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La caserne-est aussi insupportable que l’usine ou l’atelier. Les jeunes prolétaires sont arrachés à leurs travaux, à lears espérances et à leurs affections, pour endosser « la livrée de l'esclavage et du crime » et pour aller dans les « bagnes militaires ». Là, l’ouvrier doit « supporter les vexations, les insultes, les imbécillités, les punitions » de toutes sortes que Jui infligent ses chefs, « bourreaux alcooliques et fous furieux », auxquels il sert « d’amusement » (1).

Soldats, ils serviront à défendre les coffres-forts des bourgeois, soit en massacrant ou en remplaçant à l'atelier ou à l'usine leurs frères en grève, soit en combattant, pour le plus grand avantage des capitalistes, leurs frères de misère nés dans un autre pays. Ils seront les défenseurs de la société capitaliste et ils se trouveront toujours et partout sur le chemin des révolutionnaires, qui veulent édifier sur les ruines de la société actuelle une société de fraternité et : de justice où règneront le bien-être et la liberté. « L'internationalisme des patrons, l'exploitation honteuse de l’ouvrier étranger, l'accord des gouvernements pour supprimer toutes les révoltes ouvrières ont bien suflisamment fait comprendre aux ouvriers qu'ils sont bons à s’entretuer pour le plus grand profit des capitalistes, des gouvernants, des exploiteurs » (2).

L'’antimilitarisme syndical est une protestation contre l'obstacle que forme l’armée aux désirs et aux moyens révolutionnaires, et non un « mouvement humanitaire exagéré, qu’auraient provoqué les articles de Hervé »(3). Il faut lutter contre l’armée, et si cette lutte est menée « c’est d’abord

(1) Yvetot. Nouveau manuel du soldat, p. 29'et 30. (2) Yvetot. 4. B. C. syndicaliste, p. 54.

(3) Sorel. Réflexions sur la violence, p. 82.

pour éviter les tueries dans les grèves, c’est aussi pour permettre aux travailleurs, en cas de conflit, d’être les maîtres de la situation » (1); car « rendre les jeunes gens antimilitaristes, c'est nous rendre sympathiques les baïonnettes de demain » (2). w

Le prolétaire ne doit pas risquer sa vie pour garder aux capitalistes leur propriété, aussi le syndicalisme exige-t-il une active propagande à la caserne. Le droit de grève ne sera qu'une duperie, tant que les soldats accepteront de se substituer à la main-d'œuvre civile et consentiront à massa- | crer les travailleurs ; il faut instruire les jeunes gens et les convaincre que, « du jour où ils auront revêtu la livrée militaire.…, ils n’en restent pas moins membres de la famille ouvrière et que, dans les conflits entre Le capital et le travail, ils ont pour devoir de ne .pas faire usage de leurs armes contre leurs frères les travailleurs » (3).

La guerre,étant faite par les financiers, par les bourgeois, « n’est qu’un attentat contre la classe ouvrière, qu’un moyen sanglant et terrible de diversion des revendications » (4). Afin de lutter contre ce fléau, il faut faire comprendre au jeune soldat son devoir antipatriotique, il faut qu'il sache qu’il doit refuser à obéir aux ordres qui lui sont donnés et qu’il doit lever la crosse en l'air. Il faut aussi que le prolétariat entier soit instruit, « afin qu’en cas de guerre entre puissances les travailleurs répondent à la déclaration

(1) Congrès de Marseille 1908, p. 181. Discours de M. Boudoux, délégué du département de Meurthe-et-Moselle.

(2) Griffuelhes. « Le syndicalisme révolutionnaire », Mouvement socialiste, 1°’ janvier 1905.

(3) Congrès de Marseille 1908. Ordre du jour antimilitariste, p. 213.

(4) Congrès de Marseille 1908, p. 213.

de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire » (1).

D'ailleurs, il ne s’agit pas de supprimer la guerre, ni d'anéantir l'esprit guerrier. Il est une guerre légitime, la .seule du reste qui ait ce caractère, c'est la guerre civile, la : guerre sociale, celle qui se livre de classe à classe. Il serait dangereux de détruire l'esprit guerrier, il faut le transformer et ainsi «la vie ne s’effondrera pas dans le marasme pacifiste : il reste une école d’héroïsme, un champ de bataille permanent : c’est la lutte ouvrière » (2).

