CHAPITRE IV
‘La Confédération générale du travail, organisation révo- : lutionnaire, a pour principal objectif la disparition de la société capitaliste et l'avènement d'une société nouvelle dans laquelle tous les citoyens travailleront.
Pour atteindre ce résultat, elle emploie l’action directe syndicale.
Que faut-il entendre par action directe? « L'action directe, c’est la force ouvrière en travail créateur : c’est la force accouchant du droit nouveau, faisant le droit social ! » (1). Heureusement que d’autres définitions nous en sont données, qui, pour n'être pas aussi belles, sont au moins plus claires. « Action directe veut dire action des ouvriers euxmêmes, c'est-à-dire action directement exercée par Les intéressés. C'est le travailleur qui accomplit lui-même son effort ; il l’exerce personnellement sur les puissances qui le dominent, pour obtenir d'elles les avantages réclamés. Par l’action directe, l’ouvrier crée lui-même sa lutte: c’est lui qui la conduit, décidé à ne pas s’en rapporter à d’autres qu’à lui-même du soin de le libérer » (2).
Les syndicalistes répètent sans cesse que cette expression est mal comprise et qu’on lui attribue un sens qu'elle n’a pas. L'action directe est celle menée directement par les
(1) Almanach de la révolution, 1009, Pouget, p. 35. (2) V. Griffuelhes. L'action syndicaliste, p. 23.
ouvriers, à l'encontre de toute autre action, et particulièrement de l'action parlementaire, qui leur apporte le secours de facteurs étrangers. « C’est une manifestation de la conscience et de la volonté ouvrière » (1). Afin d'illustrer en quelque sorte leur définition, ils citent comme éxemples d'action directe l'agitation dirigée contre les bureaux de placement, l'agitation menée en 1903 par les employés pour bénéficier de la juridiction des conseils de prud'hommes.
L'action directe « peut avoir des allures bénévoles et très pacifiques, et aussi des allures vigoureuses et violentes. cela dépend des circonstances » (2).
Dès qu'il se constitue un syndicat, consciemment ou inconsciemment les travailleurs qui le composent « visent à faire leurs affaires eux-mêmes, à lutter directement, sans intermédiaires, sans se fier à d’autres qu’à soi pour la besogne à accomplir ». Ils sont amenés à une action « indemne de tout alliage », dans laquelle on ne trouve pas de « compromissions capitalistes ou gouvernementales », où il n’y à pas de « personnes interposées » (3).
Qu’elle soit pacifique ou violente, «elle est de l’action révolutionnaire parce qu’elle n’a cure de la légalité bourgeoise et que sa tendance est d'obtenir des améliorations qui réalisent une diminution des privilèges bourgeois » (4). C’est bien l'intention toujours la même qui apparait : faire triompher la révolution, et pour cela affaiblir peu à peu, et par tous les moyens, le régime actuel, jusqu’à ce qu'il lui soit impossible de se défendre.
L'action directe est dirigée tantôt contre le capitalisme,
(1) Pouget, cité par Griffuelhes. Action syndicaliste, p. 26. (2) Pouget, cité par Griffuelhes. L'action syndicaliste, p. 26. (3) Pouget. La Confédération générale du travail, p. 36. (4) Pouget, cité par Grifluelhes. L'action syndicaliste, p. 26.
au sens strict du mot, autrement dit contre le patronat, tantôt contre l'Etat. 11 est impossible, et les syndicalistes le ‘ reconnäissent eux-mêmes, de faire une distinction systématique, mais on peut dire, malgré cela, que dans le premier cas les moyens d’action directe sont : la grève, le sabotage, ‘le boycottage, le label, et que dans le second le moyen employé est la « pression extérieure », quise manifeste par des meetings, des manifestations calmes ou tumultueuses sur la voie publique, des protestations affichées sur les murs, et enfin par la grève générale.
L'action directe « est la symbolisation de la révolution ouvrière » (1). Aux yeux des syndicalistes, si elle a une valeur pratique, elle possède aussi une valeur morale; « outre sa valeur de fécondation sociale, elle porte en soi une valeur de fécondation morale, car elle aftine et élève ceux qu’elle imprègne, les dégage de la gangue de passivité et les excite à s’irradier en force et en beauté » (2).
