et quand il se laisse aller à ses sensations intimes; son œil ne s'iilu-

DE MOLINCHâRT. 131

mine pas, comme on pourrait le croire, l'enthousiasme ne se peint pas sur ses traits, car l'archéologue n'aime pas l'architecture pour l'architecture, il l'aime pour Thonneur qu'elle lui rapportera devant une société savante. Un monument, pour un archéologue, représente un mémoire in-quarto de deux à trois feuilles, qu'il lira à un moment donné en séance publique. Les beautés du monument ne le séduisent guère; s'il les étudie, c'est pour en faire une analyse pénible dans une langue particulière etscicntilique.

L'homme à l'habit noir s'avança vers un grand mur qui restait encore entier et mesura le mur avec son parapluie comme il l'eût fait avec un mètre, puis il tira de sa poche un petit carnet et y inscrivit quelques notes.

— Jacques, dit M. Creton du Coche, qu'est-ce que fait donc ce monsieur?

Jacques, qui commençait à sommeiller, leva la tête et dit :

— Pardi! c'est M. Bonneau avec son parapluie.

— Le savant M. Bonneau qui demeure cà Yorges ?

— Lui-même, monsieur.

— Je vais lui parler.

— Ne vous en avisez pas, monsieur : quand on le rencontre avec son parapluie, c'est un signe qu'il ne veut pas être dérangé... il travaille, et alors il est bien pire que Cadet Bossu.

M. Lonneau était un de ces bourgeois qui furent attaqués, quelque temps avant 1830, d'une maladie tout à fait nouvelle, connue sous le nom de deliriiim archeolcgicum tremens. Il est permis d'appeler cette manie une maladie, car il en souffrait violemment et versait plas de larmes sur la démolition de la moindre vieille baraque que sïl eût perdu un membre. L'avocat Grégoire répétait souvent avec complaisance que M. Bonneau était attaqué de la pierre. La mode était alors aux cathédrales. M. Bonneau,

riche rentier de Yorges, et qui ne savait à quoi occuper son temps, se jeta avec fureur dans les bras de l'archéologie. Il entreprit, dans sa petite sphère, une besogne qui demandait plus de démarches que d'intelligence ; ce fut de mesurer tous les monuments de sa province. Très-jeune, M. Bonneau avait eu l'esprit tourné vers ce genre d'observation ; il ne montait pas un escalier sans compter le nombre de marches du rez-de-chaussée au grenier. Les personnes auxquelles il allait rendre visite et qui le recevaient au bas de l'escalier n'étaient pas peu surprises de s'entendre dire:

— Permettez-moi, je vous prie, de monter jusqu'au haut de votre maison, j'aurai l'honneur de vous présenter ensuite mes hommages.

— Mais, monsieur...

— Vous devez avoir au moins soixante marches dans vos deux étages. Oh! je m'y connais, j'ai regardé attentivement la façade , je me trompe bien rarement, soixante marches tout au plus; je serais bien étonné s'il y avait moins de cinquante-cinq marches.

On n'avait pas le temps de répondre que M. Bonneau était déjà monté au grenier, ne s'inquiétant pas si la personne l'attendait ou non.

— Cinquante-huit marches, s'écriait-il en entrant dans le salon d'un air triomphant; j'en étais sûr, et encore vous avez un pas de porte, ce qui fait cinquante-neuf marches.

Avec cet esprit d'exactitude, M. Bonneau savait combien il lui fallait de ses petites enjambées pour mesurer la longueur d'une rue, et nécessairement combien d'enjambées nécessitait le tour de la ville. Tout cela était noté avec grand soin sur un petit carnet; ce ne fut que plus tard qu'il appliqua son intelligence pleine d'exactitude à la mesure des monuments du département. Mais, dédaignant les anciennes mesures et ne se souciant pas d(^s nouvelh^s, il

DE MOLINCHART. 133

avait inventé un moyen teitne qui aurait pu troubler les habitudes de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Tout était soumis à son parapluie. Pour lui, un monument avait tant de parapluies de longueur, tant de largeur ; il ne comptait [que par parapluie, n'étant jamais sorti sans ce meuble prudent. Le caractère distinctif de M. Bonneau était le parapluie, en hiver, au printemps, en été, en automne; qu'il fit grand soleil ou grande pluie, neige ou grêle, on ne se rappelait jamais l'avoir rencontré sans son parapluie, et il se l'était tellement assimilé dans les gestes, dans les mouvements, qu'on aurait juré qu'il était venu au monde avec un parapluie, et que mieux eût valu priver un boiteux de ses béquilles que lui de son parapluie.

La société académique rémoise avait admis cette singulière mesure et chaque membre savait à quoi s'en tenir quand M. Bonneau annonçait qu'il avait relevé la hauteur, la largeur, la longueur, la profondeur d'un monument, et que le tout représentait tant de parapluies, La parfaite conscience de M. Bonneau dans ces sortes de travaux était tellement connue, que l'académie préférait cette mesure au métrage souvent équivoque d'un architecte, qui, n'apportant pas toujours l'apHcation voulue, peut commettre des erreurs déroutantes pour la science.

Jacques expliqua du mieux qu'il le put à M. Creton du Coche la haute estime que les gens sérieux du pays profes- .saient pour M. Bonneau, et l'avoué attendit avec impatience que l'archéologue reparût, car il était occupé à relever la façade de derrière du château des Templiers, et on l'avait perdu de vue ; mais bientôt on put le voir manœuvrant avec beaucoup d'agilité son parapluie, le faisant pirouetter sur lui-même du manche à la queue, en arpentant avec rapidité le côté nord du monument. L'avoué n'avait pas assez d'admiration pour ce petit homme en habit noir qui e ••caladait des murs, s'accrochait dans les interstices des

pierres et courait certainement des dangers pour donner des calculs plus qu'approximatifs de l'élévation du monument. Quand il fut arrivé au premier étage, M. Bonneau recommença ses calculs sur les quatre côtés du monument, pour vérifier la justesse de ses mesures, que des contre -forts inclinés avoient peut-être empêché d'inscrire dans toute leur intégrité. Ayant contrôlé sur son carnet ses opérations, il descendit du vieux château avec le même sang-froid, se servant de son parapluie comme appui.

— C'est au savant monsieur Bonneau que j'ai l'honneur de parler? s'écria l'avoué.

— A lui-même, monsieur, dit l'archéologue, qui regarda en clignotant la décoration barométrique que portait à sa cravate M. Creton du Coche.

L'avoué déclina son nom, sa profession, son séjour au château de la comtesse de Vorges, et dit qu'il ne paraîtrait sans doute pas impoli en se présentant lui-môme; mais qu'heureux d'avoir rencontré l'archéologue, il n'avait pu modérer son vif désir de faire sa connaissance.

