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divers districts du Canton de Vaud, au citoyen ministre de la Justice et de la Police, actuellement Commissaire du gouvernement de la République helvétique dans le Canton de Vaud,
« Citoyen Ministre :
« Organe des braves troupes sous mes ordres, je n'ai pu qu'être satisfait, ainsi que tous les braves citoyens que J'ai l'honneur de commander, du choix qu'a fait le Gouvernement de votre personne, pour vous rendre dans ce canton ; la pleine confiance que l’on a en vos lumières et en votre intégrité les invite à mettre sous vos yeux tous les griefs qu'ils ont à former.
» Vous le savez, Citoyen Ministre, au moment de la révolution, il fut promis aux agriculteurs la libération de toutes redevances féodales, et comment n’y auraient-ils pas cru, lorsque des proclamations du premier magistrat du canton, émanées pour ce jour solennel où ils furent appelés à prêter serment en face de l’Etre suprême, leur assuraïent qu’il n’existerait plus pour eux de seigneurs et, par conséquent, de redevances seigneuriales. Pendant deux ansils jouissent des effets de ces promesses ; mais la troisième année arrivée, ils voient des arrêtés rigoureux et injustes dans leurs formes sortir d’une autorité provisoire, et qui empiraient leur sort. Fondés sur des arrêtés pareils, les propriétaires de ces redevances, tous ennemis du nouvel ordre de choses, s’en sont prévalus pour tyranniser leurs vassaux, auxquels tous moyens
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de se faire entendre étaient enlevés à raison des formalités que prescrivaient ces arrêtés. Il y a plus, c’est qu'outre le payement de ces redevances féodales arréagées, on exige d’eux des impôts conlinuels partant d’autorités auxquelles un tel pouvoir, ne peut et ne doit jamais être attribué, de manière que tous ces impôts, tant directs qu’indirects, réunis au payement des censes et des dîimes anéantissent toutes leurs ressources et les ont jetés dans le désespoir.
» D'où il résulte : 1° que le mouvement auquel ils se sont portés n’a d'autre cause que la manière dure et tyrannique dont on les traite depuis quelque temps, l’exaction rigoureuse des dîimes et des impôts répétés, la menace de nouveaux impôts plus insupportables encore ; par la mise en exécution d’un système d'imposition aussi oppressif qu’absurde, la ruine, enfin, de plusieurs agriculteurs, qui ne peuvent plus suffire au payement de leurs intérêts. — 2° Que loin de mériter les qualifications odieuses dont ils savent qu’on les décore, loin d’être des rebelles, ils ne sont que des infortunés réduits au désespoir et qu’on cherche à flétrir, mais tout malheureux qu’ils sont, ils donnent au gouvernement actuel l’assurance positive de leur attachement inviolable, de leur disposition absolue de défendre le gouvernement et de l’appuyer si cela était nécessaire, contre les manœuvres de ceux qui voudraient le renverser pour ramener un ordre de choses qu’ils ne verraient rétablir qu'avec
horreur. — 3° Qu'ils sont assez convaincus de la sagesse du gouvernement pour croire qu’il n’écoutera, dans le parti, qu’il a à prendre en ce moment, aucune des suggestions perfides des ennemis de toute liberté, des partisans des privilèges, de ces caméléons politiques toujours au service du pouvoir qui domine, toujours se pliant à tous les événements, toujours portés aux mesures violentes, tout en se répandant en paroles mielleuses.
» Enfin, Citoyen Ministre, si séduit par les conseils perfides de ces hommes qu’on vient de vous dépeindre, vous ordonniez des moyens de rigueur et des voies de fait pour opposer au projet invariablement pris par mes troupes, elles vous déclarent qu'outre la résistance que vous trouverez en elles, elles émettront incontinent un vœu de réunion à la République française, sous la protection de laquelle elles se mettent dès cet instant et dont elles arborent déjà les couleurs.
Agréez, etc. (Signé) REYMOND.
De Morges à Lausanne.
Au moment où Loüis Reymond lançait son manifeste, les contingents placés sous ses ordres se signalaient par de nouvelles spoliations dans différentes localités.
1 On verra facilement dans cette phrase une attaque violente contre la politique du Préfet Polier qui occupait cet emploi depuis
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Le 5 mai, à sept heures du soir, trente hommes conduits par Pittet, de Pampigny, envahirent la maison du citoyen La Harpe à Yens'. Les titres furent jetés par les fenêtres et leur propriétaire obligé, « la baïonnette dans les reins », de signer une renonciation de ses droits. « Je ne pus empécher, malgré toute ma vigilance, raconte La Harpe, qu’il me fût volé une belle pipe garnie, en argent, à laquelle j'étais fort attaché, vu qu'elle était un cadeau d’un camarade de régiment à qui elle avait coûté un louis d’or. Il me fut de même volé une carabine qu'un paysan de Lully prit en échange de son fusil dont il avait cassé la crosse ».
Le lendemain, une colonne de paysans, passant à Echichens, village où le sous-préfet de Morges possédait une maison, y commit quelques excès. Un coup de fusil fut tiré contre la propriété de ce fonctionnaire. Pittet, de Pampigny, insinua que si l’on trouvait les deux fils du citoyen Mandrot, il fallait leur casser la tête. Le domestique de ce dernier fut « mis en joue » par un insurgé. Un autre — à instincts plus pratiques — tua une oie et un dernier cassa la crosse de son fusil en cherchant inutilement à en abattre une autre.
Le 7, à sept heures du matin, cinquante hommes, sous la direction de Wagnon, de l'Isle, se présentèrent chez Mne de Mestral, à St-Saphorin.
« Les archives qui furent brülées auraient chargé un chariot à deux chevaux. » Une personne de ce
1 Le fils aîné du général Amédée de la Harpe.
village dont il a déjà été parlé, la femme de Marc Cart, se distingua par la violence de son langage et en déchirant fiévreusement les parchemins sur lesquels elle sautait et dansait ensuite.
Au même moment, Louis Reymond, accompagné de 1500 hommes, vint au château de Vufflens demander les titres du citoyen de Senarclens. Le désordre dura pendant quatre heures. Les titres, une fois livrés et détruits par le feu, quelques hommes prétendirent que tout n'avait pas été donné et les locaux furent fouillés une seconde fois. Le propriétaire livra aux campagnards quatre chars de vin et Reymond ferma ensuite la porte de la cave. Une demi-heure plus tard, elle fut forcée de nouveau et des coups de fusil tirés contre le plus grand tonneau. Le jardinier reçut un coup de crosse en voulant s’interposer. Le propriétaire descendit encore une fois et livra de nouveau du vin. Les paysans se décidèrent alors à partir après avoir une dernière fois frappé à coups de crosse contre la porte du château.