Elle varie suivant les circonstances, selon les métiers, l'imagination et l'initiative des ouvriers, mais elle exclue
tout souci de la légalité, parce que la loi est « faite par les bourgeois à leur profit » (3). Son but est de « faire céder le patron par la crainte ou par l'intérêt ». '
Quoiqu’en disent ses théoriciens, les cas où elle est pa-
cifique sont rares, on peut mème dire qu'elle est toujours violente. Les exemples d'action directe sont nombreux, nous
citerons, avec M. Yvetot : le badigeonnage au potassium
(1) Almanach de la révolution, 1909. « Les caractères de l’action directe. » Pouget, p. 35.
(2) Aimanach de la révolution, 1909. Pouget, p. 39. Ces lignes furent écrites par leur auteur durant un séjour à la prison de Corbeil, ce qui explique suffisamment leur manque de clarté.
(3) Yvetot. À. B. C. syndicaliste, p. 40.
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. des devantures des boutiques des patrons coiffeurs par leurs ouvriers, la mise à sac des boulangeries par les ouvriers boulangers, le bris des carreaux et du mobilier des bureaux de placement, l’ « attitude énergique » des délégués dockers de Cette, en face de leurs patrons (1).
L'action directe doit s’appliquer dans tous les cas, pour toute cause, à tout propos. Elle se résume en des atteintes continuelles à la propriété individuelle et à la liberté du travail: |
Atteintes à la liberté du travail, par la prétention qu'ont ses théoriciens d'empêcher, même par la force, l’ouvrier qui désire gagner sa vie de travailler. Du moment où la grève est déclarée, par une minorité même ridiculement faible, et sans consultation préalable des ouvriers, tous doivent quitter Le travail; ceux qui s’y refusent, on les voit, on leur parle, « et s'ils sont trop têtus.ou trop vils pour comprendre quel tort ils font à la classe ouvrière en ne se solidarisant pas dans la lutte, on leur apprend qu'il y aura des moyens plus touchants de les attendrir » (2). On ne saurait nier que sous cette forme l’action directe possède vraiment une force moralisatrice éclatante ! Tous les jours se produisent des
(1) Sous prétexte de discuter avec les patrons des nouvelles conditions du travail, les délégués des dockers de Cette se présentèrent chez eux,‘puis, ne pouvant se mettre d'accord, les patrons voulurent les congédier. Mais les délégués verrouillèrent les portes et déclarèrent rester jusqu’à ce que la nouvelle convention fut signée. « Les délégués ouvriers commencèrent à fumer, à parler, à chanter, comme s'ils étaient à l’estaminet our fêler un retour ou un départ d'amis. En présence d’une aussi énergique atlitude, las et apeurés les patrons signèrent piteusement tout ce que voulurent les ouvriers, et firent honneur à leur signaluro….. Ces patrons avaient eu à faire à des hommes, » (Yvetot. 4. B. C syndicaliste, p.42.)
(2) Yvetot. A. B. C. syndicaliste, p. 51.
- attentats contre la liberté du travail, et tous se signalent. par leur lâche férocité envers ceux qui ne savent et ne peuvent se défendre. M. de Seilhac, dans son livre « Syndicats ouvriers, Fédérations et Bourses du travail », nous rapporte quelques actes de ce genre qui sont des plus remarquables.
Les syndicalistes revendiquent pour les ouvriers en grève : le droit à la violence contre les « renégats » et les « traitres » qui ne font pas acte de solidarité avec les chômeurs. L’ouvrier en grève exerce un droit absolu lorsqu'il maltraite
Son camarade qui veut continuer à travailler. « La chasse aux renards » et la « guerre aux sarrazins » (aux ouvriers non syndiqués ou non grévistes) sont ouvertes et déclarées. Toutes deux se pratiquent régulièrement, et c’est [à encore une des formes multiples de l’action directe. Elle consiste à poursuivre les réfractaires au syndicalisme rouge et à les empêcher de travailler, en imposant leur renvoi aux
“patrons, ou, tout au moins, s’ils n'accèdent pas à cette « juste revendication », à les faires employer dans des chantiers spéciaux, comme des pestiférés. Afin de les mieux convaincre de la nécessité d’entrer dans le syndicat, organisation de justice et de liberté, on leur « fait faire connaissance » avec ka « machine à bosseler » et la « chausette à clous ». Les résultats ne se font, d’ailleurs, pas attendre: cette « chasse est permanente, et malgré. toute la protection bourgeoise qui lui est acquise, Le gibier diminue » (1). Voici quelques « avis » parus danse journal L'Humanité : 15 mai 1909. » — Chez les fumistes. — La révision des cartes fédérales a commencée et la chasse aux renards a produit les meilleurs résultats. Avis est donné aux eamarades qui ne seraient pas désireux de faire connaissance
(1) La Voix du peuple, 14 au 21 mars 1909, « La chasse est ouverte ! », Yvetot.
