LE CIRQUE LOYAL
Il n'y avait pas deux jours que Louise était partie, que Julien se mourait crennui; l'hiver eût remplacé l'automne en une nuit, que la campagne ne lui eût pas paru plus désolée. Sa mère, sa sœur, son cousin mémo, le blessaient par leur présence : il aurait voulu une solitude complète, et dès le lendemain la solitude lui pesait plus que la société. Il était devenu inquiet et irritable à l'excès, tantôt se promenant sans but, puis quittant brusquement la promenade pour rentrer dans sa chambre, où il marchait à grands pas, se jetait sur un fauteuil, reprenait du mouvement et tombait sur son lit sans pouvoir trouver de repos à son agitation intérieure.
Quand il avait ordonne de seller son cheval, il le faisait desseller aussitôt, et cela avec une telle brutalité dans la voix, que Jacques obéissait immédiatement, craignant une fureur dont il ne se rendait pas compte, mais qui se lisait clairement sur la figure de son maître. Deux minutes après, Julien sentait qu'il avait le caractère aigri et tâchait d'adoucir par des paroles douces la dureté de ses ordres. Ou bien il prenait le chemin de Molinchart et revenait tristement, car la raison l'avait arrêté en route et lui démontrait qu'il n'était pas convenable de reparaître sitôt chez l'avoué. S'il eût cru que madame Chappe fût de retour à la ville, le comte serait aussitôt parti; mais la maîtresse de pension faisait une tournée de quinze jours dans les environs, et il était inutile de songer à la revoir pour le moment.
Tant que Louise avait été à Vorges, le comte ne songea pas qu'elle devait partir un jour; aussi son cœur fut-il pris d'un vide immense après le départ de la jeune femme de
l'avoué. Le séjour d'un mois de Louise fit connaître à Julien la force de son attachement; il n'avait pas mieux demandé quede colorer du nom d'amitié la passion qu'il ressentait; maintenant qu'il pouvait sonder la profondeur de son amour, il se repentait d'avoir provoqué la visite de M. Creton du Coche. Ses regrets étaient beaucoup plus vifs que par le passé, son chagrin plus cuisant que si Louise était restée à Molincharl.
Par moments, le comte aurait donné sa fortune pour se débarrasser de cet amour qui l'enveloppait comme une flamme; il songeait à cette précieuse liberté que peu d'hommes savent conserver dans la vie et qui les maintient dans une humeur égale. Le comte sentait sa maladie et les désordres qu'elle apportait; il ne s'appartenait plus; il lui était impossible de songer à un autre pays qu'à la ville où demeurait celle qu'il aimait. Tout lui rappelait Louise; elle s'était assise sous tel arbre, elle s'était promenée sur ce gazon; à table elle avait cette place; elle avait dormi dans cette chambre : cependant il lui en coûtait beaucoup de rester au château, où chaque objet lui retraçait l'image de Louise.
Une nuit qu'il sentait devoir se passer plus agitée que de coutume, car de jour en jour ses tourments augmentaient, le comte n'y tint plus et se leva comme deux heures du matin sonnaient. Ayant ouvert la porte de l'écurie avec précaution, de peur que la comtesse ne l'entendît, il sauta sur son cheval et s'enfuit à travers la campagne, sans s'in- (luiéter des mouvements désordonnés du cheval, peu habitué à une pareille course, et qui semblait comprendre par son ardeur les inquiétudes de son cavalier. Le comte arriva à la principale porte de Molinchart, et jura contre le guichetier, qui, en entendant frapper à une heure indue, se croyait le jouet d'un rêve. Une pièce de monnaie que fit passer le comte par les barreaux de la porte donna quelque
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empressement au concierge, qui cessa immédiatement de parlementer aussitôt qu'il eut reconnu, au poids de la pièce, que le cavalier qui attendait ne pouvait être qu'un personnage riche et distingué.
Une petite ville de province est complètement morte la nuit; le silence y est immense. Dans la famille des êtres vivants, à peine y rencontre-t-on un chat qui fuit comme une flèche, mécontent d'être troublé dans sa solitude. Il n'y a pas de sentinelles, et la ville est sous la garde du sommeil. Le comte fut d'autant plus frappé de ce calme, qu'il venait de traverser une lieue de campagne, où le vent fait parler les arbres, où la nature affecte, la nuit, des formes humaines colossales, Julien, malgré l'ardeur qui le poussait, arrêta- son cheval et le força d'aller au pas le plus lent, car le galop d'un cheval, la nuit, dans une petite ville endormie, semble le tapage d'une cavalerie ennemie qui surprend un camp, et Julien craignait le scandale que produirait chez les provinciaux, le lendemain, l'arrivée à chevafd'un étranger.