Pendant la même matinée du 7 mai, une troupe aux ordres de Marc Cart, de St-Saphorin et de Wagnon, de l'Isle, arriva tambour battant à Monnaz devant la maison d’Aruffens. Ils y trouvèrent le régisseur, Jean Massin, qui nous a laissé un récit succinct de ce qui se passa. « Cette troupe, qui avait l’air en partie ivre, dit-il, est entrée en poussant des cris, des hurlements, des jurements, des insultes, des menaces et tirant des coups de fusil ».
Wagnon, avec une quinzaine d'hommes,commença à jeter les titres par les fenêtres. « Comme on triait les papiers dans les tiroirs, dit Massin, il s’est élevé des murmures, des cris, des menaces de me jeter par la fenêtre ; j’ai été saisi par les bras et éloigné, par la force, des archives, par un nommé Gruaz, maréchal de l'Isle. Dès ce moment, ils ont arraché tous les tiroirs et la boiserie des dites archives et jeté indistinctement en bas les fenêtres tous les papiers, même les papiers de famille. Le tout a été chargé sur un char et conduit sur le chemin tendant à Joulens et brûlé par cette troupe au milieu de leurs danses, de leurs hurlements, malédictions, injures, au bruit du tambour et des coups de fusil... Le chef a ensuite demandé du vin, je leur en ai donné dans une seille et dans des bouteilles qui ont été cassées. »
Comme on peut le supposer d’après ce qui vient d’être dit, la situation était inquiétante pour les possesseurs de fiefs et même pour toutes les personnes qui réprouvaient la révolte des paysans. « La campagne est tenue de tous les côtés, mandait le sous-préfet de Morges à Polier, et aucun homme seul ne pourrait et ne voudrait s’y hasarder ; chacun se tient chez soi, et plusieurs cachés. »
A Lausanne, la nouvelle des événements de Morges et des environs, avait aussi augmenté l'inquiétude des représentants de l’autorité. Le Préfet national et le Commandant français Veilande se persuadèrent de plus en plus qu'ils ne pouvaient
compter sur aucun secours de la ville et des milices du canton. Ne croyant pas à la possibilité de défendre le chef-lieu et ne voulant pas négocier avec Reymond, ils allèrent passer la nuit du 6 au 7 mai à la Cité pour y défendre, avec quelques détachements, le dépôt des titres de droitures seigneuriales. Le Préfet laissa vingt-cinq soldats français dans sa maison de la rue de Bourg pour y protéger sa famille. Il répondait en outre aux demandes que ‘Reymond lui avait fait parvenir par l’intermédiaire de Clavel, que le gouvernement pouvait seul décider d’une question de ce genre. Il y avait donc lieu de s'attendre à une attaque de la ville; elle n’eut pas lieu.
Lorsque Kubhn arriva le lendemain, il était déjà trop tard pour arrêter le développement de l’insurrection. Il fut frappé de la gravité de la situation. Il resta convaincu cependant à son arrivée que, sans négliger les voies de la douceur, il fallait se préparer immédiatement à repousser la force par la force. Il s’adressa tout d’abord à l’ex-sénateur Jules Muret, dont l'influence et la popularité pouvaient être fort utiles dans ce moment et le chargea - de se rendre aussitôt que possible auprès des insurgés pour les inviter à rentrer dans leurs foyers. Il ajoutait que la force ferait exécuter cet ordre s’il n’était pas suivi volontairement.
» Si cela n’est pas exécuté ce soir, écrivait Kuhn au Petit Conseil, je prierai le commandant français : 1. de laisser un détachement pour la garde du
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château ; 2. de concentrer le reste de ses troupes disponibles et de s’avancer avec elles contre les rebelles, les sommer de rendre les armes et de rentrer dans leurs foyers. S'ils ne donnent pas suite à cette sommation, on les convaincra par une attaque très vive que les menaces sont sérieuses ». Kubhn retarda cette attaque jusqu’au lendemain afin d'attendre l’arrivée de plusieurs troupes et de laisser aux documents envoyés aux insurgés le temps de produire une impression « bienfaisante ». Le Commissaire ne doutait pas, le jour de son arrivée, du succès de l’un ou l’autre des moyens qu’il venait de choisir pour mettre fin aux troubles. Il changea bientôt d'opinion. Il apprit, en effet, que l'insurrection s’étendait de plus en plus dans le pays, et que, d'autre part, la pacification à laquelle il avait songé ne serait pas obtenue facilement. Jules Muret arriva bientôt auprès de lui et déclara qu'il n’accomplirait la mission dont il venait d’être chargé que moyennant deux conditions. Ilexigeait tout d’abord que le gouvernement décrétàt la suppression totale des droits féodaux ; il demandait ensuite qu’une amnistie complète fût accordée aux Bourla-Papey. Ces demandes étaient trop opposées aux instructions données par le Petit Conseil à son Commissaire pour que celui-ci pût les prendre pour base d’une négociation. Après une discussion dont il ne nous a pas laissé le résumé, il modifia cependant ses intentions primitives et résolut d’entrer en relations avec les chefs
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mêmes des insurgés et de se rendre auprès d’eux le lendemain pour obtenir par la persuasion leur retour dans leurs foyers. « Si l’on veut pacifier le Canton du Léman, écrivit-il le même soir au Petit Conseil, la Constitution doit contenir cet article : Les décisions au sujet des droits féodaux sont laissées aux cantons sous la condition d’indemniser les propriétaires ».