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avec les douceurs sans égales que procurent les cornonillers, manches de pelle et pioche, nerfs de bœufs, chaussettes à clous, machines à bosseler. »
15 mai 1909. « Chez les bitumiers-asphaltiers. — L'assem: blée a voté un ordre du jour. Elle a exprimé le vœu que tous les camarades du bâtiment appuient les travailleurs en grève en faisant aux renards une chasse acharné sur les chantiers. » Quelques jours après sept ouvriers étaient frappés avec la dernière sauvagerie à Vigneux, et le lendemain on lisait dans l'Humanité, 6 juillet 1909 : « dans la matinée d'hier une chasse aux renards a eu lieu sur les sablières de la compagnie à la suite de laquelle le travail a été cessé partout.»
Avec de telles théories le régime syndicaliste nous ramène à l’exclusivisme des corporations de l’ancien régime; sous l'influence de la Confédération générale du travail et de l’action directe, il réduit à la famine l’ouvrier qui ne veut pas se syndiquer. Chaque jour des travailleurs sont mis à l'index, pourchassés, frappés, affamés par les syndicats révolutionnaires, qui sont intolérants et violents. C’est une évolution vers le despotisme; mais cen’est pas une tyrannie, d’après les syndicalistes, c’est une des phases de la lutte pour la liberté. Le syndicat a le droit de molester les indifférents de même que ses adversaires, puisqu'il agit dans le bien de tous et ne poursuit pas un but égoïste.
La propriété ‘individuelle, pas plus que la liberté du travail, n’est à l’abri d’attentats violents, et cela est dans la logique de l’action directe qui doit permettre d'arriver au but par tous les moyens, sans souci de la légalité ni des formes de la société. |
Les pillages, les incendies, les vols sont nombreux au cours des grèves, et en citer tous les cas serait impossible. Partout, à Hennebont, à Cluses, à Fressenneville, à Ma-
zamet, à Meru, partout où une grève éclate, des actes criminels se produisent, on pille tout, on incendie les immeubles, on assomme les patrons, les gendarmes et les soldats, on sème la terreur. | 4
L'évolution humanitaire qui s’est manisfestée à notre époque ne s’est portée que sur la bourgeoisie, sur les dirigeants, sur les représentants de l’ordre. La masse populaire a gardé pieusement ses ataviques instincts et leur donne libre cours chaque fois qu’elle le peut: |
Il est certain que des actes criminels ont été commis de tout temps, et bien avant la création de la Confédération générale du travail, mais cette organisation les a rendus plus fréquents et plus brutaux, en élaborant des théories non seulement pour les excuser, mais surtout pour en augmenter le nombre et la portée. |
Excuser la violence lorsqu'elle se produit, expliquer ses causes et trouver aux actes cfiminels des circonstances atténuantes, est une œuvre qui peut se discuter; mais n'est-ce pas.une singulière prétention que de soutenir quele pillage, l'incendie, le meurtre, le vol même, sont des &ctes nécessaires et sublimes, que c'est un devoir que de les accomplir, lâcheté et félonie que de s'y refuser? C’est là ce que les théoriciens et les dirigeants de la Confédération expliquent chaque jour à leurs adeptes, et ceux-ci s’empressent de mettre en pratique de tels enseignements. La violence, disent-ils, joue dans la grève un rôle nécessaire : elle terrorise les ouvriers qui trahissent leur classe en voulant continuer ou reprendre le travail; elle intimide l'Administration qui, discrètement, engage le patron à céder. La violence prolétarienne, expression de la lutte de classe, empêche les hypocrites partisans de la paix sociale d’atténuer l'hostilité légitime des capitalistes et des prolétaires ;:« elle apparait
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ainsi comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisalion, elle peut sauver le monde de la barbarie » (4).
