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être trop dangereux, mieux vaut répondre aux patrons en travaillant ; je veux dire en ne travaillant pas tout en travaillant. Dans la maçonnerie, avant notre dernier lock-out, nous demandions la journée de neuf heures, les patrons nous proposaient celle de dix. Nous avons répondu en rappelant aux ouvriers que ce n’était pas de trop d’une demiheure à la fin de leur journée pour se laver les mains et autant pour ranger leurs outils. De même, nous avons poussé l’intérèt des patrons jusqu’à employer une quantité de matériaux double de celle qu’il fallait pour faire des travaux plus solides. On nous reproche de travailler plus lentement. Il fait chaud, vous serez excusables d’aller moins vite » (1). .
Le sabotage peut s’employer aussi dans le commerce, par le gaspillage de l’objet vendu, dont Le commis fait au besoin profiter l’acheteur, ou encore par la « rebuffade » envers le client de manière à le pousser à s’approvisionper ailleurs. Le sabotage s’y pratique par le coulage et la flânerie, dans certains cas ses résultats sont aussi brillants que dans l'industrie. M. Beausoleil, au congrès de Rennes en 1898, estimait qu” «avec du flair, une cinquantaine de militants pourraient ruiner le Louvre et le Bon Marché ». Ceci ne nous parait pas exact, car, à notre avis, ce n’est pas dans des maisons aussi importantes que celles-là, où la surveillance s'exerce d’une façon particulièrement sèvère, que l'employésaboteur pourraitaccomplir pendant longtemps ses méfaits et les cinquante militants seraient découverts et renvoyés bien avant la faillite de ces grands magasins. M. Lévy, trésorier de la Confédération générale du travail, dans un discours, le 25 avril 1907, pour lequel,
(1) L'Eclair, 21 juillet 4908.
d’ailleurs, il fut poursuivi devant les tribunaux, donnait des conseils pratiques de sabotage aux employés : « Pour le sabotage, rien n'empêche de couper cinquante centimètres de plus que ce que demande le client, ou de mettre là main sur un objet ou sur un jouet de choix; ceci n’est pas voler, ce n’est que ruiner la caisse du patron. De la part d’un employé limonadier, le sabotage ne doit pas consister à’ servir au client deux consommations pour une; mais il n’y a rien de plus simple que de laisser tranquillement un robinet ouvert et
- de permettre ainsi au liquide de se répandre par terre. »
Nous ne croyons pas que le sabotage soit très pratiqué par les employés. Le commerce est à peu près généralement à l'abri de tels actes. Les marchands de charbon pourtant sont atteints par les déchargeurs qui laissent de temips à autre un bloc de charbon tomber dans la Seine (1).
L'industrie, par contre, a souvent à supporter des actes de sabotage.
Les ouvriers coifleurs parisiens badigeonnèrent les devantures des magasins de leurs patrons avec un produit caustique détériorant la peinture (2).
Après une tournée de propagande de M. Grifluelhes auprès des résiniers des Landes, auxquels il donna des le-
‘ çons de sabotage; les résultats furent si satisfaisants que
leur apôtre, flatté d’avoir si bien rempli la mission qu'il s'était assignée, ne put s'empêcher de manifester sa joie; «que de pots cassès ! que de préjudices causés aux propriétaires ! » (3)
Pour une même commande, des cordonniers ont fabriqué
(1) De Seilhac. Syndicats ouvriers. Fédérations. Bourses du travail, p. 326.
(2) Pouget. La Confédération générale du travail, p. 44.
(3) L'Humanité, 13 février 1907.
un soulier de nain et un soulier de géant ; puis pour d’autres chaussures, ils ont assorti des talons plats et des talons Louis XV ; ils ont joint une bottine à bout pointu à une bottine à bout carré (1).
Le 18 juillet 1906, un employé des tramways de Toulon, membre du syndicat rouge, abandonna, sans aucun motif, sa voiture sur un point de la ligne où se trouvait une pente raide ; la voiture ainsi abandonnée s’ébranla et bientôt elle parcourait la ligne à une allure vertigineuse, menaçant à chaque instant de produire une catastrophe; la voiture ayant déraillé alla s’abimer contre une muraille. L’employé à Ia suite de ce fait fut révoqué ; mais le syndicat n’acvepta pas cette décision, et envoya auprès du directeur de la compagnie une délégation chargée de protester contre la sanction qui frappait l'employé sabôteur. La délégation protesta de telle façon que la police dut intervenir (2).
Lors de la grève des linotypistes parisiens en 1909, ceuxci avant de quitter les ateliers sabotèrent les machines et le marbre. |
En 1905, le syndicat des ouvriers boulangers parisiens, doni le secrétaire est M. Bousquet, menaça les patrons boulangers de saboter le pain en le rendant impropre à la
consommation par l’addition de poudre de savon, et de sa"
” boter les instruments de production en versant du pétrole sur la sole des fours, ce qui les met pour longtemps hors de service (3). Ces menaces furent en partie mises à exécution et tout le monde se souvient du bruit que fit un certain nornbre d’attentats contre les boulangeries, les patrons boulangers et leurs ouvriers qui voulaient travailler.
(1) Le Temps, 30 juin 1908.
(2) Le Temps, 19 juillet 1906.
(3) Le Musée social. Les annales de septembre 1905.
