‹ Les Bourla-Papey et la Révolution vaudoiseChapitre 9 sur 15 · NN · texte numérisé non relu

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représenté au même seigneur « que l’adoption du projet Cart était le seul moyen de sauver notre pays. » Il eût été prudent, sans doute, de la part des propriétaires de fiefs de négocier eux-mêmes la liquidation de leurs droits seigneuriaux. Et cependant, plus approchait le moment où ils allaient en être dépouillés violemment, et plus aussi ils s’y montraient attachés. Le revirement politique qui s'était produit en Suisse depuis plus de deux ans en faveur des idées modérées leur avait persuadé que les droits seigneuriaux n'étaient plus sérieusement menacés. L'arrivée de Reding au pouvoir avait inspiré une confiance plus grande encore et, malgré le. mécontentement qui grandissait chaque jour contre eux et la sympathie bien connue de la France et de Bonaparte pour les patriotes, les aristocrates continuaient à se bercer de funestes illusions.

Un événement important et imprévu vint tout à coup jeter l’effroi dans ce parti.

Le gouvernement de Reding, qui avait toujours soutenu les fédéralistes et les aristocrates, fut culbuté par un nouveau coup d'Etat organisé par quelques unitaires habiles et influents que le Ministre de France, Verninac, soutenait et encourageait. Ils profitèrent de l’absence du Landammann, qui s’en était allé célébrer les fêtes de Pâques au milieu des siens et, le 17 avril, décidèrent que toutes les mesures prises pour mettre à exécution la constitution élaborée pendant l’hiver

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et acceptée à contre-cœur par la généralité des cantons seraient suspendues. Une assemblée des Notables de tout le pays devait se réunir au plus tôt pour donner à ce dernier une organisation définitive; Pidou, Carrard et Dan.-Alex. Chavannes devaient y représenter le canton du Léman.

Cet événement important semblait de nature à donner autant de satisfaction aux patriotes que de consternation à leurs adversaires. La confiance allait évidemment renaître dans les campagnes et les villes du Léman. Les brüleurs de papier allaient sans doute attendre calmement les décisions des notables qui ne pourraient que donner à la Suisse un régime capable de l’acheminer vers des jours meilleurs.

Il n’en fut rien cependant ; les mécontents vaudois ne suivirent pas sous ce rapport l'exemple du plus grand nombre de leurs Confédérés et persistèrent dans leurs intentions subversives.Un certain nombre d'adresses de félicitations et d’attachement furent, il est vrai, envoyées par les communes au nouveau gouvernement unitaire, mais elles exprimaient le ferme espoir que la question des dîmes recevrait une solution aussi prochaine que favorable. Le reste du pays — la campagne surtout — resta silencieux et se prépara secrètement à exécuter le projet si bien préparé pendant l'hiver et dont l’explosion n'avait été que retardée au commencement d'avril.

Les populations avaient été déçues trop souvent

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dans leurs espérances depuis 1798 pour posséder encore quelque confiance dans un gouvernement helvétique nouveau, même composé d’unitaires. Chaque régime avait promis un ordre de choses définitif, chaque Coup d'Etat avait été accueilli avec espérance; tous les hommes politiques qui s'étaient succédé au pouvoir avaient rallié autour d’eux une grande partie du peuple, et successivement, tous avaient failli à leurs promesses. La confiance dans un gouvernement quelconque issu des luttes et des intrigues des factions était complétement détruite. Les populations cherchaïent vainement dans le pays l’homme qui parviendraït à concilier les opinions divergeantes, à donner satisfaction aux justes demandes et aux revendications basées sur les principes mêmes qui avaient légitimé la Révolution. Ayant été obligées pendant plusieurs siècles de ne s’occuper que de leurs intérêts matériels, on ne pouvait pas s'attendre à les voir tout à coup oublier totalement ces derniers pour se confiner dans l’idéalisme politique et les spéculations philosophiques d’une organisation sociale renfermant plus ou moins d’unité ou de fédéralisme. Après quatre ans d'attente inutile, d’espoirs déçus, de. promesses abandonnées, de contributions aussi variées qu'écrasantes, de dévouement infructueux à une cause que l’on avait embrassée avec ferveur comme une planche de salut alors qu’on l'avait d’abord considérée avec défiance, ces populations étaient plongées dans un désespoir mélangé de

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beaucoup de colère et même de haine contre ceux que les meneurs faisaient regarder comme les obstacles principaux à l’avénement définitif de la liberté et de l’égalité. Tout en restant attachées généralement au nom Suisse, elles se demandaient avec anxiété si le Canton du Léman, le seul qui soit tout entier de race latine, pourrait vivre heureux et satisfait dans l’alliance helvétique avec le système de l’unité. On voyait dans tous les événements passés et présents la main vigilante de la France ; on savait que Bonaparte avait soutenu de la manière la plus éclatante, en face de Reding, les droits du Pays de Vaud à l’existence autonome ; les hommes politiques du Léman avaient confiance dans l'appui du gouvernement consulaire et ce sentiment avait passé dans l’esprit des populations.

La « Grande nation » avait facilité, sinon rendu possible l'émancipation politique de 1798; elle agirait sans doute de même en 1802, en faveur de l'émancipation économique et sociale. Et comment ne le ferait-elle pas? N’avait-elle pas supprimé complètement le régime féodal chez elle dès 1789 ? N’avait-elle pas agi de même dans les contrées conquises par ses troupes ? Son gouvernement ne favoriserait-1l pas cette politique dans un pays ami ? Et si l’on se voyait continuellement refuser le bénéfice légitime et nécessaire de la Révolution, disaient ceux qui mettaient cette question audessus de l’attachement à la patrie suisse, ne fallait-

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il pas s’unir tout à fait à la France, plutôt que de rester fidèle à lalliance helvétique qui n'avait fourni, selon eux, que des maîtres absolus pendant deux siècles et demi et dans laquelle, après quatre années d'attente pénible, on désespérait de pouvoir trouver des égaux et des frères ? On voulait arriver à la liberté, à l’égalité et à l’émancipation économique; on voulait cette fois encore compter, dans ce but sur le secours de la France et, au besoin, s'unir à elle pour obtenir ces avantages.