Il réfléchit et enfila une petite ruelle qui donne sur les remparts, là où les cordiers ont l'habitude de tisser leurs cordes. Ayant avisé deux poteaux qui servent au métier des ouvriers, il y attacha son cheval par la bride, et lui ayant flatté le museau pour lui faire comprendre qu'il eût à rester tranquille, il suivit un chemin détourné qui sert d'enceinte à la ville et arriva à la place du Marché sans avoir été remarqué d'âme qui vive. Là était la maison de M. Creton du Coche, une maison à deux étages, tranquille comme toutes les maisons voisines. Au premier étage il y avait une fenêtre où se mariaient des rideaux de mousseline rose et blanche; la pleine lune, qui tombait sur la place, permettait de les distinguer. Le comte, abrité sous l'auvent d'un bijoutier, resta une partie de la nuit en contemplation devant les rideaux, appliquant sa pensée
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avec une telle force qu'il lui sembait qu'elle devait traverser l'espace, les murs de la maison, et aller réveiller Louise.
Ceux qui aiment réellement ne doutent pas du courant magnétique qui fait que la pensée de l'un se transmet à l'autre avec plus de rapidité que la correspondance par la voie électrique. En ce moment un gros nuage passait sur la lune et une nuit complète enveloppait les maisons. Julien entendit le grincement d'une espagnolette qui le fit tressaillir des pieds à la tête; le bruit venait de la maison de l'avoué, et le comte crut qu'il deviendrait fou de bonheur, tant il avait été ému du grincement de la fenêtre; mais peu après se fit entendre un toussement masculin, dont il ne pouvait méconnaître le son, qui provenait du gosier de M. Creton du Coclie. Sans doute l'avoué interrogeait les nuages, suivant sa manie, car à la campagne il avait pris l'habitude de se lever à toutes les heures de la nuit et de consulter ses instruments astronomiques.
En entendant ce bruit, l'idée du mari traversa le cœur de Tamoureux comme une flèche aiguë : c'est dans ces moments que l'idée d'un crime se présente avec son amertume consolante.
Pendant un quart d'heure , le comte resta immobile , cloué sous l'auvent de la boutique, en proie à de cruelles pensées; il n'entendait plus rien et ne pouvait distinguer ce qui se passait à la fenêtre d'en face. Tout d'un coup il tressaillit, car la lune apparut sous un nuage noir opaque qui. la couvrait, et donna une clarté trouble qui, heureusement, ne permettait pas encore de reconnaître les formes des objets. Julien était dans une vive inquiétude, car il présuma que l'avoué attendait le retour de la lune pour se livrer à ses observations, et il ne pouvait manquer d'être découvert. Que dire dans cette singulière situation de vagabondage où l'avait entraîné l'amour? Gomment expli-
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quer sa présence, la nuit, dans une petite ville où il n'avait rien à faire ?
Le conite chercha à fuir en suivant la ligne de maisons qui donnent sur la grande place; mais, dans son trouble, il se heurta contre un grand bâtiment rond, en planches, qui sortait tout à coup de l'alignement, et poussa un cri. En même temps la lune se montra dans son plein et répandit une vive clarté. A ce cri, M. Creton du Coche avait dirigé sa lunette dans la direction, et il ne put s'empêcher d'y répondre par un autre cri de surprise.
— Est-ce bien vous, mon cher comte? lui dit-il par la fenêtre.
Le comte mit un doigt sur ses lèvres pour faire comprendre à l'avoué qu'il s'agissait d'un secret.
Julien et M. Creton du Coche semblaient aussi étonnés l'un que l'autre; le jeune homme, stupéfait d'avoir été remarqué à cause d"un obstacle qu'il ne soupçonnait pas, le grand bâtiment rond qui n'existait pas un mois auparavant et qui rompait brusquement la ligne droite des maisons; l'avoué, à sa fenêtre, ne comprenant pas le mystère dans lequel semblait s'envelopper le comte. Julien prit tout à coup un parti et s'avança sous la fenêtre de M. Creton.
— Demain, lui dit-il, venez à la Téte-Noire, je vous prie; il s'agit d'une affaire très-grave.
L'avoué fit un signe de tête.
— Surtout, pas un mot jusque-là, dit Julien.
Avant d'avoir entendu la réponse, il disparut du côté du grand bâtiment qui lui avait été si fatal. Après l'avoir suivi des yeux, M. Creton ferma sa fenêtre. Julien fut obligé de faire le tour du bâtiment en planches afin d'aller chercher son cheval, qu'il avait laissé sur les remparts; ce fut alors seulement qu'il s'aperçut qu'un cirque nomade avait dressé sa tente sur la place de Molinchart; et comme il faisait assez clair pour lire une grande affiche jaune qui
était collée près de la porte d'entrée, il reconnut que ce cirque était celui de la famille Loyal, qui parcourait les provinces. Le nom de mademoiselle Caroîina était en immenses caractères et prenait à lui seul un grand tier.^ de rafflche.
Le comte sourit un moment, reprit un air gai, et s'en alla détacher son cheval sans employer les mêmes précautions qu'en arrivant. Quoiqu'il ne fût que quatre heures du malin, et que son arrivée dans Molinchart fût aussi intempestive à cette heure qu'au commencement de la nuit, il semblait prendre plaisir à réveiller la ville. Il traversa les rues au trot, et frappa à la porte de l'hôtel de la Téte-Noire avec une telle force qu'il dut troubler le sommeil des habitants de la place du Marché. Julien s'étant jeté sur son lit, aurait dormi avec la plus grande tranquillité jusqu'à midi si l'avoué ne fût arrivé à l'heure dite.