Nous allons reprendre, pour les étudier séparément, chacun des principaux moyens d'action directe : les grèves, la grève générale, le sabotage, le boycottage, le label, l’anüimilitarisme lantipatriotisme et enfin l'agitation dans la rue.
1° Les Grèves. — Lorsque la loi de 1884 fut votée, le législateur se berçait de l'espoir d’avoir contribué à rendre les relations plus faciles entre Le capital et le travail. Grâce à l'association, les travailleurs s’assagiraient, les conflits, qui n'avaient, pensait-il, pour cause principale que le manque d'organisation des ouvriers, diminueraient en nombre et en intensité ; la discussion large et raisonnée remplacerait, dans peu de temps, la lutte âpre et souvent sans merci à laquelle se livraient les deux adversaires. La grève n'existerait bientôt plus, elle ne serait plus qu’un fait historique curieux à étudier, mais dont on aurait plus d'exemple ; une ère de paix sociale, profitable à tous, triom-
. pheraït des luttes barbares. Des syndicats se formeraient sur toute l'étendue du pays, ils engloberaient les ouvriers de toutes les corporations, les disciplineraient, et leur permettraient de discuter ensemble et en toute liberté leurs revendications; puis ils Les présenteraient aux patrons quine sauraient refuser les améliorations réclammées par leur personnel, parce que, étant le résultat des décisions de la majorité, elles ne pourraient être que modérées, dans leur fond et dans leur forme. Les discussions des revendications préseniées aux patrons au nom de tous les, ouvriers d'un
(1) Sorel. Réflexions sur la violence, p. 51. Franck. 25
atelier ou d’une corporation par les délégués syndicaux intelligents et conscients du rôle important qu’ils auraient à jouer seraient courtoises ; l’accord se ferait sur tous les points, grâce à la bonne volonté et à la bonne foi réciproques des parties en présence,qui se feraient mutuellement les concessions nécessaires, abandonnant volontiers les réclamations et les conditions impossibles à maintenir ou à obtenir. Ce serait donc pour le pays et pour Phumanité toute entière une période de prospérité et de sécurité eans précédent qui s’ouvrirait : la paix serait signée entre le capital et le travail.
Quelques esprits chagrins firent quelques réserves et ne voulurent pas, malgré toutes les assurances qu’on leur donnait, croire à ce tableau enchanteur; mais n'y a-t-il pas toujours des sceptiques? le plus simple est de ne pas s’arrêler à leurs plaintes, de ne pas écouter leurs doléances; c’est ce que l’on fit : on passa outre ; l’histoire et le temps donneraient raison aux hommes de progrès !
Le temps et l’histoire leur donnèrent tort. Les syndicats furent lents à se créer, ils devinrent tout de suite des organismes politiques ; puis, sous prétexte de ne plus faire de politique, ils en firent plus que jamais, et abandonnant les chefs qui ne leur plaisaient plus, ils se livrèrent corps et âmes à l’anarchisme : ils devinrent dès lors l’armée anarchiste ou libertaire.
Le premier but assigné par les auteurs de la loi de 1884 aux syndicats, l'étude et la discussion des intérêts purement professionnels, ne fut pas atteint. L'espoir d’une paix sociale le fut encore bien moins. Grâce aux syndicats et aux théories qu’émirent leurs chefs, les conflits entre le capital et le travail furent plus fréquents et plus violents
qu'auparavant.
Ce n’est pas que les syndicalistes aiment la grève; ils la traitent de fléau, d’inutilité, de lutte le plus souvent stérile et toujours douloureuse; ils n’en veulent pas, disentils, mais ils y poussent sans cesse les ouvriers. La grève ne doit être faite qu’à la dernière extrémité et dans les cas très graves où tout autre moyen a échoué. On doit user de la conciliation jusqu’au bout, faire preuve de patience, entamer des négociations et les poursuivre le plus longtemps possible. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les grèves n'éclatent que pour des motifs exceptionnellement graves.