Le Résident de France à Genève, Félix Desportes, avait intrigué en 1798 dans le même but. Pour décider les Genevois à émettre leur vœu de réunion, il ne cessait de leur répéter : — « Montez sur le clocher de St-Pierre et tout ce que vous découvrirez du haut de cette tour, aussi loin que l'horizon peut s'étendre, fera partie du Département dont Genève sera le chef-lieu. — Dans le même temps, il agitait le Pays de Vaud et surtout le district de Nyon en leur persuadant d'exiger l’abolition de toutes les redevances territoriales sans rachat, de la même manière que cela s'était opéré en France‘ ». Ces intrigues étaient encore présentes à l’esprit d’un très grand nombre de citoyens. Maintenant, le général Turreau reprenait l’œuvre de Desportes, correspondait avec les mécontents, leur promettait l’appui de son pays, recevait leurs émissaires et les poussait à mani-

1 Lettre de L. Frossard de Saugy, sénateur, au Préfet Polier. 27 décembre 1799.

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fester leur vœu de réunion à la Grande République.

Ces considérations nécessaires montrent quel était l’état d'esprit des populations d’une partie du Léman au mois d’avril 1802 et peuvent faire comprendre pourquoi le coup d'Etat du 17 avril ne fut pas capable de mettre fin à une entreprise préparée au milieu de circonstances politiques qui n’existaient plus.

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Le premier mai.

L'événement du 17 avril ne fit que faciliter et précipiter l'insurrection.

« Nous ne ferons rien tant que ces gens-là seront ici », avaient dit les gens de Cossonay, en parlant des troupes françaises cantonnées dans cette localité. Le nouveau gouvernement unitaire, craignant sans doute une réaction, fit rentrer à Berne tous les contingents qui avaient été envoyés dans le Pays de Vaud quelques semaines auparavant. Les mécontents purent donc aussitôt s'occuper de l'exécution de leur projet.

L’agitation secrète se montra de nouveau et, à la fin d'avril seulement, les agents du gouvernement eurent une connaissance approximative de ce qui se tramait dans l'ombre.

Le 29 avril, le sous-préfet d’Orbe put annoncer

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à Henri Polier « qu’il était plus que jamais question de brûler les archives des châteaux et qu’on en voulait surtout au Préfet national ». Bourgeois, Châtelain des Clées, écrivait de son côté que le projet avait été repris à la dernière foire de La Sarraz et que l’exécution serait prochaine.

Les populations de l’ancienne baronnie de La Sarraz paraissaient tout particulièrement actives

et agitées. Le Commis d’exercice d’Orny colportait

les ordres des chefs prescrivant à chacun de se tenir prêt à marcher sur Lausanne dans la nuit du 1er mai. A Eclépens, Louis Monnier, sa femme et Pierre Besson parcouraient les villages de la contrée et envoyaient des agents jusqu’à Yverdon pour s'assurer, si possible, la coopération des localités du nord du Canton. Le Receveur de La Sarraz voyagea aussi pendant toute la journée du 30 avril et on remarqua qu'il y avait encore de la lumière chez lui, de même que chez le ministre Ribet, à deux heures du matin, le 1° mai. A Penthalaz, l'agent national apprenaït le 30 avril au soir, par des enfants, que l’on allait battre la caisse pendant la nuit ; 1l la fit mettre en lieu sùr.

Il n’en fut pas de même partout et, à partir de dix heures du soir, un mouvement inusité put se remarquer dans un grand nombre de villages. Des groupes de citoyens se formaient et se dirigeaient ensuite par différentes routes du côté de Lausanne. Le tambour battait dans la baronnie de La Sarraz, dans le district de Cossonay ; on entendait des

appels nombreux dans les villages et des coups frappés contre les portes et les fenêtres des maisons pour réveiller les citoyens et leur rappeler que le moment était venu de s’armer et de marcher. Les plus résolus partaient équipés comme pour se rendre à une revue; d’autres, plus prudents, se bornaient à ajouter à leurs vêtements habituels, leurs gamaches ou grandes guêtres blanches. Tous étaient plus ou moins complètement armés.

La partie de la population qui n’était pas dans le secret ou qui ne voulait pas participer au mouvement, se réveillait effrayée et les bruits les plus contradictoires circulaient. Quelques-uns rapportaient que l’on avait vu passer des contingents de dix à quinze hommes; d’autres soutenaient au contraire que plusieurs milliers d'individus étaient en marche.

« Cette nuit, disait une personne de Penthaz, ils ont réveillé de maison en maison tous les citoyens. en les sommant de se lever, de s’armer et de marcher avec eux contre Lausanne pour y détruire les archives nationales, les dits individus proférant de grandes menaces contre ceux qui ne marcheraient pas... » « On dit qu'il en a passé sept ou huit cents, écrivait l’agent national du même village au sous-préfet de Cossonay. Vous comprenez... dans quelle combustion les braves ont été réduits; je vous mande ce peu de mots pour vous prier, Monsieur, s’il n’y aurait pas moyen d’avoir quelque sûreté, plusieurs personnes peuvent courir des

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dangers, entre autres M. de Penthaz et Louis Quelen, à qui l’on a juré la mort, n’ayant pas voulu partir, quoiqu'il ait été obligé de donner un valet... »

Dès le milieu de la nuit du 30 avril au 1er mai, des groupes de campagnards commencèrent à se montrer à l'entrée de Lausanne, à Crissier, à Prilly surtout. Le lieu de rassemblement fixé était la hauteur de Montétan. Les contingents de la contrée d’Oron et surtout ceux de La Côte devaient y prendre contact avec les gens du district de Cossonay. Les chefs militaires du mouvement devaient s’y trouver aussi ; il devait y avoir parmi eux, disait-on, un général français.

Dans la direction du nord, on entendait au loin, dans la nuit, le bruit du tambour. Les unes après les autres, les bandes arrivaient et cherchaient à se reconnaître. La confiance et la joie étaient assez générales. N’allait-on pas enfin apprendre aux aristocrates qu'ils devaient dorénavant tenir compte de la volonté du peuple? N’allait-on pas, enfin, secouer le joug féodal ? L'animation la plus grande se montra donc de Prilly aux portes de Lausanne pendant un temps assez long, mais bientôt des gestes de mécontentement, des paroles d'impatience lui succédèrent. On avait compté sur plusieurs colonnes qui ne venaient pas. Les contingents de la région de Morges à Rolle devaient se trouver au rendez-vous ; on n’en avait aucune nouvelle. Nulle rumeur n'était entendue du côté

de l’ouest ; on ne percevait pas le moindre bruit de tambour. Les chefs auraient dû être là; on n’en voyait arriver aucun.

Bientôt, une vague inquiétude se montra dans cette foule de campagnards qui n'avaient pas craint de se compromettre. Les circonstances du moment, l'acte qu'il s'agissait de commettre, le manque d'ordre et de discipline dans cette cohue, et, au-dessus de tout, l'absence de ceux sur lesquels on comptait le plus et qui avaient été les principaux moteurs de cette expédition, tout cela abattit les courages, enleva quelques illusions et fit maugréer.

