‹ Les Bourla-Papey et la Révolution vaudoiseChapitre 10 sur 15 · RS ENS · texte numérisé non relu

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Malheureusement, le mouvement insurrectionnel ‘était trop puissant, les campagnards étaient trop exaspérés et la plupart des citadins trop favorables à leur cause pour que l’on püût espérer une pacification immédiate. Le 5 au soir, le Préfet national avait fait enjoindre à tous les citoyens du chef-lieu, de 18 à 60 ans, d’avoir à se réunir sur la place de Montbenon à sept heures « pour défendre les personnes et les propriétés ». Un nombre bien minime de personnes avait répondu à cet appel, montrant ainsi que l'indifférence, la peur ou le mépris pour les autorités constituées avaient pénétré partout.

Avant l’arrivée du citoyen Kubn, il était du reste survenu à Morges et dans les environs, des événements graves qui avaient contribué à donner une nouvelle vigueur à l’insurrection.

Le Traité de Rion-Bosson.

Le sous-préfet Mandrot passa la nuit du 5 au 6 mai au château de Morges. Il put entendre sur les collines environnantes le bruit du tambour et même les cris poussés par les troupes de campagnards qui venaient encore de divers côtés, grossir la troupe réunie sous la direction de Louis Reymond. Pendant cette même nuit, deux membres de la Municipalité vinrent lui offrir leur médiation, vu les grands dangers que courait la com-

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mune. Il refusa, mais il apprit ainsi que les insurgés se rapprochaient et qu'ils pouvaient compter sur l’appui de l’autorité locale.

A six heures du matin, cette dernière fut invitée par le commandant français du château à venir prendre connaissance de la demande que lui avait présentée Louis Reymond de livrer les prisonniers de l’avant-veille et les archives communales. Elle chargea deux de ses membres — son président, Muret-Martin. et le citoyen Bourgeois — « de se transporter où il sera nécessaire pour travailler selon leur prudence à la sûreté et à la tranquillité de la commune ». Les autres membres de la Municipalité restèrent en permanence à la maison de ville.

À la même heure, le sous-préfet avertit Polier de ce qui se passait, ajoutant que si on ne lui envoyait pas sur le champ du renfort, il en résulterait le plus grand dommage, les insurgés devenant rapidement plus nombreux et le château n'ayant que 143 hommes pour le défendre. Ce fonctionnaire fidèle s’aperçut bientôt qu’il ne pouvait même plus compter sur le commandant de la garnison.

Ce dernier lui annonça en effet, dit-il dans son rapport, que « Reymond était à nos portes avec sa troupe et qu’il demandait une entrevue; je répondis que je n'avais rien à faire avec lui, sur quoi le commandant me répliqua qu'honnêtement il ne pouvait la refuser, qu’il connaissait beaucoup Rey-

mond, qu’il avait mangé avec lui à Lausanne et que cet homme ne méritait pas d’être renvoyé ainsi ».

Le commandant français vit en effet Louis Reymond et revint bientôt auprès du sous-préfet avec les deux délégués de la Municipalité pour l’exhorter encore à ne pas repousser toute négociation. « J'aurais refusé toute réponse à cette demande sans les sollicitations du commandant français et des deux municipaux. On ne cessait de me dire que les gens qui pensent comme moi étaient fort exposés et qu’on ne savait ce qui pouvait arriver, et cela fut même poussé si loin que j'envoyai ma famille à Lausanne où elle n’arriva pas sans avoir essuyé des menaces sur la route. Le commandant français me parlait de se retirer, qu'il était bien ridicule d’avoir tant de bruit pour des paperasses et me refusa tout moyen de défense pour la ville. Tout cela me détermina à traiter; je vis clairement que j'étais isolé. »

Avant de négocier avec Reymond, le sous-préfet avertit encore le Préfet national. Polier s’empressa d'envoyer à Morges son lieutenant Clavel (de Brenles) avec un détachement d'infanterie. Il le chargea de montrer aux insurgés la honte qui rejaillirait sur le Canton s'ils continuaient leur œuvre, de leur annoncer que le gouvernement s’occupait à détruire le plus tôt possible « le levain de division », et de leur rappeler le sort du

Valais. « Engagez-les, lui avait-il encore dit, engagez-les à rentrer dans leurs foyers et à s’en remettre sur l’objet de leurs vœux à la sagesse du gouvernement, sous le Conseil de l’Assemblée des Notables et sous la haute protection du Premier Consul de la République française. »

Pendant ce temps, Louis Reymond avait insisté encore, annonçant que sa troupe s’impatientait et qu’il n'en était presque plus le maïtre. Mandrot l’invita à venir négocier, mais le chef des Bourla- Papey préféra que l’on se rendit auprès de lui.