Un ouvrier se juge-t-il, à tort ou à raison, insulté par son patron qui lui à fait une observation au sujet de son travail; un contremaitre exerce-t-il sa surveillance honnètement, un ouvrier est-il remercié pour avoir pratiqué le sabotage ; un autre est-il renvoyé pour avoir maltraité un apprenti; un patron se refuse-t-il à congédier des non-syndiqués ou des ouvriers jaunes; perfectionne-t-il son outillage; fait-il remarquer à un trésorier de syndicat trop zélé que le moment de la paye n’est pas bien choisi pour se faire verser les cotisations des adhérents, et que le faire devant le guichet de la caisse entraîne une lenteur dans le paiement des salaires et provoque du désordre, immédiatement on constitue un comité de grève, on cesse le travail : c'est la grève. On n’en veut pas, mais on la fait; on la déconseille publiquement, on la provoque, on la fomente endessous. D'ailleurs, dans tous ces cas, cette cessation du travail ne s'appelle pas la grève : c’est une « manifestation de la dignité du prolétariat ».
Si les grèves n'ont pas diminué en nombre, elles ont augmenté en violence, et cela pour beaucoup de raisons.
Les théories humanitaires ont fait des progrès considé-
rables durant ces dernières années; de plus en plus on à
horreur (une horreur bien proche de la crainte) du sang répandu, des coups échangés. Lorsque dans un conflit aigu il y a un mort ou quelques blessés, le terme massacre est aussitôt employé et les colonnes des journaux se remplissent de détails effrayants qui font frémir les lecteurs. On cherche des transactions, on fait appel au calme, on parle de devoirs humanitaires, on pardonne tout pourvu que le sang ne coule pas. Mais, nous le faisions observer déjà précédemment, la bourgeoisie seule a été imprégnée de cet humanitarisme larmoyant. Plus les bourgeois deviennent craintifs devant les responsabilités et dans la répression des actes inadmissibles, plus les ouvriers deviennent violents et féroces. Si les représentants de l'ordre sont malmenés, bousculés, blessés, tués même, ce qui est fréquent, on n'a que des paroles de commisération, on prèche la paix et le calme, et si l’on va jusqu’à plaindre les victimes, là s’arrète prudemment la conscience bourgeoise; les ouvriers, au contraire, crient et chantent victoire; leurs actes sont justes; on leur barre le chemin, il faut passer coûte que coûte; frapper les représentants de l’ordre n’est pas un crime, loin de là, c’est un devoir, c'est faire acte de courage, preuve de virilité. Mais que ces représentants de l’ordre, après de longues journées passées l’arme au pied, sous une grêle de «pierres et de projectiles de toutes sortes; sous les crachats et les injures d'une foule en délire, qui devient de plus en plus féroce à mesure que la répression hésite, se servent de leurs armes dans un moment de colère qu'ils ne peuvent maitriser ou se défendent dans un cas d’extrôme nécessité, qu’une baïonnette perce une poitrine, qu'une lance frappe un émeutier, qu’une balle blesse ou tue un ouvrier, alors la bourgeoisie crie au carnage, chacun n’a pas assez de
deux yeux pour pleurer, on regrette l’acte commis; les ou-
vriers aussi hurlent; ils hurlent d'autant plus que l’épouvante les frapçe, on cherche les responsabilités, on visite les armes, pour découvrir qui a commis cet acte inadmis-
sible de tirer en cas de légitime défense, et si l’on trouve le
coupable, c’est le conseil de guerre qui l'attend. Lorsqu'un
ouvrier a blessé ou tué, on l’amnistie, espérant ainsi appaiser les haiñes, rendre le calme à ces cerveaux surchaullés, mais eux y voient un encouragement : dans leur esprit le droit de grève entraine celui de piller et d'assassiner.
Nous ne soutenons pas que d'aujourd'hui seulement datent les grèves sanglantes, mais nous prétendons qu’elles n'ont Jamais élé aussi nombreuses ni aussi violentes qu’à l'heure actuelle. Et pourquoi ? Simplement parce que, si de tous temps on à admis que les mouvements populaires pouvaient devenir violents, ce n’est que depuis quelques années qu'on a glorifié la violence, le pillage, l'assassinat. La Confédération générale du travail pousse à la violence, car elle la trouve saine et digne. C’est un devoir qui s'impose à tout bon syndicaliste de commettre des actes qui conduiraient d’autres citoyens à l’échafaud, mais qui exéculés par eux deviennent des faits glorieux. Dans tous leurs discours, dans toutes leurs harangues, dans tous leurs écrits les membres de la Confédération générale du travail ne cessent de répéter que l’action directe, c’est à-dire le pillage, c’est-àdire l'incendie, c’est-à-dire le meurtre, est quelque chose de sacré ; que c’est un droit qu’il est nécessaire d'exercer ; que c’est un devoir qu'il est noble d'accomplir.