— Que faisiez- vous donc, mon cher comte, cette nuit, à deux heures du matin.
Julien ouvrit la fenêtre qui donne sur la place, et moiUra le cirque à l'avoué.
— Faut-il tout vous dire? demanda le comte.
— Oui, dit l'avoué.
— Serez-vous indulgent?
— Certainement, mon cher comte.
— Eh bien ! je suis amoureux...
— Je m'en doutais, dit M. Creton...
— Amoureux fou.
— Comme ça vous prend, dit l'avoué; vous paraissiez si tranquille à la campagne.
— Mais je ne savais pas qu'il y avait un cirque à Molinchart; j'ai vu l'annonce dans le journal, et je retrouve une écuyère que j'ai adorée à Paris.
— Une écuyère ! s'écria l'avoué, plus étonné que s'il avait reçu un coup de cravache dans la figure.
— La CarolinQ; monsieur du Coche, une créature qui m'a déjà fait faire bien des folies... Ah ! je suis bien faible !
— Comme tous les hommes, dit l'avoué avec philosophie.
— J'ai souffert le martyre avec cette créature, il y a deux ans; je l'avais presque oubliée, eh bien! rien que son nom m'a remué violemment, à tel point que je ne pourrai plus vivre à Vorges.
— Mais, dit l'avoué, comment se fait-il que vous vous trouviez sur la place à deux heures du matin?
— Parce qu'on m'a dit qu'elle demeurait chez M. Jajeot l'épicier.
— Je comprends, dit l'avoué.
— Elle est mariée, dit-on, à un des écuyers, et je ne sais ce qui me passait dans la tète, je regardais sa fenêtre. Je ne voudrais pas provoquer la jalousie du mari.
— Attendez, dit M. Creton, je puis vous être utile. De mon étude, vous pourrez communiquer avec les fenêtres du derrière de l'épicier; pendant que l'écuyer sera à son cirque, dans Ja journée, vous ferez la cour à votre belle. Cela me rappellera mon jeune temps.
Julien, en ce moment, se sentit pris de pitié pour le mari et il eut honte de la comédie qu'il jouait; mais ce sentiment passa vite. Il était entré dans une voie de mensonges qu'il ne pouvait plus quitter qu'en s'en tirant par d'autres mensonges.
— J'ai dressé une espèce de plan, dit-il, et je vais vous le soumettre. Vous me paraissez un homme de bon conseil en ces Uiatières.
— Voyons, dit l'avoué.
— Je crois qu'il ne serait pas imprudent de prendre des leçons de voltige et de me lier avec tous ces écuyers, afin de connaître la véritable situation de Carolina; peut-être n'est-elle pas mariée, comme on le dit; il est à présumer
qu'elle vit avec un écuyer de la troupe, ainsi que cela se
pratique entre comédiens.
— Bravo! s'écria M. Greton du Coche, cela commence à m'intéresser vivement ; mais prenez garde, ces gens qui fréquentent les chevaux doivent être d'une brutalité...
-^ Je ne crains rien; d'ailleurs, ne suis-je pas en droit de me plaindre ? j'ai aimé la Garolina le premier, c'est cet écuyer qui est dans son tort.
— Vous êtes hien heureux si vous parvenez à vos fins, mon cher comte; une écuyère doit être une créature à part; je regrette maintenant de ne pas avoir aimé d'écuyère. Tenez, quand elles passent au galop sur leurs chevaux, cette musique, cette ceinture de gaze, tout cela me fait de l'effet.
— Ah! ah! monsieur Greton, je ne veux pas vous parler plus longtemps d'écuyère, vous vous enflammez trop vivement.
— J'ai eu mon temps comme le vôtre, et j'en ai connu qui étaient aussi aventureuses que votre écuyère.
Là- dessus le comte fut obligé de subir le récit des aventures de jeunesse de l'avoué, que celui-ci racontait avec complaisance, ne se doutant guère qu'on ne l'écoutait pas, car le comte se trouvait dans une fausse position, et réfléchissait au moyen d'en sortir. La Garolina du cirque n'était pas la Garolina qu'il avait tant aimée jadis, mais il était nécessaire de paraître la connaître, pour que l'avoué ne devinât pas qu'il avait été dupe la nuit précédente. Jusque-là l'aventure avait bien tourné, et M. Greton était venu sans l'ombre d'un soupçon.
— Nous irons au cirque ce soir, dit l'avoué. Vous ne m'écoutez plus, vous songez à l'objet de vos pensées; malgré vos amours, j'espère que vous viendrez dîner à la maison?
— Gomme il vous plaira, dit le comte; mais d'ici à ce
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soir à peine aurai-je eu le temps de dresser mes batteries; je ne voudrais pas me faire remarquer de la Carolina pendant ses exercices; il est bon que je la voie pendant la journée.
— Yous avez tout le temps, cher comte.
— Il est possible que la Carolina ne veuille pas me reconnaître dès l'abord, si elle aime réellement son écuyer!
— Bah ! dit l'avoué, elle vous reviendra.
— Alors, permettez-moi de vous quitter: je m'en vais roder du côté du Cirque.
— A cinq heures précises, s'il vous plaît, dit l'avoué, qui s'en alla l'esprit joyeux de cette intrigue et qui entra chez l"épicier Jageot, avec lequel il causa quelques instants.
