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LES TENDANCES DU SYNDICALISME

Au point de vue des idées directrices, le syndicalisme est orienté suivant deux tendances qui, au premier abord, paraissent plus en opposition qu’elles ne ne le sont en réalité.

Peur les uns, l’action syndicale est un moyen, le seul, d’ailleurs, de détruire la société capitaliste, pour la remplacer par une société communiste: ce sont les partisans du syndicalisme révolutionnaire, Pour les autres, au contraire, le syndicalisme a un objet immédiat : l'amélioration du sort des ouvriers ; la disparition du salariat est pour eux un but lointain qu’ils ne dédaignent pas, mais qui n’absorbe pas toute leur activité : ce sont les syndicalistes réformistes.

Les partisans de ces deux tendances luttent entre eux violemment pour 6btenir et conserver la direction des organisations ouvrières. Entre ces deux fractions extrèmes une “troisième, qui a peu d'adhérents, est représentée par des syndicalistes qui n’acceptent pas absolument l’une ou l’autre de ces deux théories; on les appelle, à tort selon nous, réformistes, quoiqu’ils empruntent aux révolutionnaires certaines de leurs conceptions et adoptent quelques unes de leurs manières de voir; ce sont des réformistes

dissidents, quélque chose comme le parti du centre d’une

assemblée politique; on pourrait les appeler réformistesrévolutionnaires.

Le syndicalisme réformiste et le syndicalisme révolu-

tionnaire sont nettement divisés ; Les réformistes dissidents auraient une tendance à former un trait d'union entre ces deux adversaires. Leur rôle de médiateurs les fait mal voir des révolutionnaires, alors que les réformistes, soit par politique, soit par sympathie, les soutiennent,

1° Le syndicalisme révolutionnaire. — A la base du syndicalisme révolutionnaire est le principe de la lutte des classes, qui se présente sous la forme suivante: le patron cherche à réduire le salaire de ses ouvriers et à augmenter la durée du travail qu'ils fournissent ; ceux-ci, au contraire, s’elforcent à faire augmenter leur salaire et à diminuer le temps de travail. Ces intérêts opposés déterminent parfois des crises violentes qui sont les grèves.

Selon les syndicalistes révolutionnaires, l'intervention

dans les grèves des gendarmes et de la troupe, protégeant les individus et les propriétés contre les entreprises brutales des grévistes, entraîne comme résultat une opposition des syndicats à l'Etat, à la Nation, à la Patrie.

De la résistance du patron aux efforts des grévistes, ils ont conclu que l’union de tous les travailleurs dans les syndicats est nécessaire pour imposer leurs revendications ; celte union rend possible actuellement l’action directe et la grève partielle, et permettra plus tard de faire la grève générale et la révolution sociale.

C'est sur ces données, un peu simplistes, que repose tout le syndicalisme révolutionnaire, qui se résume en une critique du régime capitaliste, une critique de l'Etat, et l’affirmation de la valeur révolutionnaire du syndicat.

La société actuelle, aux yeux des révolutionnaires, est divisée en deux classes nettement séparées, et sans intermé-

diaire : l'une est composée de ceux qui possèdent sans tra-.

vailler; l’autre de ceux qui travaillent sans posséder. La

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première est la classe des capitalistes, la seconde est la classe des prolétaires. « D’un côté les voleurs, les maîtres ; de l’autre les volés, les asservis (1) ».

Le capitaliste vit sans travailler, dans le luxe et le bienêtre ; il ne produit rien, malgré cela sa vie est large. Le prolétaire, pauvre, au contraire, est obligé de travailler ; sans ouvrage il est réduit à la misère et meurt de faim, car aucun secours ne lui est apporté; pour vivre il doit travailler, et cela toute sa vie et durant de longues heures chaque jour ; son salaire, en échange d'un labeur incessant,

est médiocre, sa vie est difficile, le luxe lui est interdit,

l'avenir n’a pour lui aucune sécurité, « pas de bien-être, pas non plus de liberté » (2), et pourtant il est le seul producteur. DA pr

Sa liberté n’est que théorique, elle n’existe qu’autant que le capitalisme la lui accorde, car les capitalistes peuvent le condammer à mourir de faim ; il est à leur merci. Loin de s'être amélioré, depuis la plus haute antiquité le sort du travailleur s’est aggravé : «entre le salarië moderne et l’esclave antique ou le serf du moyen âge, nulle différence essentielle : mème le sort du salarié est plus aléatoire que celui de l’esclave » (3).

. Une minorité accapare le capital, Le sol, les instruments de production, ne laissant rien au travail ; là est la cause de la division de la société en deux classes distinctes. Le capital se forme «par des prélèvements continus sur le travail des travailleurs : les travailleurs créent des richesses, les capitalistes en gardent pour eux la plus grande part. Le privilège des oisifs est fait de la misère

(1) Pouget. Le Syndicat, p. 5.

(2) Pouget. Le Syndicat, p. 9.

(3) Pouget. Le Syndicat, p. 10.

des producteurs » (1). Le capitalisme est le produit de cette malhonnêteté qui consiste à s'emparer desmoyens de pro— duction, au détriment Îde ceux qui ne possèdent rien, «le capitalapparaît comme le produit du vol». (2)

Les travailleurs ne pouvant jamais posséder, ni espérer, dans une société comme la nôtre, voir leur situation s'améliorer jusqu'à les rendre égaux aux capitalistes, veulent a fin d’un tel régime, et s'unissent afin de le renverser et de supprimer la classe capitaliste. +

Les deux classes formant la: société actuelle se lèvent donc l’une contre l’autre et se combattent par tous les moyens en leur possession : c'est la lutie des classes.

L'instrument de cette lutte est le syndicat ; « la lutte des classes, voilà la base du syndicalisme » (3). Le syndicalisme s'oppose à tuus les moyens essayés pour rapprocher ou confondre les classes ; son but est de mener activement, sans arrêt, les travailleurs à la lutte contre les capitalistes, et de faire une guerre sans pitié et sans merci au capital, jusqu'à la destruction de la société actuelle, et à son remplacement par une société future, basée sur le travail accessible à tous les citoyens et obligataire pour tous.

Jusqu'ici Le syndicalisme se confond avec le socialisme dont il emprunte, en les aggravant, toutes les critiques de la société actuelle. Mais au delà: du désir d'établir une société future, ces deux théories se divisent, et suivent chacun une voie différente. Le socialisme pour aboutir se sert du suffrage universel, des pouvoirs publics ; le syndicalisme, au contraire, ne veut pas entendre parler d’une telle action, il critique l'Etat et va à l’anarchisme...

(1) Pouget. Le Syndicat, p. 10.

(2) Pouget. Le Syndicat, p. 10:

(3) Pouget. Le Syndicat, p. 11.