Il se joua alors entre les deux savants une comédie qui n'avait que Jacques pour spectateur: M. Creton du Coche, heureux d'être mis en rapport pour la première fois avec un homme célèbre dont tout le pays parlait, avait le plus vif plaisir de déployer ses connaissances météorologiques; il voulut prouver que lui aussi s'occupait de matières hors de la portée du vulgaire; mais M. Bonneau ne savait pas écouter, à peine s'écoutait-il lui-môme. Il ne voyait dans la vie que des monuments à mesurer avec son parapluie, et il était incapable de suivre une discussion étrangère à ce sujet. Il n'y avait pas de place dans son cerveau pour les idées des autres, et tout homme qui ne s'adonnait pas à l'archéologie lui paraissait un être d'une nature mférieure. Son amour-propre extrême lui faisait croire qu'il avait inventé l'art de mesurer les monuments.

DE MOLINCHART. 135

— Croiriez-vous, monsieur, dit-il à l'avoué, qu'avant mes opérations les habitants de Reims ne connaissaient pas l'étendue de leur collégiale?... A la dernière séance du congrès académique, je m'avisai d'appliquer mon parapluie contre le monument, et j'obtins immédiatement la longueur du monument. C'était un résultat précieux. J'entre au congrès et je demande à un de ses membres combien avait de pieds la collégiale en longueur; il ne s'en doutait pas... On prononçait un discours sur un sujet d'agriculture d'une faible importance; je me dis que si je laisse entamer la discussion sur cette matière, ma découverte peut être remise à une nouvelle séance; alors j'écris sur un petit papier : Y a-t-il un des membres présents qui puisse déterminer la longueur exacte de la collégiale? Mon petit papier circule autour de l'assemblée, et me revient sans réponse. Monsieur, les habitants de la ville eux-mêmes l'ignoraient.

— Il en est de même, dit M. Creton, de Molinchart. où...

—Permettez, monsieur; aussitôt le discours sur l'agriculture terminé, je monte à la tribune; je fais part de ma découverte, et elle est inmédiatement transcrite sur le registre de la société, à mon nom, bien entendu, afin que ce fait ne soit pas perdu pour l'avenir.

— A Molinchart, dit l'avoué, nous sommes dans les mêmes conditions relativement à...

— Oh! je n'ai pas fini, monsieur, il faut que je vous montre tout ce que j'ai fait pour le département. Je ne perds pas de temps, mais ma vie est réellement trop occupée; je ne pense qu'aux intérêts artistiques du pays... Vous connaissez maintenant Vorges, monsieur, puisque vous y êtes depuis quelque temps; eh bien! vous allez voir ce que j'ai fait pour Vorges : d'abord, j'ai créé dans ma maison un musée tel qu'il n'y en a pas de pareil dans le département... J'ai des fragments des monuments des Romains; une partie de ma cour est pavée en briques ro-

maines ramassées une à une, quelquefois à vingt lieues de distance l'une de l'autre. J'ai dans ma cuisine des couteaux, vous jugeriez qu'ils ont été fabriqués hier; eh bien! monsieur, ce sont des couteaux trouvés dans des tombes du pays, et je me suis fait signer des certificats par les autorités locales, constatant que mes couteaux de cuisine proviennent de l'invasion des Gaules... C'est en m'entourant d'objets d'une autre époque, en les faisant servir à mes besoins journaliers, en vivant avec eux en perpétuelle contemplation, que j'ai puisé ce vif amour des monuments qui m'a conduit à de si importantes découvertes.

Chemin faisant, M. Creton du Coche essaya à diverses reprises d'interrompre le plaidoyer de l'archéologue ; mais il ne put placer un mot sur ses études favorites; d'ailleurs Jacques lui faisait signe de se taire, et après avoir essuyé le feu du tailleur aux Cosaques, l'avoué commençait à prendre garde d'irriter les savants. On arrivait dans le village: M. Bonneau ayant invité son écouteur à venir voir sa maison, Jacques disparut.

La maison de l'archéologue était excessivement curieuse par la prodigieuse quantité d'antiquités qui servaient de manteau aux murailles. Le petit mur était protégé par des tessons de pots romains remplaçant les culs de bouteilles que cmientent les maçons pour empêcher l'escalade des voleurs. La porte avait deux battants ou plutôt n'en avait qu'un, provenant d'une armoire de la renaissance à figures sculptées, tandis que l'autre battant était formé d'un fragment de grille en fer tellement dénaturé, qu'il eût été impossible d'en reconnaître l'origine si, par une conscience de collectionneur, M. Bonneau n'eût accroché à chacun des objets de son musée des écriteaux explicatifs indiquant la date et le lieu où ils avaient été trouvés. Des cornes de cerf, des ossements de morts, un ancien serpent de cathédrale, des chapiteaux cassés, des statuettes gothiques sans

DE MOLINCHART. 137

tètes et saus mains, des serrures délabrées, des morceaux de bahuts, des armes rouillées; des pierres sculptées où i 1 n'y avait plus de sculpture, de vieilles chaînes de fer: tout était scellé dans du plâtre contre la muraille, et portait une petite inscription en gros caractère sur des morceaux de bois. Le delinum archeologicum tremens éclatait sur la J'açade de la maison et laissait dans Tesprit une impression triste, semblable à celle qu'on emporte de la visite d'un hôpital. Une espèce de tourelle avait été transporîée à grands frais dans un coin de la cour; et chacune des pierres numérotées fut replacée soigneusement comme q[\q l'avait ét(^ dans le principe. La manie de la restauration, le culte du passé, la fièvre du bric-àbrac, avaient empli cette habitation de tapisseries trouées, de meubles boiteux, de pots éguculés, de mauvais tableaux éraillés.

M. Cretondu Coche prit pour de l'admiration ce qui n'était chez lui qu'un sentiment pénible, en voyant entassés dans l'intérieur de la maison tant d'objets disparates et qui n'olîraient d'autre curiosité que de loger des monceaux de poussière depuis des siècles. Une petite salle mystérieuse ne recevait [presque pas de jour, à cause des vitraux fêlés et plombés qui avaient été ajustés avec beaucoup de peine aux fenêtres. M. Bonneau recommanda le silence à sou hôte, et disparut un moment, le laissant en proie à une certaine inquiétude respectueuse qui l'avait pris en entrant dans la maison.

— Je m'en vais vous faire voir, lui avait dit l'archéologue, uu morceau précieux que les musées royaux m'envieraient.

