‹ Les bourgeois de Paris scenes comiquesChapitre 167 sur 175 · DE I.A BOIT.GEOISIE, PE SON EM'RIT ET PR SES MIPCRS · texte numérisé non relu

DE I.A BOIT.GEOISIE, PE SON EM'RIT ET PR SES MIPCRS

Nous n’avons jamais eu l’intonlion de passer la Bourgeoise sous silence, jamais nous ne nous serions pardonné un pareil oubli ; mais comme elle partage en grande partie les opinions de son mari, nous n’avons pas cru jusqu’à présent nous devoir appesantir sur elle.

La moitié du Bourgeois est reine et maîtresse au logis ; elle gouverne, dirige, taille et rogne, coupe, recoupe et découpe; tout ce qu’elle dit, tout cè qu’elle fait, est toujours l*el et lion ; elle n’est soumise à aucun contrôle. Monsieur, pour un merle blanc, ne se permettrait pas la plus petite observation ; il connaît le terrain, il sait à qui il aurait affaire.

Dans un ménage bien ordonné, madame porte les culottes, va au marché, tient les cordons de la bourse, et traite directement avec les fournisseurs.

Monsieur ne fait rien, ne connaît rien, ne dit rien, ne voit rien; c’est une cinquième roue à un carrosse; c’est

I,E BOURGEOIS

ce qu’on appelle un brave homme dans toute l’acception du mot. Il resterait un mois au lit, davantage peut-être, si sa femme omettait un jour de lui préparer ses affaires. S’il ue trouve pas ses pantoufles sous le lit, où elles reposent habituellement, il se dit ; Ma femme les aura sans doute coupées pour en faire un coussinet de cravate. — Et il se lève pieds nus; il va ouvrir au porteur d’eau, qui lui jette sur les tibias une partie de son liquide.

C’est la Bourgeoise qui tient, comme à sa religion, à l'éternelle cravate blanche, à ces cols de chemise monstrueux qui enterrent la face de son bien-aimé, et le font ressembler de loin à un bouquet de fête. Elle a constamment refusé, la chère dame, l’entrée de son domicile à ces sous-pieds d’invention désastreuse et coupable, qui tiraillent le pantalon, le tourmentent, le harcellent, le fatiguent, et accélèrent sa maturité.

Cette eau de noyau, ces confitures et ces cornichons, dont le mari se fait un si grand mérite, sont l’œuvre de son intéressante moitié, qui se charge en outre de l’éducalion morale et religieuse des enfants.

Ce qui préoccupe le plus la Bourgeoise dans l’éducation de ses demoiselles, c’est la tenue; il faut bon gré malgré que ses filles se tiennent droites : la mère ne dit pas un mot, ne fait point une réponse sans les acconqwgner de cette recommandation. '

— Bonjour, madame, comment vous portez-vous'?

— Vous êtes bien bonne... Mélanie, tenez-vous droite. J’ai été bien enrhumée.

— Je le fus aussi. Cela va mieux'?

— Beaucoup mieux, oui, madame... Mélanie !

— Vous nous avez bien négligés cet hiver !

— Tenez-vous... J’ai tant à faire avec mes enfants...

— Us sont charmants.

— S’ils se tenaient droits, mais c’est chose impossible!

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LK BOURUEOIS

Et votre demoiselle; la voilà grande comme père et mère.

— J’aurais le même repi'odie à lui faire: Clémence, ne te liens donc pas ainsi, lu es en deux !

Quant aux garçons, ils font à peu près ce que bon leur semble; la maman a toujours un faible pour eux, et ne veut pas qu’ils apprenneiil le latin. Elle répond à cbacune de leurs sottises : — C’est de leur âge. Tout leur est permis, et Dieu sait s'ils usent de la permission ; gardez-vous, dans ces maisons-là, de vous présenter avec un habit et un chapeau neufs.

La Bourgeoise aime à s’entourer de ses petits ; ipiand le nombre n’est pas suffisant, on emprunte des neveux, de nièces ou de petits voisins. Ce sont ces dames qui, le dimaucbc soir, après une journée laborieuse, traînent leurs bambins après elles, stationnent au coin des rues en pre- ' liant congé de leur compagnie, interceptent le passage et produisent ces attroupements qui troublent et compromettent le repos et la tranquillité de la grande cité.

— Adieu, madame Marié.

— Adieu, madame.

— A bientôt. Prosper, dis donc adieu à la petite femme; ne sois donc pas grognon comme ça !

— Ne m’oubliez pas demain pour mon cbàle.

— Soyez tranquille.

— Je serai chez moi toute la matinée.

— Maman, allons-nous-en !

— Tiens, monsieur Boisset, porte un peu le petit ; il s’est endormi sur mon bras, il pèse cinq cents. Si vous voyez madame Morisseau...

— Nous dînons demain ensemble.

— Dites-liii que c’est une laide de ne pas être venue...