L’Etat a pour rôle essentiel le maintien de l’ordre, « c’est à-dire, le salut des privilèges capitalistes » (1). Parler d’égalité est une plaisanterie, le bulletin de vote ne peut servir à l’ouvrier. Celui-ci est toujours berné par les hommes politiques qu'il désigne, et aucun d’eux ne peut, mème sil le voulait, faire aboutir complètement ses revendications. M: Sorel ne cache pas sa manière de voir à ce sujet (2). Pourquoi les ouvriers voteraient-ils aux élections législatives ? ils n’y ont aucun avantage, même pour obtenir certaines lois qui peuvent leur être utiles; parla violence ils Les arracheront plus facilement et plus sûrement à la « lcheté bourgeoise ». Une fois votées et promulguées les lois restent inäppliquées, les juges bourgeois s’ingéniant à en atténuer la portée autant qu’ils le peuvent. Les syndicats importants et forts sont seuls capables de les faire respecter, mais cela ne constitue par un argument en faveur de l'utilité qu'ont les ouvriers à participer aux élections législatives, car ces syndicats auraient pu, de par leur puissance, obtenir directement, de leurs patrons les améliorations décidées par le législateur. D’après la façon dont il est hostile à certains projets de lois sociales, comme celui de Ja réglementation des grèves, de l'arbitrage obligatoire et celui des retraites

ouvrières, on comprend très bien l’antiétatisme du

syndicalisme. Ses critiques tendent à faire ressortir que les ouvriers n’ont rien de bon à retirer de ces lois, qui ne cachent que des traquenards et des possibilités de «-vastes escroqueries ».

Repoussant l’idée de l'Etat, les syndicalistes arrivent à l’antipatriotisme.

L'idée de patrie étant, selon eux, intimement liée à celle

(1) Pouget. Le Syndicat, p.13.

(2) Sorel. Réflexions sur la violence.

Re

de propriété, le prolétaire n’étant pas propriétaire ne peut avoir de patrie. Cest sa classe que doit aimer le prolétaire et non sa patrie ; et la classe exploitée de toutes les nations n’a qu’un ennemi : le capitalisme international. La seule guerre légitime est la guerre de classes. 11 ne s’agit pas de détruire l’esprit guerrier ; il faut le transformer, afin qu'il mène les prolétaires à la guerre civile qui sera dirigée contre les exploiteurs. L’idée de patrie n’est pour les capitalistes qu’un prétexte pour maintenir les armées permanentes, dont le seul but est la conservation de la propriété, et qui, sous couleur de maintenir l'ordre, s'opposent à toutes les tentatives d’affranchissement des ouvriers, aussi les syndicalistes sont-ils antimilitaristes.

Le syndicat possède une valeur supérieure : par son action à la fois réformatrice et révolutionnaire, il permettra la libération des travailleurs ; son action est nécessaire, elle est aussi suffisante.

Les associations, quelles qu’elles soient, ne groupent que des opinions analogues, seul le syndicat groupe des intérêts identiques ; il est une association de travailleurs unis par le lien corporatif, sans se préoccuper des idées politiques et confessionnelles de ses adhérents. Tous ceux qui ne se résignent pas à la misère, tous ceux qui veulent mettre fin à l’exploitation de l'homme par l’homme, ont leur place dans le syndicat et sont invités à y entrer. Il est‘fait pour tous les exploités et s'adresse à eux quels qu’ils soient ; ses membres, par leur union, forment « un accord pour la lutte ».

Dans l'Etat bourgeois, par suite de l’opposition des intérêts, La liberté de chacun a pour limite la liberté d'autrui : dans le groupement corporatif, au contraire, la situation est toute autre : les intérêts élant les mêmes, « la

liberté de chacun s’accroit au contact de la liberté d’autrui » (1).

Le syndicat est le seul groupe capable de diriger la lutte de classes, parce qu’il est le seul qui n’admette en son sein

que des travailleurs et en rejette les oisifs.

En réalité le syndicat ne groupe d'ordinaire qu’une minorité d’audacieux, mais il ne va pas attendre pour agir d’avoir rallié la totalité ou la majorité des ouvriers de la corporation. Le syndicalisme n’a pas, comme les politiciens, le préjugé de l’égalité de tous les hommes, il dédaigne la masse apathique et lâche des « inconscients », L'homme libre, mème tout seul, a raison contre la foule esclave ; son droit à la révolte est imprescriptible. Les ouvriers « conscients » exercent une tutelle morale sur les « inconscients » qui n’ont pas à s’en plaindre, car on ne les empêche pas d’adhérer au syndicat, et ils profitent des avanlages conquis par les militants. Les syndiqués dépensent leur argent, leur temps et leurs forces pour améliorer la condition de tous les travailleurs sans distinction, c’est au nom et dans l’intérêt de la classe ouvrière toute entière, organisée ou non, que le syndicat lutte contre le capilalisme, aussi est-il juste qu'ayant la responsabilité du combat, il en ait aussi le commandement. Ce que les bourgeois appellent « la tyrannie syodicale » n'est que la direction par les meilleurs. L'organisation syndicale produit une aristocratie nouvelle : celle des ouvriers cultivés, dignes d'administrer et de gouverner.

Le droit démocratique est « l'expression des majorités

inconscientes qui font bloc pour étouller les minorités conscientes », il opprime les hommes de pensée et de liberté. il sanctionne l’esclavage économique et les luttes fratricides.

(1) Pouget. Les bases du syndicalisme, p. 12. Franck, 23

A lui s'oppose le droit nouveau : le droit syndical qui affirme la souveraineté de l’individu, l’accord pour le combat social et la plus large fraternité. |

Pour faire comprendre aux prolétaires tout leur devoir, pour les préparer à mener victorieusement la lulte contre le capitalisme, il faut donner aux jeunes gens une éducation large que l'Etat ne leur donne pas. IL faut créer dans les syndicats des écoles qui formeront dès l'enfance des travailleurs' prêts à faire la révolution. C’est une double tâche que s'imposent les syndicalistes. D'une part, ils veulent défendre les intérêts économiques des travailleurs et aussi améliorer leur condition présente, et, d’autre part, préparer la transformation sociale qui réalisera l'idéal syndicaliste, dont la devise est : bien-être et liberté.

Les syndicalistes ne sont pas partisans, en théorie, du « tout ou rien » ; ils estiment que c’est grâce à un effort continu et de tous les instants qu'ils pourront aboutir à leur but. Il faut améliorer les conditions d'existence des individus et les préparer ainsi à mieux accomplir l'œuvre d’émancipation intégrale. « La révolution est l’œuvre de tous les instants : d'aujourd'hui comme de demain; elle est une action continuelle, une bataille de tous Les jours, sans trève ui répit, contre les forces d'oppression et d'exploitation » (1).

