CHAPITRE IX
Les remèdes socialistes. Le socialisme révolutionnaire et le socialisme d'État.
Ce qui a déterminé l'apparition du socialisme. — Qu'il est un produit de l'imagination et du sentiment. — Son incapacité à analyser les causes des maux de la classe ouvrière. — Les plans de réorganisation des pères du socialisme moderne, Owen, Saint-Simon et Fourier— Leur caractère inoffensif.— Ce caractère change à dater de l'avènement du suffrage universel. — Le socialisme politicien et révolutionnaire. — L'insuccès des mesures de répression que les gouvernements lui opposent. — Le socialisme d'État. — Inefficacité et vices des lois qu'il suggère. — Que ces lois n'ont ni amélioré la condition des ouvriers ni désarmé le socialisme révolutionnaire.
Que le progrès industriel n'eût pas profité autant à la classe qui vivait du produit de son travail quotidien et le recevait sous forme de salaires qu'à la minorité qui tirait son revenu de l'exploitatton de ses capitaux mobiliers et immobiliers et le recevait sous forme de profits, d'intérêts et de rentes, que la condition de cette classe « la plus nombreuse et la plus pauvre », suivant l'expression de Saint- Simon, fût même devenue plus dure et surtout plus précaire qu'elle ne l'était à une époque où l'industrie était incomparablement moins productive, c'était un fait indéniable. Quoique les bouleversements politiques et les guerres de la Révolution et de l'Empire
eussent détourné les esprits des questions économiques et sociales, cefaitne pouvait passer complètement inaperçu. Il frappa d'abord les hommes d'imagination plutôt que les homme de science, et il donna naissance au socialisme utopique de la première moitié de ce siècle. Mais si les phénomènes de l'insuffisance des salaires, de l'abus et de l'instabilité du travail, de l'extension du paupérisme et de la dégradation morale des classes ouvrières étaient visibles, les causes en demeuraient obscures, et cependant, à moins de les mettre au jour par de longues et patientes recherches, pouvait- on découvrir les remèdes applicables à chacun de ces maux? N'était-il pas plus simple de faire table rase d'une société vieillie, infirme, et de la remplacer par une société nouvelle, qu'il était facile de rêver aussi parfaite que possible? Tels furent les plans ou pour mieux dire les romans de réorganisation sociale des Owen, des Saint-Simon, des Fourier. Ces plans, suggérés par le spectacle de maux trop réels, avaient le défaut commun d'être chimériques. En revanche, ils étaient inoffensifs. Leurs auteurs n'en demandaient point la réalisation à la violence. Ils comptaient uniquement sur la vertu de leurs panacées pour les faire adopter par l'humanité convertie. Fourier, le plus imaginatif de ces rêveurs, se contentait de recommander qu'on brûlât les livres des philosophes et des moralistes qui avaient égaré les « civilisés » dans une fausse voie.