— Je n’y manquerai pas.

— Que nous nous sommes bien amusés. Ne lui parlez pas de l’orage, ni des petits pois, ni des pigeons...

I,E BOIIHOEOIS

— Je mVii gnrderais bien. ‘

— Maman, allons-nons-en !

— A dimanche.

— Eh bien, mesdames, dit un des papas, est-ce qii’on SC quitte ainsi ?.

— Bon! voilà monsieur Fignoletqui va encore faire des siennes !

— Je propose d’embrasser toutes ces dames.

— Maman, allons-nous-en !

— Voyons, monsieur Fignolet, pas de bêtises... Il m’a écrasé le nez. Dieu me pardonne !

— De quoi vous plaignez-vous? je ne vous ai embrassée qne d’un coté !

— Où va-t-il prendre tout ce qu’il dit? je vous le de-’ mande.

— Je ne le prends pas, c’est ma propriété.

— Voyez s’il restera jamais en défaut 1

— Adieu, madame.

— Maman, allons-nous-en!

— Au plaisir.

— Viendrez-vous nous voir cette semaine?

— Je l’espère.

— Venez jeudi .

— Je ne vous le promets pas.

— Bien des choses chez vous.

— De tout mon cœur.

— Bonne nuit !

— Pas de mauvais rêves !

LK iJorUGlirilS

i: H A mu K XI

l.b ÜOL'UGbUlS AU SrKGTACLK.

Rien n’est plus triste (pic d’avoir [loiir voisin, an spectacle, un Bourgeois, surtout si l’on se trouve aux stalles; on a payé fort cher pour passer la soirée la plus fatigante et la plus laborieuse qu'on puisse imaginer, on jx)rte sur ses épaules, (icndant cinq ou six heures d’horloge, un monsieur qui pèse soixante-rjuinze kilogrammes au physique et deux cent cinquante au moral .

IjC Bourgeois au spectacle se divise en deux grandes catégories : le Bourgeois qui trouve tout ravissant et le Bourgeois à qui tout semble exécrable ; et Iranchement, il est difiieile de savoir lequel des deux est le plus ennuyeux.

L'optimiste fait à chaque instant une explosion de gaieté qui Unirait, à la longue, parfaire prendre eu grippe le jeu d’Arnal lui-mème, si c’était possible.

A toute minute il pousse le coude de son voisin pour lui dire : — La bonne pièce, hein ! qu’en dites-vous?

— L’excellent acteur, u’cst-ce pas?

— Oserais-je vous demander de qui est cette pièce, monsieur?

— Et cet acteur, avec son giand nez, quel esf-il, s’il vous plaît? auriez-vous l’extrcme obligeance de me dire son nom? — Mille rcmercîmeiits, monsieur.

— Pardon, celte actrice, n est-ce pas madame.... j’ai son nom sur le bout de la langue... madame ***.

— Non, monsieur; elle est à l'Opéra-Comique ; nous sommes à l’Ambigu, etc. , etc.

.Vi8 i.i': MurKiîtiuis

Silo liKillieui' veut que le voisin ait déjà vu la pièce, iiii- (lossible (le rester auprès de lui ; il chante les couplets avec l’acteur, soufne ses rôles, et tout haut. A peine le rideau est-il haissé, que le supplice, bien loin de finir, augmente encore ; car le Bourgeois, quia payé pours’amuser toute la soirée, met tout en œuvre pour arriver à son but ; il vous questionne, voils interpelle, tout comme si vous étiez une vieille paire d’amis. S’il ne vous demande [>as votre nom et votre adresse, ne lui en sachez adeun gré, c’est cpi’il n’y pense pas. l)u reste, ce n’est pas faute par lui de vous encourager par son exemple ; car il vous apprend ses nom et prénoms, son âge, son état, ses goûts, ses habitudes, scs opinions politiques et littéraires, d’autres clioses encore qu’il aurait tnVhicnpu garder pour lui : il ajoutera qu’il aime les épinards, mais qu’il leur préfère la chicorée.

Ce monsieur est si poli, il vous offre du tabac avec tant d’einpressémcnt (bien que vous ayez refusé dès la première prise) ; s’il vous marche en plein sur les pieds, ce (pu lui arrive à chaque cntr’acte, il vous demande tant d’excuses, il sollicite tant de pardons, que vous ne pouvez véritablement vous armer de rigueur; et c’est à peine si, vers la fin dn spectacle, à la quatre cent (piatre-vingt-septième question, vous pouvez vous permettre de lui répondre: — Mais, monsieur, vous m’excédez!