Clavel arriva à Morges à ce moment-là. Le citoyen Muret-Fasnacht alla au devant de lui, lui annonça que la ville était cernée par trois rassemblements et que la compagnie qui l’escortait ne pouvait plus être utile. Clavel entra donc seul dans la localité où 1l trouva la situation plus grave qu’on ne l’avait cru à Lausanne. Il fit part aussitôt de ce sentiment au Préfet Polier : « Reymond qui a, dans ce moment, plus de 2000 hommes à ses ordres, disait-il, et avec lequel on se voit dans la nécessité de traiter, va m'envoyer les conditions qu’il veut proposer pour faire rentrer ses troupes dans leurs foyers. L’abandon total du gouvernement nous force malheureusement à nous conduire différemment de ce que l’on aurait dû faire dans d’autres circonstances ».

Mandrot exposa à Clavel que les paysans formaient deux camps principaux, l’un à Tolochenaz, et l’autre au-dessus de ce village. Les insurgés

étaient bien armés, extrêmement excités, « échauffés » un peu par le vin et parfois par la faim, ils étaient résolus à aller jusqu’au bout et il était inutile, dans ces conditions, de vouloir leur faire entendre raison. Clavel insista encore, disant que l’on pouvait disposer de troupes suisses et françaises, que ces dernières ne seraient pas attaquées par les paysans, que leur chef était bien disposé à maintenir l’ordre et que l’on ne pouvait pas livrer les archives placées sous la responsabilité des fonctionnaires. Tous les assistants lui firent comprendre qu'il était absolument inutile d’insister.

Clavel s’en alla en conséquence avec le souspréfet, la délégation municipale et le commandant français à dix minutes de la ville, à Rion-Bosson, maison de campagne appartenant au citoyen Warnery-Blanchenay. Il y trouva Louis Reymond, Claude Mandrot, Guibert, et d’autres chefs des Bourla-Papey.

« En m'adressant au citoyen Reymond comme chef du rassemblement, raconta Clavel dans une lettre adressée le soir à Polier, je lui représentai les malheurs qu'il était prêt à faire fondre sur sa tête et sur celle des malheureux paysans qu’il commandait. Je l’assurai qu’ils étaient trompés s’ils croyaient que les troupes françaises ne contribueraient pas de tout leur pouvoir à maintenir l’ordre et que les intentions du chef qui les commandait à Lausanne étaient parfaitement annoncées de

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répondre à la force par la force si cela devenait nécessaire. — Le citoyen Reymond me dit qu’il en avait trop fait à présent pour pouvoir reculer, que la troupe qu’il commandait insistait pour qu'on lui remiît les prisonniers de Morges et les archives, et que lui-même essaierait vainement de leur faire changer d'avis sur ce sujet ; qu’ils espéraient n'être pas dans le cas d’en venir aux mains avec les Français et que ses gens y étaient si peu disposés qu'ils avaient tous une cocarde française dans leur poche qu’ils arboreraient à la première occasion pour fraterniser avec eux. »

Le sous-préfet et le président de la Municipalité passèrent alors dans une autre chambre avec Clavel et insistèrent auprès de lui pour qu’il ne s’opposât pas davantage à une transaction. Le lieutenant de Polier déclara alors qu’il les laissait libres d'agir tout en leur laissant la responsabilité de leurs actes.

La conclusion du Traité de Rion-Bosson fut la conséquence des discussions qui venaient d’avoir lieu. En voici les clauses :

I. Le sous-préfet fera relâcher les prisonniers détenus au château de Morges comme prisonniers de guerre et les fera conduire en Boujean pour être remis au détachement que le dit Reymond enverra pour les recevoir.

IT. Le malheureux blessé qui est maintenant à Morges y restera en sûreté et sera soigné par qui lui conviendra et il ne lui arrivera rien, maïs il

sera relâché et libre dès ce moment pour se retirer quand il le voudra ; le même article regarde tous ceux qui peuvent avoir été blessés.

IT. Les titres des droits féodaux contenus dans la Maison nationale de Morges seront remis à quatre personnes envoyées par le citoyen Reymond ; on fera aussi inviter les particuliers qui ont de pareils titres à les remettre au même instant aux mêmes dites quatre personnes.

IV. La troupe du citoyen Reymond ne pourra entrer en armes à Morges, mais pourra y envoyer un certain nombre d'individus faisant partie du même rassemblement pour y acheter ou s’y pourvoir de ce qui leur conviendra, moyennant qu’ils y arrivent sans armes et que leur chef promette qu'ils y observeront le meilleur ordre.