— Et ma femme, dit-il à la bonne, où est-elle?
— Monsieur, elle s'habille.
— Comment, le déjeuner n'est pas encore prêt?
Dites- lui donc de descendre bien vite.
L'avoué se promenait à grands pas dans la chambre en souriant comme s'il eût pensé à une bonne fortune personnelle. Puis il se mit à rire aux éclats d'une idée qui venait de lui traverser le cerveau, et quand Louise entra, il changea immédiatement de physionomie et prit un air grave.
— Vous êtes bien longue aujourd'hui à votre toilette, madame, lui dit-il.
— J"ai passé, dit Louise, une nuit sans sommeil.
— Ah! dit l'avoué, il paraît que personne ne dormait... moi non plus, je ne dormais pas; j'ai ouvert ma fenêtre vers trois heures du matin, il y avait dans la rue un troisième personnage qui ne dormait pas, qui veillait même en face de notre maison, une personne que vous connaissez.
Louise pâlit légèrement, car l'idée du comte de Yorges se présenta à son esprit •— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Savez-vous qu'il est fort heureux que cette personne
n'ait été remarquée que par moi? Des mauvaises langues
en eussent fait immédiatement un amoureux.
— Mon Dieu, monsieur, vous étiez si pressé de déjeuner tout à l'heure...
— C'était un amoureux en effet, dit M. Creton jouant le drame. Le comte Julien de Vorges est dangereux, madame...
Louise n'osait plus lever les yeux et feignait de découper de la viande avec beaucoup de mal.
— Bien d'autres à ma place, continua l'avoué, le prieraient de ne plus continuer ses visites; moi, je l'ai invité à dîner ce soir...
Et il termina sa petite comédie par un énorme éclat de rire qui troubla Louise autant que si son mari était entré dans une violente colère. Il n'y avait pas à en douter, M. Creton savait tout; Julien avait commis la nuit quelque imprudence; mais comment expliquer cet éclat de rire qui couronnait le récit de l'avoué? En une minute Louise passa par tous les degrés de trouble et de tourmente, elle n'osait placer un mot, et sentait que son silence la condamnait.
— Ne vas-tu pas croire que le comte fait le pied de grue la nuit pour toi ? dit l'avoué.
— Vos plaisanteries sont au moins déplacées, monsieur, dit Louise; si vous n'avez pas d'autres discours à me tenir...
— Allons, le voilà blessée ! Écoute, ma femme, ce que ce fou de Julien faisait la nuit dernière sur la place. Il a une passion violente pour la Carolina.
— La Carolina ! s'écria Louise, à qui Julien avait en effet raconté les souffrances de son premier amour.
— Elle est ici, dit l'avoué.
— Cette femme ! dit Louise, qui sentit un nuage lui passer sur les yeux.
— La Carolina, continua l'avoué, est écuy^re dans la troupe des Loyal, qui est arrivé pendant notre absence.
En un clin d'œil les serpents de la jalousie mordirent le cœur de Louise, qui fut plus émue qu'elle ne l'avait été en entendant sou mari raconter l'arrivée de Julien.
— Ah ! dit-elle le plus froidement possible; mais sa voix était changée. On eût dit des cordes de violon mouillées par des larmes et ne résonnant plus sous l'archet.
L'avoué ne fit aucune attention à ce singulier timbre de voix.
— Oui, le comte était en contemplation cette nuit devant les fenêtres de sa belle, en véritable amoureux des temps passés. La Garolina demeure chez Jajeot l'épicier; j'ai promis à Julien de lui prêter mon étude pour se mettre en observation et pouvoir faire la conversation tranquillement avec sa belle.
— Vraiment, monsieur, dit Louise, plus je vis avec vous, moins je vous comprends. Est-il convenable qu'un homme de votre âge favorise une intrigue dans sa maison?
— N'aie pas peur, j'ai parlé tout à l'heure à Jajeot; la Garolina ne demeure pas chez lui, on avait trompé Julien. Comme l'épicier loge souvent des comédiens, on crut que, naturellement, les écuyers choisiraient sa maison, qui est près du cirque... Je suis curieux de voir cette Garolina; mais nous la verrons ce soir...
-— Gomment, dit Louise, vous pensez m'emmener au cirque ?
— Non, dit l'avoué, tu dérangerais tout, cela ne serait pas raisonnable. Il y aura peut-être une surprise si Julien ne la voit pas dans la journée; elle peut le reconnaître, le regarder pendant qu'elle fait ses exercices, et nécessairement, tu ne peux pas être présente à cette reconnaissance.
— Je ne tiens pas, dit Louise avec un dédain affecté, à voir cette fille.
— Elle doit être fort belle; ce cher Julien a bon goût, et ne se serait pas amouraché d'une femme de rien. C'est une passion, une vraie passion; car après trois ans on ne pense plus guère à ces sortes de créatures. Eh bien! il parait qu'en voyant son nom dans le journal, il n'a pas pu tenir à Vorges, il est arrivé cette nuit à cheval pour revoir plus vite cette Garolina Dans ce moment, il est à sa recherche... Ah ! j'oubliais le plus important : Julien m'a recommandé le secret |e plus absolu; ainsi, à dîner, ne fais pas la moindre allusion à cette Carolina. Il en parlera sans doute le premier; mais je serais désolé qu'il sût que je t'ai confié cette intrigue.
