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la seule contrainte. On put bientôt distinguer deux courants d'opinion au milieu de la masse des mécontents.
L'un de ces courants renfermait toutes les personnes qui désespéraient de pouvoir jamais obtenir un régime politique convenable tant que l’on resterait uni à la République helvétique. Le Canton du Léman ne pouvant pas à lui seul constituer un Etat suffisamment fort pour faire reconnaître et respecter son existence nationale, ils estimaient que sa réunion à la France était probablement la meilleure solution à apporter à une situation de jour en jour plus mauvaise. Les hommes au courant des affaires générales cherchaïient inutilement à leur faire comprendre que si, de cetté manière, on obtenait l’abolition complète des dîimes, cet avantage serait compensé et bien au-delà par les charges immenses, civiles et militaires, qui pesaient sur le peuple français et que notre pays était incapable de supporter. Les partisans de l’union avec la France étaient trop aigris pour écouter les conseils de la raison. Ils préféraient s’en rapporter aux affirmations d'agents de la Grande Nation qui espéraient, en préparant cette annexion, mériter la reconnaissance du gouvernement consulaire. Voici, à ce sujet, ce que l’on mandait de Nyon au mois de mars 1801 au Préfet national. : « J’ai l'honneur de vous prévenir que je viens d'apprendre par une voie sûre qu'il y a eu un rassemblement de nos
fugitifs à Carouge, où s’est trouvé Muret, d’Au-
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bonne, ci-devant inspecteur général, de retour de sa mission à Paris; Rolaz-Croisier, de Gilly, etc., de même que nombre de députés de toutes les villes de Lausanne en ça, ainsi que de plusieurs villages ; toutes leurs démarches tendent à la réunion de leur patrie à. Ja France. Les courriers révolutionnaires vont en mission tous les jours et la trame qui doit nous perdre s’ourdit tous les instants. » Le représentant de la Suisse à Paris, Ph.-A. Stapfer, confirmait le 21 mars à Bégoz, ministre helvétique des relations extérieures, les intrigues des partisans de la France et s'élevait avec force contre leur manque de patriotisme. Ces tentatives n'étaient pas destinées, heureusement, à obtenir de succès, d'autant plus que le gouvernement consulaire ne leur était pas favorable et
qu’elles n'étaient encouragées que par une faible
minorité des citoyens vaudois.
L'autre courant politique renfermait tous ceux qui croyaient le nouveau régime incapable de donner à l’Helvétie le repos, la tranquillité et le bonheur dont elle avait joui auparavant pendant plusieurs siècles. Ils avaient tressailli de joie en 1798 lorsqu'on avait fait miroïter devant leurs yeux les avantages nombreux qu'ils devaient retirer de la Révolution; ils avaient espéré encore, lorsque les premières difficultés et les premières désillusions étaient survenues. Trois années s'étaient écoulées depuis lors et la situation, déjà mauvaise auparavant, était devenue presque insup-
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portable. Au milieu de la lutte violente des partis, de l'épuisement de plus en plus complet du pays, dans un moment où le gouvernement demandait de nouveaux impôts considérables venant s’ajouter aux anciens, levés avec l’aide de troupes étrangères, le présent et surtout les perspectives affreuses de l’avenir, faisaient songer au passé et poussaient les populations à désirer son retour. « Tombons à genoux et invoquons l'ours]! » disait J.-J. Cart, de Morges, en protestant contre les actes du gouvernement. Les citoyens en arrivèrent en effet à « invoquer l'ours » et à demander la « réunion au canton de Berne ». Des pamphlets de toute nature circulèrent dans les campagnes et, malgré les mesures prises par l’administration cantonale, ils eurent suffisamment de succès pour qu'une pétition couverte d'environ 18 000 signatures — la moitié du nombre total des citoyens — vint soutenir cette manière de voir pendant l'hiver de 1801 à 1802.