Ils ne sont pas les seuls, d’ailleurs, ces syndicalistes, à tenir un pareil langage, à affirmer de semblables théories. M. Sorel ne leur ménage ni ses conseils ni ses encouragements. Aussi, sous ce double effort, les résultats ne se font
pas altendre, et chaque semaine, presque chaque jour, pour-
rait on dire, des actes ‘de barbarie se commettent. Les mettre sur le compte d'une irritation passagère, d’une absence de raison provoquée par les privations qu’entraine le chômage, est une erreur ; tous ces faits sont préparés de longue main ; la Confédération excite ses adhérents, et l'impunité qui les attend les pousse à accomplir ce qu’on leur a si souvent conseillé. RES
En effet, il n’est pas de grève où ne soit délégué immédiatement un et parfois plusieurs membres du comité confédéral qui se chargent d'expliquer aux chômeurs que le seul moyen d'obtenir satisfaction est de « faire des boutonnières dans la peau des bourgeois », de brüler les usines, d’assommer les réfraclaires, les patrons et les soldats. Aussitôt après ces quelques bons conseils, les violences commencent et les actes de férocité se succèdent. Mais au jour des responsabilités, si minines pourtant puisque l’amnistie intervient toujours, les porteurs de bonnes paroles se récusent : jamais ils n ont tenu les propos incriminés, jamais ils n'ont excilé les masses populaires ; ils étaïent sur le champ de grève, cela est vrai, mais c'était pour prècher le calme et non la violence, et si on les a vu, c’est qu'ils étaient là pour conduire la foule et l'empêcher de se laisser aller à des actes regrettables ; la preuve qu'ils n’ont été pour rien dans les violences et qu’ils n’ont rien à se reprocher c’est que lorsqu'elles se sont produites ils sont montés en automobile ou dans le train pour s'éloigner du lieu de l’émeute (1). Pendant ce temps /a Voix du Peuple fait de la réclame aux grévistes, à ces victimes de la « rapacité éhontée du capitalisme », elle fait des appels de fonds, elle ouvre des sous-
(1) Ce fut le cas de presque tous les dirigeants de la Confédé- :
ration au moment où l’émeute éclata à Draveil et à Vigneux, en 1908. .
criptions, envoie l'argent qui lui parvient, car si elle apporte une aide aux grévistes, c’est une aide purement morale et jamais matérielle : elle n’est que la dispensatrice de l'argent des autres. Sur le champ de grève, on établit des soupes communistes, et Les grévistes viennent avec des gamelles chercher leur part de viande, de légume et de pain ; cela se fait militairement, cela sert à prolonger la résistance.
Nous avons parlé de pillage, d'incendie, de meurtre, nous ne pouvons pas donner tous les faits qui viennent à l'appui de notre affirmation, mais il nous semble indispensable de présenter quelques exemples ; ainsi on ne pourra pas nous taxer d’exagération ou de mauvaise foi, et l'on verra, de cette façon, en même temps, comment sont comprises les grèves actuellement. Nous ne citons que quelques faits, et, en général, sans entrer dans les détails, ce qui nous entrainerait trop loin.
En 1902 (le 14 juillet), des grévistes pillent et mettent à sac l’ancienne usine Amieux, à Douarnenez, exploitée par M. Masson (1).
En 1904 (le 18 juillet), les ouvriers horlogers de Cluses se rendirent à l’usine de MM. Crettiez avec l'intention bien arrêtée de la saccager. MM. Crettiez, devant l'attitude menaçante de celte foule décidée à toutes les violences, se défendirent en faisant feu sur elle; celle-ci, malgré cette résistance, parvint à enfoncer les portes, puis incendia les bâtiments.
Dans la même année, des bandes de grévistes pillèrent et incendièrent des habitations et des usines à Neuvilly.
Firmigny fut, en 1906, Le théâtre d’exploits sans nombre ; une bombe, qui n’explosa pas, fut déposée dans le jardin du
(1) Le Temps, 23 juillet 1902. AS :
directeur de lusine Verdié ; une cartouche de dynamite éclata sur le pont de la place du Champ de Mars, sur lequel devaient passer des ouvriers pour gagner la porte principale de l’usine. Des bagarres eurent lieu entre grévistes et non-grévistes, un certain nombre de ces derniers furent gravements atteints par des balles de revolvers. Tous les gendarmes à pied, un nombre considérable de gendarmes à à cheval et de dragons furent blessés (1).