Pendant que M. Bonneau était sorti, l'avoué se recueillit et repassa dans sa mémoire les dilTérentes observations climatériques qu'il avait faites; il les mit en ordre, pour ainsi dire, les groupa, afin, quand il aurait vu la collection, d'en donner une idée à l'archéologue. Jusque-là il n'avait pu placer que des demi-iihrases: mais il espérait pouvoir, à

son tour, donner cours à ses idées. M. Bonneau reparut tenant en main une vieille lampe à mèche qui n'était pas inutile dans cette salle obscure; alors M. Creton put remarquer dans un coin un grand coffre de bois portant cet écriteau : Coffre égyptien de l'époque de la seconde dynastie. Ce coffre vulgaire pouvait avoir été construit par un emballeur moderne; tous les jours les voitures de roulage en transportent qui ont des formes aussi intéressantes; mais la foi, qui a fui notre époque inquiète et sceptique, semble s'être réfugiée dans l'esprit des archéologues. M. Bonneau ouvrit avec soin le grand coffre : dans ce coffre était renfermé un coffret, dans le coffret une boîte. Il fallait un objet d'une immense importance historique ou d'une grande valeur pour nécessiter cet appareil de clefs, de serrures; aussi M. Creton ouvrait de grands yeux.

— Voyez et admirez ! s'écria M. Bonneau, en montrant du doigt une chose informe qui gisait au fond de la troisième boîte.

Tout disposé qu'il était à une violente admiration, l'avoué ne sut d'abord que penser, et il était embarrassé de faire «'dater son enthousiasme pour un objet inconnu.

— Comment trouvez-vous ce morceau? s'écria M. Bonneau.

C'était la première fois qu'il adressait une question à l'avoué, et celui-ci ne savait qu'y répondre. Seulement il tendit la main dans la direction du coffre, en manifestant, sans parler, le désir de palper la chose mystérieuse.

— Permettez, dit l'arclïéologue, je ne laisse toucher à personne ce fragment précieux.

Alors il le prit avec précaution, l'approcha de la lampe et le tourna dans tous les sens comme pour en faire admirer les délicatesses. C'était un lourd morceau de fer d'une forme grossière et qui ressemblait aux boulons de fer que les marchands passent le soir dans des trous pour assu-

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jettir leurs volets. La rouille s'était arrêtée avec complaisance sur ce morceau de fer, où elle trouvait sa pâture. L'avoué, qui craignait de mécontenter l'archéologue, fit une grimace de complaisance qui n'avait pas de signification positive et qui pouvait au besoin simuler une admiration sans bornes.

— C'est un morceau de l'éperon de Charlemagne, s'écria M. Bonneau.

M. Creton du Coche sïnclina et fit entendre un cri prolongé destiné à remplacer le langage quand les mots ne suffisent plus à rendre les sentiments violents qui agitent l'enthousiaste. Puis,' peu à peu, reprenant ses sens, il s'écria :

— Diable î

— iVest-ce pas? s'écria M. Bonneau.

— Ah ! bigre ! dit l'avoué.

M. Bonneau faisait toujours tourner son boiiloji de fer autour de la lampe.

— Ohîdit.M. Creton.

— Ah î ah! reprit avec un son de voix enchanté Tarchéologue.

Ces conversations entre les amis des arts, les collectionneurs et tous les admirateurs de profession, n'ont quelque valeur que par les différentes inflexions qui colorent chaque interjection. Elles ne peuvent guère être comprises que notées; mais ce dictionnaire admiratif a un défaut; il est restreint, et les collectionneurs ont le tort de laisser trop longtemps le même objet devant les yeux, car alors les exclamations, qui n'existent tout au plus qu'au nombre d'une douzaine, sont usées avec trop de facilité. Il en arriva ainsi à l'avoué, qui, malgré son respect pour ce monument d'une autre époque, trouva qu'un quart d'heure de contemplation était peut-être un peu fatigant.

— Je vois, dit M. Bonneau, que vous comprenez bien.

lio LES BOURGEOIS

— C'est délicieux, s'écria l'avoué, se forçant pour donner une bonne mesure de son intelligence.

— Je ne montre pas l'éperon de Charlemagne au premier venu, dit M. Bonneau.

— Je le crois bien, répondit l'avoué.

— Un joyau, n'est-il pas vrai? s'écria M. Bonneau.

— Curieux ! curieux ! curieux ! reprit l'avoué, (^ui prenait au fond l'archéologue en pitié.

~ Voilà un bijou, dit M. Bonneau en lançant un léger regard méprisant sur le thermomètre de la cravate de M. Creton, qui ferait une jolie épingle de fantaisie.

— Oui, certainement...

— Il est malheureusement un peu lourd, dit M. Bonneau; sans quoi je le porterais il y a longtemps.

Pendant que le collectionneur refermait avec soin ses différentes boîtes, M. Creton pensa que l'air delà campagne et surtout la tension d'esprit qu'il apportait à comprendre M. Bonneau lui avaient donné un grand appétit. Il se leva, brossa son chapeau de sa manche et prépara sa sortie. Mais le collectionneur lui prit la main.

— Asseyez -vous, je vous prie; vous me faites l'effet d'un homme de tact, je veux vous faire entendre le mémoire que je prépare pour le congrès de Château- Thierry.

M. Creton s'assit avec résignation, éprouvant une certaine terreur au mot de mémoire; mais il ne voulut pas blesser l'archéologue qui lui montrait tant de confiance.

— Il s'agit, dit M. Bonneau, d'une affaire très-importante pour notre cité, et dont on me saura à peine gré. Les paysans passent devant ma porte, et ils ne se doutent pas que je veille à leurs intérêts et que cette lampe, souvent allumée la nuit à des heures avancées, annonce un penseur qui sacrifie son sommeil à des questions d'une haute portée historique. Et d'abord je vais vous lire la correspondance nombreuse; dont voici le dossier copié en double,

heureusement, car l'incurie des administrations est telle, que, de la mairie de Yorges, de la sous-préfecture de Molinchart, du ministère de l'intérieur, on n'a pas encore daigné me répondre. Voici la lettre au ministre, celle qui est le plus explicative, et pour laquelle j'attendais une nomination de membre correspondant des monuments historiques.

M. Bonneau, qui portait les investigations de son esprit dans les choses les plus minimes, s'était réveillé un matin avec l'idée que le mot de Vorges avait un S de trop à la fin de son nom. Cet S le blessait, l'irritait, était devenu sa bète noire; il courut d'abord le pays en annonçant partout sa découverte, à savoir que Vorges devait s'écrire sans S ; mais les fermiers et les propriétaires de l'endroit ne comprenaient pas l'intérêt d'une lettre de moins dans un nom. N'étant pas secondé par ses concitoj-ens, M. Bonneau fit à chacun des membres du conseil municipal en particulier des visites qui ne furent pas plus heureuses. Le budget do l'année, la question dos chemins vicinaux étaient la grande affaire du conseil municipal.