La question des dimes avait cependant attiré dans l'intervalle l’attention des autorités centrales et cantonales. La Diète vaudoise de l’été 1801, composée en grande partie de patriotes modérés, n'avait malheureusement pas su prendre une décision franche et définitive capable de mettre fin à l’agitation. « Toute redevance est rachetable, » disait-elle ; ce n’était pas suffisant. « Pressera-t-on le peuple chaque année entre les baïonnettes et le désespoir ? demandait à ce sujet J.-J. Cart. Renou-
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vellera-t-on chaque année les scènes déchirantes dont nous avons été les témoins et ne craindrat-on pas que le développement répété d’une force étrangère contre le vœu général ou ne nous plonge dans les horreurs de la guerre civile ou ne détruise pour toujours le peu d'esprit public qui nous reste ? » |
La Diète helvétique, de son côté, avait montré en automne 1801 le spectacle de la plus profonde division. Les députés vaudois protestèrent surtout contre la prétention de l’Assemblée de vouloir faire retomber les charges du rachat sur les seuls débiteurs, et Louis Secretan s’abstint dès lors d'assister aux séances de la Diète dont les délibérations ne devaient aboutir qu’à une tentative de réaction, marquée par l’arrivée au pouvoir des fédéralistes avec Aloïs Reding comme Landammann de la Suisse.
Ce dernier événement fut un coup de fouet pour le parti patriote dans le Léman. La situation politique devenant très grave pour ce canton, sérieusement menacé d’un retour à l’ancien régime, les partisans du nouveau cherchèrent encore une fois à rallier les campagnards — dont un grand nombre étaient indécis — en se servant du levier puissant de l'intérêt et de la suppression des droits féodaux.
Il ne lui fut pas très difficile d'arriver à ce résultat.
1 J.-J. Cart: Quelques mots sur le projet de la Commission diétale du Canton de Vaud.
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« Il semblait qu’on eût cherché à les pousser à bout, dit Henri Monod en parlant des paysans. Après avoir aboli et rétabli les droits féodaux ; après avoir modifié, changé et rechangé plusieurs fois les lois à ce sujet, on fait payer coup sur coup les nouvelles impositions générales, puis en différents endroits les impositions locales et l’on ordonne d’acquitter dans un terme donné les redevances féodales arriérées, dont la perception avait été comme abandonnée pendant deux ou trois ans. Il résulta de ces mesures précipitées et vraiment inconcevables, que le campagnard se trouva chargé d’une telle masse de dettes à payer tout à coup qu’il devint impossible à la plupart de se suffire. On vit, dans un seul tribunal, une cinquantaine de saisies de fonds demandées le même jour pour défaut de payement des droits féodaux ; une commune peu considérable fut attaquée en droit pour le payement de ses censes retardées dont une seule année montait au moins à cinq ou six cents louis. Ajoutez à ces motifs d’exaspération le mécontentement occasionné par l’expulsion hors du gouvernement des représentants du Pays de Vaud qui avaient la confiance, et par là même le manque absolu de confiance dans les chefs de l'Etat!»
« En effet, ajoute Verdeil, Muret, Secretan, J.-J. Cart, Bourgeois, Lafléchère étaient exclus des Conseils helvétiques ; les tribunaux où sié-
* Monod : Mémoires I, 204-205.
geaient Pidou, Potterat, Agassiz, Duchat, Claude Mandrot, Soulier, Dentan, Jan de Châtillens et d’autres, étaient cassés ; les sous-préfets patriotes comme Bergier de Jouxtens, Vionnet d’Aubonne, Correvon de Martines, d’Yverdon, étaient destitués ; l'inspecteur des milices, Muret-Grivel, était révoqué » !.