En avril 1906, à Haveluy, près de Denain, et à Liévin, les mineurs grévistes commettent des actes de sauvagerie inqualifiables : ils saccagent de fond en comble une vingtaine de maisons de mineurs hostiles à la grève, et blessent grièvement une cinquantaine de soldats. Il n’y a que trois ou quatre émeutiers blessés, et très légèrement. A Lens, le 22 avril, on détruit un pont sur la voie ferrée des mines de Liévin ;'on incendie plusieurs meules d'avoine et de blé; une cartouche de dynamite, placée sur la voie ferrée explose et détruit une aiguille (2). Pour une seule journée le résultat ne laisse rien à désirer, il était difficile de faire mieux.
À la même époque à Denain et à Lens la grève est un . véritable mouvement révolutionnaire ; les délégués de la Confédération générale du travail, et particulièrement M. Merrheim, rôdent dans les foyers des grèves ; c’est au cours de cette grève que fut tué le lieutenant Lautour.
Une grève ayant éclaté, en 1906, dans le bassin minier de Neuves-Maisons, près de Nancy, par suite du renvoi d’un ouvrier, il se commit toute une suite d’attentats dont le Temps relate la liste (3) : la grève dura des premiers jours
(1) Le Temps, 26 juillet 1906.
(2) Le Temps, 23 avril 1906.
: (3) Le Temps, 5 mai 1907, « L'action directe impunie ».
de tévrier jusqu’en avril. Voici la série des incidents qui se produisirent, telle que le Temps la publia. |
L Attaques à main armée : 5 février, après-midi. — Assaut par les grévistes de la réserve de minerai. Le capitaine de gendarmerie Eyenest frappé d’un coup de poignard.
25 et 26 février, matin, — 50 grévistes, armés de gourdins, se portent à la rencontre des travailleurs montant à la mine, et les dispersent; un gréviste est arrêté par les gendarmes le 26 février.
28 février, après-midi. — Bondoux, accompagné de Miller et de Bertrand, menace les ouvriers à la sortie de la mine. Bondoux sort une arme. Il est arrêté pour ce fait.
1e mars, matin. — Attaque à coups de feu du train montant les ouvriers à la mine; un gendarme est blessé, un autre et un ingénieur sont touchés.
IT. Attentats contre le chemin de fer minier el les lignes de l'Est. :
9 février, 9 heures 1/4 du soir. — Le chemin de fer minier est dynamité en deux points.
16 février, 9 heures du soir. — Le chemin de fer minier est dynamité derrière la vieille tuilerie.
26 février, pendant la nuit. -— Les malfaiteurs démontent les entretoises de l’aiguillage, derrière la vieille tuile-
rie, pour faire déraïiller le train remontant les ouvriers.
6 mars. — Les grévistes font sauter une des aiguilles de la boucle pour le croisement des trains.
8 mars, 8 h. 35. — La voié est dynamitée, un rail est brisé.
11 mars, 8 h. 50, soir. — Une aiguille de la ligne de Toul à Pont-Saint-Vincent, en face de Chaliguy, saute par une cartouche de dynamite.
11 mars, 11 h. 1/2, soir. — Les grévistes font sauter un
ES
ponceau au passage supérieur de la ligue de Nancy à Mirecourt, dans les parages de Messein.
IT, Affentats contre les lignes téléphoniques.
Premiers jours de février. — La ligne téléphonique de la mine à l’usine est coupée,
5 février. — Mème attentat.
6 mars. — La ligne téléphonique de la société coopérative à sa succursale de Chaligny est coupée.
IV. Attentats contre la ligne de transport de force à la mine.
» février. — Destruction de 5 poteaux.
1 février. — Destruction de 2 poteaux ; la ligne est coupée.
12 février. — Destruction de plusiears poteaux.
20 février. — Destruction de 2 poteaux.
26 février. — Destruction de 3 poteaux.
26 février. —— Les malfaiteurs s’introduisent dans la
mine, y détruisent une porte et un barrage et coupent le câble d'alimentation du courant des locomotives de la mine.
27 février. — Destruction de 5 poteaux sur la ligne de transport de force. |
is] mars, 10 h. 1/2 du soir. — Destruction de 4 poteaux ; 2 autres sont attaqués, mais ne sont pas renversés, les malfaiteurs ayant dù être dérangés.