En voyant ce volumineux dossier et un énorme cahier ((ui représentait le fameux mémoire, l'avoué sentit sa faim redoubler et il essaya, avant que la lecture ne fût commencée, de faire entendre qu'on l'attendait au château ; mais M. Bonneau avait trouvé un auditeur, et il ne l'aurait pas plus lâché qu'une araignée une mouche. Ne sachant comment décider les habitants de Vorges à supprimer VS du nom de la ville, M. Bonneau en écrivit au préfet du département; mais les bureaux restèrent muets devant cette pétition. Alors l'archéologue irrité en référa au ministre de rintérieur; il disait que sa réclamation était fondée sur les motifs les plus graves, et qu'il espérait fournir les documents les plus précis et les plus irréfragables.

Sans doute certains historiens avaient écrit Vorges avec

un S; mais c'étaient des personnes étrangères à la localité et qui copiaient VS de leurs prédécesseurs, sans vérifier si l'orthographe du nom était exacte. « Les véritables savants, monsieur le ministre, écrivait M. Bonneau, désirent faire disparaître cet S de notre commune. C'est pour nous un devoir que de ne pas laisser altérer le nom d'une petite ville dont il est question dans les Commentaires de César. Monsieur le ministre rendrait à la commune un véritable service en ordonnant qu'à l'avenir, dans les actes administratifs, le mot Vorge sera orthographié conformément aux chartes historiques où il est parlé de Vorge. Si on laissait se propager celte erreur plus longtemps, les habitants s'habitueraient à cet S, ne voudraient plus s'en séparer, et consacreraient une orthographe contraire à la vérité. Le premier S qui ment effrontément à l'histoire apparaît dans la minute d'un notaire de Vorge du dix-septième siècle; cette faute provient évidemment d'un clerc ignorant. Là encore cet S, source de l'erreur moderne, est-il contestable; on ne sait que penser. Est-ce un caprice de la plume, qui s'est arrondie tout à coup après la formation de l'e ? J'ai étudié longuement cette minute à la loupe, monsieur le ministre, et j'ose affirmer qu'aucun expert ne se prononcerait sur cet S douteux. Il est très-désirable, monsieur le ministre, que vous vouliez bien appuyer de votre haute autorité mes humbles efforts. Vorge avec un S est un mensonge impudent. Que l'administration supérieure arrête cet S, et l'archéologie ne pourra qu'applaudir à la protection que monsieur le ministre accorde aux efforts de quelques savants modestes de la province. »

Cet S troubla la tête de M. Greton du Coche par sa fréquente répétition. Il se remuait sur son fauteuil, croisait et décroisait les jambes avec des marques d'impatience; mais M. Bonneau ne le lâchait pas et relisait sa volumineuse brochure en lui signalant de temps en temps certains

DE MOLINCHART. 143

passages a effet. Le malheureux avoué ne pouvait même sauter une page du mémoire, car M. Bonneau ne le quittait pas de l'œil et cherchait à surprendre sur la figure du lecteur quelques marques de satisfaction. Enfin, après trois grandes heures de lecture assidue, M. Creton parvint à s'échapper; mais il passa une mauvaise nuit, ayant des cauchemars où des S nombreux, semblables à des sangsues, s'avançaient en grouillant vers lui et lui suçaient le sang.

LA COMÉDIE sous LA TABLE.

Quelque temps après la distribution des prix, madame Chappe, la nouvelle institutrice, rendit visite aux principaux personnages de Molinchart. Ayant longtemps séjourné à Paris, elle en avait pris les manières polies, la conversation pleine de caresses, et elle pouvait d'un instant à l'autre changer adroitement de caractère. Elle n'alla pas seulement chez les personnes qui avaient des filles à élever, elle se présenta dans les maisons les plus considérables et les plus influentes.

Sentant surtout de quel poids était la religion dans l'éducation, elle en affecta les semblants, et ne tarda pas à entrer en relations avec les personnes pieuses qui avaient des rapports directs ou indirects avec le clergé.

Entre autres dont elle tenta de se faire des protectrices mademoiselle Ursule Creton ne fut pas oubliée. La vieille fille était quinteuse à l'excès, et la dévotion outrée ne la menait pas à chérir son prochain; au contraire, elle oubliait les qualités des gens qu'elle fréquentait pour tomber sur leurs défauts les plus minimes; des moindres défauts elle faisait une montagne; mais madame Chappe savait combien ces natures hargneuses sont faciles à séduire et le parti qu'on en peut tirer.

li', LES BOURGEOIS

Elle alla exprès à l'église les jours où elle savait que mademoiselle Greton s'y trouvait; elle lui offrait son bras, portait son parapluie, et avait à son service des trésors de flatteries énormes que la vieille fille avalait avec la voracité d'un poisson. La paroisse Notre-Dame, disait l'institutrice, devait être fière de compter dans son sein une demoiselle si respectable par ses vertus. Madame Chappe savait admirer le chapeau vert doublé de jaune de mademoiselle Grêlon; elle [poussait l'audace jusqu'à parler de la beauté de la vieille fille, dont, disait-elle, les traces étaient visibles encore.

Ursule Greton n'avait jamais entendu parler de sa beauté; sa figure était si refrognée , si jaune et si ridée, que le miroir si trompeur ne rendit jamais de reflet satisfaisant.

La première fois qu'elle entendit ce langage, la vieille fille devint confuse, et son sang eut encore assez de force pour colorer légèrement ses joues; elle sourit à la seconde fois, et il ne fallut pas que la maîtresse de pension le répétât quaire fois pour que la vieille fille crût avoir été une beauté accomplie.

Tout ce que faisait mam'selle Ursule était parfait, car madame Chappe attrapa immédiatement cette prononciation de mam'selle, qui prenait dans sa bouche une nuance de bonhomie et de familiarité. Laîmaison de mam'selle était la mieux située de la ville; il n'y avait que mam'selle pour avoir d'aussi jolis petits Jésus en cire; qui est-ce qui oserait porter la bannière après mam'selle? Mam'selle avait de jour en jour une mine plus florissante: enfin V Amour a mam'selle était le plus beau de tous les Amours.