.Eh bien! peut-être regretterez-vous ce voisin si, le lendemain, votre mauvaise étoile vous fait tomber sur, ou plutôt à côté d’un autre Bourgeois qui trouvera tout mauvais, Ce monsieur, qui d’ordinaire est d’un certain âge, le chef couronné d’un faux toupet très-blond ou très-noir, et couvert de rhumatismes, ne vous adresse pas un mot, ne vous demande pas le moindre pardon, vous marcliàt-il sur le corps, et ne cesse de mâchonner des sottises entre ses dents depuis le commencement du spectaclejusqu’à la fin ; il jure contre les acteurs, contre les musiciens, contre les

1,K lîOUHliliOlS ôl'J

uiiMciises qui, iuissiint la porte enlr’ouvcrlc, le iiicttciit entre deux airs ; contre le gaz, contre le calorilcre, contre les choux qu’il a mangés à son dîner, contre luimême enfin pour avoir eu la mauvaise idée de venir au s|»ectacle.

— Ail ! c’est là ce grand acteur! dit-il en voyant le comédien à la mode, c’est là ce monsieur qu’on prétend être si comique! il ne me fait pas sourciller; il est d’un commun atroce; mais c’est affreux, c’est un danseur de corde, un paillasse, un malheureux!

— Celte femme est repussante ; on lui a fait une réputation de beauté ; elle est hideuse, sans grâce, sans tournure;. elle dit tout de travers ; tf Ah ! mon Dieu! »

— Et cet orchestre, <[ui accompagne à tour de bras... Mais ne jouez donc |ias si fort, misérables ! vous nous écorchez les oreilles; c’est une horreur, c’est à jetci' tout ce moude-là par les fenêtres. Et cette pièce, (pi’est-cc que cela veut dire? où prennent-ils leurs modèles, tous ces drôles-là, je vous le demande? C’est désolant !

Ce qu’il y a de plus malheureux dans le voisinage d’un semblable individu, c’est qu’il n’est pas possible de lui rien dire ; car il pourrait vous répondre, avec beaucoup de raison, — qu’il )ie vous parie pas!

Voilà pour le Bourgeois célibabire. Quant au bourgeois marié et père de famille, qui ne va au sjiectacle que trois fois par an, flanqué de sa femme, de sa bonne et de ses cinq petits, il est tout naturellement huit fois plus ennuyeux encore.

Le Bourgeois recherche beaucoup la connaissance d’un acteur, plus encore celle d’un auteur, parce qu’alors il a l’espoir d’aller gratis au spectacle ; à moins cependant qu’on ne lui donne de ces billets dits de faveur, avec lesquels il lui faut payer un franc pour le droit des pauvres, un second franc pour les indigents, un troisième pour un

Lt lidUlUlKOlS

suj)|iJcnicul : ce qui l'ait que, iiioyeuiiaiit trois l'rancs, ou le lait monter aux troisièmes, dont le prix au bureau est de trcule-oinq sous. 11 est vrai que les ouvreuses le traitent assez cavalièrement, et que les contioleurs le menacent -des sergents de ville s’il continue à se plaindre.

Les auteurs, en général, donnent rarement à leurs amis des billets de faveur de ce genre, à moins qtie ces amis u'aieut essayé de faire la cour à leur femme et qu’ils ne ticimeiit à exercer une vengeance.

11 faut rendre au Boui geois cette justice : c’est qu’il demande toujours ces billets d’une façon ipii lui est toute particulière.

— Mon cher ami, faites-moi donc voir ce soir la pièce d’un tel ; ou la dit charmante : vous devriez adopter ce genre-là, il est beaucoup plus iclevé que le votre.

Ou bien encore, s'il connaît quelque comique en réputation, il lui demandera deux places, ayant soin d’ajouter avec cet aplomb et cette assurance (pii caractérisent les gens de son espèce :

— Ce n’est pas pour moi, au moins : je ne vais jamais aux petits théâtres : c’est pour ma boime, dont la sœur est à Paris.

Et ces messieurs doivent s’estimer fort heureux de faire quelque chose qui soit agréable à la bonne, à la sœur de la bonne du Bourgeois ’.

An reste, quand notre homme rencontrera ces lucssieur sur le boulevard, pour peu qu’il se trouve avec un chef de bureau ou un capitaine de la garde nationale, il détournera la tète, afin de ne pas être dans l’obligation de les saluer ; — il ne serait pas llatté (juc l’on ap|)iit qu’il fréipientc des histrions ou des baladins.

B’anli ■es sont moins tiers et sont enchantés an contraire de connaître des acteurs à grande réputation. Lu de ces tuessicui’s avait fait imprimer sur ses cartes de visite :

I,K BOrRr.EOIS

VKRDELET, AMI DE M. TiRASSOT. Il apprenait au prcmier voim l'heure à laquelle se eouchait son ami, l'iieiire (le ses repas, ses £îOÙls, ses habitudes, l'adresse de son tailleur, celle de son chapelier, son âge et le jour de sa naissance. Quelques-uns ne se font aucun scrupule de piquer l’assiette du comédien, puis le déchirent à belles dents. Ce dernier trait est assez commun, les habitués des coulisses sont leurs ennemis les plus intimes, et toujours ils les subiront.

tlHAPlTHK XII

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