L'action du syndicalisme est à la fois offensive et défen= sive. Défensive, car elle tend à conserver les avantages qu’il a su imposer aux patrons contre leurs tentatives de les supprimer après la lutte; offensive, en profitant de chaque occasion pour obtenir de meilleures conditions pour les salariés.

Les syndicats, par leur lutte incessante, diminuent l’oppression capitaliste et gouvernementale, brisent le pouvoir

(4) Pouget. Le parti du travail, p. 13.

absolu du patron et de l'Etat, servent, par leurs exigences mêmes, la cause du progrès humain, en secouant la torpeur des industriels, en les obligeant à une meilleure utilisation du machinisme — notamment dans l'emploi des machines à souder! — à une meilleure organisation du travail : ils arrêtent la décadence économique qu’entrainerait fatalement la mollesse bourgeoise.

Les réformes immédiates ne doivent pas être obtenues par l’action électorale et parlementaire, toujours indirecte, mais par l’action directe, c’est-à-dire l'effort personnel des ouvriers eux-mêmes. Leg réformes immédiates laissent subsister l'exploitation de l’homme par l’homme, aussi ne sontelles qu’une étape, et non le but et l'idéal. C’est ici qu'intervient la seconde mission du syndicalisme qui est de préparer Ÿ « œuvre d'émancipation intégrale » ; c'est ici qu'apparaît l’action révolutionnaire des syndicats.

La révolution que veulent faire les syndicalistes n’est pas une révolution politique, mais sociale ; aussi est-ce par « un moyen d'ordre purement économique » qu'ils doivent la réaliser. Ce moyen est la « grève générale expropriatrice » ou suspension concertée du travail dans toutes les industries, et principalement dans les industries essentielles à la vie. Après avoir suspendu le travail, les prolétaires s’empa- , reront des moyens de productions, ils prendront possession de toutes les richesses, transformeront en propriété sociale les propriétés individuelles ; la révolution sera faite et la société nouvelle établie.

Sur les ruines de la société capitaliste s’édifiera une société de. justice, dans laquelle il n’y aura plus de privilèges économiques, plus d'institutions politiques établies pour en imposer le respect, plus d'autorité patronale ni gouvernementale, plus d'individus consommant sans travailler, plus

de maîtres ni d'esclaves ; tous les citoyens seront producteurs, et tous produiront pour tous. « Le travail doit être tout ». Ce sera un « fédéralisme économique » respectueux de « l’autonomie de l'individu » ; la société sera composée d'associations volontaires et libres de producteurs, où l’autorité fera place au sentiment personnel du devoir ».

Pour aboutir à un tel résultat, le syndicat doit être une école d'éducation et d'action. Les syndicalistes révolutionnaires abandonnent la thèse catastrophique du marxisme ; pour eux la révolution dépend de la volonté des ouvriers. Les travailleurs doivent en s’instruisant devenir capables de l'affranchissement auquel ils ont droit. Pour rendre viable une société d'hommes libres, il faut que les ouvriers aient

une éducation morale, administrative et technique. Pour L» 1

être prêts administrativement à diriger la société future, ils

doivent se demander toujours ce qu’ils feront au lendemain de la grève générale. Cstte œuvre d'éducation est absolument indispensable, car tant qu’elle ne « sera pas assez avancée pour qu'en soit imprégnée une minorité active et assez puissante pour faire échec aux forces bourgeoises, tout espoir d’émancipation intégrale ne pourra prendre corps ».(1) Les syndicats doivent aussi être des écoles d'énergie, « l’action est le sel de la vie »; « il faut agir, toujours agir ».

La base du syndicalisme révolutionnaire est dans l’idée d’une division de la société en deux classes distinctes, nettement divisées, qui n'ont aucun contact, aucun intérêt commun, que tout porte à la lutte, l’une voulant faire disparaitre l’autre.

Cette division absolue ne présente aucune réalité, et les

(1) Pouget. Le Syndicat, p. 20.

aies

faits font justice d’une semblable allégation. Prétendre la société divisée en deux classes, celle des capitalistes ou vo- Leurs et celle des travailleurs ou volés, est une affirmation simpliste. Il y a des capitalistes et des non capitalistes, cela est évident, mais il est non moins vrai qu'il existe entre ces deux catégories ou classes une foule d’intermédiaires qu'il n'est pas possible de faire entrer dans l’une ou l'autre. Le prolétaire n’est pas seulement un travailleur manuel, il est tout salarié ne vivant que de son salaire, au jour le jour, et la preuve de ceci c’est que sont considérés comme tels par les syndicalistes les instituteurs et les employés des administrations soit privées soit de l'Etat, comme les agents des postes-télégraphes-téléphones, les dessinateurs des compagnies de chemins de fer, les comptables et les employés de bureau. Tout salarié ne possédant pas de capital est prolétaire ; mais alors, dira-t-on que sont capitalistes les ouvriers, et ils sont plus nombreux qu’on ne le croit, qui mettent chaque année quelque argent de côté, et achètent des obligations ou des actions avec cetie épargne? Les « jaunes », qui veulent obtenir une part dans les industries où ils sont employés, seront-ils des bourgeois le jour où leur désir sera réalisé? De nombreux domestiques de maisons bourgeoises placent chaque année leurs économies en valeurs cotées à la Bourse, productives d'intérêts, et ces gens restent salariés, car leur capital n’est pas suffisant pour

- leur permettre de vivre en rentiers.. Prétendre que ce sont

là des prolétaires, au sens strict du mot, n’est pas possible, car ils possèdent, peu il est vrai, mais ils possèdent; dire qu’ils sont capitalistes parce qu’ils ont amassé un petit pécule, et les jeter, de ce fait, hors du prolétariat, serait une absurdité. Ils forment une classe intermédiaire importante, d'autant plus jalouse de conserver sa propriété qu'elle

est peu considérable et qu'il leur a fallu beaucoup d’efforts et de privations pour la réaliser.

Avec la grande industrie, cette catégorie d'individus tend à augmenter, et l'accession du pauvre à la richesse est plus facile que lorsque l’industrie n’était pas aussi concentrée qu’elle l’est actuellement. En effet, par suite du besoin d’un grand nombre de capitaux nécessaires pour faire marcher une industrie, il est indispensable de faire appel à beaucoup de capitalistes pour les obtenir, c’est pourquoi les actions industrielles sont émises à des prix peu élevés. Avec cent francs, et quelquefois moins, on peut devenir actionnaire d’une société industrielle ou commerciale, et cela permet à Pouvrier de devenir lui-même actionnaire, c'est-à-dire copropriétaire, alors que du temps où l’industrie n’était pas aussi importante elle se trouvait dans les mains d'un nombre restreint de personnes et l’ouvrier ne pouvait espérer placer de cette façon ses économies. Le nombre des ouvriers possédant, en totalité ou en partie, des maisons d'habitation est très important, il tend à augmenter, sans oublier les actions qu’ils possèdent souvent dans des sociétés coopéra= tives dont les bénéfices ne sont pas distribués à tous les consommateurs indistinctement, mais seulément à un petit nombre qui joue le rôle des actionnaires des sociétés anonymes.