\J Amour était le vilain chien gras dont le ventre caressait le plancher quand il essayait de marcher. Il eut sans doate conscience des compliments de la maîtresse de pension, qui les lui faisait passer sur un morceau de sucre, car il quille pour elle seule le grognement enrhumé qui se pro-

DE MOLINCHART. 145

longeait tî)ut le temps que durait une visite. Madame Chappe avait été dans une grande partie des familles de Molinchart, et partout, disait-elle, on faisait l'éloge de manfselle, on l'honorait, on la glorifiait. La vieille fille put se regarder dès lors comme une sainte Ursule, avec les avantages de la virginité et sans les souffrances du martyre. Madame Chappe avait appris à Paris quelques secrets de cuisine inconnus à la province, elle savait confectionner certaines délicatesses sucrées qu'elle portait à la vieille liUe; les compliments acharnés de la maîtresse de pension, ses chatteries, en firent une amie indispensable désormais à la vie de mademoiselle Ursule Creton.

Le bruit de cette liaison, du reste, se répandit dans la ville. Jusqu'alors personne n'avait pu s'emparer du cœur de la vieille fille; on en conclut que madame Chappe avait un caractère d'une douceur évangélique, et que bien certainement elle était confite en pratiques religieuses, pour que la porteuse de la bannière voulût bien l'admettre dans sa familiarité. Ursule Creton, que l'âge commençait à gagner, se fût peut-être démise de ses fonctions à la confrérie de la Vierge en faveur de madame Chappe, si la profession de celle-ci ne l'eût empêchée d'accepter des honneurs qui pouvaient la détourner de l'enseignement.

Ayant solidement bâti les fondements de sa réputation, madame Chappe songea à doubler au moins le nombre de ses élèves; elle pensa qu'un voyage aux alentours, chez les fermiers, pouvait être d'une grande utilité, et elle vint un jour chez mademoiselle Creton, les larmes aux yeux, feignant une violente douleur d'une séparation de quatre jours; en même temps elle lui demandait quelques conseils sur les personnes à voir, car la vieille fille connaissait les environs aussi bien que la ville. Madame Chappe espérait encore tirer quelques mots de recommandation pour de hautes familles.

— Je m'en vais commencer par Landouzy, dit l'institutrice; de là je pense aller à Vorges.

En entendant ce nom, mademoiselle Greton sauta sur sa chaise, et sa figure se tira comme par mille ressorts invisibles; son nez se pinça, son menton s'allongea; madame Ghappe fut effrayée du changement subit qui s'était opéré sur la physionomie de la vieille fille.

— A Vorges ! vous allez à Vorges! s'écria-t-elle.

— Qu'avez-vous donc, mam'selle? est-ce que vous vous sentez mal?

— Non, non, dit mademoiselle Greton; ah! vous allez à Vorges !

— Je compte présenter mes respects à madame la comtesse en passant.

— Ah! la comtesse, celle qui reçoit chez elle M. et madame Greton.

— Ne sont-ce pas vos parents ? demanda la maîtresse de pension, qui, depuis son arrivée, n'avait pas encore entendu la vieille fille parler de son frère.

— Ge sont nos parents, comme vous dites, madame, mais je les renie... Ahl vous allez à Vorges, au château, eh bien! j'en suis fort aise, vous pouvez me rendre un ■grand service.

— Vraiment, mam'selle; que je suis heureuse î moi qui me jetterais dans le feu pour vous...

— Écoutez : j'avais un frère, car je n'appelle plus M. Greton mon frère; il s'est rendu indigne de mon amitié en épousant je ne sais quelle femme de rien, sans fortune et sans tournure, une espèce de bohémienne, ma parole; elle en a la couleur, et elle a eu l'art d'ensorceler M. Greton, qui avant de l'avoir vue ne songeait pas au mariage, vivait en paix auprès de moi; je voulais lui laisser mes économies... Qu'il y compte maintenant! je laisserai plutôt tout à des étrangers; je m'arrangerai de telle sorte qu'il n'aura

DE MOLINCHART. 147

rien, et je n'oublierai pas, dit la vieille fille en regardant la maîtresse de pension, les personnes qui m'ont été dévouées !

— Bonne mam'selle ! s'écria madame Chappe. Je déteste déjà ce M. Creton. Il ne sait pas le trésor qu'il a perdu en vous quittant, vous, un ange de douceur.

— Comment il se fait que cette femme a attiré chez elle un jeune mirliflor qui est le fils de cette comtesse, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que M. Creton et sa femme mènent maintenant un train au-dessus de leur fortune; ils reçoivent comme des princes, ils ont table garnie à tous venants, ils donnent des fêtes. On dirait qu'ils ne savent pas ce que coûte l'argent.

— Ce sont des dépensiers , dit madame Chappe. Comme vous voyez juste, mam'selle!

— Tout Molinchart en parle; chacun me plaint d'avoir un frère prodigue qui, quand il 5era sur la paille, retombera chez moi avec sa coquette de femme, ce que je suis bien décidée à empêcher par n'importe quels moyens. D'ailleurs est-ce la place à un avoué d'aller chez la noblesse ? Les révolutions ont tout changé. Jamais, de mon temps, on n'eût vu le fils d'un ouvrier viser plus haut que lui; car M. Creton a beau dire, il est fils de Marianne Létannée, femme de Jean Creton, notre père, charpentier de son état, qui avait amassé à la sueur de son front de bons écus, et qui ^ f^it la sottise de vouloir que son fils entrât dans la magistrature. Ah ! si notre chère mère Marianne pouvait revenir dans ce monde, elle croirait être éborgnée en voyant son fils fréquenter des marquis. II faut laisser les nobles entre eux et les vilains entre eux; c'est le seul moyen que les affaires marchent bien. Comment voulezvous que M. Creton soutienne le train de ces nobles de Yorges ? Tout avoué qu'il est, ce n'est pas avec les affaires qu'il fait qu'il nourrira des chevaux et qu'il entretiendra

des carrosses pour lutter avec les équipages des gens de Vorges. Non, ce n'est pas possible, et il y aura une fm... Comprenez-vous que voilà plus de trois semaines que monsieur et madame vivent à la campagne chez des gens audessus de leur condition ?... Nécessairement il faudra qu'ils leur rendent la pareille, et il en sautera, de l'argent par les fenêtres !

— Dieu! que vous avez de bon sens, mam'selle, dit madame Ghappe.

— - Je me demande ce qu'ils font là-bas et dans quel but ils y restent si longtemps... Comprenez-vous bien, madame Chappe, que j'aie encore la faiblesse de m'inquiéter d'eux, les ingrats, qui ne sont seulement pas venus me rendre une visite avant de partir ?

— Est-il possible?

— Il y a là-dessous un m^^stère; cette petite femme, madame Creton, est une fine mouche, une intrigante. Elle m'a toujours déplu. Je disais à mon frère : « Prends garde, réfléchis bien avant de te marier à une femme plus jeune ({ue toi et qui n'a rien pour elle. » Mais les hommes sont tous de même. Il s'est marié sans mon consentement; malgré ma froideur, madame Creton venait me caresser de temps en temps et faire l'innocente; mais ce sont des mensonges d'héritiers auxquels je ne me laisse pas prendre.... On en voulait à ma succession. Quand je la voyais entrer, je me disais : « Allons, en voilà une qui vient voiras! je sortirai bientôt de chez moi les pieds en avant... » Ils n'auront rien, madame Chappe, ils n'auront rien, soyez-en sûre!