Pendant la matinée du 7 mai, les contingents insurgés avaient réduit en cendres les archives de diverses localités ; pendant l’après-midi, ils se rapprochèrent de Lausanne et passèrent la nuit suivante dans la région des Plaines du Loup, audessus de la Pontaise. Ils montrèrent ainsi leur intention de pénétrer dans le chef-lieu que le citoyen Kuhn mit aussitôt en état de siège. Voici les dispositions qu'il publia à cet effet :
« Le citoyen Chastellain sera chargé de l’inspection de la police dans la localité ; conjointement avec le citoyen Deverre, commandant de la place. Tous les citoyens domiciliés dans cette commune viendront au bureau du commandant de la place, à la maison commune, se munir de cartes de sûreté. Tout citoyen domicilié dans cette commune devra, soit de jour, soit de nuit, être muni de sa carte de sûreté, à défaut de quoi, il sera arrêté et conduit au commandant de place pour être examiné. Il sera placé des postes et des plantons à toutes les portes et avenues de la ville et tout individu qui se présentera pour entrer devra être conduit au comman-
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dant de place qui examinera son passe-port et lui délivrera, s’il le juge convenable, une carte de sûreté pour le temps qu’il devra résider en ville. Le commandant de place fera visiter fréquemment les maisons publiques, pintes, cabarets, par des patrouilles, lesquelles arrêteront tous les individus qui ne seront pas munis de cartes de sûreté. Il pourra ordonner, suivant l’exigence du cas, des visites domiciliaires... »
Le lendemain, 8 mai, étant un samedi, il fut ordonné, en outre, que le marché eût lieu hors de la ville, sur la place de Montbenon.…
Le 8 mai, au matin, J.-J. Cart, ex-sénateur, se
présenta au citoyen Kuhn, comme parlementaire des insurgés. Informé, d’autre part, des intentions de ces derniers, le Commissaire venait de faire battre la générale dans la ville. Quinze hommes seulement se présentèrent, parmi lesquels six domestiques du Préfet national.
Les paysans s’impatientèrent bientôt et, sans attendre davantage le résultat de la démarche du citoyen Cart, ils entrèrent à Lausanne quelques instants avant neuf heures, au nombre d’environ quinze cents, par les portes de St-Laurent et de Chaucrau.
Le défilé des campagnards, avec leurs uniformes variés, eut un immense succès de curiosité pour la plus grande partie de la population et jeta aussi la terreur dans l’esprit de quelques personnes. Beaucoup de paysans portaient à la pointe de leurs
fusils ou de leurs baïonnettes des fragments de parchemins. Presque tous avaient des fleurs ou des rubans à leurs chapeaux. Ils paraissaient d’excellente humeur, poussaient leur cri habituel de ralliement : Paix aux hommes, guerre aux papiers, et, tambour battant, suivaient allègrement leurs chefs et le drapeau vert qui flottait au milieu d’eux. Les postes de troupes françaises qui se trouvaient aux portes et dans la ville se bornèrent à sortir de leurs corps de garde et à se ranger pour voir passer les campagnards. « Nous sommes vos amis », leur disaient ces derniers.
La troupe des Bourla-Papey traversa une partie de la ville et alla se ranger sur la place de la Palud. Le Commissaire s’y rendit en toute hâte, accompagné du Commandant français Veilande. Des troupes françaises et helvétiques arrivèrent de leur côté et se formèrent en ligne en face des insurgés. Reymond demanda les archives, des vivres, la suppression des droits féodaux et une amnistie générale. Le Commissaire le somma de sortir de la ville. Louis Reymond demanda alors de pouvoir parler au citoyen Veilande, qui lui réitéra la même sommation et lui parla, en même temps qu’à sa troupe, avec la plus grande énergie. Cette conduite du Commissaire et de la troupe jeta quelque incertitude et quelque indécision dans l'esprit de Reymond et de ses gens. Il réfléchit, en outre, à sa situation stratégique fâcheuse au centre d’une ville occupée par une force armée nombreuse qui pou-
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vait facilement lui fermer toutes les issues. II se décida, en conséquence, à obéir à la sommation du Commissaire et du Commandant Veilande. Il ordonna la retraite, sortit de la ville et alla prendre position sur la place de Montbenon:.
Le commandant Veilande suivit de près les Bourla-Papey avec des troupes françaises et les disposa de manière à exercer sur eux une impression aussi grande que possible. Le Commissaire arriva bientôt aussi et eut une entrevue avec Reymond en présence des deux armées. Il lui communiqua les lettres du général Montrichard, commandant en chef des troupes françaises en Suisse, lettres adressées au Petit Conseil et au citoyen Veilande, et attestant sa volonté de soutenir le gouvernement et de contribuer à dissoudre l’insurrection. Sans paraître attacher une importance considérable à ces documents, Reymond continua à demander les archives de Lausanne qui lui furent de nouveau refusées. Il demanda ensuite, comme Muret et Cart l’avaient fait de leur côté, la suppression complète des droits féodaux et une amnistie totale pour tout ce qui s'était passé jusqu’à ce moment. Il ajouta que si l’on ne faisait
pas droit à ces demandes, sa troupe voterait
# Ce fait est raconté d’après le rapport présenté le lendemain matin par Kuhn au Petit Conseil. La plupart des récits de cette journée représentent Reymond et sa troupe pénétrant dans la rue de Bourg où habitait le Préfet national et au-dessus de laquelle la colonne des Bourla-Papeg fut arrêtée par un bataillon helvétique descendant . Martheray.
l'annexion à la France. « Le Commissaire refuse l'un et l’autre. Il s'élève en ce moment, parmi les campagnards, des cris montrant que leur chef exprimait bien leur manière de voir. Du reste, presque tous portaient déjà la cocarde tricolore et avaient signé une adresse au Premier Consul‘.
Ne pouvant obtenir par la persuasion le licenciement des Bourla-Papey et ne voulant pas dans ce moment user de la force des armes pour l'obtenir, le Commissaire du gouvernement n'avait pas des pouvoirs suffisants pour accorder à Louis Reymond ce qu'il exigeait. Il fut convenu en conséquence que le citoyen Kuhn se rendrait aussitôt à Berne pour conférer avec le Petit Conseil et qu’en attendant son retour — pour lequel il demandait quarante-huit heures — Jes campagnards iraient camper près de St-Sulpice. L
De Lausanne à Berne.
Il était onze heures du matin quand le Commissaire conclut avec le chef des Bourla-Papey l'espèce de capitulation dont il vient d’être parlé. Il partit pour Berne à deux heures après midi.
On a vu plus haut quelles étaient ses intentions un jour auparavant, au moment de son arrivée à Lausanne. On peut facilement se rendre compte maintenant de la rapidité avec laquelle sa manière
1 Rapport de Kuhn au Petit Conseil.
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de voir s'était modifiée pendant vingt - quatre heures. Il lui avait suffi de se trouver au milieu de ce canton profondément troublé et de cette population surexcitée pour comprendre que la situation était bien différente qu’on ne la croyait à Berne. Il put aussi s’apercevoir que les insurgés étaient en communauté d'idées sur le fond de la question avec la grande majorité de la population restée dans ses foyers et enfin avec les hommes politiques les plus influents du pays. Il put enfin probablement se convaincre déjà un peu que les chefs des troupes françaises n'étaient pas également sûrs, que si Veilande montrait la fermeté la plus remarquable, il n’était pas secondé par tous ses frères d'armes et que même plusieurs — Turreau surtout — soutenaient plus ou moins ouvertement les Bourla-Papey. Dans une situation semblable et en face de la fermeté des paysans, il s'était déjà convaincu de l’impossibilité de rétablir le calme sans donner à la population des campagnes des garanties au sujet de ce qu'elle réclamait. La capitulation, conclue dans un moment où il eût été facile de forcer les insurgés à mettre bas les armes, persuada d'autre part ces derniers qu’ils pouvaient compter sur une impunité à peu près complète. L’insurrection se répandit en conséquence de plus en plus et les spoliations de titres continuèrent au milieu de désordres importants.