Les Vaudois étaient mécontents de voir les charges de la République retomber le plus souvent sur eux. « Leur territoire, qui avait été le premier envahi, dit le réactionnaire Seigneux, fut aussi le premier obligé d'entretenir l’armée française dont les demandes de tout genre étaient exorbitantes. Ensuite, l’opposition continuelle de la part des autres cantons contre le nouvel ordre de choses, fit encore retomber la plus grande partie des impôts et des réquisitions sur le Pays de Vaud. Enfin lorsque la moitié de la Suisse se fut rangée du côté des armées autrichiennes et russes, cette même province eut à faire face, presque à elle seule, aux frais de la guerre parce que les hommes placés à la tête de son administration étaient forcés de tout sacrifier à la cause qu’ils voulaient défendre. C’est pourquoi, tandis que les autres Confédérés ne fournissaient que lentement une partie de leurs contingents en hommes et en argent, les chefs du Canton de Vaud, poussés par la crainte d’une contre-révolution, allaient au devant de tous les besoins du nouveau gouverne-
1 Verdeil III, 398.
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ment et faisaient les plus grands efforts pour le soutenir » !.
J.-J. Cart se trouve d’accord sur ce point avec le réactionnaire Seigneux : « Si l’on considère, dit-il, que toutes nos communes ont été obligées depuis quatre ans à des dépenses décuples de leurs dépenses ordinaires ; que l’on a exigé de nos cultivateurs les censes et les dimes, arriérées depuis la révolution, outre les impôts qu’ils n'avaient jamais payés; que la plupart sont abimés de dettes et harcelés par leurs créanciers, l’on trouvera un peuple au désespoir et dans ce désespoir les causes de l'insurrection ». « Et malgré la révolution dont on se promettait tant, disait-il encore, l’on exigera des Vaudois, dîimes, censes et impôts! On l’exigera tandis que les habitants des petits Cantons n'en payent point; nous serons ainsi leurs tributaires ! Jamais, jamais, et quoi qu’il arrive, jamais!»
Beaucoup pensaient comme J.-J. Cart, et l’on trouve dans les extraits précédents, reflétant l’opinion de divers partis, les causes de l’adresse aux autorités du Canton du Léman et, plus tard, de l'insurrection des Bourla-Papey.
Les nombreux fonctionnaires patriotes destitués cherchaient à opérer une réaction contre le vent d’aristocratie qui semblait souffler sur la Suisse
1 Seigneux : Précis historique II, 63.
# J.-J. Cart : De la Suisse avant la Révolution et pendant la Révolution.
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depuis quelque temps. L’ambition d’un certain nombre, le ressentiment de quelques autres, le mépris que l’on affichait pour un gouvernement central sans force, sans énergie, sans ligne fixe de conduite, toutes ces choses facilitèrent l'explosion. À l’époque de l’Adresse aux autorités du Canton du Léman, on avait appris à correspondre entre communes, on avait eu des conciliabules secrets ; des agents avaient parcouru le pays. Cette organisation savante et occulte continua à subsister malgré tout et facilita l’organisation du soulèvement de
Henri Monod dit dans ses Mémoires que le pays était persuadé que « toute résistance au gouvernement aurait l’appui de la France » ‘. Cette opinion fut soutenue, encouragée et fortifiée par des agents français. Le général Turreau, entre autres, chargé de préparer l’annexion du Valais, se distingua par ses intrigues dans ce sens et eut avec les mécontents du Pays de Vaud, des relations secrètes et fréquentes qui poussèrent les plus exaltés à demander la réunion à la France si on ne faisait pas droit à toutes leurs réclamations. Ces intrigues furent d'autant plus importantes et fructueuses qu’elles restèrent pendant trop longtemps imparfaitement connues et que le gouvernement helvétique se trouvait dans l’impossibilité de les empêcher complètement. Un des commissaires envoyés dans le Canton du Léman, Frédéric May, dévoila tout à
1 Monod : Mémoires I, 205.
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fait les actes de cet homme néfaste. « Un général français, disait-il, connu par les cruautés qu'il a exercées dans la Vendée et, depuis deux ans, le fléau du Valais, espérant se rendre agréable à son gouvernernement s’il pouvait parvenir à réunir à la France une des plus belles contrées de l’Helvétie, attisait le feu de la discorde, entrait dans les plans des premiers moteurs et faisait espérer l'impunité et même l’appui de nos puissants voisins » *.