L’aube commençait à poindre et personne encore ne venait. « Craïou pardieu que nos an bailli on mi d'avri', » cria une grosse voix. Cette parole, bien vaudoise, donna un nouveau cours aux idées. Tout à coup, on chuchota mystérieusement de groupe en groupe une nouvelle importante. Les agents envoyés de divers côtés avaient annoncé qu'il fallait se réunir à Montétan dans la nuit du 1er mai, qui était à Lausanne le jour du marché principal. Les hommes du district de Cossonay et de la baronnie de La Sarraz étaient donc venus dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Les gens de La Côte, comprenant d’une autre manière les instructions reçues, crurent au contraire qu'il fallait se mettre en route dans la nuit qui suivrait le 1er mai.

Cette équivoque est une des nombreuses choses

1 Je crois, pardieu, qu’ils nous ont donné un mois d'avril.

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qui, dans la guerre des Bourla-Papey, dépeignent

bien le caractère vaudois. Cette indécision et ce manque de clarté eurent rarement, toutefois, des conséquences aussi importantes que ce jour-là. Les campagnards comprirent que, le jour étant venu et les autres contingents n’arrivant pas. l’entreprise était complètement manquée.

« Retournons-nous-en, dirent les campagnards, nous n'avons plus rien à faire ici. » Ils manifestèrent en même temps la plus grande mauvaise humeur contre les chefs et surtout contre Claude Mandrot, de Morges, qu’ils ne furent pas loin, pendant quelques jours, de considérer comme un traître.

Pendant ce temps, le public des districts de Cossonay, Orbe, etc., se demandait avec anxiété quel avait été le résultat de l’expédition. Les personnes les plus impatientes s’en allèrent, au matin, sur les routes, dans la direction de Lausanne, pour avoir le plus tôt possible des nouvelles. Elles rencontrèrent bientôt de petits groupes d'hommes équipés et armés qui rentraient paisiblement et un peu attristés dans leurs villages respectifs. — Que disiez-vous? demandait-on à l’un d’entre eux quelques années plus tard. — Ma foi, répondait-il, on était « capot ». |

Les prudents, ceux qui n'avaient pas endossé l’uniforme, déposèrent leurs armes dans diverses maisons plus ou moins amies des environs de Lausanne, au Bois-de-Vaud, chez le citoyen Joseph ; à

la Vallombreuse, chez le citoyen Pache ; à Valency, au château de Prilly, etc. Ils entrèrent ensuite à Lausanne isolément et se confondirent bientôt avec la foule des autres campagnards venus à la foire.

Le Préfet national fut averti le 30 avril au soir par les sous-préfets d’Orbe et d’Yverdon de la réorganisation du complot. Comme celui-ci ne devait éclater, disait-on, que dans le cours de la semaine suivante, Polier ne crut pas nécessaire de prendre le soir même des mesures spéciales de sécurité.

Le premier mai, à 4 ‘/: heures du matin, il fut réveillé, et le citoyen Carrard d’Orbe introduit auprès de lui tout couvert de transpiration et fort agité. Il raconta « qu’étant sorti de la ville une demi-heure auparavant pour se rendre à Romainmôtier, il avait rencontré des groupes de gens de la campagne. tous fort animés et annonçant divers projets sinistres qu'ils voulaient exécuter immédiatement ; qu'arrivé à Montétan, il en avait trouvé un corps considérable. Pensant à tous les maux qui pouvaient suivre, 1l était immédiatement revenu en arrière. »

Le Préfet fit réveiller son fils et son gendre, de Constant, et les envoya à la découverte, accompagnés de quelques hommes de bonne volonté.

Le capitaine de dragons, Auguste de Constant d’Hermenches, partit dès les cinq heures du matin, parcourut le pays avoisinant et vit des groupes de paysans rentrant chez eux.

Il fit une seconde patrouille après onze heures

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du matin avec quatre dragons et une vingtaine de fantassins pour saisir les armes déposées dans diverses maisons. La plupart avaient déjà été reprises et emportées, quelques-unes seulement se trouvèrent encore dans la propriété du citoyen Pache à la Vallombreuse, cachées dans une grange au milieu d’un tas de foin.

Le Préfet avertit, dès le premier moment, le Petit Conseil de ce qui venait de se passer et des projets plus ou moins avérés des campagnards. Le commandant français de la place et du Pays de Vaud montra, de son côté, le plus grand dévouement pour concourir au maintien de la paix et ordonna aux compagnies françaises qui se trouvaient à Vevey et à Nyon de venir à Lausanne. Lorsqu'il apprit, en outre, que les insurgés comptaient sur l'appui de la République, et même de ses troupes, il en fut fort fâché et publia aussitôt une proclamation par laquelle il annonçait qu’il allait mettre tout en œuvre pour empêcher le désordre et qu’il pouvait assurer que les factieux n'avaient à attendre que l’animadversion des autorités françaises.

Le Préfet appela un détachement de chasseurs qui se trouvait à Aigle et fit mettre sur pied quelques contingents de Lausanne et des environs sous la direction de l'inspecteur des milices. Le dépôt des archives fut placé sous la garde d’une centaine d'hommes disposant d’une pièce de canon.

Dès les deux heures après-midi, les troupes françaises cantonnées à Vevey firent leur entrée à Lausanne. À ce moment-là, les paysans, un peu surpris par le contenu de la proclamation du commandant Veilande, avaient tous quitté la ville dans laquelle le calme régna bientôt.

Le Préfet Polier annonça le soir au Petit Conseil, par courrier spécial, les événements de la journée et les mesures prises. « Malheureusement, disaitil, les anarchistes ont si fort corrompu la masse des campagnards et des citadins au moyen de l’abolion des dimes et censes que l’on ne sait sur qui compter, en sorte que le secours de la troupe de ligne et celui des Français est indispensable ».

Le plan des insurgés et leur chef.

Le calme continua pendant la nuit et les deux jours suivants. On savait, sans doute, qu’une grande agitation régnait de divers côtés, mais il était bien difficile d’être renseigné exactement sur les intentions des campagnards. « Personne ne veut rien dire, annonçait le sous-préfet de Cossonay. — Il règne un bel accord entre les coupables et les non coupables », ajoutait-il le 3 mai.

Dans la nuit du 3 au 4, des patrouilles furent envoyées dans les environs de Lausanne. L’une d’entre elles « donna à un quart d’heure de la ville dans un corps de paysans. Elle fut entourée, mais

relâchée peu après ». Une balle atteignit le cheval du citoyen Constant d’Hermenches, gendre du Préfet.