Quelques heures après le départ du Commis-
saire, Poker expédia en effet à Berne un courrier porteur des nauvelles les plus fâcheuses.
«a Les avis alarmants se succèdent, disait-il. Les sous-préfets de Rolle, de Nyon, d’Aubonne, d’'Echallens, d’Orbe et d'Yverdon nr’écrivent que les mêmes violations de domicile et de propriété, les mêmes prises d'armes, soit de gré, soit de force s’exécutent dans leurs districts. Rien ne peut exprimer la terreur qu'inspire un tel état de choses aux amis du gouvernement, de l’ordre et de la paix. Le chef avoué de cette grande insurrection, ceux non avoués, mais connus, le changement déplorable dans la moralité de ce peuple, l’état d’exaspération où ses meneurs l'ont porté, tout justifie l’effroi qui glace tous les cœurs. Depuis le départ de Kuhn, les avis se multiplient que les campagnards armés ne tiendront pas l'armistice promis ce matin pour trois jours et que cette nuit même ils se proposent de rentrer à Lausanne. Le chef Veilande est plein d'énergie, de talent et de dévouement, mais il n’est pas suffisamment secondé par le citoyen Deverre, commandant la place, qui est un simple lieutenant. Tous les bons citoyens du Léman tendent les bras vers le Petit Conseil et lui exposent que des mesures grandes et énergiques peuvent seules nous tirer du précipice dans lequel nous sommes entraînés. »
Ce qui alarmait, en outre, le Préfet national, c'était la conduite du général Turreau, toujours en relations avec les plus exaltés des meneurs vau-
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dois, toujours disposé à leur donner des conseils et des encouragements. Une lettre écrite à ce sujet le 8 mai par le citoyen Deloës, sous-préfet d’Aigle, renfermait des renseignements précis et intéressants.
«a Les citoyens Guibert sont allés auprès du général Turreau en qualité de députés, disaïit-1l, pour demander qu’il n’envoyât pas de troupes ; ils ont été très bien reçus, invités, etc... On attendait hier sa réponse à Bex ; le général est à Martigny. Les dits députés étant ivres à leur retour ont été entrepris et ont dit qu’ils rapportaient la certitude qu’il n’y avait point de troupes; on leur a dit qu’ils étaient dans l’erreur, ce qui les a fort capotisés {sic/. On leur a demandé des détails sur leurs projets; ils ont parlé des archives, droits féodaux, etc., et ont ajouté que quant au Préfet, il fallait qu'il passât le goût du pain /sic/. Celui qui a passé, Mandrot, ne s’est arrêté à Bex que pour se rafraîchir ; il a filé en Valais, disant aller chez le général... Guibert a dit qu’on respecterait les Français, mais qu’on hâcherait les Suisses qui viendraient. »
On peut voir, par la lettre pittoresque du souspréfet d’Aigle, combien Polier était détesté des Bourla-Papey. Ce sentiment était sensiblement le
même chez les hommes qui inspiraient les campa- :
gnards ; ils l’exprimaient toutefois d’une manière plus parlementaire. Polier était un homme d’une moralité et d’une austérité religieuse reconnues
de tous, mais qui portait ombrage à beaucoup de personnages influents dont les principes étaient empreints de la philosophie voltairienne de la fin du XVIIIe siècle. Ses idées politiques très modérées le séparaient aussi d’un très grand nombre de ses concitoyens qui voyaient en lui un partisan secret des aristocrates et par conséquent un obstacle à la réalisation de leurs vœux. Ces derniers sentiments sont exprimés dans une lettre écrite le 11 mai 1802 par Aug. Pidou, sénateur, et adressée de Berne à son ami Jaïn, à Morges, ancien membre de la Chambre administrative.
« Je vous conjure, disait-il, qu’on aille de tous les districts auprès de Kuhn; qu’on lui parle, qu’on lui écrive; qu’on empêche qu’il ne soit circonvenu par la clique nobiliaire. J’ai de fortes raisons de croire qu’il l’est déjà sur quelques points : ces gens-là sont comme des serpents: ils se replient et sont là quand vous les croyez bien loin. Kuhn a fait son premier voyage avec Monsieur Constant d'Hermenche, beau-fils du Préfet, et son second, avec Monsieur de Crousaz, neveu de ce même Préfet; bon moyen pour arriver bien instruit! Sans compter ceux qui l’auront attendu à sa descente de voiture, complimenté, choyé, flatté, etc. Encore une fois, soyez alerte! Parlez-lui surtout du grand arbre qui nuit à votre courtil, et que nous voudrions qu’on déplaçàt pour en substituer un autre dont l'influence fût moins maligne. Qu'on ne fasse pas une égratignure à cet arbre, qu’on ne
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lui enlève pas une feuille, mais qu'il cesse de nous ombrager, de nous dominer. »
Kubhn avait déjà montré pendant son petit séjour dans le Canton du Léman, qu'il savait agir avec beaucoup d'indépendance et s'affranchir des idées et des désirs de ceux qui l’entouraient le plus. Polier ne fut évidemment pas satisfait de la conduite du Commissaire sur la place de la Palud et surtout sur celle de Montbenon. La lettre alarmante qu’il expédia à Berne quelques heures après le départ de ce magistrat était destinée sans doute, dans une certaine mesure, à faire prévaloir dans les délibérations du Petit Conseil, ses propres vœux et ceux de son parti. Il y réussit du reste dans une grande mesure. |
Kubn arriva à Berne le 9 mai à l’aube du jour, et dès les premières heures de la matinée, le Petit Conseil s’assembla. Le Commissaire lui montra la gravité du mouvement insurrectionnel, le manque complet de dévouement de la population civile, l'insuffisance notoire des troupes dont il pouvait disposer. Les députés du Léman, à l’Assemblée des notables, ayant été appelés ensuite, il fut pris en leur présence les décisions qui suivent :
«a Le Petit Conseil, ensuite des rapports qui lui ont été présentés par le citoyen Kuhn sur la situation du Canton du Léman et en particulier sur les
1 Choix de lettres et documents tirés de papiers de famille, II. 52.
On aura reconnu le «grand arbre» dans la personne du Préfet Polier.