V. La troupe du citoyen Reymond ne pourra aussi entrer en armes dans les communes de Lully, Tolochenaz, Echichens, Lonay et Préverenges, et les personnes et propriétés de toutes les communes ci-dessus, ainsi que de celle de Morges, soit publiques, soit particulières, seront complètement et parfaitement respectées sans qu’on puisse les arrêter et maltraiter sous aucun prétexte, tout comme les individus du rassemblement qui s’y présenteront sans armes n’y éprouveront aucun dommage en leurs personnes et en leurs biens.

La présente convention, faite et exécutable sur le champ et par considération pour le bien public et la tranquillité générale et par égard, de la part

du sous-préfet, aux représentations qui lui ont paru fondées, du Président municipal de Morges, des municipaux Bourgeois, Mercier, Guibert et de nombres d’autres citoyens du dit lieu. »

Le traité de Rion-Bosson fut exécuté dès le

même jour. Les prisonniers reprirent leurs armes

et allèrent rejoindre les contingents de leurs villages respectifs. Louis Reymond envoya à Morges quatre commissaires pour prendre livraison des archives de la nation et des particuliers; c’étaient les citoyens Jaïn, ancien membre de la Chambre administrative; Claude Mandrot, ex-juge de district ; Sterky, greffier du tribunal, et Dautun. Un certain nembre de voitures furent chargées de ces liasses nombreuses de papiers, registres, grosses, « cottets » et parchemins de tout genre, et conduites dans la direction de Tolochenaz.

Le traité de Rion-Bosson fut assez mal exécuté à d’autres égards. Beaucoup d’insurgés entrèrent, paraît-il, dans la ville sans avoir préalablement déposé leurs armes; quelques-uns menacèrent même le sous-préfet. Le commandant français ne fit rien pour porter remède à cette situation. Quant à la Municipalité, qui n’avait pas voulu jusqu'alors fournir les choses les plus nécessaires à la troupe, elle se décida à envoyer du vin au château et une provision de pain et de fromage aux insurgés, qui avaient du reste le plus grand besoin d’être ravitaillés.

La capitulation de Morges était un grand succès

pour les Bourla-Papey. — Leur joie fut grande ; elle se montra de la manière la plus bruyante pendant la soirée et une partie de la nuit. Toute la contrée environnante retentit de leurs chants et de leurs cris pendant que, dans le camp de Tolochenaz, s’élevaient de grandes flammes et une immense lueur, annonçant à tout le pays le sort des archives de Morges.

Le Manifeste de Reymond.

Pendant les négociations qui avaient eu lieu à Rion-Bosson, Clavel avait prié Louis Reymond de lui indiquer quelles étaient ses intentions, celles des troupes qu’il commandait et ce qu’ils avaient à demander au gouvernement ou à ses représentants. Le chef des Bourla-Papey lui remit, en réponse, et par l'intermédiaire du citoyen Warnery, une note qui renferme à ce sujet les indications les plus précises. En voici l'essentiel :

« Il [(Reymond] demande, au nom de sa troupe, que l’on mette à sa disposition tous les titres quelconques, quel que puisse en être le nom, relatifs aux droitures féodales, quel que puisse être le dépôt de ces titres, qu'ils existent dans les archives de Lausanne ou dans d’autres archives publiques ou particulières, ou enfin dans tous les autres lieux où il pourrait en être découvert ; les représentants du gouvernement s'engagent de mettre de

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même à sa disposition tous les titres qui pourraient avoir été transportés hors du canton ou hors de l’Helvétie.….; que ceux déposés dans les archives quelconques de Lausanne lui soient remis dès demain matin et que tout le reste suive avant le licenciement de ses troupes, et qu’il espère obtenir une fois ces conditions remplies. — Il demande, en outre, qu’amnistie générale soit prononcée pour tous les citoyens quelconques qui ont pris part à cet armement. Il demande, enfin, que réponse leur soit donnée à minuit sur les objets pour lesquels il accorde un délai. »

Louis Reymond demandait enfin une suspension des hostilités jusqu’au moment où ses demandes recevraient une réponse.

Le chef des Bourla-Papey fit encore plus et mieux. Lorsqu'il apprit, le 7 mai, que le gouvernement centralavaitenvoyé, dansleCanton du Léman, un Commissaire, il se hâta de s’adresser à ce dernier pour lui soumettre les causes du soulèvement, les griefs des paysans, et les résolutions qu'ils avaient prises. Cette lettre de Louis Reymond au citoyen Kuhn fait penser aussitôt à la fameuse adresse aux autorités du Canton du Léman. Elle constitue, en quelque sorte, le manifeste de l’insur-. rection de 1802, mais un manifeste aussi habile que net et énergique. C’est le document politique principal de cette Jacquerie vaudoise. Il est daté de St-Saphorin-sur-Morges, le 7 mai. Le voici:

« Le Commandant des troupes vaudoises des

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