L ANCIEN REGIME. L ESCLAVAGE ET LE SERVAGE
esclaves d'élite, ils abandonnaient une part de ce profit, un pécule, pour stimuler leur activité, en leur donnant ainsi les moyens de se racheter, mais ceux-là seulement usaient de la faculté de rachat, qui se sentaient capables de courir les risques de la liberté, et c'était généralement le petit nombre. Certes, l'esclave payait cher l'assurance de son existence, mais quand on considère l'état économique des sociétés de l'antiquité, on acquiert la conviction qu'il lui était plus profitable de la payer que de courir les risques auxquels l'exposait sa situation inégale vis-à-vis du propriétaire des moyens de subsistance et son incapacité à se gouverner, on demeure convaincu, pour tout dire, que l'esclavage était au moins aussi avantageux à l'esclave qu'au maître lui-même. Aurait-il pu subsister, d'ailleurs, pendant une période si longue de la vie de l'humanité s'il n'avait pas eu sa raison d'être ?
Dans l'Europe du moyen âge, c'est une autre forme de la servitude, le servage, qui apparaît comme la condition générale de la multitude vouée aux travaux agricoles, tandis que les métiers, les beaux -arts et les professions libérales sont organisés en corporations. Le serf possède des droits que n'avait point l'esclave i il est attaché à la terre et ne peut être vendu qu'avec le domaine auquel il appartient ; il occupe une par-» celle de ce domaine, et en paie le loyer au moyen d'une redevance en travail, ordinairement de trois
jours par semaine, augmentée d'un certain nombre d'impôts en nature ; il a une famille dont il ne peut être séparé et qu'il gouverne. Mais il est gouverné, à son tour, par le propriétaire du domaine, le seigneur, Le pouvoir que le seigneur exerce sur lui semble, au premier abord, illimité : c'est le régime du bon plaisir. Cependant, en l'examinant de plus près, on s'aperçoit qu'il était limité par l'intérêt même du seigneur et par la « coutume ». Les corvées et les autres redevances ont été fixées suivant la volonté du maître du domaine, elles n'ont pas été librement débattues, mais le maître était intéressé à ne pas les porter à un point où elles eussent été destructives et insupportables. Il était intéressé à conserver en vie et en santé le personnel nécessaire à l'exploitation de son domaine, et, par conséquent, à venir en aide à ses serfs aux époques de disette ou lorsqu'ils étaient victimes de quelque autre fléau ; car il n'existait point d'ouvriers libres qu'il pût recruter pour les remplacer. Il prévenait une multiplication surabondante de sa , population domaniale, enlimitant, d'après les emplois disponibles, le nombre des mariages, et il exerçait, de concert avec le clergé, une police conservatrice des mœurs. Quand il abusait de son pouvoir, il était exposé à des révoltes ou à un mauvais vouloir qui compromettaient sa sécurité ou tout au moins augmentaient ses frais et diminuaient ses revenus. Le pouvoir en apparence absolu du seigneur était limité
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par cet ensemble de faits et de considérations intéressées, et les charges qu'il imposait subissaient la même influence. Elles acquéraient à la longue le caractère de stabilité que donne l'usage. « La coutume » devint ainsi pour le serf une sauvegarde aussi sûre qu'aucune loi, car le seigneur ne pouvait y déroger sa,ns provoquer contre lui un soulèvement de l'opinion et s'exposer à des risques qui dépassaient communément le profit que lui aurait procuré cette dérogation.
Ce régime avait certainement ses imperfections et ses abus, mais tel quel, il était adapté aux conditions économiques du temps et au degré de capacité gouvernante des populations asservies i .
A une époque plus récente, l'esclavage, après avoir disparu du monde civilisé, s'est implanté dans le nouveau monde, où la destruction barbare des races indigènes et l'impossibilité d'acclimater les travailleurs européens empêchaient l'exploitation des richesses naturelles du sol. On y a importé des esclaves africains jusqu'au jour où la traite a été interdite à la fois sous l'influence des prédications des philanthropes négrophiles et des intérêts protectionnistes des éleveurs d'esclaves. L'esclavage a été aboli plus tard, dans les colonies anglaises et françaises par voie de rachat, aux États-Unis à la suite d'une guerre meurtrière. Mais il est permis de dou-
* Appendice. Note F.
ter que la condition de la race affranchie en ait été améliorée. C'est qu'il ne suffît pas d'être libre, il faut encore posséder la capacité nécessaire pour défendre ses intérêts et gouverner sa vie. Cette capacité, l'expérience l'atteste, fait défaut à l'immense majorité de la race nègre. L'esclavage était, à la vérité, le plus grossier et le plus onéreux des régimes de tutelle, mais, si imparfaite que soit une tutelle, n'est-elle pas préférable à la liberté pour l'individu incapable d'être son propre tuteur ? N'eût-il pas été préférable de perfectionner la tutelle primitive et grossière mais indispensable de l'esclavage, que de la supprimer i ?
L'abolition du servage en Russie n'a pas eu des résultats dont les amis de la liberté puissent davantage s'applaudir. Si peu capable que se montrât la classe des propriétaires, transformée en une simple pépinière de fonctionnaires civils et militaires, à remplir ses devoirs de tutrice de la population rurale, sa tutelle remédiait cependant, dans quelque mesure, à l'imprévoyance et à l'ignorance du serf. Elle réglait l'accroissement utile de la population en limitant le nombre des mariages, elle imposait aux communautés agraires l'obligation de faire des réserves pou, les années de disette, modérait, sinon empêchait, a multiplication des cabarets, protégeait les paysans ignorants contre les exactions de l'ad-
i Appendice. Note G. •• -
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ministration, de la police et des gens de loi, et leur venait en aide quand ils étaient victimes de quelque fléau. Si la suppression des charges et des entraves, au prix desquelles cette tutelle était acquise, a profité à un certain nombre d'individualités capables du self government, la grande majorité a vu, au contraire, sa situation s'aggraver; dans les mauvaises années, elle est plus que jamais décimée par la disette ; elle succombe sous le fardeau croissant des impôts et de la dîme que prélève sur elle son intempérance. On ne peut rendre, à la vérité, la liberté entièrement responsable de sa misérable condition, car la tutelle de l'administration a remplacé, dans une ample mesure, celle du propriétaire, mais on peut se demander si elle a gagné au change.