propositions faites par les chefs des insurgés comme conditions auxquelles ils veulent se retirer dans leurs foyers, arrête ce qui suit : 1° Ces propositions sont rejetées et le Commissaire du gouvernement reçoit l'instruction positive de n’entrer en aucune capitulation avec les rebelles ; 2° La force sera employée s’il est nécessaire pour dissiper les rassemblements armés des insurgés ; 3° Le général de division Montrichard, commandant en Helvétie, est invité à mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition pour rétablir l’ordre et la tranquillité dans le Canton du Léman. »
Le Petit Conseil s’adressa ensuite au général Montrichard et au ministre de France, Verninac. Il pria le premier de bien vouloir se rendre luimême à Lausanne : « Votre présence, lui disait-il, dissipera l’erreur dans laquelle sont un très grand nombre de paysans. Nous vous prions de vouloir bien saisir ce moyen, le seul qui reste peut-être pour sauver le Léman des maux de la guerre ou, si elle doit éclater, pour la terminer promptement. » Au second, il exposa la situation et le laissa juge de la conduite à tenir.
Le général Montrichard répondit le même jour qu'il donnait l’ordre au général Amey de se rendre à Lausanne, d’y prendre toutes les dispositions nécessaires, d'employer les moyens de conciliation les plus propres à faire rentrer les rebelles dans le devoir, de les sommer de se dissoudre et de rejoindre leurs foyers, enfin de repousser la force par la
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force s’il était obligé d’en venir à ces extrémités. »
Quant au ministre Verninac, il adréssa au Petit Conseil une lettre qui, par sa netteté, sa franchise et sa bienveillance, contrastait avec la conduite un peu équivoque de la France à ce moment-là et qui rendit un peu de confiance au gouvernement.
« Parmi les excès dont les chefs des insurgés se sont rendus coupables, disait Verninac, le plus criminel sans doute est celui de s’être servi du nom français pour porter à la révolte des agriculteurs simples et paisibles. Le gouvernement français n’entendra pas sans la plus vive indignation qu’ils aient osé se couvrir des couleurs françaises ; qu’ils se soient flattés de n'être point désapprouvés par lui et qu’ils aient menacé les autorités helvétiques d’une injurieuse émission de vœu de réunion à la France. Les dispositions que le général Montrichard vient de faire pour coopérer au rétablissement de l’ordre montreront aux instigateurs de l'insurrection de quel œil la France voit dans un pays allié ses couleurs sur le front des rebelles ; quel jugement elle porte de leurs vues et de quel poids est pour elle l’autorité de leurs suffrages. »
Cette déclaration diplomatique spontanée étonna quelques personnes, donna des craintes à beaucoup et laissa supposer que le Ministre ne devait pas avoir sur ce point des idées conformes à celles de son gouvernement. Auguste Pidou écrivait à son ami Jaïn qu'après cela il ne restait plus aux Bourla-Papey qu’à poser les armes. « Nous n’au-
rions jamais osé croire à une déclaration aussi catégorique, ajoutait-il ; c’est véritablement comme un sceau d’eau froide qu’on leur a jeté sur la tête. Qu'il est fâcheux qu’on ait fait cette levée de boucliers dans cette circonstance pour nous ôter ici (à Berne) tout poids et tout crédit. »
A Paris, on feignit de se fâcher de que ce Verninac s'était interposé. Il aurait dû savoir que la France « ne se mêlait en rien de ce qui se passait dans l’intérieur des autres Etats ». Je vous garantis que cette comédie a été jouée, écrivait Henri Monod, qui habitait alors Paris, comme s’il n’y avait de jugement que dans une tête et que tout le reste ne fût qu’un tas d’oisons. »
Les Gamaches.
A la suite de l’armistice conclu sur la place de Montbenon, Louis Reymond se mit en marche avec toute sa troupe par la route de Morges et alla camper dans la région de St-Sulpice et d'Ecublens, sur cette plaine où, deux ans auparavant, Bonaparte avait passé son armée en revue avant de passer le St-Bernard. De tous côtés, le public et les autorités d’un certain nombre de communes leur envoyèrent des vivres. Des réquisitions furent faites aussi dans beaucoup de villages.
Fatigués par quelques jours de campagne et profitant de l’armistice qui était intervenu, un
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grand nombre de Bourla-Papey quittèrent l’arnrée provisoirement et se rendirent dans leurs communes respectives, afin de voir leur famille, leurs amis, et aussi de renseigner le pays et l’encourager à soutenir l'insurrection. Ils furent, du reste, remplacés par des individus isolés et des contingents qui, après avoir brûlé les archives de leur contrée, voulurent se joindre à l’armée principale.
Le camp de St-Sulpice, appelé communément le camp des Gamaches — non à cause des banquets plantureux qui y auraient été faits, mais bien plutôt du nom des grandes guêtres blanches que portaient les paysans — fut, pendant deux jours, la grande préoccupation du pays. On y vit accourir, le dimanche 9 mai, des flots considérables de promeneurs de tout âge et de tout sexe. Les citadins voulurent aller se rendre compte de l'importance du mouvement, de l’organisation de cette armée d’un nouveau genre et fraterniser aussi avec les insurgés. Des villageois arrivèrent de toutes parts, quelquefois de fort loin, apportant des vivres aux parents et amis. Les femmes, les enfants, les jeunes gens, les Lausannois et les Morgiens se mélangèrent aux Gamaches qui passèrent des heures agréables au milieu d’une abondance — provisoire du reste — dont quelques-uns, sans doute, abusèrent au milieu du grand enthousiasme qui animait cette foule.
Pendant que les « Gamaches » festoyaient un peu, les chefs de la troupe et les meneurs politi-
ques qui les suivaient ou étaient venus les rejoindre, se concertaient sur les moyens de fortifier et d’augmenter encore l'insurrection. Le très fougueux Claude Mandrot rédigeait, sur une caisse de tambour, des adresses de réunion à la France, en compagnie du juge Warnéry chez lequel avait été signé le traité de Rion-Bosson. Il rassuraïit aussi ceux qui craignaient que les troupes françaises ne voulussent combattre l’insurrection. — « N'ayez pas plus peur des Français que de moi, leur disaitil. Ils ne se mêleront pas de cette affaire. » Le dragon Chamot, de Penthaz, qui voulait se hausser à la hauteur de l’éloquence de Louis Reymond, mais en remplaçant les arguments par des invectives, menaçait de la prison, de la fusillade, de la guillottine, ceux qui « ne voulaient pas de la réunion ». Il était cependant applaudi par ses auditeurs.