Pendant ce temps Julien était allé au cirque, à l'heure même de la répétition. Toute la troupe était réunie : le comte remarqua la Garolina, une grande fille blonde d'une physionomie singulière, en ce sens que des sourcils épais et plus foncées que ses cheveux se rejoignaient et formaient au-dessus de ses yeux gris des espèces d'ailes d'oiseau. Il n'y avait avec elle, parmi le personnel féminin, qu'un;/ grosse femme, madame Formose, d'un embonpoint majestueux, qui paraissait être la directrice de la troupe et la mère d'une petite fille de dix ans, en ce moment occupée à faire la voltige sur un vieux cheval maigre. Les hommes, en majorité, étaient occupés les uns à tasser le sol du clique, les autres à reclouer les toiles, que le grand vent de la montagne enlevait régulièrement chaque nuit.
— Que désirez-vous ? dit avec un accent d'écurie madame Formose, étonnée de voir entrer un bourgeois pendant la répétition.
— Je monte un peu à cheval, madame, et je désirerais prendre des leçons d'un de vos écuyers, si vous le trouvez bon.
Madame Formose, que l'idée d'un gain rendait plus humaine, montra de son fouet la Carolina.
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— Voilà, dit-elle, notre meilleure écuyère, une élève de Franconi; si elle consent à vous donner des leçons . je ne demande pas mieux.
Le comte s'avança vers l'écuvère et lui demanda si elle voudrait compléter son éducation de cavalier.
— Ça dépend, dit la grande fille en toisant le comte des pieds à la tôte; si vous avez de mauvais principes , je n'ai pas de patience, et il me sera impossible de vous redresser. Tenez, dit-elle en lui montrant la rosse qui portait l'enfant, essayez un tour de cirque sur cet animal-là, je vous rendrai réponse immédiatement.
— Pas sur ce cheval, si vous permettez, dit le comte; J'ai le mien à Tliôtel, à deux pas, et je vais le chercher.
— Pour un provincial il n'est pas mal , dit la Garolina à madame Formose; mais je vous avertis que s'il ne se tient pas bien, je le renvoie à Crnker.
Cruker était le clown de la troupe; ayant moins de travail que les autres écuyers, il donnait des leçons d'équitation pendant les séjours de la troupe en province. Peu après Julien entra dans le cirque monté sur son cheval; le soin ' avec lequel était tenue la bête, sa pureté de race, donnèrent aussitôt aux écuyers une bonne idée'du talent d'équitation du comte.
— Faites-lui faire un tour au galop, dit la Garolina. Julien pressa légèrement les lianes de son cheval et
parcourut trois fois le cirque avec une extrême rapidité.
— Je n'ai pas grand'chose à vous enseigner, monsieur, dit la Garolina; vous avez dû recevoir des leçons d'un bon maître.
— J'ai pris de? leçons de Baucher.
— Gela se voit bien; on ne monte pas de la sorte en province.
— Je voudrais, dit Julien, apprendre un peu de voltige.
— Ceci n'est plus de l'équitation, dit la Carolina; mais je ne demande pas mieux.
Le comte tira un portefeuille de sa poche, en sortit un billet de banque et l'offrit à la Carolina.
— Mademoiselle, lui dit-il, je -désirerais prendre deux leçons par semaine, pendant un mois.
— Très-bien, monsieur; le reste regarde madame Formose.
Julien , ayant donné son billet de banque à la directrice du cirque, revint vers la Carolina.
— Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir cette cravache, dont je n'aurai plus besoin après vos leçons.
Et il lui remit dans les mains une élégante cravache , dont la pomme avait été ciselée exprès pour lui par Feuchères, nn artiste qui dépensa beaucoup de talent dans ces objets de fantaisie.
— Vous êtes trop bon, monsieur, dit la Carolina; vous ne savez pas si vous serez content de mes leçons : je suis excessivement capricieuse.
— J'adore les femmes capricieuses, dit Julien.
— Nous pouvons commencer à vous dérouiller les jambes sur ce tremplin; mais il vaudrait mieux vous servir de nos chevaux, car ils ne bougent pas, étant habitués, au lieu que votre jument peut s'effaroucher.
— Bah ! dit Julien, elle me connaît et elle ne s'étonnera de rien.
Ayant placé son cheval près du tremplin et après l'avoir caressé légèrement, le comte prit son élan en s'appuyant des mains sur le dos de la jument et sauta par -dessus avec une grande agilité.
— Eh bien, Cruker, qu'est-ce que tu dis de ça? demanda madame Formose en s'adressant à son clown, qui était resté immobile après avoir ri avec les écuyers des débuts du bourgeois. Il y avait en effet quelque étonnement à voir
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un jeune homme, serré dans ses habits, parfaiieinent gaiit(3, sauter avec toute la dextérité d'un écuyer rompu à ce genre d'exercice.
— Avouez, monsieur, dit la Carolina, que vous avez travaillé en public !