À l’époque du gouvernement de Reding, les patriotes de divers cantons eurent des conciliabules pour rechercher les moyens de le renverser. Une réunion importante eut lieu. à Payerne et décida qu’une insurrection aurait lieu au printemps dans le but de placer à la tête du gouvernement central des hommes favorables aux nouvelles idées. Les paysans vaudois furent encouragés à soutenir ce mouvement en s’attaquant aux propriétés des seigneurs et en détruisant les titres féodaux. | |
L'entreprise était aussi importante que grave. Qui prendrait la direction du mouvement? Qui voudrait bien se compromettre publiquement et au grand jour, dans un pays où l’on avait appris depuis des siècles à cacher ses idéès et à agir dans l'ombre? On sentait ce qu’il y avait de répréhensible dans l’envahissement des propriétés particulières, on avait conscience de la gravité de ses actes et des chances contraires que l’on avait à
# Rapport du 14 juillet 1802 au Conseil Exécutif.
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courir. On était suffisamment aigri et mécontent pour vouloir faire quelque chose ; on voulait arriver au résultat par les moyens préconisés, mais qui commencerait, d’où partirait le signal ?
C'est dans la région qui s’étenid de Morges à La Sarraz que la « fermentation » était la plus grande, sans cependant que les agents du gouver- nement eussent la possibilité de citer des faits. Des personnes dont on ne se défiait pas avaient cependant aperçu divers mouvements suspects dans les villages. On avait vu souvent Claude Mandrot, ex-juge au tribunal de Morges, venir rejoindre les frères Bourgeois à St-Saphorin et se rendre avec ces derniers auprès de Marc Cart, dans le même village. Là, avaient lieu de longs conciliabules. Cart s’en allait ensuite à cheval du côté de Cossonay et de La Sarraz et ne revenait qu'au bout de quelques jours. Sa femme s’exprimait d’une manière très véhémente au sujet des aristocrates et excitait les voisins : « Laissez-les faire, disait-elle, quand on aura fait le tour de Lausanne, nous voulons engraisser ici les roues de nos chars avec le sang des aristocrates ». On savait que l’ancien juge du Canton, Potterat d'Orny, personnage influent dans la région de La Sarraz, suivait de près les événements du temps; il avait assisté à l'assemblée de Payerne et il était au courant de toutes les intrigues. Là encore quelquefois, les femmes se laissaient entraîner par la passion politique. Ursule Monnier d’Eclépens était
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continuellement « par voies et par chemins », elle « courait les villages » et transmettait des avis et des ordres. |
La Sarraz et Bière.
Ces intrigues étaient peu connues dans le public, celui des villes notamment, et le Nouvelliste Vaudois insérait dans son numéro du 5 février 1802, les lignes suivantes : « Le Pays de Vaud jouit de la plus grande tranquillité; s’il y existe encore des partis divers, il n’en est aucun qui ne sente manifestement qu’une insurrection quelconque ne profiterait qu'aux ennemis du nom Suisse, et que, pour en être dupe, il faut. ne pas voir au delà de son nez ou de l’heure présente; on peut même dire que jamais les partis n’ont été plus près de se rallier pour la cause commune que dans ce moment ».
Il semble sans doute résulter de la lecture de ces lignes la conviction que le rédacteur connaissait un peu les intentions des meneurs, mais son étonnement fut cependant assez grand sans doute lorsque, le 23 du même mois, il dut annoncer à ses lecteurs que dans la nuit du 19 au 20, le « ci-devant château de La Sarraz et la chambre forte renfermant les archives de la baronnie » avaient été forcés et les titres des droits féodaux enlevés et anéantis pour la plupart.
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Cette nouvelle fut un coup de foudre pour beaucoup de personnes, pour les autorités, pour le gouvernement. Le sous-préfet de Charrière, à Cossonay, averti aussitôt, fit procéder sans retard aux constatations légales.