La maîtresse de pension feignit une grande bonté en essayant d'atténuer les torts d'une jeune femme qui pouvait n'être que légère; mais elle le faisait de telle sorte, qu'elle poussait de plus en plus la vieille fille dans la voie des ressentiments.

Chargée de la mission d'étudier la conduite de M. et ma-

dame Crelon à Vorges, madame Chappe parlit l'esprit plein de pensées nouvelles. La succession de mademoiselle Creton se dessinait dans un lointain doré; avec quelque adresse et un grand esprit de conduite, il était facile de s'emparer complètement de Tesprit de la vieille fille. Le principal était fait : déjà les deux seuls héritiers étaient écartés par leurs propres fautes: il ne s'agissait plus que d'empêcher une réconciliation entre le frère et la sœur. De ce côté madame Chappe était un peu tranquille, les haines des vieilles gens étant égales à hiur entctement. Mais mademoiselle Ursule Creton pouvait changer d'avis et oublier la maîtresse de pension : car elle n'avait jeté que quelques paroles en l'air relativement à une donation, et les vieilles filles sont aussi capricieuses que l'es jolies femmes. Il était nécessaire, avant tout, de se faire faire un legs par testament, ou plutôt une donation de la nlain à la main serait plus positive. Madame Chappe roulait cette idée dans son esprit en ne sachant comment entamer cette question délicate de la donation. l^We espérait la déguiser sous la forme d'un prêt sans conditions. Tout le long du chemin se passa à ruminer ces projets, dont la réussite faisait sortir madame Chappe de l'enseignement, qu'elle haïssait, mais dont il fallait se servir.

La maîtresse de pension était à quatre heures à Landouzy, séparé seulement d'une demi-lieue de Yorges; elle entra dans un hôlel, non pour se reposer, mais pour y passer une heure; car elle voulait arriver au château à l'heure précise du dîner, afin d'être certaine d'être invitée à rester au moins jusqu'au lendemain. Madame Chappe avait remarqué à la distribution des prix la comtesse de Yorges, et elle était à peu près certaine que la grande dame ne s'enthousiasmerait pas d'elle facilement. Une grande bienveillance était répandue sur la physionomie de la comtesse; mais madame Chappe connaissait assez le monde

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pour savoir combien ces natures sympathiques à la sincérité deviennent tout à coup défiantes et réservées vis-à-vis des personnes rusées. La maîtresse de pension se savait l'esprit louche; malgré tout son art, il lui était difficile de faire passer la franchise sur sa figure; elle s'était assez étudiée devant son miroir à se donner l'air ouvert, les traits calmes, l'œil honnête, mais la rusée comédienne ne put y parvenir.

Pour étudier M. et madame Cretoi), le séjour au château était indispensable, et il fallait plaire à la maîtresse de la maison. Il en arriva ainsi que madame Chappe l'avait pensé; elle sonnait au château à six heures précises; un domestique lui dit que la comtesse étant à dîner, si elle voulait attendre, on préviendrait madame de Vorges immédiatement après.

— Je viens seulement embrasser ma chère Élisa, dit madame Chappe, feignant une grande familiarité pour la petite fille qu'elle n'avait vue qu'une fois.

Le domestique se laissa prendre à ces paroles et introduisit madame Chappe, dans la salle à manger au moment même où on allait se mettre à table. La maîtresse de pension courut à l'enfant, l'embrassa à deux ou trois reprises avant de saluer la comtesse, qui ne la reconnaissait pas.

— Pardonnez-moi, madame, de r^ pas vous avoir présenté mes respects, mais je ne connais que mes élèves... Vous ne me remettez pas... j'ai pourtant eu l'honneur de vous voir à notre distribution des prix... Je n'ai pas voulu passer par ici sans voir cette chère petite Élisa.

La comtesse engagea à dîner madame Chappe, qui se fit prier : elle avait déjeuné fort tard; elle était si fatiguée, disait- elle, qu'à peine pourrait-elle manger un morceau.

La maîtresse de pension, assise entre Louise et la comtesse, n'aperçut d'abord rien de remarquable. Le jeune comte feignait d'être gai, son cousin parlait beaucoup, afin

DE MOLINCHAHÏ. loi

d'empèclier M. Creton du Coche de prendre la parole , et les gentillesses d'Élisa, placée près de sa mère, occupaient tous les convives. La mélancolie de Louise avait laissé place au sourire doux de la femme qui se sent aimée; mais madame Chappe, la voyant pour la première fois, ne pouvait y attacher aucune importance. La maîtresse de pension joua parfaitement son rôle, qui était double : celui de s'assurer le retour à la pension d'Élisa, et celui d'étudier les convives; mais, ayant pris pied dans la maison, elle chercha plutôt à se poser en institutrice, laissant au hasard le soin de lui apprendre ce Qu'elle avait à savoir. Elle parla longuement de son institution, des nombreuses élèves dont elle était sûre et de la direction qu'elle voulait donner au pensionnat, de sorte que la comtesse ne vit dans madame Chappe qu'une maîtresse de pension intelligente, qui courait un peu après les élèves, il est vrai, mais qui paraissait s'occuper de sa mission avec conscience.

Madame Chappe fut frappée en entrant de la beauté de Louise, et plus encore de la douceur de sa voix : elle parlait peu, elle ne cherchait pas à produire d'effet , et cependant on se sentait pris d'une vive sympathie pour elle en l'entendant. M. Creton du Coche se faisait connaître aussi rapidement par un oui ou un no7i jetés dans la conversation. Après avoir écouté le mari et la femme, madame Chappe se dit que la vieille fille lui avait fait un portrait bien noir de son frère et de sa belle-sœur, et cela lui inspira une certaine défiance contre Ursule Creton; car Louise paraissait d'une nature si douce et si aimante, qu'il avait fallu db mauvais procédés de la part de la célibataire pour éloigner d'elle sa belle-sœur. L'avoué n'inspirait aucune curiosité à la maîtresse de pension, qui d'un coup d'œil le jugea ce qu'il était. Quant aux relations entre la comtesse et Louise , elles étaient toutes naturelles : deux femmes au cœur simple et bon s'étaient rencontrées, com-

prises, d'où une liaison passagère qui avait pris le caractère d'une amitié durable. Il n'était pas besoin d'une grande diplomatie pour connaître cette intimité. Ainsi le pensa madame Ghappe, qui vit tomber en peu de temps une à une les nombreuses récriminations de la vieille fille, qui voyait son frère sur la paille , pour être lié avec des grands de la terre.

