LES REMÈDES SOCIALISTES
Ce socialisme à la fois chimérique et anodin ne faisait guère de recrues que dans les classes supérieures et les lettrés; il n'avait point de prise sur les masses; il avait d'ailleurs le mérite d'être désintéressé, les classes ouvrières ne possédant encore aucun droit politique.
Mais à dater de la révolution de 1848, la situation changea. Le suffrage universel, improvisé en France, fit entrer un élément nouveau dans le gouvernement des sociétés. En même temps que sa situation matérielle se relevait peu à peu sous l'influence d'autres causes, la classe ouvrière commençait à compter dans les calculs de la politique. Elle pouvait satisfaire les appétits de pouvoir des ambitieux qui épousaient sa cause et défendaient ses intérêts. Le socialisme descendit alors des régions éthérées de l'utopie au terre à terre des réalités pratiques. Il se fit politicien. Ses meneurs, comprenant la nécessité de se mettre au diapason des sentiments de la multitude et au niveau de son intelligence, résumèrent leur programme de réorganisation politique et économique en un seul article : l'expropriation des classes capitalistes par une révolution sociale. Ce programme, qui répondait aux passions populaires et qui était accessible à tous les esprits, a valu au socialisme une clientèle rapidement croissante. En France, en Allemagne sur' tout, où la classe ouvrière avait été plus qu'ail"
leurs livrée au bon plaisir, trop souvent avide et grossier des chefs d'industrie et de leurs états-majors, en Italie, en Angleterre et aux Etats-Unis, le socialisme, mis à la portée des masses, s'est popularisé, et il se répand aujourd'hui comme une tache d'huile.
Les gouvernements se sont émus du danger dont
les menaçait ce socialisme, devenu politicien et révolutionnaire, et ils lui ont opposé d'abord des mesures restrictives et pénales. En France, Y Association înternationale des travailleurs a été officiellement supprimée ; en Allemagne, les socialistes ont été soumis pendant douze ans à un régime d'exception qui les plaçait sous l'autorité arbitraire de l'administration et de la police. L'expérience a attesté la complète inefficacité de ce régime : il n'a pas empêché le socialisme de devenir un parti politique et de prendre, à ce titre, des proportions de plus en plus inquiétantes.
En présence de l'insuccès des mesures de répression, les gouvernements ont voulu essayer de l'homœopathie, en opposant le socialisme d'Etat au socialisme révolutionnaire. Déjà, en Angleterre, l'intervention de l'État avait été invoquée par les philanthropes, et des lois avaient été faites pour protéger les enfants et les femmes contre l'abus du travail dans les manufactures et les mines. Que ces lois aient été dans quelque mesure utiles, on ne sau-