Le jour suivant, ce dernier fut averti par le souspréfet de Cossonay que «l'opération devait se renouveler sous peu. L’insurrection sera générale, disait-il. Quand les insurgés auront réussi, ils s’adresseront au Premier Consul pour demander la réunion à la France. On double partout la garde de sûreté ».

Que faisait le gouvernement central en face d’une situation aussi inquiétante ? Son attitude fut d’abord singulièrement passive. Le Coup d'Etat du 17 avril, l’arrivée au pouvoir du parti unitaire ou démocratique, le grand nombre d'adresses de félicitations et de dévouement qui lui avaient été envoyées de différentes parties du Canton du Léman, toutes ces choses lui firent supposer que le Préfet National croyait la situation plus grave qu’elle ne l’était en réalité. Il lui sembla que les forces dont son représentant pouvait disposer étaient suffisantes pour parer au danger éventuel. « Le Léman est-il donc réduit à un tel état de désorganisation que l’homme qui y exerce depuis quatre ans la première magistrature à la satisfaction de ses supérieurs et sûrement à celle de la grande majorité de ses concitoyens, mandait-il à Polier’ ne puisse pas compter sur la masse des amis de l’ordre, surtout les hommes intéressés à la

1 Lettre du 2 mai,

conservation des propriétés, pour s'opposer aux projets de quelques anarchistes? Est-ce que les habitants de Lausanne les laisseraient tranquillement venir dans leurs murs, enlever leur Préfet et piller la maison nationale ?.. Ne doutez pas, disait cependant le Petit Conseil, en terminant, que si la tranquillité publique dans votre canton est réellement en danger, il ne mette en œuvre tous les moyens pour la conserver ».

Ces lignes montrent que le gouvernement n'avait pas une connaissance exacte de l’état des esprits dans le Canton du Léman. La situation était telle, en effet, qu'il était extrêmement difficile à une personne étrangère de s’en faire une idée juste. Cest ce que le Préfet chercha à faire comprendre le 4 mai à ses supérieurs. « Pour toute autre question que celle des dimes et des censes, disait-il, le gouvernement trouverait dans le Léman autant de soldats fidèles qu’il compte de citoyens en état de porter les armes; mais, dans cette malheureuse question où chacun se trouve intéressé et sur laquelle tant de circonstances ont altéré ou corrompu l'opinion, ce serait s’aveugler volontairement que de compter sur les milices pour la défense de ces propriétés ou des titres qui les constatent ; le secret gardé malgré le secret promis et les récompenses, sur les spoliations des archives de Bière ou de La Sarraz, malgré la foule qui les connait nécessairement, porte déjà la preuve de cette assertion et elle trouve son complément dans

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l'événement du premier mai, dont les préparatifs n’ont été trahis par qui ce soit. Dans un tel état de choses et sans moyens pécuniaires pour la police secrète, le Petit Conseil sentira que les données sur l'esprit public, sur les complots qui se préparent, sur leurs auteurs et fauteurs ne peuvent qu'être vagues et réduites à des aperçus plus ou moins plausibles, d’où il résulte souvent que je ne puis, malgré ma meilleure volonté et mes efforts, mettre le gouvernement à même d’apprécier le degré et létendue des dangers... Le capitaine de Constant ayant sept ou huit dragons sous ses ordres et quelques citoyens à cheval, battent les routes dès la tombée de la nuit pour éviter toute surprise ; environ soixante volontaires de mes amis ont promis de me joindre à la première alarme ».

Pour parer aux événements prévus, le Petit Conseil avait invité le Ministre de la guerre à faire envoyer à Lausanne une compagnie d'infanterie « aussi complète que possible, » et prié le général Montrichard, commandant des troupes françaises en Suisse, d’ordonner aux officiers sous ses ordres dans le Canton du Léman de faire droit aux demandes du Préfet national

Ces moyens étaient dérisoires et le gouvernement s’en aperçut bientôt.

Le 4 mai, en effet, Henri Polier recut par le sous-préfet de Cossonay un avis de l’agent national de Penthaz, lui disant : « La bagarre de vendredi doit se répéter demain avec beaucoup d’acharne-

ment et de grandes précautions. Les troupes ne les détourneront pas de leurs projets. Ils ont un grand nombre de courriers pour leurs communications.»

Cet avertissement fut le plus exact de tous ceux, très nombreux, qui avaient été transmis à l’autorité jusqu’à ce moment-là. Ce que le Préfet national ignora cependant pendant un certain nombre d'heures encore, ce fut le but que se proposaient cette fois les paysans. En réalité, ceux-ci, après l'échec piteux de l’expédition du premier mai contre Lausanne et l'annonce des mesures de sûreté qui avaient été prises dans cette ville, pensèrent que pour y pénétrer, ils devaient non seulement être nombreux, mais encore constituer une troupe déjà organisée. Il fallait rendre aux paysans la confiance qui avait abandonné plusieurs d’entre eux et, pour cela, leur procurer un premier succès plus facile quoique moins important.

La ville de Morges avait été, par le moyen d’un bon nombre de ses citoyens les plus influents, le centre de l’agitation politique depuis bien des mois. Cette ville fut appelée par conséquent à servir de base d'opération à la troupe des Bourla- Papey. Ceux-ci pouvaient y compter sur la sympathie de la grande majorité de la population et même sur celle de l’autorité communale. Le chàteau renfermait de nombreuses pièces de canon et n’était occupé que par un très faible détachement de troupes. Tout encourageait donc les Bourla- Papey à s'emparer d’abord de Morges, à brûler ses

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archives féodales importantes, à appeler à eux tous les hommes de bonne volonté et à marcher R aussi nombreux que possible sur Lausanne. |

Ce plan de campagne pouvait être excellent à condition qu’il fût rapidement exécuté par une troupe nombreuse et disciplinée, ne laissant pas au gouvernement et à ses représentants dans le Léman le temps de concentrer des forces considérables. |

Il fallait aussi que les paysans eussent à leur | tête un chef reconnu et responsable. Il ne manquait pas sans doute d'officiers capables dans le grand nombre des hommes qui avaient poussé les campagnards dans leur entreprise. La plupart ne voulurent en aucune mesure se compromettre ostensiblement dans une aventure de ce genre et ils préférèrent en laisser la direction à un personnage secondaire à ce moment-là, mais qui avait moniré le zèle le plus ardent et le plus audacieux en 1798 et dont l’exaltation politique était connue. |

Ils se servirent de Louis Reymond.