Ces dernières donnèrent la certitude qu’un grand nombre de personnes avaient dû coopérer à l’événement. La grande porte, dite la Pothélaz, était forcée et la serrure enlevée. Les envahisseurs avaient ensuite traversé un fossé et escaladé un mur. Îls étaient enfin parvenus par une fenêtre dans la petite cour ; de là, ils étaient descendus aux archives. Ces dernières étaient renfermées dans une chambre protégée par une porte en fer ayant une serrure fermant à double tour et un cadenas. Le tout était forcé; les titres avaient disparu à l'exception des papiers de famille. Des débris de parchemins et de papiers se trouvaient encore dans la « maison du tirage », d’autres peu nombreux dans la Venoge. Les envahisseurs avaient donc pris le temps de faire un choix dans les archives et une partie de leur larcin avait fourni les éléments d’un auto-da-fé, allumé sur la colline du Mauremont.
Le Préfet national du Léman publia le même jour, 20 février, une proclamation dans laquelle il faisait voir la gravité du crime qui venait d’être commis. « Un tel événement, disait-il, par la violation de la propriété..., par la nature du vol, par le grand nombre des intéressés, étant le premier
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de ce genre qui ait souillé la révolution, excitera sans doute l’indignation de tous les bons Vaudois. » Il dévoilait ensuite les agissements de ceux qui persuadaient aux paysans que « la France n'était point disposée à soutenir notre gouvernement ». « Je vous déclare, ajoutait-il, que c’est là une insi-
gne calomnie, démentie à ce moment même par la | présence des brigades françaises dans les communes du canton de Zurich qui ont opposé de la résistance ». Il priait enfin les citoyens de la baronnie de La Sarraz de montrer par une adresse qu'ils réprouvaient l’événement de la nuit précédente.
Le secret fut bien gardé et, d'autre part, c’est à peine si cinquante-deux citoyens signèrent l’adresse sollicitée par le premier magistrat du canton. Une enquête fut ouverte et quarante-six personnes interrogées inutilement.
Les signataires de l’adresse de La Sarraz promirent 50 louis de récompense à ceux qui feraient connaître les auteurs de la spoliation ; la famille de Gingins s’engagea pour la même somme et le gouvernement helvétique pour 600 francs, en assurant le secret aux dénonciateurs. Ces offres importantes ne furent pas capables de décider quelqu'un à rompre le silence inquiétant qui continua à planer sur cette affaire.
Les personnes compromises étaient nombreuses et l'événement tenait à un plan dont les autorités ne pouvaient que présumer l'existence. Le gouver-
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nement central, pressentant l’importance du fait, chargea encore Polier, au commencement de mars, de faire procéder à une enquête complémentaire par deux hommes de confiance. Cette dernière mesure resta aussi sans résultat. Quelques jours auparavant, ce gouvernement ayant appris que l’on signait « des adresses de réunion à la France » avait déjà ordonné au même fonctionnaire de mettre la plus grande diligence « à découvrir les auteurs de ces criminelles entreprises. »
L'événement de La Sarraz faisait encore l’objet des conversations du public lorsque Polier reçut du sous-préfet d’Aubonne l'avis suivant : « Le citoyen Monod, chargé des affaires du citoyen Necker (seigneur de Bière) me remet un verbal qui constate qu’on est entré dans la maison du citoyen Necker à Bière ; la chambre des archives où déposaient les grosses, plans et cottets, relatifs au territoire de Bière et Bérolles a été forcée et vidée de tous titres. Il y a eu effraction de la serrure ».
Le sous-préfet se rendit aussitôt à Bière où les titres déposés dans la maison communale avaient aussi été enlevés. Le château était inhabité depuis longtemps et dans un état de grand délabrement ; on ne put en conséquence spécifier d’une manière certaine la date du vol qui pouvait avoir eu lieu dans l'intervalle entre le 27 février et le 17 mars.