Reymond, de son côté, ne perdait pas un moment et sentait le poids de sa responsabilité. 11 avait peut-être hésité à prendre la direction de l’armée des Bourla-Papey. Maintenant que le mouvement avait gagné un certain nombre de districts, il s'agissait d'en assurer le succès par tous les moyens possibles. C’est lui qui recevait les rapports des différentes colonnes qui parcouraient le pays; c'est lui qui expédiait les courriers dans toutes les directions, faisant appel à toutes les bonnes volontés, secouant la torpeur des craintifs, des attardés, de ceux qui hésitaient encore. Il
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demandait de nouveaux contingents et des vivres. Voici, entre beaucoup, un exemple de ces adresses :
LIBERTÉ . 9 mai. ÉGALITÉ
« Le Commandant des troupes vaudoises armées pour l’abolition des droits féodaux,
« Aux braves des communes de Prilly, Jouxtens et Mézery,
« Vous êtes invités à vous joindre le plus tôt possible à l’armée sous mes ordres pour pouvoir agir de concert. |
« Au Camp près Ecublens, sous Lausanne.
« P-S. Des vivres autant que possible devront être fournis par les communes ou les particuliers qui marcheront.
« Vos frères vous attendent pour venir partager leur gloire et sauver la patrie, écrivait-il le 10 mai aux Lausannois. Hâtez-vous de les joindre avec des vivres en suffisance. »
Des adresses de ce genre furent envoyées jusqu’à Concise, à la frontière neuchâteloise. « Le rendezvous est à Mathoud (sic) demain matin à trois heures », y lisait-on. Presque toujours, au bas de ces adresses se trouvait cette recommandation : « Vous êtes prié de faire passer des copies à vos villages voisins afin qu’ils n’ignorent pas l’invitation. » -
Pendant cette journée du dimanche 9 mai, les autorités officielles se montrèrent plus craintives
que le public à l'égard des Bourla-Papey. Le Nouvelliste Vaudois dit qu’au chef-lieu «on craignit que les insurgés, sans attendre la réponse de Berne, et voyant que les troupes qui sont à Lausanne se renforcent toujours, ne tentassent quelque coup de main. » On craignit aussi un peu qu’une colonne de paysans venue d’une autre direction, n’entreprit une attaque ou que même un parti en ville ne formât quelque projet. La Municipalité prit en conséquence, de concert avec le commandant de place, les mesures suivantes :
« Dans le cas d’alarme, chacun éclairera ses fenêtres sur la rue et tous les citoyens fermeront leurs portes, boutiques et magasins et resteront chez eux. Toutes les pintes, traiteries, cafés et autres endroits publics seront fermés à huit heures et demie ; les citoyens qui s’y trouveront après cette heure là seront conduits à la maison de commune. Après huit heures du soir, tout citoyen qui sera rencontré n'étant pas muni d’une carte de sûreté, sera arrêté et conduit à la maison de commune... Tout rassemblement même non armé est défendu ; sera considéré comme rassemblement tout groupe où il y aura plus de six personnes. Tout individu annonçant publiquement des nouvelles alarmantes, appelant aux armes ou provoquant à la désobéissance et au mépris des autorités sera immédiatement arrêté et interrogé. Passé neuf heures, toute personne rencontrée sans lumière dans les rues sera conduite à la maison de commune, »
Le dépôt important d’archives qui se trouvait à Lausanne était le point de mire des insurgés et donnait de perpétuelles inquiétudes aux représentants du Petit Conseil. Celui-ci proposa que ce dépôt fût transporté à Berne. La Chambre administrative décida le 8 mai que « sous la protection des troupes françaises, elles [les archives] étaient autant en sûreté ici qu’à Berne. L’emballage prendrait beaucoup de temps et le convoi ne pourrait opposer une résistance suffisante à une levée en masse qui aurait un motif et un appui puissant dans l’espérance de réussir. »
Reculade du Commissaire.
Kubn rentra à Lausanne le 10 mai à six heures du matin.
« J'ai trouvé la situation plus mauvaise, écrivitil au Petit Conseil. Les hordes armées qui parcourent le pays ne se bornent plus au pillage des archives, mais commettent d’autres excès. Chaque particulier s'adresse à moi, mais il m’est impossible de prendre soin de la sûreté générale en même temps que de celle des individus. Il nous faudrait six à huit colonnes de cinq à six cents hommes chacune pour dissiper cet orage. Nous n’avons pas plus de 800 hommes dont la moitié seulement est disponible. »
Kuhn apprit dès le matin que les Bourla-Papey
campés à St-Sulpice devaient avoir l’intention de venir attaquer Lausanne. Les autorités étaient si craintives en face de l'insurrection qu'à chaque instant et au moindre rapport, elles croyaient voir déjà l’armée de Louis Reymond aux portes de la ville.
Toutes les troupes françaises et helvétiques furent mises sur pied. On ordonna aux citoyens de fermer leurs portes et de rentrer chez eux. Des sentinelles furent postées dans toutes les rues. Des détachements de troupes furent chargés de surveiller les routes principales aboutissant à Lausanne.
« Il s'agissait de leur montrer [aux insurgés] qu'on ne les craignait pas, raconte Kuhn. L’intention était d’aller les attaquer si on pouvait le faire avantageusement, sinon de se contenter d’une simple démonstration, de leur communiquer les lettres de Montrichard et de Verninac, et de les sommer de se rendre. »
Une troupe que le Commissaire dit avoir été composée de 400 hommes, et les journaux du temps de 6 à 700 hommes, fut rangée en bataille sur la place de Monthenon sous le commandement du citoyen Veilande. Elle se composait d’infanterie française et suisse, de cavalerie et d’artillerie suisses. Cette force armée partit par la route de Morges, suivie de près par une voiture contenant le Commissaire Kuhn et le Sénateur Pellis.