S'il est possible au bourgeois de jouir de la fortune que lui ont léguée ses parents ou qu’il à acquise jui même, il n'a de privilèges politiques ni dans la nation ni devant les lois. Capitalisme est un mot difficile à définir, et bien malaisée est de dire où il commence et où il finit. Le bourgeois n’est quelquefois qu’un ouvrier parvenu, et le prolétaire un capitaliste ruiné. Il y a des degrés dans la bourgeoisie, et l’on est toujours le bourgeois de quelqu'un. Les

secrétaires des syndicats et des fédérations sont des bourgeois par rapport à l’ouvrier qui travaille.

IL est absurde de dire qu’il n’y a pas de contact entre les classes, car, si cela était exact, il n’y aurait pas de lutte des classes. Le capital et le travail ont certains intérêts communs. Îls souhaitent tous deux qu'il n’y ait pas de crise, pas de chômage ; ils ont un intérêt commun à voir l’industrie à laquelle ils collaborent prospérer le plus possible ; ce n'est qu’ensuite, pour la répartition des bénéfices, qu'ils luttent, chacun désirant avoir la plus forte part. En dehors des rapports de production, ils ont des intérêts communs à tous les hommes à ce que la santé générale soit bonne, la justice impartiale. | |

L'ouvrier n’est pas à la merci du patron, l'inégalité entre eux serait peut-être en faveur de l’ouvrier. Les patrons, disent les syndicalistes, peuvent dicter la loi aux travailleurs parce qu'ils peuvent attendre et vivre sur leurs avances, tandis que l’ouvrier a un impérieux besoin de son salaire pour vivre et faire vivre sa famille. Ne pouvant attendre, il subit des conditions Iéonines, et il y a inégalité dans les discussions entre le patron et lui.

Théoriquement cela peut être possible, mais dans la réalité cela n’est pas, et à mesure que la grande industrie remplace la petite industrie, cela est de moins en moins possible. L'augmentation régulière des salaires au xix"° et au xxne siècles est déjà un argument contre cette prétendue infériorité. De plus, s’il y a moins d'entrepreneurs ils ont besoin d’un plus grand nombre d'ouvriers; ceux-ci, étant plus concentrés, peuveñit plus facilement s'entendre. Dans la petile-industrie, la main d'œuvre étant élément principal de la production, les salaires constituent la grosse dépense de l'entrepreneur, et l'arrêt de la production par les ouvriers

n’aboutit qu’à entrainer un manque de gain pour le patron. Mais dans la grande industrie une grève entraîne des résultats bien autrement graves pour le patron. L’inactivité des capitaux énormes engagés dans son exploitation lui est des plus préjudiciable ; en outre, les matières premières accumulées et l'outillage se détériorent rapidement. La force de résistance du patron se trouve par cela singulièrement diminuée. L’outillage et les bâtiments ne se conservent qu’à la condition d'être utilisés; de plus, les entreprises indus-trielles ne peuvent marcher qu’avec le concours de capitaux empruntés dont elles doivent servir les intérêts, même pendant la suspension du travail. Tout cela rend l'industriel moins fort. Il a aujourd’hui moins d'autorité sur. ses ouvriers ; on n’a, pour s’en rendre compte, qu’à voir la facilité avec laquelle les syndicats l’obligent à renvoyer un contremaîtré ou un ouvrier non syndiqué.

Le syndicalisme révolutionnaire prétend ne pas se servir de l'action politique, parce qu’elle serait inutile et même dangereuse. Ici encore il affirme sans rien prouver.

Les syndicalistes ne sauraient nier que certaines lois leur sont utiles. Le repos hebdomadaire, la loi de dix heures, la loi sur: les accidents du travail et tant d’autres sont des lois qu'ils ont sollicitées, et, une fois qu'ils les ont obtenues, ils prétendent que l’action politique, qui les Leur a accordées, est inutile. Si quelques lois leurs ont utiles, il en résulte que les travailleurs ont tout intérêt à nommer des

législateurs décidés à voter et à faire appliquer de telles lois.

Ils prétendent remplacer l’action politique par l'agitation dans la rue ; c’est là une erreur, car ces agitations n’ont et ne peuvent avoir de résultats qu’autant que la majorité du public leur est favorable, sans cette condition elles échouent ;

c'est parce que le milieu politique leur est favorable, ou reste indifférent, qu’elles peuvent réussir, mais elles seront toujours sans résultats et réprimées facilement par un gouvernement bien décidé à faire respecter l’ordre dans la rue. ÿ |

Les syndiealistes prétendent améliorer, parleur action, les conditions économiques, empêcher les capitalistes de se

- laisser aller à une apathie qui leur serait naturelle et qui

les rendrait inaptes à accomplir des progrès, et les obliger à se servir utilement du mathinisme. Ces affirmations sont à la fois vaniteuses et mensongères.

Le syndicalisme révolutionnaire n’améliore pas les conditions économiques ; il les aggrave, par suite de l'inquiétude dans laquelle il jette l'entrepreneur qui n’a vis à vis de son personnel aucune sécurité. Le trouble porté dans les affaires par les grèves incessantes est considérable. Les ruines se multiplient ainsi que les faillites provoquées par ces conflits engendrés par le syndicalisme ; le nombre des usines qui ferment leurs portes, parce qu’elles ne peuvent plus lutter ou parce que leurs propriétaires ne veulent pas continuer dans de telles conditions une exploitation presque impossible, augmente chaque jour.

D'ailleurs, la concurrence seule est suffisante pour obliger l'entrepreneur à améliorer son outillage et les conditions de sa production, sans qu'intervienne, comme censeur et comme aiguillon, le tout puissant syndicalisme. Dire que le syndicalisme aide l'industriel à augmenter et à perfectionner son outillage est une erreur, et les syndicalistes le savent parfaitement : ne se réjouissent-ils pas chaque fois

que des ouvriers s'opposent par la force à l'introduction de

machines nouvelles dans une industrie, et ne qualifient-ils

as « d’excellent exemple » le fait par les ouvriers de briser P P P

les machines, comme dans les tissages d'Hazebrouck ou dans les fabriques de conserves de Douarnenez? S Antimilitaristes depuis longtemps, sous prétexte que l’armée est au «service du capital » et qu’elle se dresse entre eux et leurs ennemis, ils n’ont osés s’avouer antipatriotes que depuis quelques années seulement. [ci encore, pour étayer leurs prétentions, ils se basent sur des sophismes, et leur argumentation est à la fois naïve et prétentieuse.