— Ce que j'ai fait n'est pas difficile; seulement, j'ai appris assez de gymnastique pour ne pas être embarrassé par un saut de tremplin.
— Alors que puis-je vous montrer ? dit la Carolina. Vous ne désirez pas sans doute monter à cheval la tête en bas , les pieds en l'air; quand vous passerez dans des cerceaux, vous n'en serez guère plus avancé.
— Il y a beaucoup d'exercices que j'ignore, dit le comte, j'ai besoin d'assouplir mes membres, et je pense que vous serez assez bonne pour me diriger dans ces études.
Ayant pris sa première leçon, Julien s'en retourna par les promenades en attendant l'heure du diner, car il n'osait se présenter immédiatement chez l'avoué. Chemin faisant, il rencontra M. Bonneau, orné de son parapluie, qui prenait la mesure de la cathédrale.
— C'est monsieur Bonneau ! s'écria le comte. Par quel hasard êtes vous à Molinchart ?
— Je* dîne chez M. Creton du Coche, et je ne perds pas mon temps, comme vous voyez.
Le conUe fit une légère grimace en apprenant qu'il aurait l'archéologue pour compagnon de table, mais il pensa qu'il y gagnerait, car il pourrait parler à Louise pendant les discussions des deux savants. Aussi se montra-t-il d'une grande complaisance pour M. Bonneau, et il subit avec un rare courage ses interminables discours sur sa manie favorite.
— Voyez cette belle cathédrale, s'écriait M. Bonneau, il y a une fissure à cette tour qui prend du haut et descend jusqu'en bas... la voyez-vous?
— Non, dit Julien en s'eppUquanî et en clignant les yeux,
— Vous ne voyez pas la fissure? Cela n'a rien d'étonnant, elle n'existe pas.
— Alors...
— Permettez , monsieur le comte , en montant ce matin en haut de la cathédrale, j'ai fait envoler une nuée de corbeaux... ils ont posé leur nid dans un trou du mur, en commençant par gratter le ciment et à déchausser une pierre; puis un jour une pierre est tombée sur un toit,' c'étaient les corbeaux qui faisaient leur nid et qui préparaient la ruine de la tour. Go trou a un quart de parapluie de profoiideur; oui, monsieur, un quart de ceci, s'écria rarchéoîogue en dressant en lair le fameux parapluie. Les curieux passent devant ce trou et ne voyent rien, quand le monument périclite; tirez une ligne droite dans votre imagination, monsieur le comte, du haut de cette tour au bas de la montagne, une longueur à peu près de trois mille parapluies; vous trouverez juste au bas de la montagne un grand trou d'où on extrait tous les jours du sable... Les architectes sont des ignorants, monsieur le comte. Tous les jours un peu de sable enievé , ei; tous les jours le remuemue-ménage de ces corbeaux, amènent une fissure au dedans, d'abord cachée, puis imperceptible, puis visible, enfin le monument craque, et c'est ainsi que nous avons d^ pleurs à répandre sur le sort des chefs-d'œuvre de
pierre du moyen âge Regardez, voici les corbeaux qui
rentrent dans leur nid, continuer leur œuvre de destruction... Ah! monsieur le comte, si j'étais seulement conseiller municipal de Molinchart, j'accorderais vingt francs par tête de corbeau qu'on prendrait dans les tours de la cathédrale, et sans <3tre cruel, je les écraserais avec ce parapluie...
Si le comte n'eût fait remarquer à l'archéologue qu'il était l'i-eure de dîner, M. Bonneau eût continué à verser des larmes sur les monuments déchiquetés par les corbeaux,
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la bande noire, quïl traitait avec plus de colère que les écrivains de la fin de la restauration n'en ont dépensé contre les Auvergnats acheteurs de vieux châteaux.
Tout en saluant la femme de l'avoué, Julien fut surpris de la froideur avec laquelle elle le recevait. Il s'attendait à cette douce familiarité qui régnait à la campagne, et, tout préoccupé, il chercha les causes qui avaient refroidi Louise.
— Qu'avez-vous ? lui dit-il pendant que l'avoué causait aveo M. Bonneau. Mais Louise ne répondit pas, et sortit comme si elle n'avait pas entendu Julien.
Le comte se forgea toutes les raisons qui pouvaient avoir changé la conduite do la femme de l'avoué, et il ne se rendait pas compte de la véritable. Louise, froissée de la passion de Julien qui se réveillait pour la Carolina, ignorait que l'écuyère n'avait de commun que le nom avec l'ancienne maîtresse du comte, et, tout en traitant le comte avec le dépit d'un aaiour blessé, elle affectait de paraître aussi calme et aussi indifférente que si elle l'eût yu pour la première fois. Si Julien n'eût pas été aussi amoureux, il aurait remarqué ces nuances délicates qui faisaient que Louise gardait ses sourires et ses inflexions de voix les plus douces pour M. Bonneau. Le moyen, quoique grossier, échappa complètement au comte, qui maudissait intérieurement la coquetterie des femmes, en comparant ses relations des quinze jours précédents avec Louise à ses manières polies et glacées d'aujourd'hui. Il essaya de glisser son pied auprès de celui de la femme de l'avoué ; mais elle le retira brusquement, et, à l'air de contrariété peint sur sa figure, Julien n'osa plus recommencer ses avances. Un moment il s'efforça d'être gai et de se mêler à la conversation de M. Bonneau et de l'avoué; mais il n'entendait pas ce qu'ils disaient et ne comprenait rien à leurs paroles. Quand Julien regardait Louise, elle abaissait aussitôt les yeux; ne pouvant obieuir pas môme de réponse du regard,
le comte fut froissé violemment. L'idée d'une vengeance cruelle se }3résenta à son esprit; et il essaya de faire souffrir la femme de l'avoué autant qu'il souffrait lui-môme.