La maîtresse de pension put faire ces réflexions pendant que M. Grêlon racontait pour la sixième fois les merveilles du musée Bonneau , lorsque tout à coup elle fut troublée dans ses observations par un léger frottement de pied qui avait touché le sien, quelle retira naturellement, croyant que Louise l'avait frôlé par hasard; mais son second mouvement fut de le laisser à la même place. Le pied étranger, loin de se retirer, s'établit commodément côte à côte de celui de la maîtresse de pension. Les émotions des personnes artificieuses ne paraissent guère sur leur figure, mais se donnent carrière au dedans : la haine, la joie, la tromperie, la colère, qui nous ont été données pour paraître à la surface, sont des passions d'autant plus dangereuses qu'elles sont rentrées. G'est ce qui explique comment les hypocrites jouissent rarement d'une physionomie claire et saine; la tension qu'ils apportent à empêcher leurs passions d'apparaître au grand jour fait que les sensations, jouant au dedans, agissent contre la nature et affectent trop vivement des organes qui ne sont destinés qu'à conduire des impressions et non à les ressentir.

La maîtresse de pension, sans laisser rien paraître dans ses traits, s'assura de la position du pied qui était à l'inverse du sien, le talon frottant les doigts et les doigts le talon. En face d'elle était le comte; lui seul pouvait se livrer à un tel manège... mais dans quel but? Si madame Chappe avait eu quelque coquetterie dans l'esprit, elle l'eût pris pour une avance de la part du jeune homme. Elle se laissa aller une

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seconde à cette idée, qui \m rappelait sa jeunesse, et la rejeta aussitôt. Puis elle voulut s'assurer qu'il n'y avait pas seulement hasard : car il pouvait exister trois motifs qui faisaient agir ainsi le comte : le premier était un manque de sensation, le second motif était une malhonnêteté, l'acte d'un homme qui ne se gène pas et qui reste où il se trouve, sans s'inquiéter s'il est désagréable; mais il semblait plus probable que le pied étranger pouvait se tromper au point de croire qu'il touchait un coussin, un pied de table ou de chaise.

La maîtresse de pension retira doucement son pied, sans le placer toutefois hors d'atteinte, et elle attendit ainsi dans l'inquiétude le pied mystérieux, qui ne tarda pas à la suivre dans sa retraite. Il se joue ainsi entre amants des comédies charmantes et muettes qui ont tout l'attrait du mystère et de la chose défendue : ce sont de muettes conversations et des baisers sans fin en face d'un public qui ne voit rien. Pendant ces caresses interminables et ces dialogues éloquents, il est permis de paraître froid ou de causer de choses indifférentes- Le meilleur observateur ne saurait se rendre compte de ce qui se dit sous la table.

Madame Chappe regarda le comte, qui paraissait tellement naturel dans ses moindres actes, qu'elle crut un moment s'être trompée; mais la forme du pied, sa taille, quoique petite, indiquaient nécessairement un pied d'homme, et sa position ne permettait pas de croire qu'il appartînt à M. Creton du Coclie, placé à l'autre extrémité de la table, ni à Jonquières , séparé de la maîtresse de pension par la comtesse et Louise. Madame Chappe, résolue à connaître la vérité, joua de sa bottine plus délicatement qu'une marquise de sa pantoufle; elle apporta dans cet art difficile des finesses que n'eussent pas trouvées les grandes coquettes du Théâtre-Français. Jl se passa alors sous la table un petit drame amoureux, complet, qui pouvait s'appeler la

séduction, commençant à la déclaration et finissant par un

abandon complet.

A peu près certaine que ce manège venait du comte et qu'il s'adressait à Louise, madame Ghappe chercha à se rendre compte si ce commerce secret durait depuis longtemps, ou si Julien entamait pour la première fois une déclaration. Là était le point difficile; mais la maîtresse de pension montra dans le combat qu'elle livra qu'elle avait été savante dans l'art de ces savantes coquetteries. Son pied eut l'air d'abord de fuir devant l'ennemi, mais il était rattrapé bien vite, et l'ennemi en profita pour lui arracher une sorte de baiser. Madame Ghappe écoutait les jolis propos de l'étranger et tout d'un coup reprenait la fuite : c'est là que la maîtresse de pension put juger du degré d'intimité qui existait entre Louise et Juhen; car le pied du comte se plaignait de toutes ces fuites, s'en étonnait. Il parut clairement à madame Ghappe que ces entretiens ne dataient pas de son arrivée : aussi abandonna-t-elle son pied, qui reçut miile caresses, qui couraient depuis le talon jusqu'à l'exrémité des doigts. Julien n'était plus le même à la fui de ce combat muet: ses yeux brillaient, quoiqu'il affectât de les baisser pour qu'on ne remarquât pas leur trouble; l'amour se lisait sur sa figure. Le comte était rayonnant de jeunesse.

Satisfaite de sa découverte, madame Ghappe ne pensa plus qu'à se dégager. Afin que la fraude ne fût pas découverte, de son pied libre elle alla caqueter auprès de celui de Louise, et manœuvra avec une telle adresse, qu'elle amena celle-ci à la remplacer auprès du comte. Gar elle craignait que Julien ne parlât à la femme de l'avoué de l'état d'extase dans lequel l'avait plongé la possession de son joli pied ; maintenant le pied de Louise n'eût-il été frôlé qu'une seconde, que ce fait suffisait pour expliquer le bonheur dont Julien ne dev^iit pas manquer de parler,

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Avec de tels indices, la maîtresse de pension put suivre comme un spectateur de parterre la comédie qui se jouait presque pour elle seule; les doutes de l'institutrice étaient envolés. M. Creton du Coche, quand il n'eût pas été aveuglé par son état de mari, était trop occupé et trop peu jaloux pour se douter de l'attachement de sa femme. C'était peut-être encore de l'amitié qui existait entre Julien et Louise, mais une amitié bien fragile. Ayant adopté ce moyen de conversation mystérieux si plein de charme, ils agissaient devant tous comme deux personnes gaies et polies. Leur amour passait quelquefois dans un mot, dans un regard, mais rapide comme l'éclair. A l'exception de Jonquières, madame Chappe seule jouissait de ces éciairs ; elle les constatait, les enregistrait, et ne pouvait cependant se dissimuler qu'il se passait un grand combat entre la tête et le cœur de Louise. Si quelquefois elle se laissait aller à un allanguissement plein de délices, la tristesse venait immédiatement succéder à cet état. La maîtresse de pension tenta de se couler dans les bonnes grâces de la jeune femme; elle espérait ainsi forcer les confidences, et, au besoin, souffler sur la flamme de cet amour naissant, que la raison pouvait éteindre. Le lendemain de sa découverte, ayant rencontré Louise, qui s'était levée de bonne heure pour se promener dans le jardin, madame Chappe entra en conversation et passa en revue toutes les personnes de la jEaison avec lesquelles elle avait dîné; elle eut des éloges pour chacune d'elles, et les poussa même jusqu'à l'exagération, dans l'espérance de faire croire qu'elle avait des trésors de bonté. Son but était d'arriver à faire le portrait du comte, qu'elle accabla de toutes les qualités qui peuvent plaire aux femmes; mais Louise, tout en répondant pohment à ces paroles, ne laissa pas échapper un mot qui ameucât madame Chappe sur le terrain de l'intimité. La maîtresse de pension ne se tint pas pour battue ; elle était