Ils établissent à leur profit une théorie nouvelle, celle de l'influence et du droit des minorités. Sous elles doivent plier les majorilés, et la masse des ouvriers n’a à se plaindre de rien puisque c’est pour tous que travaillent les syndicalistes et que tous profitent de leur action bienfaisante. Ainsi donc l’ouvrier « inconscient » doit subir toutes les volontés de ses camarades « conscients », et cela sans se permettre la moindre objection; il doit faire grève parce que la minorité le veut, il doit subir la faim et la misère chez lui parce qne la minorité l’entend ainsi. La prétention est admirable ! Toujours on a cru que la liberté du travail était un principe intangible, et l’on a répété sur tous les tons et partout que le désir manifesté, même par un seul, de travailler était inviolable et qu’il pouvait agir à sa guise, malgré l'avis opposé de tous ses camarades. Les syndicalistes, qui détiennent la vérité absolue, nous apprennent que c’est là une erreur : c’est l'obligation de ne pas travailler imposée par un petit nombre d'ouvriers qui doit être respectée, et d’après Leur théorie, comme ils ne fixent pas l’importance que doit avoir cette minorité, nous pouvons logiquement en conclure qu’il suffira que quelques ouvriers « conscients », et ils le seront toujours du mo-

ment qu’ils refusent de travailler, décrétent la grève pour

que toute l'usine entre immédiatement en chômage. Lorsque, grâce aux actes de violence de cette minorité « consciente », l’usine sera fermée, Les « inconscients » n'auront pas le droit de se plaindre de ce préjudice, car il leur sera répondu que c’est dans leur intérêt que la minorité a agi, et que le résultat est superbe puisque cela fait un patron de moins.

M. Deschanel, dans un discours à la Chambre des députés (L), disait que Les syndicalistes révolutionnaires dénaturent tous les caractères essentiels de l’association moderne, . dont tous les-membres doivent être égaux, qui doit se limiter à un objet propre et se développer dans les limites légales. Les révolutionnaires sont « à la fois césariens, aristocrates et mystiques »; et il expliquait : « Césariens, autant

par leur mépris des institutions parlementaires, que par leur mode de votation arbitraire et la direction autoritaire de la Confédération; aristocrates, par leur dédain du suffrage universel et de la démocratie; mystiques, puisqu'ils croient au « cataclysme » d’où surgira le monde nouveau. Ils se flattent de ne plus croire aux mythes et ils vivert sur un mythe, comme aux âges primitifs. Le miracle est déplacé, il a changé de forme; mais c’est toujours le miracle, le coup magique qui renouvelle les sociétés en changeant la nature humaine elle-même ». En effet, ils prétendent à un changement de la nature humaine, changement radical et rapide, qui ferait de notre société actuelle, toute de lutte, une société de producteurs libres, travaillant par goût, et créant des choses utiles à la facon dont les artistes créent les objets d’art. C’est une chimère, et cette société « supposerait un accord permanent pour un effort pénible et indé-

(1) Journal officiel du 24 octobre 1908, p. 1874.

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finiment renouvelé (1) ». Comment supposer que l’enthousiasme pour le sabotage se transformerait tout à coup enun enthousiasme pour le travail. Cela est impossible. La production collective comporte. une discipline, et on ne peut croire à une discipline toute intérieure et volontairement consenlie. Il faudrait admettre alors que l’homme est né bon et travailleur, que c’est la sociélé qui le rend paresseux et mauvais, et que, sitôt cette société disparue, ses bons instincts, qui ne demandent qu'à se montrer, apparaitront de suite. C'est ce que prétendent les syndicalistes ; « la bonté naturelle de l’homme, voilà le postulat fondamental du système, voilà l'erreur profonde cachée à la base de l'espérance syndicaliste (2) ».

Si la grève générale était victorieuse, il n’en résulterait pas une sociélé nouvelle de producteurs sans maîtres, mais, au contraire, « seulement un insupportable état de misère, de guerre et de haine (3) ». Si les grands mouvements « tumultuaires » sont capables d'accumauler les ruines, ils sont impuissants à rien créer. De plus, la classe ouvrière est actuellement incapable de diriger la production, il faudra encore de longues années, peut-être des siècles, pour qu'elle puisse remplacer ce qu’elle aura détruit.

Dans l’idée révolutionnaire il y a une double illusion (4). La première, c’est qu’une révolution peut s’accomplir par l'action énergique d’une minorité. Cela a pu être vrai en

(1) Challaye. Syndicalisme révolutionnaire et syndicalisme réformiste, p. 76. ;

(2) Challaye. Syndicalisme révolutionnaire et syndicalisme réformiste, p. 18. |

(3) Challaye. Syndicalisme révolutionnaire et syndicalisme réformiste, p. 74. |

(1) Le Journal du 2 septembre 1968, « La crise du syndivalisme », par M. Varenne, député du Puy-de-Dôme.

no

1830 et en 1848, parce qu'il ne s'agissait que de remplacer un personnel gouvernemental : on luttait pour des idées et non pour des intérêts. Mais on ne peut supposer qu’un bouleversement social comme celui que rêvent les syndicalistes révolutionnaires pourra s’opérer sans le consentement de la majorité et au besoin malgré elle. Si des révolutions dans le siècle dernier ont pu se faire avec des minorités, c’est qu’à aucun moment la vie économique n’a été suspendue. Pendant que les politiciens se battaient dans les rues et s'emparaient du pouvoir, le paysan était à sa charrue et l’artisan à son métier. La grève générale, si elle est tentée par une minorité, doit nécessairement échouer, puisqu'elle suppose un arrêt brusque et complet du travail.

L'autre illusion, et non la moins dangereuse, c'est qu’il

serait possible, au lendemain d’un bouleversement prématuré, de maintenir l'ordre nouveau en assurant son fonctionnement régulier. Cette révolution aboutirait nécessaire ment « au désordre et au chaos ».

Les révolutionnaires gardent confiance dans l’action violente et ils s’en servent à chaque occasion ; il est incontestable qu’elle leur a donné quelquefois des résultats. Voici, d’ailleurs, comment M. Sorel, l'apôtre de la violence, analyse les causes de réussite de lintimidation révolutionnaire.