Le ruisseau du Flon entraîna des débris de papiers. Une enquête fut instruite à Bière et à Bérolles, par les soins du sous-préfet; une récom-
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Cette conspiration du silence, qui peignait bien la situation et qui constitue une partie de l’originalité du mouvement insurrectionnel de 1802, ne pouvait cependant tromper l’ensemble du public. La plupart des campagnards des districts de Morges, Cossonay, Aubonne, Orbe, Rolle, et même Nyon et Yverdon, étaient au courant des intrigues et si un certain nombre de personnages importants agissaient de manière à ce que l’on ne pût pas les accuser de participer aux événements, les chefs secondaires, les agents les plus actifs étaient connus. C’est ainsi qu’un jeune homme des environs de Cossonay écrivait les lignes suivantes dans son journal, à la date du 20 février :
« Le fournier qui est revenu de La Sarraz a rapporté que, la nuit dernière, on a forcé les archives du château et jeté à la Venoge une partie des papiers du baron de Gingins. Le reste a été porté sur le Mauremont où ils en ont fait un feu de joie. Cardinaux, de Mont-la-Ville, qui est à la tête du mouvement, a fait signifier au syndic d’avoir à transporter à Lussery les titres des archives, que sans cela il viendrait lui-même avec ses Bourla- Papay. Pendant qu’on délibérait sur ce qu'il y avait à faire, quelques hommes, conduits par l’en-
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voyé de Cardinaux, ont forcé la maison de commune et vidé la caisse des archives. Le lieutenant Devenoge a réuni tous les titres seigneuriaux dans une serviette et l’on s’est rendu entre Lussery et Villars où étaient déjà amoncelées les archives de quelques villages avoisinants. On en a fait un feu de joie et cependant bien des cœurs, à ce qu’il m’a paru, étouffaient des regrets.
« Au retour, j'ai trouvé tout le village sur pied, et Pied-fin sur le toit de la tour, où il était monté pour abattre la girouette. Quand il l’a eu détachée à grand’peine., il l’a jetée dans la rue. « Voilà où je te voudrais, Dégenève', avec toutes mes nielles » a-t-il dit. J’en ai eu du regret et d’autres avec moi, parce que ces bravades ne servent de rien et que M. de St-Saphorin a toujours été bon pour le paysan. On sera cependant content si on peut s’entendre avec le gouvernement pour n’avoir plus de dîimes à payer * ».
Ce récit montre que les paysans, tout en gardant souvent des sentiments de respect pour leurs anciens seigneurs, voulaient absolument la fin du régime féodal. Leur résolution ferme et inébranlable était capable d’inspirer de la frayeur au reste de la population, qui regarda en spectatrice ce mouvement étrange de 1802 sans vouloir l’entraver par une dénonciation quelconque auprès de l’autorité, ignorante du détail des faits.
1 Receveur de M. de St-Saphorin.
* In memoriam. Jean-Daniel, 3° édition, p. 26-28.
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Attente et intrigues.
Le moment vint cependant où le mystère ne pouvait plus être complet.
A la fin de mars, le bruit se répandit dans le public qu'un complot allait éclater sous peu avec le secours d’un général français dont le nom était caché soigneusement. Le Préfet national apprit dès le 28 qu’il devait lui-même être arrêté en même temps qu'un certain nombre d’autres propriétaires de dimes. Il fallait même s’attendre à ce qu'il y eût quelques victimes du ressentiment populaire contre « l’oligarchie cantonale’. » Les personnes arrêtées devaient être conduites au chàteau de Chillon. Les archives déposées dans la tour de la cathédrale allaient être enlevées et l’on voulait probablement profiter de cette occasion pour demander l’annexion à la France. Les meneurs promettaient à ceux qui voudraient bien les suivre, le pillage des châteaux, des maisons des aristocrates et de celles appartenant aux membres du parti modéré que l’on appelait alors le parti Polier.
Les sous-préfets d’Orbe et de Cossonay signalaient les courses nombreuses de quelques meneurs, Un seigneur — Pillichody de Bavois —
4 Le sous-préfet d’Orbe, Thomasset, à Polier, 31 mars.
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annonçait que « 600 hommes étaient armés pour cette entreprise, que les nommés David et Duchat la dirigeaiïent dans le district de Cossonay, Mandrot à Morges, Potterat à Orny, Rouge à Lausanne * ».
L'insurrection devait probablement éclater le samedi suivant, 3 avril.