Par des conférences, des réunions, des journaux et des brochures, le syndicalisme fait l'éducation antimilitariste et antipatriotique de ses adhérents; par les caisses du « sou du soldat » il entretient dans ces bonnes dispositions l’ouvricr sous les drapeaux et celui qui a désérté.

La Confédération générale du travail s’est préoccupée plusicurs fois de savoir quel serait le meilleur moyen pratique à employer pour aboutir. Trois cas sont ici à envisager.

La désertion, d’abord. Ce n’est là qu'un moyen individuel qui n'offre pas-un grand avantage pour l'ensemble de la classe ouvrière, et présenterait plutôt des inconvénients. Les déserteurs sont des militants, leur acte même le prouve, qui sont perdus pour les organisations et quittant leur pays ils ne peuvent plus « défendre les quelques prérogatives qu'ils avaient déjà conquises par d’autres luttes » (3).

(1) Congrès de Marseille 1903. Ordre du jour antimilitariste,

p'atis (2) Hubert Lagardelle. Mouvement socialiste, 15 juillet 1905, -p. #16.

(3) Congrès de Marseille 1908. Discours de M. Costes, délégué de la Bourse du travail de Marseille, p. 196.

Mais comme tous les moyens sont bons pour lutter contre l'armée, les organisations syndicales ne rejettent pas celuilà elles ont, au contraire, une tendance à le favoriser en venant en aide pécuniairement à leurs membres qui ont mis la frontière « capitaliste » entre la caserne et eux. :

Le second moyen est l'insurrection sous les drapeaux. En cas de mobilisation, les réservistes devront « répondre à l'ordre d'appel, endosser l'uniforme, prendre les armes qu'on leur offre », puis, au lieu de se battre contre des «individus inconnus », ils devront «immédiatement décréter l’insurrection et la révolte sociale (1) ».

Le troisième moyen est la grève générale, c’est celui -considéré comme le meilleur par la Confédération générale du travail, c’est aussi celui de M. Hervé, la désertion, la « grève des réservistes ».

Toutes les organisations adhérentes à la Confédération générale du travail ne pratiquent pas au même degré l’antipatriotisme; seules les organisations révolutionnaires, qui ont la majorité dans la Confédération, adoptent ces théories et les poussent jusque dans leurs plus extrêmes limites. Les réformistes ne sont partisans que de l’antimilitarisme dit « économique », c’est-à-dire celui qui proteste contre la présence de l’armée dans les grèves. Ils sont les modérés, d’une modération toute relative; ils ne se déclarent ni patriotes ni antipatriotes, c’est là une question qui, pour eux, relève uniquement « de la conscience individuelle » ; comme si une telle question ne relevait pas de la conscience collective et de l'intérêt général. Se déclarer antipatriote et antimilitariste, c'est froisser les convictions des syndiqués

qui sont patriotes et militaristes, aussi vaut-il mieux laisser

(1) Congrès de Marseille 1908. M. Costes, p. 196. o Franck. 30

ces questions de côté et ne pas les discuter. D’ailleurs, elles n'entrent pas dans le programme économique des syndicats.

Les révolutionnaires répondent à cela que, au contraire, ces deux questions sont économiques et syndicales au premier chef et qu'il est de toute nécessité pour les organisa- : tions ouvrières de les étudier et de ce prononcer catégoriquement, Elles se rattachent « complètement aux intérèts économiques et professionnels »; le syndicalisme ne pourrait, (sans manquer à sa définition et sans crime, se désintéresser de pareilles questions » car «ce militarisme, impôt du sang et de la peau, ce patriotisme, défense du capital foncier, traduit par l'impôt du loyer dont le salarié, éternel locataire, est l’éternel débiteur; ces divers impôts prélevés par le capital sortent de la poche du salarié, de l’exploité ». Le syndicalisme doit s’occuper de tout ce qui touche de près ou de loin aux ouvriers; si l’on estime qu’il doit rester dans les limites de la loi de 1884, il vaut mieux ne pas avoir de syndicalisme du tout, parce qu'il n’y a pas de différence « entre ce syndicalisme, groupe d'intérêts, groupe d’intestins sans idéal, sans cœur et sans soleil, et une association amicale de gardiens de prison, de flics ou de syndiqués jaunes (1) ».