« Une des choses qui me paraissent avoir le plus étonné les travailleurs, au cours de ces dernières années, à été la timidité de la force publique en présence de lPémeute : les magistrats qui ont le droit de requérir l'emploi de la troupe, n'osent pas se servir de leur pouvoir jusqu’au bout et les officiers acceptent d’être injuriés et frappés avec une patience qu'on ne leur connaissait pas jadis. Il est devenu

évident, par une expérience qui ne cesse de s'affirmer, que

la violence ouvrière possède une efficacité extraordinaire dans les grèves : les préfets, redoutant d’être amenés à faire agir. {a force légale contre la violence insurrectionnelle, pèsent sur les patrons pour les forcer à céder ; la sécurité des usines est, maintenant, considérée comme une faveur dont le préfet peut disposer à son gré; en conséquence, il dose l'emploi de sa police pour intimider les deux parties et les amener, plus ou moins adroitement, à un accord. Il n’a pas fallu beaucoup de temps aux chefs des syndicats pour bien saisir cette situation, et il faut reconnaître qu'ils se sont servis de l’arme qu’on mettait entre leurs mains avec un rare bonheur. Ils s'efforcent d’intimider les préfets par des démonstrations populaires qui seraient susceptibles d'amener des conflits graves avec la police et ils préco-: nisent une action tumultuaire comme le moyen le plus efficace d'obtenir des concessions. Il est rare qu’au bout de quelque temps l’alministration, obsédée et effrayée, n'intervienne pas auprès des chefs d'industrie et ne leur impose pas une transaction, qui devient un encouragement pour les propagandistes de la violence (1) ».

À cause des interruptions de travail, les industries seront amenées à prendre des précautions pour se soustraire à la tyrannie des meneurs de syndicats ouvriers. « Une quantité d’imprimeurs parisiens, ne pouvant plus satisfaire aux réclamations de leurs ouvriers (à moins de se résigner à la faillite inévitable ou de mourir de faim), ont pris l'habitude de faire exécuter en province ou même à l'étranger leurs travaux couranis qui ne sont pas d’une urgence absolue, Cet exemple sera suivi de plus en plus, selon la mesure du

possible, si le travail national reste à la merci d’une poignée

(1) Sorel. Réflexions sur la violence, p. 28 et 29.

ET

d’agitateurs et d’agités.… Nous verrons s'envoler des millions dessalaires.. et l'argent qui sort ainsi ne rentre jamais » (1). ;

L'opinion publique se lassera à la longue des menaces révolutionnaires de la Confédération générale du travail, et certains syndicalistes s’en sont rendus parfaitement compte, aussi combattent-ils la direction qui est imprimée par la majorité du comité confédéral, parce qu'ils estiment « qu’elle conduit tout droit, non seulement à la réaction politique, mais encore, ce qui est plus grave, à la réaction dans l'opinion publique et compromet par conséquent l’organisation ouvrière en général » (2).

2° Le syndicalisme réformiste. — De même que le syn« dicalisme révolutionnaire, le syndicalisme réformiste prétend que l’action syndicale est la forme la plus impôrtante de l’action ouvrière et qu'elle constitue pour le prolétariat le meilleur instrument d’émancipation. Tout autre action ouvrière, y compris l’action politique, doit lui être subordonnée, parce qu’elle seule marque nettement l'opposition des classes. L'efficacité des autres modes d’action ouvrière n'est réelle que par suite de l’action syndicale ; sans elle les lois sociales ne seraient pas appliquées et la coopération resterait animée d’un esprit bourgeois et conservateur. Le syndicat possède une force éducative qui lui donne sa valeur principale. C’est en vertu de ces principes et de ces constatations que les réformistes engagent les ouvriers à entrer dans les syndicats.

Toutes différentes des conceptions du syndicalisme révo-

(1) Le Temps du 18 mai 1906.

(2) La Typographie française du 1% août 1908. Déclaration signée du comité central de la Fédération des Travailleurs du Livre.

lutionnaire sont les idées des réformistes sur la nature et la portée de l’action syndicale -et les rapports de la classe ouvrière avec la Nation et l'Etat.

Alors que les révolutionnaires, confiants dans la puissance des minorités actives et conscientes, ne s’efforcent pas d'avoir dans leurs syndicats des adhérents nombreux et des caisses bien garnies, les réformistes, au contraire, prennent exemple sur les Trade-Unions anglaises et les Gewerkschaften allemandes ; ils veulent des syndicats puissants par leurs membres et leurs budgets.

Des minorités audacieuses peuvent parfois arracher au patronat des avantages appréciables, mais pour les conserver il est nécessaire e qu'elles soient soutenues par des syndicals puissants représentant le plus grand nombre possible de travailleurs de la profession. Pour arriver à ce résullat il faut dans les syndicats respecter toutes les opinions, toutes les croyances, et procurer aux adhérents des avantages matériels nombreux et sérieux.

Si les socialistes, les guédistes plus particulièrement, cherchent à subordonner l’action syndicale à l’action politique, et les syndicats au parti socialiste, Les révolutionnaires introduisent dans les syndicats une politique nouvelle qui peut amener des querelles et des désunions ; le mal est le même dans les deux cas. Le syndicat sur les questions politiques doit rester neutre, il doit pratiquer l’aparlementarisme. Le parlementarisme et l’antiparlementarisme sont tous deux des théories politiques susceptibles de chasser des syndicats, ou d'empêcher d'y entrer, certains travailleurs ; tous deux sont nuisibles aux organisations corporatives, aussi doit-on les ignorer et ne s'occuper ni de l’un ni de l’autre.

De même pour le patriotisme et l’antipatriotisme : c’est

l’apatriotisme qui est l'expression vraie de la neutralité syndicale. Hors du syndicat il est loisible à chacun de prôner

ses idées et de faire, si bon lui semble, de la propagande

anti-parlementaire et anti-patriotique. Mais aucune de ces

questions ne doit occuper les syndicats, et il faut les déten-

dre contre les anarchistes qui, au congrès d'Amsterdam en

1907, ont décidé d'y pénétrer pour les « imprégner d’anar-

chisme. » |

Le syndicat doit être «neutraliste », Il doit être le lieu de rencontre de tous les ouvriers, quelles que soient leurs opinions politique et religieuse. Il ne doit s'occuper que des questions économiques et professionnelles, de tout ce qui a trait à la défense et à l’amélioratian des conditions du travail et d’existonce des ouvriers. Pas plus qu'il ne doit devenir socialiste par adhésion à ce parti politique, pas plus ne doit-il devenir anarchiste par l'adoption des méthodes de violence et d’illégalité systématiques préconisées par les anarchistes. Que les révolutionnaires, s’ils estiment leur action nécessaire pour aboutir à la révolution, fondent un parti politique, mais il faut que leur propagande s'exerce en dehors du syndicat.

On ne désunirait pas seulement les syndicats français en tentant d’y introduire les méthodes et la tactique révolutionnaires, on arriverait aussi à rompre l'unité de la classe ouvrière organisée internationalement.

Le syndicat doit retenir ses adhérents par des avantages matériels appréciables ; il doit constituer un ensemble de services d'assistance fournissant à ses membres des secours réguliers en temps de grève, de chômage, de maladie, de déplacement. Mais pour cela il faut des caisses bien garnies. Dans ce but sont imposées de fortes cotisations.

Sans ces cotisations, Les syndicats doivent s'adresser, pour

Franck. 24

subvenir à leurs besoins, à l'Etat, aux départements, aux villes, à la générosité de certains particuliers, et solliciter d’eux des subventions ; leur autonomie s’en trouve naturellement amoindrie. D'ailleurs, les sacrifices qu'on impose aux syndiqués ne sont pas lourds car ils sont compensés par les services que leur rend le syndicat.