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. Certains se montrent sceptiques quant à la gravité que peut présenter le sabotage dans la boulangerie : les ou-
riers s’ils s’attaquent au pain lui-même en l'additionnant
de matières étrangères tombent sous le coup de la loi: s’ils sabotent les fours, le matériel ou la cuisson, ils seront renvoyés par leurs patrons. Tout cela est très vrai, mais on ne tient pas assez compte de ce que la loi ne frappe qu'après le délit ou le crime commis, que la législation française ne dispose d'aucun moyen préventif efficace, et que le patron, en cas de sabotage, ne pourra intervenir que lorsqu'il sera accompli. D’ailleurs, un seul exemple suffit à montrer toute la gravité du sabotage dans la boulangerie ou dans toute industrie d'alimentation : à Tarbes, en mai 1907, quinze personnes furent gravement malades à la suite d’un repas pris en commun, d’autres cas semblables se produisirent dans cette ville. Ces indispositions provenaient du pain fourni par un boulanger; ce dernier avait occupé pendant un seul jour un ouvrier qui s'était enfui et qui avait été déjà poursuivi et condamné pour sabotage de pain commis à Mirande (Gers) (1).
Le sabotage constitue üun perfectionnement considérable dans la tactique suivie par les syndicalistes révolutionnaires, et particulièrement par la Confédération générale du travail, pour arriver à ruiner l’industrie,
Autrefois, avant qu'il ne fût pratiqué méthodiquement, ouvrier, pour gêner son patron, se meltait en grève au moment où les commandes affluaient; l'industriel ne pouvait donc pas faire honneur à ses engagements, mais il lui restait un moyen d'échapper à la ruine : il pouvait, dans certains cas tout au moins, invoquer auprès de ses clients
(1) Le Temps, 19 mai 1907.
le cas de force majeure, et faire résilier les marchés qu'il avait conclus. Le sabotage constitue une arme autrement terrible que la grève, surtout lorsqu'il s'applique à des produits qui ne doivent pas être vendus de suite.
Lorsqu'un patron garde en magasin un certain temps les produits manufacturés il peut être ruiné par le sabotage, sans qu'il lui soit possible de découvrir immédiatement la cause qui fait péricliter ses affaires. Un client, portant habituellement des chaussures de la même marque, ne se plaindra souvent pas auprès de son marchand si ces chaussures deviennent défectueuses ; il changera de fournisseur et le manufacturier ne s’apercevra que peu à peu que sa clientèle l’abandonne, mais il n’en connaitra qu'à la longue la cause, car un coup de tranchet habilement donné suffit à rendre impropre à l'usage une paire de chaussures, sans que rien ne permette de s’en apercevoir au moment de sa mise en vente. L’ouvrier saboteur pourra ainsi rester longtemps dans une usine, sans que l’industriel ne se doute qu'il est la cause de sa ruine lente mais certaine.
Les partisans et les théoriciens du sabotage prétendent qu'il est moralisateur, car il est le meilleur moyen d'action pour faire régner la justice et la fraternité (1). Le sabotage, pour l’industriel,est évocateur « de réflexions conciliantes », il est « un frein aux cupidités capitalistes », Que les bourgeois soient sans crainte, ils n'ont pas à s'occuper du sabotage, car il ne s'adresse pas à eux, c’est seulement entre l’ouvrier et le patron que la lutte est engagée et se poursuit. « Si les mitrons oubliaient de mettre du levain dans la pâte, s'ils oubliaient le sel, ou, tout au contraire, s'ils |
(1) L'Aumanité, Pouget, 3 avril 1909.
avaient la main lourde, si encore ils laissaient brüler le pain au four, le pain serait invendable et seul le patron en pâtirait. Si même les mitrons allaient jusqu’à rendre le four inutilisable, le préjudice ne serait encore. que pour le patron. Les consommateurs n’ont done pas à sémotionner et à redouter les coliques par ingestion de pain saboté, tous les ennuis seront pour les marchands. » L'argumentation ne manque pas d'une certaine saveur, mais elle n’est certainement pas marquée au coin du meilleur bon sens. Si, au point de vue de la santé, le sabotage, tel que l'entend M. Pouget, n’est pas à proprement parler dangereux, cette méthode d’action ne comporte pas, il ne faut pas l’oublier, que des actes aussi anodins pour l’estomac des consommateurs; mais comme le sabotage tel qu'il a été pratiqué dans les boulangeries de Tarbes et d’ailleurs présente quelqu'inconvénient pour la théorie de M. Pouget et ne laisse pas que de l’embarrasser, il oublie d'y faire allusion. :
En restant sur le terrain même qu’il a choisi et dans les hypothèses qu'il nous présente, nous pouvons craindre, malgré ses affirmations, que le consommateur supporte les conséquences du sabotage, car le boulanger ne pourra pas livrer le pain défectueux, qui sera inutilisable, et, si le sabotage s’étendait, il se pourrait qu'il n'y‘eut plus de pain pendant un certain temps. Ce jour-là les consommateurs ne trouveraient peut-être-pas le sabotage « moralisateur » et les syndicalistes, ainsi que leurs syndicats, pourraient regretter amèrement d’être des moralistes trop ardents.
Les industries privées ne sont pas seules à souffrir du sabotage; les industries de l'Etat sont victimes aussi quélques fois du vandalisme des syndicalistes.
Les actes de sabotage dans l’industrie privée sont graves,