Le représentant du gouvernement helvétique
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disait dans sa lettre adressée à Berne, le soir, qu'il avait voulu montrer aux insurgés qu’il ne les craignait pas. Ce qui se passa à St-Sulpice montre que cette assurance ne fut pas de longue durée et que les Bourla-Papey firent sur lui une impression plus grande qu'il ne l'avait supposé. |
Il s’aperçut dès le premier moment que les campagnards étaient résolus, opiniâtres, exaltés même et excités par une campagne de plusieurs jours. Leur nombre avaitaugmenté et, quoiqu'’ils ne constituassent pas une armée organisée comme les troupes françaises ou helvétiques, ils n’en savaient pas moins, dans un moment essentiel, se soumettre à une certaine discipline et adopter une formation tactique capable d’inspirer du respect.
La rencontre du Commissaire et des Bourla- Papey est racontée de diverses manières.
La colonne du commandant Veilande ne s'arrêta que lorsqu'elle fut en présence des insurgés et à bout portant, dit le Nouvelliste vaudois. De longues conférences commencèrent aussitôt. Reymond et les autres chefs des campagnards tinrent les mêmes discours qu'auparavant, continuèrent à protester qu'ils ne voulaient point se battre avec les Français, qu’ils ne voulaient qu’affranchir leurs terres, qu'ils étaient amis de la Grande Nation et qu’il voulaient se donner à elle, Kuhn leur représenta que leur sort serait certainement allégé, que depuis la dernière révolution du 17 avril, on y travaillait et qu’au moment où une bonne constitu-
tion allait fixer le sort de la Suisse, il ne fallait pas que les Lémans se déshonorassent par des insurrections.
Ce récit de personnes qui devaient être bien au courant des faits, mais qui voulaient aussi peutêtre arranger ces derniers à leur façon, ne nous montre pas comment Veilande et Kuhn, allant «a attaquer » les Bourla-Papey, ne firent que discuter avec eux. La vérité doit être bien plutôt dans la lettre écrite le même soir par le Commissaire au Petit Conseil.
« Nous n'avons pas réussi, dit-elle. Ils insistaient sur l’amnistie. Ils étaient plus obstinés que deux jours auparavant, mais aussi plus forts. Ils étaient plus de trois mille. A l’arrivée des troupes, ils se rangèrent très rapidement sur deux colonnes protégées sur les deux flancs. Ils nous débordaïent sur nos deux ailes. Le commandant français m'expliqua qu'il ne pouvait pas prendre sur lui la res-
ponsabilité de les attaquer. Les vieux militaires
étaient de la même opinion. Le commandant se retira sous la condition que les insurgés iraient camper derrière la Venoge. C’est ce qui fut fait. On le réprimandera sans doute, mais le succès de notre entreprise dépendait de l’issue de cette première rencontre. »
Pour la seconde fois, le représentant officiel du gouvernement helvétique se trouvait en face des Bourla-Papey; pour la seconde fois aussi, il il se voyait dans la pénible obligation de négocier
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avec eux, de conclure une sorte de traité ou de capitulation. Le Commandant Veilande aurait pu, peut-être, forcer les campagnards à reculer; d'autre part, et sans tenir compte du danger qu’il courait en agissant ainsi, n’était-il pas difficile pour lui, à d’autres égards, de commander l'attaque de gens résolus, très nombreux, et qui se déclaraient être les meilleurs amis de lui-même, de ses soldats, de son pays ? Malgré sa volonté de contribuer à ramener l’ordre dans le Léman, ne devait-il pas désirer que le conflit s’apaisàât par d’autres moyens que ceux de la force militaire ? On voit dans ce fait en quoi consista surtout l’habileté des Bourla-Papey, ce qui amena les officiers français à s’interposer plutôt qu’à combattre et comment le Commissaire du gouvernement se vit peu à peu amené à changer de ligne de conduite.
Les troupes rentrèrent à Lausanne à quatre heures après midi. Le résultat de cette équipée donna toute confiance aux campagnards et jeta le désespoir ou la colère dans l'esprit des « amis de l’ordre », c’est - à - dire des modérés et aristocrates.
Quant au Commissaire, il vit dès ce moment l’impossibilité presque complète d'arriver au résultat que le Petit Conseil lui avait prescrit, et il l’avoua sans détour, le soir même, à ce dernier :
« Le Canton du Léman sera dans quelques jours une Vendée, disait-il. Les insurgés sont au dernier point du désespoir. Il faut de deux choses l’une : Ou bien des troupes assez nombreuses pour pou-
voir attaquer sur tous les points, ou bien l’amnistie. Le résultat vous prouvera que je vois mieux ici que vous à la distance où vous vous trouvez. Cela résulte d’une réflexion raisonnée et
non de la peur.
La nuit du 10 au 11 mai à Morges.
Les dispositions favorables du Commissaire au sujet de l’amnistie allaient s’accentuer à la suite des événements qui se passèrent à Morges pendant la nuit du 10 au 11 maï et dans lesquels les campagnards montrèrent une audace de plus en plus grande.
Pendant l’après-midi, alors que leurs chefs parlementaient avec Kubhn et Veilande, ils avaient brûlé dans leur camp les archives de Daillens que que quelques-uns d’entre eux avaient découvertes au Timonet, près de Crissier. Après avoir réussi à en imposer pour la seconde fois au représentant du gouvernement, ils se rendirent au delà de la Venoge, comme cela avait été convenu, et ils organisèrent un nouveau campement près du village de Préverenges.
Ils pouvaient, certes, être satisfaits des résultats déjà obtenus. Leur nombre augmentait toujours ; de nouveaux contingents s’organisaient encore dans diverses contrées et, de Nyon à Yverdon,
bien peu d'archives féodales restaient à détruire.
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Cependant, le dépôt de Lausanne hantait toujours l'esprit des Bourla-Papey ; et, soit pour parvenir mieux à mettre la main dessus, soit pour faire encore davantage impression sur le Commissaire et le gouvernement, ils résolurent de chercher à s'emparer de tout ou partie des canons déposés à l’arsenal de Morges. Ils pouvaient compter sur la population et l'autorité municipale de cette ville ; plusieurs chefs connaissaient le commandant de la place, Demney, et se persuadaïient qu’il n’opposerait aucune résistance sérieuse.