Malgré ces protestations, il n’en reste pas moins vrai que l’antimilitarisme et l’antipatriotisme, qu'ils soient présentés sur le mode doux et théorique ou sur le mode violent et pratique, sont des questions exorbitantes du syndicalisme qui, régi par la loi de 1884, doit s’en tenir strictement, quel que soit son désir d’en sortir, aux règles qui lui sont

imposées par cette loi.

(1) Congrès de Marseille 1908. Discours de M. Janvion, p. 193 et 194.

Toute la théorie antipatriotique et antimilitariste du syndicalisme repose sur des sophismes ou sur des faits manifestement inexacts.

Dire que le patriotisme n’a pas d'autre objet que de défendre le capital et la propriété est prétendre une chose qui n’est pas vrai, et c’est un syndicaliste réformiste qui se charge de réfuter les définitions révolutionnaires de la patrie. Des faits historiques sont là pour démontrer leur inexactitude : est-ce qu'après la guerre de 1870 les propriétaires des régions conquises par les allemands furent dépossédés par ceux-ci? La compagnie des chemins de fer de l'Est, -quiavait un réseau s'étendant jusqu’à Strasbourg, n’a-t-elle pas reçu de l’Allemagne une large indemnité pour le réseau dont elle s’'emparait ? (1).

Prétendre que pas un travailleur ne possède « un lopin de terre, une pièce d’or qui soit réellement à lui (2)», c’est encore soutenir quelque chose de faux. La situation des‘ouvriers dépend, dans une large mesure, de la prospérité de leur pays, il ne peut leur être indiflérent qu'il soit riche ou pauvre. Ils participent aussi au patrimoine intellectuel et moral de la nation : ne recoivent-ils pas à l’école une « culture d’un caractère national ? » (3) Les prolétaires ne vivent pas daus un pays d’une vie différente de celle de leurs concitoyens ; ils en ont les habitudes, les manières de vivre et ils ont intérêt à s’occuper des problèmes généraux du pays. Dans chaque pays, d’ailleurs, le prolétaire subit plus profondément que le capitaliste l'empreinte du caractère na-

(1) Congrès de Marseille 1908. Discours de M. Guérard, p. 206.

(2) Mouvement socialiste, octobre 1905, p. 128. Secrétaireadjoint de la Bourse du travail de Rouen.

(3) Challaye. Syndic. révol. et syndic. réform., p. 93.

tional, «l’individualisme audacieux de la grande Révolution, l’âme belliqueuse de l'Empire napoléonien, revivént dans le syndicalisme révolutionnaire français » (1).

Les syndicalistes révolutionnaires aiment et pratiquent le paradoxe. Après s’être déclarés antipatriotes ils s’intitulent les seuls et vrais patriotes, parce que « par leur énergie, leur exemple ils entrainent les foules timides à la conquête de plus de justice sociale ». Ils n'hésitent donc pas à se prétendre les plus chauvins parmi les chauvins, et une telle affirmation à tout l'air d’une plaisanterie. Nous ignorions que pour étre patriote il était nécessaire de prècher la guerre civile, de vouloir le massacre de ses compatriotes, de chanter l’'Internationale en l’agrémentant dela Carmagnole et d’être décidé, en cas d'invasion, à lever devant l’ennemi la crosse en l'air pour la laisser retomber pesamment sur la tête de ses concitoyens. À ce compte là les patriotes sont peu nombreux et il faut avoir une foi singulière dans la patrie pour être patriote de cette façon et à ce point là. Les révolutionnaires ajoutent, d’ailleurs, que «ce patriotisme là n’est pas de commande (2) »; nous le pensons bien et nous leur en laissons avec joie tout l'honneur. :

Prétendre qu’il est indifférent d'être citoyen de tel ou tel pays, tous-étant également tyranniques, est encore une inexactitude, et nous estimons qu'il est très heureux pour les philosophes syndicalistes qu’ils soient français et qu’ils vivent en France. Ils jouissent dans nctre pays d’une grande liberté, quoiqu'’iis se refusent à l’admettre, liberté dont ils abusent pour étaler leurs théories révolutionnaires. Si le hasard avait fait d'eux des citoyens allemands ou russes et

(1) Challaye. Syndic. révol. et syndic. réform., p. 93. (2) Yvetot. Nouveau manuel du soldat, p. 5.

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