— Viendrez-vous avec nous au cirque? dit-il à M. Bonneau.
L'archéologue répondit que ces plaisirs grossiers convenaient peu à un homme qui avait voué sa vie aux recherches scientifiques.
— M. Creton du Coche y va bien, dit le comte.
— M. Creton n'a pas à remplir une mission aussi importante que la mienne...
Quoique cette phrase fît dresser l'oreille à l'avoué, il se contint; car il avait accepté le patronage de M. Bonneau, et devait, sur sa recommandation, être nommé membre de la société racinienne, qui se fondait alors à Château- Thierry.
Julien prolongeait le plus qu'il pouvait les dernières politesses de la conversation, espérant qu'en le voyant partir Louise changerait de conduite et lui rendrait dans un coup d'oeil les joies qu'il se promettait dans cette entrevue; mais la femme de l'avoué resta froide et indifférente, et recommanda à ces messieurs de « beaucoup s'amuser. » Cette phrase banale était enveloppée de nuances vocales épigrammatiques qui déchirèrent le cœur du comte ; il sortit accablé de tristesse, et profita du court trajet qui sépare la maison de l'avoué de l'endroit où était plantée la tente du cirque pour ne pas dire un mot. La salle était brillamment éclairée, et les rares spectateurs qui se tenaient sur les gradins dévoraient des yeux un spectacle sur lequel ils n'étaient pas blasés.
Julien regardait sans voir; il regardait en dedans de lui deux portraits de la même femme : l'une aimante et l'autre froide; l'une qui lui avait donné son amitié, l'autre qui la lui retirait; il cherchait la cause de cette froideur subite, et
no l'expliquait que par le retour de Louise, qui, en revenant à Molinchart, avait puisé dans l'air de la ville un nouveau sentiment des devoirs de ménage.
Il se fit tout à coup un grand tumulte parmi les spectateurs du cirque, qui goûtaient une scène comique imprévue. Une bande de gamins avaient crevé la toile avec un couteau, et s'était introduite économiquement dans le cirque en passant sous les gradins. Le complot avait été découvert par une dame qui, ayant cru remarquer sous son banc des mouvements extraordinaires, poussa des cris d'effroi. A ces cris était accouru le clown Gruker, qui mit un terme à lïnvasion en s'emparant d'une demi-douzaine de ces galopins. Il les traîna plus morts que vifs dans le cirque, en leur donnant le mouvement à grands coups de fouet. Ces gamins, parcourant l'arène avec les signes de la terreur la plus violente, mettaient en gaieté les spectateurs, qui retrouvaient, dans les envahisseurs du cirque, la population la plus dangereuse pour les sonnettes de la ville.
Sur les gradins des secondes, une mère reconnut son llls et poussa des cris de désespoir, en tendant les bras vers le clown, qui apportait dans cet exercice la froideur d'un donneur de knout; car il se sentait soutenu par les spectateurs.
L'avoué s'amusait trop à ce spectacle pour remarquer l'état de Julien; bientôt, d'ailleurs, cet intermède improvisé fut terminé, et madame Formose, en costume de bayadère, vint changer le cours des émotions de la foule. Sa poitrine énorme était tassée dans un maillot couleur de chair tout à fait provoquant pour les amateurs des beautés importantes. Une jupe de gaze ne servait qu'à allumer la curiosité des yeux, qui, partant d'un large pied solidement assis sur la selle, pouvaient se promener impunément bien au delà de la naissance du s^enou. Elle dansait snr un air
d'opéra connu, arrangé expressément pour les chevaux, et, malgré ses formes positives, lançait encore la jambe dans l'espace avec une certaine agilité. Madame Formose avait le calme souverain des femmes qui ont été belles et qui ne se sentent pas vieillir en présence de l'enbonpoint; car la maigreur qui vient avec les années est certainement, de ces deux tempéraments si distincts, celui qui éloigne le plus les adorateurs des femmes.
M. Creton du Coche était émerveillé de la grosse madame Formose; on eût dit qu'il fermait les yeux pour échapper à ce spectacle provoquant; mais, au contraire, il les faisait petits pour mieux voir.
— Une belle créature ! s'écria-t-il en regardant Julien, qui n'aurait pu dire si l'écuyère qui venait de faire les exercices était grasse ou maigre.
— Oui, dit le comte sans prendre garde à sa réponse.
— Quel âge lui donnez-vous à peu près ? demanda l'avoué.
— Je ne saurais trop vous dire.
— Elle doit aller dans les trente-cinq.
— Qui ? demanda Julien.
— Madame Formose, qui vient de danser.
