I.K lUtCRC.F.OIS .UIKK
L’n beau jour, un philanthrope anglais mit à la mode l’axiome suivant : L'homme ne doit être jttgé que par ses pairs.
En conséquence de cette maxime, qui, au premier abord, semblait aussi neuve que consolante, on inventa le
340 lE BOUROEOlvS
jury, espèces de bancs en bois sur lesquels vont s’asseoir (le bons et honiujtes Bourgeois chargés de juger les voleurs! Tandis qui si on avait suivi à la lettre l’axiome philanthropique cité plus haut, les voleurs ne devraient être jugés que par des voleurs, et les assassins par d’autres assassins. Sans cela, il faut être de bon compte, iisnesont plus jugés par leurs pairs.
Pour la formation du jury, l’inventeur de la chose a eu soin de s’arranger de façon que ce fût le Bourgeois véritable, le Bourgeois pur-sang, qui fût chargé de remplir le métier qui jadis exigeait le choix des magistrats les plus éclairés.
Payez deux cents francs de contributions ou de patente, et vous devenez apte à prononcer sur la vie d’un accusé, ou a décider si tel négociant est coupable de faux eu écritures commerciales , quand bien même vous ne sauriez pas écrire vous-même, comme cela ne s’est dt'-jà présenté que trop souvent.
Le Bourgeois-Juré est tout à la fois un mélange de dou- (’eur et de férocité, c’est-à-dire qu’il se montre inexorable toutes les fois qu’il tombe sur un sœlérat qui a méconnu assez les lois divines et humaines pour avoir volé une tabatière, dépareillé une douzaine de foulards ou même détourné un pain pour le donner à ses enfants, et il regrette (jue la loi ne le condamne qu’a cinq années de prison : tandis que si on le charge de prononcer sur le sort d’un galérien qui s’est échappé de Toulon pour aller tuer père et mère," il le condamnera, mais en déclarant (pi’il y a des circomtances atténuantes.
L’invention de la circonstance atténuante nous semble une des meilleures bouffonneries de notre époque, déjà si féconde en boufibnneries de toutes sortes.
Vous tuez un de vos amis en l’assommant à coups de bàlou : CdBCONSTANCK ATTfiNHANTL. Sans doute parce
LK HOURGEOIS
(|ue cela a dû vous fatiguer beaucoup le l)ras, »le l'rapper ainsi peudaut cinq minutes.
Vous coupez votre maîtresse eu morceaux à l'instar de certain abbé, et le Bourgeois s'empresse de vous blâmer, même assez énergiquement ; mais il s’empresse aussitôt de reconnaître des circonstances fort atténuantes, dans ce que vous avez coupé ladite dame eu morceaux si petits, si petits, que c’est tout au plus si la ebose vaut la peine d’ètre rapporté. Avouez que c’est ravissant !
Si le Bourgeois se montre aussi sévère à l’endroit du voleur vulgaire, c’est tout bonnement dans l'intention d’eft frayer les mauvais sujets qui seraient tentés de lui voler un jour sa propre tabatière. Eh bien, c’est de régo'isiue tout pur et non de la justice ; oui, madame, ne vous en déplaise.
Quant à sa mansuétude pour le brigand de première classe, c’est par suite d’uu égoïsme encore bien plus raffiné : car il ne faut pas croire que s'il craint d’envoyer un homme à l’échafaud, ce soit par suite de beaux sentiments philanthropiques puisés dans les livres de rêveurs qui ont la prétentiou de rendre les hommes parfaits en leur faisant goûter les bienfaits d’une éducation nouvelle et en les initiant aux beautés des vers de M. de Lamartine ; non, le Bourgeois admet constamment les c.irconstunces atténuantes, dans toutes les alfaircs capitales, parce qu’il aura entendu dire la veille, en faisant son Boston, qu’on dormait très-mal toutes les fois 'qu’on avait la mort d’un homme à se reprocher, et. avant tout, notre juré tient à bien dormir.
Et puis il y a de par le monde pas mal de patentés qui croient encore aux farfadets, aux djinns, aux trilbys, aux revenants; et le juré craint, en coupant une tète, de voir l’ombre d’un torse danser la camargo à son chevet.
S’il s’était laissé conter qu’on perdait un peu de sou
l,E BOURGEOIS
appétit toutes les fois qu’on envoyait un homme à Toulon ou à Brest pour dix ou vingt ans, sur tontes les questions soumises par le président des assises à son impartial jugement il répondrait d’une voix de basse-taille : Non, l'accusé nest pas coupable !
Quand bien même ce monstre a\irait détourné deux tabatières.
Un vieux proverbe, digue d’avoir été édité par Salomon ou Sancho Pança, tellement il est sage, nous apprend que chacun doit faire son métier.
C’est surtout en fait de jugeries que ce proverbe devrait être médité ; laissons les juges rester juges, et les Bourgeois, bourgeois.
11 est sans doute fort beau d’avoir des idées philanthropiques et de vouloir allier la justice à la clémence; rtiais malheureusement, avec ce système, il arrive la plupart du temps que, pour épargner les jours d’un scélérat que le bon Bourgeois réinstalle dans la société, dont, certes.il ne fera pas le plus bel ornement, deux ou trois autres bons petits Bourgeois tomberont sous les coups de ce même monsieur, qui ne s’est nullement amendé (onimc ou l’espérait.
Les circonstances atténmntes et la gélatine sont deux inventions philanthropiques datant de la même époque, ayant pris toutes deux naissance dans le même cerveau; c’est probable. On vient de prouver que les malades qu’on nourrissait de bouillon gélatineux mouraient de faim, et l’addition des pauvres diables défunts de la sorte depuis dix ans serait probablement effrayante.
Eh bien, madame, une autre addition plus effrayante encore serait ti-ès-probablemcnt celle de tontes les personnes victimes de la philanthropique institution du jury et des circonstances atténuantes.
De nos jours, pour qu’un as.sassin soit condamné, il faut
M-; nOURGEOIS
(|ii il ail tué au moins siv |»ersonnes et qu’il avoue luimème tous ses forfaits, et encore est-il d'absolue nécessité qu’il n’ait pas la réputation d’ètre menteur, car, sans cela, les jurés philaiitliropes n’ajouteront point foi à ses paroles et se refuseront, en conséquence, à le condamner. D’excellents Bourgeois anglais viennent tout récemment de nous en donner l’exemple.
O philanthropie! de même que la vertu, ta soeur on ta cousine, tn n’es qu’un vain nom !