Originaire des Grands-Bayards au canton de Neuchâtel, Louis Reymond était né à Lausanne en 1770. Il y terminait son apprentissage d'imprimeur lorsque la Révolution éclata. Poussé par son caractère violent et son exaltation politique, il

joua un rôle en évidence à l’extrême gauche du parti patriote. Il fut un membre influent du Comité de Réunion et de la Société des Amis de la liberté,

et sa parole éloquente et enflammée retentit souvent dans le temple de St-Laurent où avaient lieu les séances de cette association. Le journal l’Ami de la Liberté, dont il fut un des principaux rédacteurs, parlait souvent de l’activité de ce citoyen et de l'influence énorme qu’il exerçait au milieu de son parti.

« Le brave Reymond monte de nouveau à la tri- . bune, dit par exemple le compte-rendu de la séance du 13 février, il lance la foudre sur la tête des aristocrates ; il exhorte, il réveille les patriotes, il fait passer dans leurs cœurs le feu de la liberté qui brûle le sien. Il est brusque et rapide dans sa déclamation, son geste est animé, son regard expressif; il s’enflamme, il enflamme tous les cœurs et ravit tous les suffrages. Le citoyen Will, transporté, s’élance à la tribune et l’embrasse avec la franchise d’un homme qui aime la liberté. » Le lendemain, Reymond n'était pas là. « La séance languit, dit le journal ; on chante, on rit, on cause et l’on s'aperçoit de l’absence de Reymond ; il est l’âme des assemblées, le bras et‘la tête du peuple. »

Lorsque l’Ami de la Liberté cessa de paraître, au mois de mai, Reymond publia sous son nom le Régénérateur, dont le titre était un programme. « Le crédit du journaliste et l'importance relative de sa feuille se révélèrent bientôt d’une part par l’élection du citoyen Reymond à la place de juge au tribunal du district de Lausanne, et de l’autre par les plaintes dirigées contre le journal qui, tiré

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à cinq cents exemplaires, entretenait et fomentait dans le pays les opinions démagogiques de son rédacteur’. » Le gouvernement lui-même se montra disposé à sévir contre la Société des Amis de la Liberté et contre le Régénérateur, et ïil était à prévoir que Louis Reymond ne tarderait pas à sentir les dangers de son activité politique.

Le 31 août 1798, ce journal publia une Adresse au Corps législatif, protestant contre la distinction que l’on voulait perpétuer dans les communes entre les bourgeois et les simples habitants et déclarant que les signataires se refuseraient à

accorder force de loi à une décision basée sur ce principe. |

Le Directoire décréta l’arrestation et la mise en jagement de Louis Reymond, qui fut condamné par le tribunal de Lausanne à trois mois d’arrêt. L’'Accusateur public, Auguste Pidou, en appela au Tribunal suprême qui infligea à Reymond trois ans de détention et dix ans de privation de ses droits civiques. Il fut emprisonné à Lucerne, siège du gouvernement central. Ce dernier l’occupa à des travaux d'impression, et enfin, au bout ge trois mois, demanda sa libération aux Conseils. Il rentra triomphalement à Lausanne après avoir été. nommé capitaine dans la deuxième demi-brigade helvétique. C'est en cette qualité et comme officier de recrutement, ayant à sa disposition des sommes

1 Voir La Presse périodique vaudoise, par J. Chavannes dans la Bibl. universelle et Revue suisse de nov. 1863.

de quelque importance, qu’il se trouvait dans le Pays de Vaud en 1802.

Reymond avait surtout cherché en 1798 à obtenir la suppression sans rachat des redevances féodales. « Non, bon cultivateur, disait-il alors dans son journal, toi qui depuis plusieurs siècles arroses la terre de tes sueurs, pour en laisser recueillir les fruits à la mollesse et à la corruption, tu ne te verras plus arracher le produit de tes travaux par ceux qui ne te récompensent que par le mépris et lingratitude. Laboure ton champ en paix, sans crainte de voir les descendants de tes anciens oppresseurs fondre sur ta récolte comme l'oiseau de proie sur le paisible ramier. C’est maintenant que tu es rendu à ta dignité que tu peux élever un front courbé longtemps sous le joug et l’ignominie. Tu ne te dois plus qu’à ta patrie; celle qui te protège ‘a seule des droits à ta reconnaissance. »

Ce langage, on le voit, préparait admirablement Louis Reymond, à prendre la direction des Bourla-

Papey.

Les premiers Auto-da-fé.

Dans la soirée du 4 mai et pendant la nuit suivante, le tambour fut entendu dans toute la partie du canton s’étendant d’Orbe et La Sarraz jusqu'à Aubonne et même Rolle. Les contingents des Bourla-Papey s’organisèrent dans les communes,

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se placèrent sous la direction de la personne qui avait su le mieux obtenir leur confiance et s’en allèrent assaillir les maisons seigneuriales en demandant avec menaces les titres féodaux.

Ces expéditions régionales, auxquelles on voyait participer les contingents des différents villages ou hameaux placés sous la suzeraineté du même seigneur, s’effectuaient presque toujours de la même manière. Profondément excités par les discours enflammés de divers démagogues, les campagnards profitaient des heures les plus sombres de la nuit pour exécuter leur entreprise. La spoliation était alors accomplie avec un certain désordre et au milieu des cris les plus variés et quelquefois les plus discordants.

Il n’y a que le premier pas qui coûte. Lorsque les insurgés eurent commencé leur œuvre, lorsqu'ils virent que le mouvement s’étendait chaque jour davantage, ils devinrent plus hardis; ils osèrent — surtout lorsque leurs chefs étaient euxmêmes courageux — s'attaquer en plein jour aux propriétaires de titres féodaux.

La nuit du 4 au 5 mai fut marquée déjà par quelques destructions d’archives dans la région s'étendant du Jura à Morges. Avant de s’avancer sur cette ville, et de grossir l’armée qui devait s’y former, quelques contingents voulurent faire main basse sur un certain nombre de dépôts qui les intéressaient spécialement. Ce fut le cas à Mollens, à Pampigny, à Vullierens, à Denens, à l'Isle.

Voyons d’abord ce qui se passa dans cette dernière localité ; la spoliation des archives du chàteau montrera du reste assez bien de quelle manière procédaient les insurgés.