Le but du réformisme est, avant tout, d'améliorer la condition des travailleurs dans la société actuelle. Il fait un effort continu pour maintenir les avantages acquis et pour en obtenir d’autres encore. Seule « la pression directe sur le patronat » permet d’obienir ces résultats.

Les réformistes estiment que, puisque de toute façon, pendant ou à la fin d’une grève, il faut entrer en relation avec le patron et débattre avec lui les nouvelles conditions de travail que les ouvriers veulent lui imposer, il y a avantage à discuter avec lui avant la grève, et c'est pourquoi certaines fédérations, comme celle du Livre, organisent des « commissions mixtes », mi-patronales, mi-ouvrières, qui ont pour tâche de régler à l’amiable les différents qui peuvent surgir entre patrons et ouvriers. Ils n’abandonnent pas pour cela la grève, argument suprême des discussions qui n'aboutissent pas au résultat désiré. « La grève,

arme mauvaise et parfois cruelle, est pourtant la seule que

que possède le prolétariat. » (1) Mais la grève a chez les réformistes un tout autre caractère que chez les révolutionnaires.

Elle ne doit pas être faite à la légère, mais seulement à bon escient et après müre réflexion. On ne doit pas l'entreprendre pour entretenir seulement l'audace révolutionnaire des syndiqués. On doit surveiller le patron, attendre le mo-

(1) Lauche. Revue syndicaliste, octobre 1906, p. 138.

ment propice, et la faire quand il présente le moins de force de résistance. Les caisses bien pourvues permettent de la faire durer longtemps. Si l’on ne prend pas ces précautions, difficiles mais indispensables, la grève échoue presque sürement : les-ouvriers deviennent alors méfiant, et se retirent des syndicats. Les réformistes veulent qu'on procède, avant de déclarer la grève, à une consultation générale des membres de la corporation, à laquelle doivent participer tous les ouvriers intéressés, syndiqués ou non, afin de bien connaître, avant de s'engager, le sentiment de la majorité de ceux qui devront chômer. Si le vote est défavorable à la grève, et qu’on l'eut déckarée sans consultation, elle aurait sûrement échoué. Si le vote est favorable, on connaît alors la volonté bien arrêtée de la majorité, on peut engager la lutte. Cela impressionne le patronat et ôle tout prétexte, toute excuse, à ceux qui sont désireux de ne pas participer au combat, aux « déserteurs de la grève. »

Cette dernière opinion est particulièrement importante, et M. Jaurès interprètant la tactique réformiste écrit CL)E « Un des principaux avantages de la consultation directe et permanente des ouvriers appliquée à la grève, c’est qu'elle préviendrait, ou du moins qu’elle réduirait au minimum les divisions entre ouvriers... En fait, quand certains ouvriérs reprennent le travail sans l’assentiment de leurs car marades, ce sont les ouvriers en grève qui sont lésés dans leur droit; ce sont eux qui subissent vraiment une violence. Entre tous les ouvriers d'une même entreprise, il y a une solidarité invincible. Ceux qui luttent par la grève ne luttent point pour eux seuls : ils ne peuvent pas lutter pour

(1) L'Humanilé, 13 août 1908, « La cohésion ouvrière », par M. Jaurès.

eux seuls. Ils luttent nécessairement pour la totalité des ouvriers engagés dans l’entreprise. S'ils obtiennent une augmentation de salaire, une diminution de la journée de travail, tous les ouvriers, même ceux qui n’ont pas pris part à la grève, mème ceux qui ont conspiré pour la faire échouer, participent aux bénéfices de la victoire. Il y a là une monstrueuse iniquité, un acte de parasitisme et de brigandage. Au fond, c’est comme si quelques actionnaires de l’entreprise prétendaient rejeter leur part de passif et ne retenir que leur part d’actif. Et la révolte des ouvriers en lutte est légitime ». |

Les réformistes ne sont ni patriotes, ni étatistes, mais ils ne sont pas non plus antipatriotes et antiétatistes. Ils protestent contre la guerre, contre les abus de l'autorité gouvernementale, et surtout contre: l'intervention de l’armée dans les grèves. Ils bläment « l'appui criminel que l’armée prête au patronat ». Là s'arrête leur antimilitarisme, ils se bornent à condamner le rôle de l’armée dans les conflits économiques, mais ils ne veulent pas, comme les révolutionnaires, € détruire l’organe défensif de la nation ».

Ils désirent l’intervention de l'Etat en faveur des ouvriers : les lois ouvrières, quoiqu’imparfaites, sont utiles ; il faudrait les généraliser internationalement, et ainsi on supprimerait l'argument de la concurrence étrangère. Les lois une fois votées, les travailleurs doivent les faire appliquer, ils doivent agir, pour cela, auprès des inspecteurs du travail. Ils doivent aussi collaborer à l'élaboration de ces lois, en envoyant des délégués au Conseil supérieur du travail, et, en utilisant le suffrage universel, nommer des législateurs qui leur soient favorables. Sans préconiser de candidats ou de partis, le réformisme est partisan de

l’action politique, menée en dehors des syndicats, distincte

. et indépendante de leur action.

Le principal rôle des syndicats est leur rôle immédiat : l'amélioration des conditions du travail et de vie des oue vriers. Ceci n'empêche pas les réformistes d’avoir un but lointain, identique à celui des révolutionnaires : la SUp= pression du salariat. Pour y atteindre, ils sont CUS de la grève générale.

Le réformisme trouve toute action bonne, qu’elle soit syndicale, corporative ou politique, à condition qu’elle soit utile.

Le syndicalisme réformiste est moins original que le

syndicalisme révolutionnaire; il emprunte ses idées et sa

tactique aux organisations syndicales ouvrières anglaises et

allemandes, aussi est-il moins PAT Aoæal et prête-t-il moins à discussion que l’autre.

Malgré les différences que l’on constate entre ces deux syndicalismes, ils partent de la même idée et s’imposent tous deux le même but. Pour l’un, comme pour l’autre, l’action syndicale est prépondérante, maïs alors que pour les révolutionnaires elle est la seule qui doit être employée, pour les réformistes toute autre action peut être utile, mais doit lui être subordonnée. Tous deux tendent au même but: la suppression du salariat, et il faut entendre par là la disparition de la société dans laquelle nous vivons et son rem-

placement par une autre société, dans laquelle la propriété

individuelle aura fait place à la propriété collective.

La différence essentielle de ces deux théories est dans l’idée qu’elles se font du rôle actuel du syndicalisme.

