‹ Les bourgeois de Paris scenes comiquesChapitre 168 sur 175 · I.E BncHOKOlS MIIITAIRP. ET lE MII.ITAIRE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

I.E BncHOKOlS MIIITAIRP. ET lE MII.ITAIRE BOURGEOIS

Toutes les fois qu’il a été question de réorganiser la garde nationale, le Rourgeois s’est toujours montré empressé, plein de zèle, et ne s’est jamais fait tirer l’oreille. Ce que d’autres regardent comme une atroce corvée, lui le trouve adorable; et, grâce à cette belle, noble et patriotique institution, sans (pie son aimable compagne y puisse trouver le plus petit mot à dire, il peut largement prendre ses ébats, faire des siennes pendant les vingtquatre heures consacrées au service de l’État.

Nous purrions citer certaines compagnies entièrement composées de viveurs. Monter la garde est pour ces messieurs une bonne fortune, une véritable récréation ; et plus d’une fois la patrouille se trouva dans la dure nécessité de rappeler à l’ordre ceux dont le mandat élait de le maintenir.

— Éb bien! mon cher, demande le Bourgeois à son tambour chaque fois qu’il le rencontre, nous ne montons donc plus la garde?

l,K BOURGEOIS

— .l’allais p.issor chez vous, monsieur Cardinal...

— Vous m’auriez fait plaisir et amitié.

— Vous dire que nous la monterions la semaine qui vient.

— Savez-vous avec qui?

— Dam! avec tons ces messieui's d’ordinaire, je présume. M. Martinel, que j’ai vu ce matin, m’a dit qu’il se l'iiargeait du liquide.

— Si Martinet en est, nous ne riscjuous rien de nous bien tenir.

— Vous l'avez passée douce, la dernière ; vous ne devez guère vous attendre à trouver mieux.

— Je crois n’avoir jamais tant ri.

— C’était bien gai, aussi. Je sais bien que, pour ma part, je m’en souviendrai longtemps.

— Et qui commandera ?

— M. Chapelier : l’autre a la goutte.

— Nous n’en serons pas plus mal. Encore un bon. Chapelier.

— Mon Dieu, je ne sais en vérité pas à qui donner la préférence; car vraiment, ce n’csl pas pour dire, mais notre compagnie n’en est pas une.

— C’est vrai.

— C’est une compagnie sans rétre.

— C’est oui et non.

— On ne peut pas mieux la définir.

— Il n’y a pas moyen de s’en tirer autrement, diable m’emporte!

— Tous frères !

— Tous amis !

— Tous brigands qui adorent la bamlKxlie !

— Tous gens établis !

— Tous farceurs finis!

— Et pas d’amour-propre.

LE BOURGEOIS

— Pas même assez.

— J avoue, quant à moi, que je ne me sens pas bien quand il y a un Iwut de temps que je n’ai monté la garde.

— Ça, je le conçois.

— Le sang me tourmente ; j’ai des inquiétudes dans les jambes, je n’ai de goût à rien. Je vas trouver M. Larcher.

— Quel joli major nous avons là ! il ne donne pas non plus sa part aux chiens, quand une fois il est là. Je ne suis étonné que d’une chose, c’est qu’il reste major.

— Pourquoi ça?

— Parce que son épouse n’a pas l’air commode ; et, ne montant pas la garde, il l’a toujours sur son dos.

— Mon Dieu, faut jamais se fier aux apparences; ai-je l'air d’un homme assez heureux ?

— Dam ! vous n’avez pas l'air, à vous voir, d’un homme qui pâtit.

— Eh bien ! sans l’être, je ne le suis pas.

— Je conçois votre idée.

— Ainsi à bientôt, mon cher.

— X revoir, monsieur Cardinal.

Le Bourgeois qui prend la garde nationale au sérieux, et qui ii’a d’autre occupation, est un homme parfaitement heureux. Il agrandit le cercle de ses relations, de ses affections surtout; dans chaque camarade il retrouve un frère, un parent, un ami. Il contracte des habitudes militaires, porte moustache, et chez lui depuis longtemps le bonnet de police a détrôné le bonnet de coton.

Le matin, quand le rappel bat, il reconnaît à la batterie le chiffre de la compagnie qui est appelée au service; il se met à la fenêtre ou il descend eu pantoufles dans la me ; il donne un coup de chapeau à ses officiers, une poignée de main à ses camarades, et répète la formule prover-

.'.Vf LK bourg KOI S

l)iale consacrée : « Nous pouvons dormir tranquilles, nous sommes bien gardés... >» i

Le' Bourgeois qu’une tradition populaire a réputé bel homme, grâce à son elTrayanfe rotondité, et que son ampleur a rendu peu pro|)ie au service, se fait sapeur. Le corps des sapeurs est un composé de colosses et des masses les plus indigestes, qu'on ne voit jamais, enterrés qu’ils sont sous leui's barbes et leurs toisons. Passons à la seconde variété de l’espèce.

Le militaire bourgeois n’est pas très-connu, bien qu’il ait certains points de ressemblance avec le premier. C’est de quarante à quarante-cinq ans qu’il se développe. Il porte des lunettes, des socques et un jjarapluie - il s’occupe de petites choses, possède une multitude de petits talents de société qui le font aimer, chérir et rechercher de tout le monde; il traîne à sa suite des oiseaux, des chiens, des chats, des tours, une forge, une enclume et des marteaux ; il fait de la musique; il se mèfe de chimie, de physique et de botanique ; il a un jardin qu’il cultive avec le même soin, la même ardeur que s’il devait le garder toute sa vie ; il est admis dans l'intimité des familles; il est invité à toutes les réunions, toutes les fêtes, aux baptêmes, mariages, arrivées et départs.

Une fois son service terminé, ce n’est plus le capitaine, mais M. Sauvageot, M. Fleury ou M. Dufour. S’il prend ses repas avec ses camarades, c’est parce que son excellence le ministre de la guerre l’exige ; sans cela lui-même préparerait ses repas ; jamais on ne le verrait au quartier si .sa présence n’était pas nécessaire.

Grâce à ses habitudes d’ordre et d’économie, le militaire bourgeois est la Providence des jeunes gens de famille qui n’ont pas acquis la science de compter avec eux-mêmes, et qui trouvent toujours la boui'sc du brave homme à leur disposition. Aussi, quand l’heure do la retraite a

LK ItOUHC.KOlS

sonné, quand il lui faut déposer le harnais, son départ cst-il toujours lin sujet de deuil pour la compagnie, pour tons ceux qui ont eu le bonheur de le connaître.

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