— Elle a donc dansé ? dit le comte.
— Vous ne l'avez pas vue? s'écria l'avoué; mais à quoi pensez-vous ?
— Madame Form.ose a cinquante ans.
— Cinquante ans! reprit M. Creton du Coche blessé dans ses admirations. Voyons, cher comte, à quoi pensezvous?... Vous avez ce soir une si singulière physionomie, (tue je crois que nous ne nous entendons pas... Ah ! c'est (]ue mademoiselle Carolina tarde bien à paraître.
— Bah ! la Carolina ! s'écria Julien.
— Vous ne l'aimez déjà plus? dit l'avoué.
— Au contraire, monsieur Creton, dit Julien qui se rc(ppela alors seulement le thème de son roman, je l'adore. Je
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l'ai vue à la répétition... elle est belle!... Vous allez la voir tout à l'heure.
— Parce que vous avez une passion pour mademoiselle Carolina, dit l'avoué, ce n'est pas une raison pour dénigrer les autres femmes. Avouez que celte madame Formose a dû être bien belle !
— Oui... il y a trente-deux ans.
— Non, vous n'êtes pas juste, mon cher comte. Eh bien î je vous attends à votre passion,' quand elle viendra: je vous avertis que j'épluche ses défauts.
— Cela vous est permis, dit Julien.
Pendant cette conversation, les exercices des écuyers continuaient. Enfin la Carolina parut, et il se fit un certain silence dans le cirque. Beauté fière, blonde et singulière, l'écuyère, quoique habillée en amazone, forçait l'attention par ses yeux impérieux et ses sourcils épais plantés résolument sur la racine du nez. Devant cette salle aux trois (juarts vide, on pouvait supposer qu'elle faisait une moue dédaigneuse; mais c'était son air habituel; et cependant cette moue prenait un charme puissant, quand elle disparaissait pour faire place à un sourire : il semblait qu'un léger brouillard s'enfuyait pour être remplacé par un rayon du soleil. Quand elle passa devant le comte, elle lui envoya un regard pour lui seul, un de ces regards qui font la puissance des femmes au théâtre. Il faut être banquier épais, homme de bourse, faiseur d'affaires pour boire avec délices ces regards intimes des actrices, qui rendent bien au delà les sommes qu'on dépense pour elles, dans un simple coup d'œil.
— C'est à moi, ce regard, se dit avec orgueil l'homme d'argent, qui, dans sa stalle d'orchestre, étalant son ventre luxurieux comme celui d'un mandarin, croit que le spectacle se joue pour lui seul, que les mots spirituels ont été inventés à son intention, et qui a la bonne foi d'imaginer
que, des deux mille spectateurs qui sont dans la salle, lui seul occupe l'imagination de l'actrice. Cependant, dans cette môme soirée où l'actrice a envoyé un regard à son banquier, elle en a une demi-douzaine dans le coin de l'œil qu'elle adresse à d'autres hommes d'argent, à son journaliste, à son auteur, et, pour couronner, à celui qui la bat. Mais la Carolina n'avait pas été élevée à ces manières des théâtres parisiens; les écuries sont moins corruptrices que les coulisses; l'art de dresser un cheval n'amène pas aux càlineries de théâtre; les exercices violents tiennent le corps moins en délicatesse que les couplets de vaudeville égrillards : une écuyôre ne ressemble guère à une forte amoureuse de la Gaîté. La Carolina souriait au comte de Vorges parce que, dans cette population, il était le seul digne de la comprendre, et elle le fit si ouvertement, que M. Creton du Coche s'en aperçut.
— Cette femme- là vous aime encore, lui dit- il; mais elle a l'œil cruel.
— Vous trouvez ?
— Certainement. C'est une maîtresse femme; elle n'a pas le sourire de madame Formose.
Pendant que la Carolina faisait exécuter à son cheval mille caprices en apparence, mais qui étaient le résultat d'études très-pénibles, M. Creton du Coche bâillait, ne soupçonnant pas ce qu'avait d'intéressant, pour un amateur, l'art avec lequel l'écuyère dirigeait son cheval et lui faisait exécuter les changements de pied. Quand elle eut terminé, la Carolina sauta lestement à bas de son cheval, et salua l'assemblée de telle sorte, qu'elle parut ne s'adresser qu'au comte seulement; car elle s'était placée presque en face de lui. Dans d'autres circonstances, Julien eût souri de ces marques publiques que l'écuyère lui donnait; il eût arrangé cette comédie avec la Carolina qu'elle n'eût pas mieux réussi aux yeux de M. Creton du Coche. Mais
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qu'avait-il besoin d'endormir les soupçons du mari, maintenant que Louise semblait lui avoir repris son amitié ?
Retiré à l'hôtel de la Tete-JSoire, le comte se trouva seul et plus abandonné qu'à la campagne. Il n'avait même plus son confident Jonquières; cependant, ne voulant pas partir de Molinchart sans avoir eu un entretien avec Louise, et craignant dalarmer sa mère, que sa fuite avait dû surprendre, il écrivit à son cousin de venir le rejoindre, et il le chargea de prévenir la comtesse qu'une partie de chasse le retiendrait quelque temps au dehors.