Ces indications n'étaient basées que sur des rapports un peu vagues et ne permettaient pas au Préfet national de prendre des mesures précises contre une personne quelconque. Polier put néanmoins dès ce moment signaler au gouvernement central l’activité du capitaine Louis Reymond qui se trouvait alors à Lausanne, mais dont les actes n'étaient pas encore de nature à légitimer une arrestation.
En présence d'indications aussi peu précises, le gouvernement ne crut pas devoir accorder une importance considérable aux rapports de Polier. Il envoya cependant dans le Pays de Vaud quelques détachements de troupes françaises et helvétiques qui furent disséminées dans les districts où l'agitation semblait être la plus grande. Il recommanda enfin au Préfet de montrer de la vigilance, de la vigueur et de la fermeté, et il attendit des rapports plus précis.
Le soulèvement annoncé pour le trois avril n’eut pas lieu. Soit que les intrigues politiques qui
1 Les Bourla-Papay. Journal de Ami Rigot de Begnins. Gaz. de Lausanne. 1857.
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\ s’organisaient à ce moment-là à Berne contre le
gouvernement de Reding fussent connues des meneurs; soit, surtout, que la présence des troupes françaises inspirât quelque crainte, le mot d'ordre fut de rester tranquille provisoirement. « Nous ne ferons rien tant que ces gens-là sont ici », disaient les citoyens de Cossonay en parlant des hussards français. |
Les campagnards s’impatientaient de leur côté et, à chaque instant, l’annonce d’un soulèvement circulait dans le public. C’est ainsi que le 6 avril, le citoyen Duplan, de Cossonay, fit la déclaration suivante : « Dimanche dernier, environ les six heures de l’après-midi, étant au bouchon (sic) de Cossonay, le fils de Jaques Epars me dit que je ne devais pas avoir peur si j'entendais sonner les cloches. Puis il a ajouté qu'on devait se rendre à St-Sulpice mercredi dans la nuit, qu’il y aurait un grand feu et qu'il devait s’y trouver deux généraux français pour commander les troupes, qui ne seront pas des traîtres comme Montchoisy... Que les individus qui devaient se rendre à St-Sulpice venaient de Goumoëns et Oulens et des villages de la baronnie de La Sarraz, qui prendraient ceux de Daiïllens et de Penthaz en passant et qu'eux mêmes venaient de Grancy et Cottens pour donner l’alerte ‘. »
4 Le 8 au soir, il y eut en effet un commencement d'alerte à Cossonay où la cloche du feu fut sonnée avec le secours des citoyens Duchat, ex-sous-préfet et Solliard, ex-greffier. Les jeunes gens de Penthalaz survinrent bientôt avec des gourdins qui remplaçaient, pour les initiés, les pompes à feu. L'affaire fut manquée.
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Cette déposition, et le fait de l’inaction des mécontents au commencement d'avril, montre que malgré les nombreux agents dont disposaient les meneurs et la bonne volonté des campagnards, leur parti manquait un peu de cohésion et qu’aucune personne ne possédait une autorité reconnue par tous. Les plus zélés dans chaque contrée semblaient agir souverainement sans trop se préoccuper de la coordination à établir entre tous ces efforts locaux ou personnels. Le complot était connu de tous, mais l'exécution était encore subordonnée dans chaque région à diverses circonstances particulières.
Pendant ce temps, les sous-préfets faisaient leur possible pour se renseigner. « Les meneurs vont et viennent, écrivait de Charrière, à Cossonay. Il est difficile de savoir ce qu’ils font, malgré une surveillance active. Outre les patrouilles de la cavalerie, trois hommes sûrs sont envoyés pendant la nuit sur un lieu élevé pour voir et écouter. » Le sous-préfet d’Orbe, Thomasset, insistait en faveur de la suppression des dimes, « seul et unique moyen d'obtenir la tranquillité. »
S'il en faut croire le Journal de Ami Rigot de Begnins, J.-J. Cart aurait remis le trois avril à M. de St-Saphorin — un des principaux seigneurs du pays — un Mémoire « sur le rachat des dîmes et censes que l’on opèrerait au moyen des biens nationaux et d’un impôt additionnel. » Il ajoute que les citoyens Rouge, Mandrot et d’autres avaient