Le citoyen Wagnon, homme d'affaires de la famille de Chandieu et inspecteur des forêts, fut réveillé par des coups violents et redoublés à la porte de sa maison. Il courut à la fenêtre demander ce que l’on voulait. Il aperçut une demidouzaine d'hommes armés, la baïonnette au bout de leurs fusils. Ouvrez la porte, ou nous l’enfonçons, dirent-ils, et ils frappèrent de plus en plus, exigeant les titres et que l’on vint avec eux au chàteau où se trouvaient quelques hommes de garde possédant la clef des archives. « Sur ce, en continuant toujours à dire : Ouvrez la porte, ou nous l’enfonçons, et en tirant un assez grand nombre de coups de fusil, ils ont exigé que moi-même je leur donnasse cette clef, raconte Wagnon. — Donnezmoi donc le temps de m'habiller, leur ai-je dit, mais leur furieuse impatience ne m'en a pas laissé le temps; je suis descendu à peu près nu et sans armes et ai ouvert [la porte] au moment où ils la frappaient encore en redoublant. Aussitôt ces gens armés se sont précipités en foule dans le corridor avec tous les gestes et le ton de la fureur; l’un d’eux ayant tiré son sabre m'a demandé les droits féodaux. J’ai répondu : Ils sont aux archives du château, mais tranquillisez-vous et épargnez deux femmes enceintes qui sont dans la maison. »

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Ayant enfin trouvé le temps de s’habiller, Wagnon sortit avec sa femme qui voulut l’accompagner au milieu de ces « furieux », au nombre de quarante au moins. « Arrivé au château, j'ai dit à la garde qu'elle était insuffisante et qu’elle devait céder la place pour ne pas répandre du sang.

Aussitôt, j'ai voulu délivrer la clef des archives qui était dans la chambre des gardes, mais entouré dans ce moment de plus de soixante hommes armés qui s'étaient précipités dans la chambre, et d’autres qui obstruaient la cour, j'ai dû encore ressortir de là et, forcé d'ouvrir moi-même les archives où se sont précipités encore autant d’hommes qu’il y en a pu entrer; puis le citoyen Baudat, agent à l'Isle, y est parvenu accompagné d’un factionnaire de la garde bourgeoise, qui m'a rapporté que sa maison avait aussi été entourée de gens armés pour l'empêcher de sortir et il a vu, comme ma femme et moi, que tous les titres en volumes ou papiers que cette troupe arrachait de toutes parts et qu'ils ont dit concerner les droits féodaux, ont été par eux enlevés, notamment ceux des fiefs de Cuarnens, de Chavannes et de l'Isle... Comme pendant cette scène, des imprécations accompagnées de menaces et d’accusations que tous les titres n'étaient pas là et qu’on me les ferait bien délivrer, ont été faites à réitérées fois, j’ai invité cette troupe à venir fouiller ma maison ; mais arrivé de retour à ma porte, j'ai déclaré que je ne souffrirais pas qu’elle fût violée de nouveau,

mais j'ai invité le chef et quelques hommes à entrer pour faire la visite, tandis que les autres resteraient dehors. M’ayant répondu qu'ils n’avaient point de chef là, je leur ai adressé un petit discours dont le sens était que, pénétré de l’acte de violence qu’ils venaient de commettre, ce n’est pas pour ceux qu’ils venaient de dépouiller de leurs titres que je gémissais, puisque l’on pouvait se consoler de la perte de ses biens, mais pour ceux qui avaient perdu pour toujours la tranquillité de leur patrie, leur honneur et le repos de leur conscience. Là dessus ils se sont retirés sans vouloir entrer ni proférer un seul mot ; un seulement, des rangs les plus éloignés a dit en partant : Arrivera ce qui pourra, et tous en silence ont tourné le dos et s’en sont allés ».

Les Bourla-Papey ne furent pas toujours aussi modérés qu'à l'Isle. Pendant la même nuit, à Mollens, le citoyen de Watteville vit la porte de sa maison enfoncée « à coups de batterans ! ». Il fut insulté, après quoi on lui prit tous ses titres et même des ciseaux, des pistolets et une lettre de rente de 450 francs. Tout fut brûlé immédiatement. D’autres intéressés vinrent encore pendant la nuit suivante, fouillèrent soigneusement le local des archives et se retirèrent en cassant une glace.

Un des hommes les plus actifs pendant ces premières heures de l'insurrection, fut le citoyen David, de Chavannes. Il se rendit tout d’abord

1 Marteau en fonte dont on se sert pour casser des pierres.

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avec sa troupe dans le village de Pampigny. La porte de la maison du citoyen Bolens fut enfoncée, ses archives furent chargées sur un véhicule et, quelques instants plus tard, brüûlées hors du village. Dans la matinée du 5 mai, David alla assièger le château de Denens. Les gens de la localité, qui n'avaient sans doute pas de raisons sérieuses de mécontentement à l’égard du citoyen de Büren, refusèrent, malgré les plus grandes menaces, de coopérer à la spoliation. Le tocsin fut sonné et quelques personnes, entre autres Etienne Pernet, vinrent prendre les titres qui concernaient la localité. Les archives ne furent pas enlevées sans quelques violences. Dans le désordre et au milieu des menaces et des cris, le citoyen de Büren reçut quelques « bourrades » et Mile de Tavel, « un coup de pied au derrière ». Les papiers furent ensuite brûlés sur la route de Morges.

Après avoir détruit les archives du citoyen Bolens, David de Chavannes s'était d’abord rendu pendant la nuit précédente à Vullierens pour y demander les titres du citoyen de Mestral d’Aruffens. Il était accompagné par des gens de Pampigny, sous la direction de Berthi et Pierre Pittet ; il fut rejoint bientôt par la troupe de Vullierens, aux ordres de Jean Martigny. Le propriétaire opposa quelque résistance et ne céda qu’au moment où il se trouva complètement débordé par une foule toujours plus grande. Les insurgés prirent tous les papiers concernant Vullierens, Pampigny, Aruf-

fens, Clarmont et Réverolles. De Mestral et sa famille étaient déjà depuis quatre heures en proie aux plus vives angoisses, lorsque arriva Wagnon, de l'Isle, avec une nouvelle troupe; il réclama encore les armes d’une collection et il forçca les portes. La lettre suivante, écrite le 5 mai par Madame d’Aruffens, née Golowkin, à une de ses amies, peut donner une idée de l’état psychologique dans lequel se trouvait une famille seigneuriale après la visite des Bourla-Papey :

« Tout est dit, ma bonne amie; cent-cinquante hommes armés sont venus ici à sept heures, ont ouvert les archives et, dans ce moment, tout brûle au milieu de la cour, au son du tambour et des cris de cette troupe. C’est la quatrième expédition depuis hier au soir. Nous avons craint tout au monde. Jusqu'à présent, le bon Dieu nous a préservés. Il faut le prier avec ferveur qu'il daigne, dans sa bonté, nous garantir de tout malheur. Notre pauvre petit arsenal a été tout vuidé. Tous ces gens étaient dans la maison. Cette troupe va faire une tournée. Montrez cette lettre à M. Pr [Polier], il saura ce qu’il doit faire. Je suis à moitié morte et n’ai pas la force de vous en dire davantage... »

Toutes les troupes de paysans dont il vient d’être question, beaucoup d’autres venues de diverses régions des districts de Lausanne, Cossonay et Morges, se rapprochèrent de cette dernière ville où elles allaient se concentrer sous le commandement

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de Louis Reymond et de son adjudant Marcel. Elles devaient y être rejointes encore par un contingent venu de la contrée d’Oron où les Bourla- Papey eurent de chauds partisans.