L'un des chefs les plus résolus des Bourla-Papey, le capitaine Cart, tenancier de l’Hôtel de l’Ange, à Nyon, fut chargé, avec un détachement de quatre cents hommes, d'aller présenter une sommation régulière à la garnison et à la ville de Morges, pendant que d’autres colonnes cerneraient cette localité du côté du Signal. |
À quatre heures après-midi, au moment où le Commissaire Kubhn rentrait à Lausanne, Cart se présenta aux portes de Morges. Le commandant Demney se rendit auprès de lui et l’amena au souspréfet. Cart demanda de pouvoir traverser la ville. Mandrot lui rappela le traité de Rion-Bosson et refusa. Demney accepta, au contraire, et alla conduire cette troupe sur la place, près du château. Cart remit alors la sommation suivante :
«Le citoyen capitaine Cart, commandant l’avantgarde des troupes vaudoises aux ordres du commandant en chef Reymond, somme le citoyen
a ces mm nt Te
Demney, commandant la place de Morges de lui remettre le poste de la place dans le terme de quatre heures, à partir de 5 ‘/: heures.
(Signé) CART. »
En présence d’une situation aussi dangereuse, le sous-préfet se hâta d’avertir Polier et le commandant Veilande. « Nous ne pouvons nous défendre avec le peu de monde que nous avons, leur dit-il, Au nom de Dieu, du secours et prompt, car à 11 '/s heures du soir, nous sommes attaqués et pris et Dieu sait ce qui arrivera à notre pauvre ville. Si le citoyen Veilande peut venir lui-même, ce sera le mieux. Îl en imposera. Ils sont plus de mille et nous avons tout à craindre. »
Le sous-préfet se rendit ensuite au château pour voir de quelle manière le commandant Demney exécutait l’ordre précis qu’il avait reçu d'y rester, de n’en laisser sortir personne, et de mettre des sentinelles aux endroits faibles. Il apprit que l'officier français était au cabaret, en compagnie de Cart.
«a Ce désordre m'’affligea, dit Mandrot, et j'en tirai les plus mauvais augures. La ville était pleine de paysans, qui se méêlaient avec les soldats et qui pouvaient, par le moyen du vin, les mettre hors d'état de se défendre. A 8 ‘/: heures du soir, mon courrier revint de Lausanne avec une lettre du Préfet et une du citoyen Veilande. Toutes deux portaient au citoyen Demney l’ordre de défendre le château à toute extrémité. Demney fit chercher Cart ; on lui lut les ordres positifs de défense... Je
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l’exhortai à retirer sa demande et à s’en aller. Je lui fis des observations très fortes ; il persista et dit qu’il attaquerait. Demney déclara alors qu'il se défendrait au péril de sa vie, mais qu'il était bien triste pour un vieux militaire à la veille de se retirer, d’être obligé de défendre une place qui n’était pas soutenable, qu’il serait forcé, mais qu’il y périraïit. »
Pendant ce temps, la Municipalité siégeait au milieu d’un certain nombre de personnes de la localité. Toutes désiraient que l’on évitât de plus grands maux et que le sous-préfet fût invité à user de son pouvoir pour y parvenir. Ce dernier, averti de ce qui se passait, se rendit à la maison de ville, où il ne fut pas étonné de trouver le capitaine Cart. On lui remit aussitôt la réquisition suivante de l’autorité locale :
« Environnés de détachements armés, sans assurances de leur part non plus que de la vôtre et de celle du commandant français que les propriétés de cette commune, et la sûreté des individus tranquilles qui la composent seront respectées, notre devoir est de vous inviter à conjurer l’orage qui nous menace ; vous en avez les moyens, mettez-les à exécution ; pesez le parti que vous avez à prendre dans les balances des circonstances et de la prudence, et si votre parti est extrême, nous mettons tout ce qui peut arriver de fâcheux sous votre responsabilité personnelle, puisque vous donnez seul des ordres à la troupe française... Représentezvous les suites des ordres que vous donnerez et les
reproches que vous aurez à vous faire si l’obstination est égale d’un côté et de l’autre et que les détachementsarmésquienvironnentune commune qui, quoique tranquille, peut être mise dans un instant à feu et à sang (recoivent l’ordre d’attaquer)... Prévenez les malheurs, il en est encore temps. »
Comme on le voit, la Municipalité de Morges et les personnes réunies autour d’elle invitaient le sous-préfet à ‘assurer l’exécution de la demande présentée par le capitaine Cart. Ce fonctionnaire était entouré, en outre, par quelques insurgés et le commandant français se bornaiït à dire qu'il était à ses ordres et les exécuterait.. Mandrot rappela les instructions précises de Polier et de Veilande, mais on lui répondit avec la même insistance et les mêmes arguments.
Cart allait se retirer pour donner le signal de l'attaque lorsqu'une personne s’écria :
— Les paysans se contenteront de quatre canons.
Cart consentit à cela et le commandant Demney déclara qu’il les accorderaït s’il y était autorisé par le sous-préfet !. Ce dernier refusa encore.
« Alors, dit-il, les propos s’échauffèrent ; municipaux et bourgeois s’exaltèrent en propos violents ; j'entendis des menaces ; les militaires se rapprochèrent de moi... et je ne voyais que trop que je n'étais plus libre. Je vis qu’il fallait céder ; je voulus gagner du temps et avoir encore une nouvelle sommation de la Municipalité. »
{ Lettre de J. Muret au Commissaire Kuhn, dans Papiers... etc.
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Cette demande fut aussitôt rédigée, invitant le sous-préfet « à remettre au citoyen Cart... quatre pièces de canon de campagne avec les caissons au complet et garnis de leurs munitions ». La Municipalité déclarait d’ailleurs que malgré les ordres formels du Préfet national et du Commandant Veilande, « elle mettait sous la responsabilité personnelle du sous-préfet les suites affreuses qu'aurait un refus ». Cart, de son côté, s’engageait dans ce cas à respecter le traité conclu le 6 maï à Rion- Bosson :.
« Il était onze heures du soir, dit Mandrot, j'étais comme prisonnier. Je ne pouvais plus espérer de secours ni de Lausanne, ni du commandant français qui était là, qui m’abandonnaït et même se cachait derrière moi et je cédai. »
Une capitulation fut rédigée et signée. La voici :
« Le sous-préfet de Morges autorise le Commandant Demney à délivrer les quatre pièces ci-devant désignées, ainsi que leurs caissons et munitions y attachés, cela devant être fait sans que qui que ce soit entre au dit Château, que les troupes françaises qui y sont.
11 heures du soir.
(Signé) MANDRoT, sous-préfet. »
1 Archives de Morges. Parmi les signataires de cette réquisition, on lit les noms de Muret-Fasnacht, président du tribunal de district ; Muret-Baron, ex-sénateur ; Henri Warnery, juge de district ; Guex, greffier de district ; M.-J. Devenoge, « ministre du culte » : P. Devenoge, membre de la Diète cantonale; Claude Mandrot, Jaïn, etc.
TE CP - mn. nv