V. Vol de poudre avec éffraction à la mine de Fontainedes-Roches.
En résumé : 4 agressions, 7 attentats contre des lignes de chemin defer, 3 attentats contre des lignes téléphoniques, 3 attentats contre des lignes de transport de force, et 4 vol avec effraction.
Mais la série ne fut pas close, quoique la grève fut terminée, et voici, comme complément à cette liste, la série d’attentats perpétrés en avril 1907.
Mine du Val-de-Fer. — Dans la nuit du 21 aa 22 avril 1907, huit poteaux du transport de force sont sciés.
Le 30 avril, à sept heures un quart du soir, deux coups de feu sont tirés sur'le garde-frein du dernier train descendant de la mine, à son passage sous le tunnel. Le gardefrein est blessé au bras.
Aline des Roches (à Messcin). — Dans la nuit du 30 avril au {°" mai, agression contre le commissaire spécial. Enfin, et ceci est le bouquet, Le 1° mai, à deux heures et demie du . matin, explosion de la poudrière de la compagnie Denain-Anzins
En 1907, l’usine Monier, à Nancy, fut mise à sac par les grévistes; M. Monier, les employés et les contre-maitres présents, furent roués de coups et blessés ; un ouvrier ayant été surpris par les grévistes en train de travailler, fut trainé de force par eux au lieu de leur réunion, là, solidement attaché à un arbre, on lui mit une pancarte injurieuse au cou, puis on le laissa ainsi après l'avoir frappé. (1)
En mai 1907, à Trieux (Meurthe-et-Moselle), les gendarmes furent attaqués par des grévistes armés de couteaux et ne purent se dégager qu’en se servant de leurs armes. (2)
La même année, en juin, à Nancy, des grévistes détruisent un immeuble en construction et poursuivent les nongrévistes qui parviennent à s'échapper par les toits. (3)
En juin 1907, Les dockers de Rochefort vont en bande dans la commune &e Tonnay-Charente ; ils ex veulent à un patron, M. Dognon. Celui-ci, sachant le sort qui lui était réservé, demande au maire de le protéger. N'ayant à sa disposition que quatre gendarmes, le maire invite M. Dognon à se
(1) Le Temps, 28 juin 19017. ; (2) Le Temps, 24 mai 1907.
(3) Le Temps, 29 mai 1907.
réfugier à bord d’un steamer anglais ancré dans le port. Les dockers réclament la présence du patron, le juge de paix l'invite à atterrir et à venir s'entendre avec les ouvriers à la mairie. Pendant que le patron discutait à l'Hôtel de Ville avec Le juge de paix et une délégation des ouvriers, les dockers escaladent le mur, font irruption dans la salle et se saisissent de M. Dognon qu’ils frappent, ligotent et trainent, à demi assommé, à la Bourse du travail, où, sous les mena-
ces et les coups, ils l’obligent à signer un contrat de travail.
Des actes de ce genre tombent sous le coup dela loi lors- -
qu’ils sont commis par des individus, ils constituent des
sévices et l’extorsion de signature ; mais ils sont tolérés, et
dans la pratique deviennent licites, lorsque ce sont les gré-
vistes qui les accomplissent. Dans les troubles qui ont agité la commune de Tonnay-Charente deux personnes furent blessées, dont l’une assez grièvement pour nécessiter son transport à l'hôpital; les émeutiers, malgré l'état de la victime, les avis et les efforts des médecins, s’en emparèrent, l’arrachèrent de son lit et la jetèrent dehors. (1) Ce sont là des actes de bestialité et de cruauté les plus lâches et les plus sauvages ! | EU En septembre 1908, à Herserange, près de Longwy (Meurthe-et-Moselle), les terrassiers se mettent en grève et demandent le renvoi d’un contre-maitre, ce qui leur est accordé. Ce contre-maître trouve un emploi sur un autre chantier, dans une autre partie de la France ; il revient à Herserange pour y chercher son mobilier et sa famille ; les terrassiers en sont avertis, trois cents d’entre eux assiègent la maison, l’expulsent de force de chez lui, le rouent de coups. Ils le poursuivent pendant plus de trois kilomètres, Le frappent à coups de poings et de bâtons. Un habi-
(1) Le Temps, 26 juin 1907.
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