Ce furent quelques agitateurs lausannoiïis qui entraînèrent Oron dans l’entreprise. Le premier mai, jour de l’abbaye de Palézieux, Marcel, qui fut l’'adjudant de Reymond, était venu à Oron où il avait cherché à voir les citoyens Jan, ex-juge de canton, et Georges, commandant d'arrondissement. Il se rendit à Palézieux et, le soir, eut une longue entrevue à l'auberge de la Croix-d'Or, à Oron, avec les citoyens Rouge, juge au tribunal de Lausanne, Demiéville, président du tribunal d’Oron ; Pernet, instituteur, Jan, Georges, etc. « Ils causaient ensemble quand ils étaient seuls et se taisaient quand il entrait quelqu'un », déclara plus tard l’aubergiste. Le nommé Avocat, de Penthéréaz, était venu aussi à Oron et Palézieux faire un exposé de la situation et encourager les campagnards à prendre les armes. Un de ces derniers, le citoyen Dufey, ayant combattu cette manière de voir, fut apostrophé et s’en alla. — « Va, tu n’es qu’un vieux fou », lui dit un des assistants.

Quelques villages se décidèrent à prendre les armes : ce furent surtout Oron, Palézieux, Vuibroye, Châtillens, Essertes et Chésalles qui fournirent du monde. « De Servion, disait le sous-préfet Gilliéron, il n’est parti qu’un homme qui fait la croix de sa femme et de ses enfants ».

Le 4 mai au soir, les meneurs survinrent dans les différents villages, firent battre la caisse et « au nom de la nation » entrainèrent autant d'hommes que possible. Sous la direction du citoyen Georges, commandant d'arrondissement, ils se dirigèrent du côté de Servion et Mézières où ils espéraient rallier un certain nombre de personnes avant de marcher sur Lausanne par Montpreveyres. A Servion, ils réveillèrent le commis d’exercice Devaud, à 11 !/: heures du soir et lui ordonnèrent de réunir sa troupe. Il refusa, mais fut obligé, à plusieurs reprises, de menacer les insurgés de ses armes pour les obliger à se retirer. « Mais sa femme, qui est enceinte, dit le sous-préfet dans son rapport, se trouva malade de l'émotion qu'elle avait eue, et il fut obligé de la saigner le lendemain matin. » A l’aube, la troupe d’Oron, précédée du citoyen Georges, à cheval, rejoignit la route de Lausanne, près de Mézières.

Le contenu d’un billet non signé et envoyé de ce district au Préfet national, résume assez bien la manière dont tout s'était passé et aussi la crainte que les révoltés inspiraient au public. « Ces jeunes gens, dit-il, le dit Mellet, Pache, Miéville et les Jorge et Jean ; c’est eusse qui ont fait le plus. Le président leur a payé à boire et les a fait danser à ses frets.. Je vous prie de ne pas m’esposé » (sic).

Le 5, à onze heures du matin, le citoyen Georges était déjà à la brasserie du Bois de Vaud, près de Lausanne, et parlait confidentiellementà un citoyen

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de Penthalaz. Au bout d’un instant, ce dernier se leva.

— Je m’en vais rejoindre mes gens, dit-il.

— Moi aussi, répondit Georges, et ils se séparèrent.

À ce moment, les troupes de paysans se voyaient déjà sur le Crêt de la Bourdonnette et dans le bois de Dorigny. Elles ne tardèrent pas à se diriger du côté de Morges.

À Morges et à Berne.

Dès le premier mai, la municipalité de Morges s'était décidée, sur l'invitation du sous-préfet Mandrot, à adjoindre deux hommes au guet afin d’assurer la tranquillité publique. Tout fut cependant calme jusqu’au 4 mai et un spectateur superficiel ne se fût pas douté que la ville était le foyer d’une révolution prête à éclater.

Le 4 mai, le sous-préfet, secondé par le commandant d'arrondissement Dellient, convoqua une garde de trente hommes au château sous la direction de Jean Cart-Muller. Entre huit et neuf heures du soir, il apprit qu’un rassemblement se formait au Signal, à une petite distance de la ville. Il fit aussitôt battre le tambour pour réunir les citoyens de bonne volonté,

« J'entends battre la générale, raconte l’ex-sénateur J.-J. Cart. Je sors ; un huissier proclame l’or-

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dre à la réserve et à l'élite de se rencontrer incessamment à la place d'armes. Sur une population d'environ trois mille âmes, vingt hommes se rendent à l’ordre. Qu'est-ce donc? L'on se chuchote d’abord; bientôt les vieilles femmes crient : C’est une insurrection ! Les gens de la campagne sont armés ; ils accourent de toutes parts ; ils menacent de brûler les titres féodaux partout où il y a des titres féodaux.…

« Qui le croirait ? le nombre des insurgés accroît à chaque instant ; on en compte bientôt trois mille, équipés, organisés, commandés. Point de licence, ils respectent les personnes, les propriétés, mais ils veulent brûler les titres féodaux, où qu'ils soient et ne veulent pas en démordre * ».

Comme on peut le voir, les sympathies de J.-J. Cart allaient toutes aux paysans ; mais, quoi qu’il fût certainement dans le secret de l’événement, il voulait se considérer comme pris au dépourvu et complétement ignorant.

Les vingt hommes qui avaient bien voulu répondre à l’appel du citoyen Mandrot furent envoyés au château. L’élite et la réserve de sept villages des environs furent convoquées d'urgence. Il ne vint qu'une centaine d'hommes qui renforcèrent les détachements précédents. Les citoyens de Denges et d'Echandens avaient été arrêtés en route. D’autres n’osèrent pas partir. À Morges même, plusieurs personnes excitèrent à la désobéissance.

2J,J. Cart: De la Suisse avant la Révolution et pendant la Révolution.

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Une patrouille de trois hommes alla reconnaître les environs. Ils aperçurent un attroupement au Signal. A leur qui vive ! il fut répondu : Contingent de Vullierens !