bien certaine qu'au bout de quinze jours elle arriverait à être la confidente de la passion de Louise; mais elle ne pouvait rester longtemps au château, quoique la comtesse de Vorges l'eût engagée à y passer quelques jours.

Le hasard fit qu'elle rencontra, dans la môme journée, Julien qui se promenait- seul avec ses pensées. D'abord le comte parut contrarié d'être dérangé et de ne pouvoir tracer avec sa canne sur le sable des lignes qui lui rappelaient peut-être le souvenir de Louise. Vis-à-vis de Julien, la maîtresse de pension se servit des mômes moyens qu'elle avait employés le matin avec la femme de Tavoué, et le comte se laissa prendre aux paroles artificieuses de madame Chappe. Elle paraissait si enthousiaste de la beauté de Louise, elle détaillait ses qualités avec tant de feu, elle la jugeait si digne d'être aimée, elle faisait un portrait si ridicule de M. Creton du Coche, elle plaignait Louise avec tant de compassion, que Julien se sentit pris d'une vive estime pour une femme qui savait comprendre les charmes de celle qu'il aimait, et lui avoua sa passion. Une femme est une si douce confidente, qu'une vieille qui écoute un jeune homme avec complaisance arrive à se rajeunir à ses yeux.

Julien se mourait de trouver un cœur dans lequel il pût décharger le poids de ses secrets; la nature, l'isolement de la campagne, lui faisaient paraître encore plus lourd son amour. Il ne se sentait pas la force de le porter à lui seul; ([uelquefois il était pris de l'idée de tout avouer à sa mère et de lui dire : ,Vaime, avec un tel accent, que la comtesse le consolerait au lieu de chercher à briser sa passion; mais il sentait que la comtesse ne pouvait entendre cette confidence, et il courait après son cousin, à qui il aurait voulu parler de Louise toute la journée. Il y avait chez Jonquières un fond de bon sens et de scepticisme qui désolait Julien, et il comprenait lui-môme qu'il était fatigant d'entretenir son mi de mille détails toujours semblables à ceux de la veille.

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Aussi madame Chappe recueillit-elle les bénéfices du trouble où se trouvait Julien. Pour mieux jouer son rôle, elle feignit d'abord de donner des conseils au comte, et lui lit un tableau un peu chargé des souffrances qui l'attendaient; mais le comte, ainsi que tous lesamoureux, entrait armé de sa passion, et tous les obstacles, loin de l'arrêter, ne faisaient que doubler son amour. S'il lui restait un fond de mélancolie, c'est que bientôt l'avoué et sa femme allaient s'en retourner à Molinchart. Désormais il était reçu dans la maison, mais il ne lui était pas permis, par égard pour la réputation de la jeune femme, d'aller la voir aussi souvent qu'il voudrait. Comment la verrait-il? comment pourrait-il lui parler, en présence de son mari, de sa femme de chambre ? Madame Chappe témoigna une vive pitié pour ces jeunes gens si malheureux, et aborda les questions positives.

— Cette jeune dame m'intéresse beaucoup, dit- elle; si elle voulait, je ne demanderais pas mieux que de lui être utile... Elle pourrait venir voir de temps en temps notre chère Élisa à la pension, et vous, monsieur, vous arriveriez également ces jours-là.

— Il n'y a que les femmes, s'écria Julien, pour vous témoigner une telle sympathie!... Comment saurais-je m'acquitter jamais de ce service?

-— N'est-ce pas tout naturel? dit madame Chappe Et

même, si vous avez besoin de lui écrire, il vous sera facile d'écrire à mon adresse, sous enveloppe; je pourrai plus qu'une autre lui faire passer vos lettres.

Julien eût embrassé la maîtresse de pension dans le moment.

— Louise ne consentira pas, dit-il. Je serais perdu si elle savait que j'ai parlé de mon amour.

— De votre amour, vous en avez le droit, dit la maîtresse de pension, mais du sien, vous ne m'en avez pas dit un mot,

— Hélas ! j'ignore si elle m'aime réellement. Un jour dé-

truit l'autre; je ne sajs jamais si je la retrouverai le lendemain telle que je l'ai vue la veille.

— Elle vous aime, dit madame Cliappe, j'en suis sûre... laissez-moi faire; je saurai l'amener à vous avouer son amour : une femme peut beaucoup dans les combats intérieurs tels que ceux auxquels est en proie madame Creton.

Le comte était tellement amoureux qu'il en perdait la connaissance des choses extérieures. La maîtresse de pension, qui, à tout autre moment, lui eût semblé d'une physionomie dangereuse, lui parut un ange de bonté. Avant de partir, madame Ghappe fit ses compliments à la comtesse, et dit qu'elle était on ne peut plus heureuse d'avoir rencontré la femme de l'avoué; sans doute, ajouta-t-elle, madame Creton viendra quelquefois rendre visite à notre chère Èlisa.

Louise, qui ne soupçonnait pas les desseins de la maîtresse de pension, accepta la mission de surveiller la petite fille et d'en donner plus souvent des nouvelles h la comtesse. Madame Ghappe avait tellement montré d'adresse dans sa courte visite, qu'il n'y eut qu'une voix sur son compte quand elle fut partie : elle avait séduit tout le monde.

Quelques jours après, M. Greton du Goche annonça son départ prochain, car il devait aller avec M. Bonneau faire une tournée archéologique qui le mettrait en rapport avec les personnages les plus savants de la province, et au bout d'un mois, ses excursions archéologiques seraient assez complètes pour former un gros dossier, qu'il voulait faire passer au savant Larochelle. Quand arriva le jour de la séparation, Louise était la plus affectée; elle avait échappé à l'amour du comte, mais elle laissait à Yorges une grande partie de son bonheur, et tout en permettant à Julien de venir lui rendre visite à Molinchart, elle s'en allait le cœur triste et désolé,

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