Les révolutionnaires ne le considèrent que comme un moyen d'éducation, permettant de faire entrer dans les masses prolétariennes l’idée et le désir d’une révolution ; les

réformistes, tout en lui reconnaissant ce rôle, cherchent à

s’en servir pour améliorer le sort de l’ouvrier dès mainte-

nant. Les uns vont droit au but et l’avouent; les autres prennent le chemin des écoliers, allongent la route, et font leur possible pour ne pas effrayer les bourgeois, en affectant de pratiquer une méthode légale et douce.

Partant du même point pour aboutir au même résultat, nous pouvons prétendre que, si les différences théoriques entre ces deux systèmes paraissent considérables, pratiquement il n’en existe pas, tous deux vivant et luttant pour la suppression d'une société qui, existant depuis les premiers jours de la civilisation, a fait ses preuves et dont les résul-

tats, tant au point de vue humanitaire que des progrès so-

ciaux, ont été jusqu’à présent satisfaisants.

Les réformistes de la Confédération générale du travail se sont décidés à lutter ouvertement contre les révélutionnaires: ils ont fait paraître en octobre 1909 un journal, l'Action Ouvrière, dans lequel ils ont l'intention de développer leur programme et de combattre ceux qui ont « fait déborder (le syndicalisme) sur les terres politiques de l’antipatriotisme, de l’antimilitarisme, transformant ainsi en caractère politique le caractère professionnel qu’il doit conserver ».

3° Le syndicalisme réformiste-révolutionnaire. — Malgré ce que l’on peut supposer en voyant les votes émis et l'action pratiquée par la Confédération générale du travail, il n’est pas possible de prétendre que le syndicalisme révolutionnaire soit admis par la totalité des ouvriers syndi-

. qués français. Beaucoup sont réformistes, et presque toutes

les grandes et puissantes fédérations le sont. M. Challaye

prétend qu’ «il est probable que les deux formes du syndi- ‘calisme se partagent à peu près également l'esprit dès tra-

vailleurs (1) », nous croyons que parlant ainsi il fait la part trop belle au syndicalisme révolutionnaire, Quoiqu'il en soit, il est impossible de connaître exactement le nombre des représentants de ces deux tendances.

Entre elles deux s’est constilué un troisième système, amalgame des deux précédents. Ses partisans peuvent être dénommés les réformistes-révolutionnaires.

Ce troisième parti syndicaliste est peu important comme nombre d'adhérents, mais, servant de contact entre les deux opinions extrêmes, il est capable de rallier une grande partie des ouvriers. Il constitue le partie du centre, et dès maintenant on sent dans le syndicalisme une évolution, un déplacement, de la gauche et de la droite vers le centre.

Les grandes fédérations réformistes évoluent lentement vers la gauche : les mineurs entrent à la Confédération ; la Fédération des Travailleurs du Livre suit légèrement l'impulsion que lui donne le comité de sa 21° section, celle de Paris, franchement révolutionnaire : la Fédération des Employés se déplace aussi. Evolution vers la droite de certaines organisations révolutionnaires : les Boulangers de la Seine appliquent Le référendum avant la grève, préconisé par les réformistes ; les Terrassiers de Paris proposent à leurs patrons un contrat collectif (2).

Le chef réformiste-révolutionnaire est M. Niel. Il repousse à la fois la méthode parlementaire et la méthode anarchiste. L'ouvrier qui ne se résigne pas se révolte et, de réflexion en réflexisn, de démarche en démarche, va vers la révoluion sociale. Mais pour M. Niel « révolte n’est pas syno-

nyme de violence ». C’est un opportuniste ; il ne se contente

(1) Challaye. Syndicalisme révolutionnaire et syndicalisme réformistè, p. 133. (2) L'Humanité du 20 août 1908, « Vers le centre », par Niel.

LaCie

d’une attitude pacifique que momentanément, et son souci est de remplir les cadres de la Confédération général du travail. 11 faut être en nombre pour transformer de fond en comble la société, or ce n’est pas le cas de cette organisation ; elle à « bluffé » jusqu’à présent, -et l’on n'a rien à gagner avec le « bluff ». Pour atteindre un nombre suffisant d’adhérents, il veut écarter du syndicalisme tout ce qui divise : la politique, et tout ce qui effraye : l'anarchie.

L’unique préoccupation du syndicalisme doit être la lutte contre le patronat, « lutte qui doit être poursuivie jusqu’à sa disparition, par la grève générale même » (1).

« Les syndicats doivent placer le centre de leur action sur le terrain économique du patron, et non sur Île terrain politique de l'Etat » (2). Mais cela ne veut pas dire qu’il ne . lutte pas contre les forces de l'Etat; lorsqu'il envoie des soldats sur les champs de grève « il est du devoir du syndicalisme d’agir le plus vigoureusement contre cette intervention » (2).Ce vigoureusement est plein de saveur et permet toutes les interprétations. Mais M. Niel ne va pas jusqu’à lantipatriotisme, et cela pour la seule raison que c’est une œuvre politique qui ne doit pas intéresser les syndicats.

D'après les votes émis aux congrès sur les questions de principe, on peut reconnaître les organisations révolutionnaires et celles qui sont réformistes.

Parmi les importantes, sont révolutionnaires les Fédérarations suivantes : Agricole du Midi, Alimentation, Allumettiers, Ameublement, Ardoisiers, Bâtiment, Bijoutiersorfèvres, Brossiers-tabletiers, Buücherons, Chapeliers, Chauffeurs-conducteurs, Coiffeurs, Cuirs et Peaux, Inscrits

(1) Le Temps, 26 février 1909. Interview de M. Niel. (2) Le Temps, 26 février 1909. »

(3) Le Temps, 26 février 1909. »

maritimes, Maréchallerie, Marine de l'Etat, Mouleurs en métaux, Papier, Ports et Docks, Verre, Voiture, Transports et Manutention.

Les suivantes sont réformistes : Chemins de fer, Eclairage, Employés, Lithographes, Livre, Mécaniciens, Mineurs, Travailleurs municipaux, Personnel civil de la guerre, Postes-télégraphes et téléphones, Textile, Tabacs, Transports.

Il est remarquable que sont révolutionnaires la majorité des petites organisations et celles des grandes dont les ouvriers sont les moins instruits, comme les Terrassiers, les Agriculteurs du Midi, les Bücherons, les Inscrits maritimes, la Marine de l'Etat, les Ports et Docks. etc., dont les métiers ne demandent pas une intelligence exceptionnelle, et dont le travail est purement manuel ; au contraire, sont

réformistes les groupements les mieux organisés ou ceux

dont les effectifs forment la partie intellectuelle du proléta-

riat, tels les Chemins de fer, le Livre, l’Eclairage, les Lithographes, les Mécaniciens, les Postes-télégraphes et téléphones, en ce qui concerne le degré d'éducation de leurs adhérents, et le Textile, les Mineurs, etc., en ce qui con-

cerne l’importance des organisations.

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