Une seconde patrouille de douze hommes fut envoyée dans la même direction. Au qui vive !il fut cette fois répondu par une décharge de mousqueterie qui blessa le fils du sous-préfet. Pendant que quatre hommes se retiraient, les huit autres s’élancèrent contre les paysans qui décampèrent et furent poursuivis jusqu’au moment où ils disparurent tout à fait dans la nuit. Marc Cart, de St-Saphorin, était à cheval au milieu d’eux, de même que Louis Reymond. Quatorze hommes furent faits prisonniers et emmenés au château. Une troisième patrouille trouva près d’une haie le nommé Rayroud, de Cottens, blessé grièvement ; il fut emporté aussi au château.

Dans le même temps, la Municipalité se décidait à siéger en permanence et le 5, à une heure et demie du matin, le sous-préfet apprit enfin l’arrivée très prochaine d’un détachement de troupes françaises. A trois heures, il envoya un courrier au Préfet national pour lui faire part de la situation.

« Nous allons être attaqués, disait-il.. On en veut à nos canons pour nous attaquer avec plus d'avantage. Si vous pouvez nous envoyer des Français, qu’ils viennent en toute hâte, autrement nous sommes forcés. »

Une heure plus tard, vingt-cinq soldats français

arrivaient au château. C'était bien peu pour défendre une ville dont une grande partie de la population et même la Municipalite étaient plus ou moins d'accord avec les insurgés.

À neuf heures, le sous-préfet expédia un nouveau message au Préfet national. « Les vingt-cinq Français sont arrivés et monteront bien peu de chose à une troupe un peu considérable. Je ne puis la soutenir en rien, mes moyens sont usés complétement. Je m'en remets à la Providence et à ce que vous pourrez m'envoyer de surplus. Je suis harassé.…. »

À onze heures, un courrier fut encore envoyé à Lausanne porteur des nouvelles les plus alarmantes... « Je vous réitère que nombre d'archives ont été brûlées dans la matinée, qu’on viendra à nous au plus tôt, car la colonne n’est plus qu’à une lieue et demie. Si vous voulez donc sauver l’arsenal et nos archives, renforcez-moi considérablement. Une compagnie que vous m’'annoncez n’est pas suffisante et n'est pas là, et j'estime qu’il me faut en tout cent-cinquante hommes. Je n’ai rien à attendre de la ville et des environs. Ils sont lassés, quelquesuns épouvantés, le plus grand nombre mal disposés. Je me décharge donc de toute responsabilité, ne pouvant rien faire avec rien. J’ai fait mon devoir aussi bien que j'ai pu, mais ma position est des plus pénibles ».

Une heure plus tard, enfin, il arriva un détachement de cinquante hommes de troupes françaises

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sous la direction du capitaine Demney qui fut commandant du château.

Pour faire face à tant de danger, le Préfet national ne pouvait disposer que de très faibles détachements et le gouvernement central n'avait pas encore accordé une grande importance aux rapports qui lui étaient arrivés de Lausanne. Ayant enfin des renseignements précis sur les actes des Bourla-Papey, Polier se hâta, le 5 mai, d'envoyer à Berne le capitaine de Constant avec un message circonstancié.

« Dans mes rapports du premier mai et jours suivants, disait-il, j'ai exposé la situation critique et éminemment dangereuse où se trouvent dans ce Canton les amis de l’ordre, des lois et du gouvernement par l’éclat du complot des chefs de l’anarchie qui. ont préludé par des actes de violence et des spoliations sans nombre de maisons des cidevant propriétaires de droits féodaux et ont enfin depuis hier donné ouvertement le signal de la guerre civile. La présente vous est portée par mon gendre... qui ce matin, en faisant une patrouille, a essuyé une fusillade qui a blessé son cheval et percé son manteau ; le fils du souspréfet de Morges, en se défendant contre ces scélérats a reçu un coup de feu au visage. Mon gendre vous exposera la situation où nous nous trouvons par l’approche de la colonne des insurgés qui se trouve à Chavannes, à trois quarts de lieue d’ici, tandis que l’avant-garde d’une colonne du district

d’Oron est actuellement à deux lieues d’ici. Nous avons en tout six cents hommes, dont quatre cents Français, à leur opposer. Je ne cacheraïi point au Conseil exécutif que le brave chef de bataillon Veilande, de la quatre-vingt-septième, ne cesse de me témoigner son extrême surprise de la nullité des moyens que vous opposez à un si grand mal puisqu’une seule compagnie d'infanterie est annoncée ».

Le Petit Conseil dut se rendre à l’évidence des faits. Il se décida à envoyer dans le Léman un de ses membres, le citoyen Kuhn, en qualité de «a Commissaire général et extraordinaire » en lui donnant les pouvoirs les plus étendus. « Toutes les autorités civiles et militaires, disait le décret du gouvernement, les commandants de la force armée helvétique -sont subordonnés au citoyen Kuhn et tenus de respecter ses ordres. Tous les bons citoyens sont sommés de lui prêter main forte à sa première réquisition. Les commandants des troupes françaises stationnés dans le Léman sont invités d'appuyer le dit Commissaire de tous leurs moyens ».

Le Petit Conseil s’adressa d’autre part au commandant des troupes françaises en Suisse pour le prier de mettre toutes les forces nécessaires à la disposition du citoyen Kuhn. Le général Montrichard répondit aussitôt de la manière la plus rassurante. « Je crois devoir renouveler au Petit Conseil l'assurance de mes efforts constants et de ma volonté bien prononcée pour le maintien de

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l’ordre, disait-il. Le concours des troupes françaises et helvétiques parmi lesquelles il règne la meilleure harmonie, malgré que l’on ait cherché à la troubler, en est un sûr garant... »

En arrivant à Lausanne le 7 mai, le Commissaire du gouvernement s’empressa d'annoncer sa "mission et son but « aux citoyens du Canton du Léman et en particulier des districts de Cossonay, Morges, Aubonne, Oron, Orbe, Lausanne et Rolle: C’est avec la plus vive douleur et une indignation profonde que j'apprends jusques à quel point vous vous êtes rendus coupables, disait-il. Le pillage, l'incendie doivent-ils donc déshonorer la Révolution dans le Canton du Léman, et le moment où une Constitution définitive va assurer les destinées de notre patrie, guérir les maux du régime provisoire, assurer le triomphe de la liberté et d’une sage égalité, devait-il être celui où s'allume le feu de la guerre civile ? Rentrez dans vos foyers, soumettez-vous à vos autorités, obéissez à la loi. Je puis écouter les citoyens repentants et paisibles ; mais contre des rebelles armés, je ne connais que la force des armes et la punition serait terrible.

L'arrivée du citoyen Kuhn, le contenu de sa proclamation, la présence de nouvelles troupes venues de divers côtés, tout contribua à rassurer un peu les personnes qui avaient le plus à craindre les insurgés ou qui ne demandaient que le maintien de l’ordre.

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