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III. — Organisation et mécanisme

La Commission organisatrice de la Bourse du Travail était, dans l'origine, composée de sept membres, dont cinq nommés par la Chambre de Commerce, et deux par l'Œuvre des Chaufibirs publics. Aujourd'hui, cette Commission s'est adjoint quatre membres ouvriers, choisis dans les principaux métiers ; et l'Administration communale lui a, de son côté, délégué un membre la représentant. La Commission administrative se trouve donc arrêtée définitivement à douze membres.

APPENDICE 2o7

La Commission administrative a dans ses attributions l'administration générale de la Bourse; le travail mécanique et la tenue des écritures sont confiés à deux employés dont l'un porte le titre de « directeur ». La Commission nomme dans son sein : un président, un vice-président, un secrétaire et un trésorier.

Le matériel comprend notamment deux registres spéciaux destinés à l'inscription, l'un de l'offre, l'autre de la demande de travail. Ces registres sont divisés en colonnes relatant, le premier : le numéro d'ordre, la dale de l'inscription, le nom et le prénom de l'ouvrier, sa profession, son domicile, la date et le lieu de sa naissance, son état civil, sa circulation, les fonctions qu'il peut remplir subsidiairement, les pièces dont il est porteur, les maisons où il a été envoyé, l'indication du placement et les observations s'il y a lieu. A ces deux registres est joint un livre auxiliaire servant d'index des professions classées par ordre alphabétique.

Pour faciliter la marche des opérations, le bureau dispose d'une série de trois cartes. La première (carte A) est double, elle est confiée à l'ouvrier, qui doit la remettre au patron. Elle renseigne sur la première moitié : le numéro d'inscription du porteur, [ses nom et pré-» noms, le lieu et l'année de sa naissance, la mention s'il est ou non en possession de certificats et la désignation de l'emploi qu'il postule; sur la seconde [moitié, qui doit être retournée au bureau par le patron : le numéro d'ordre du porteur, l'avis d'agréation ou de non-agréation du postulant, ainsi que du maintien ou du nonmaintien de la vacance de l'emploi; L'opération qui doit

renseigner le bureau sur les points énumérés consiste simplement à biffer, en laissant subsister celles qui rendent la pensée, deux des quatre mentions ci-après imprimées sur la demi-carte à retourner :

Je l'ai engagé.

Je ne l'ai pas engagé.

L'emploi est toujours vacant.

L'emploi n'est plus vacant .

La seconde carte (carte B) sert, en cas de besoin , à informer les intéressés, des maisons où ils peuvent trouver de l'occupation ; la troisième carte (carte C), à informer le bureau de l'occupation que l'ouvrier a pu trouver, lorsqu'il s'en procure hors ville. Cette dernière carte, qui fait double emploi avec la deuxième moitié de la carte A, doit être remise à la poste par l'ouvrier lui-même; elle est affranchie.

Ces détails connus, nous pouvons développer le système employé pour le placement. Lorsqu'un ouvrier se présente au bureau, il est aussitôt inscrit et il lui est remis un numéro d'ordre, correspondant à celui de son inscription, qu'il doit conserver tout au moins en mémoire. Si une place à sa convenance est vacante, il reçoit une carte du modèle A qu'il remet au patron et dont la moitié, comme nous l'avons dit plus haut, doit être retournée au bureau par ce dernier, après avoir subi l'opération ci-dessus indiquée. Si la présentation a lieu hors ville, l'ouvrier reçoit en plus une carte B qu'il doit remettre lui-même à la poste en cas de placement.

APPENDICE 28fl

Indépendamment de cette distribution particulière, une distribution générale du travail a lieu vers midi et demi, c'est-à-dire lorsque les trois grands journaux de la ville sont parus.

Devant les ouvriers assemblés, et dont le nombre, certains jours de la semaine — plus particulièrement le jeudi et le samedi — s'élève parfois jusque cent et cent cinquante, il est fait l'appel de toutes les places vacantes dont l'offre est faite tant directement au bureau que par la voie des journaux, chacun choisit ce qui lui convient et il est ensuite procédé comme il a été dit précédemment.

S'il se trouve que parmi les ouvriers présents, il n'en est pas répondant aux offres reçues, le livre-index permet de retrouver ceux de la partie que l'on a lieu de supposer sans emploi. Une carte du modèle B leur est alors envoyée.

Gomme mode de publicité la Bourse du Travail a employé dans l'origine celui qui, dans les cas de l'espèce, vient généralement à l'esprit : l'annonce dans les journaux et l'affichage. Seulement ce système avait son côté défectueux: il manquait de permanence. Depuis lors il a été modifié. Il est remplacé aujourd'hui par des tableaux d'offres et de demandes d'emploi affichés dans les différents quartiers de la ville et dont le contenu est réglé quotidiennement avec le mouvement de la Bourse^ ainsi que par une annonce hebdomadaire dans les trois grands journaux.

On avait cru avoir à craindre dans l'origine la malveillance des agences de placement contre ce mode de

propagande, mais, jusqu'aujourd'hui, aucun acte répréhensible n'a été commis.

Le système admis jusqu'à ce jour est certainement encore susceptible d'améliorations. Néanmoins, on doit reconnaître que, pour une œuvre à peine née, la Bourse du Travail possède déjà une organisation relativement complète et de nature à répondre à la grande généralité des besoins. C'est poux* elle un élément sérieux de succès, et d'un succès d'autant plus assuré qu'il s'accentue chaque jour.

Il serait à souhaiter, dans l'intérêt social, que les autres villes, tant de la Belgique que de l'étranger, s'inspirant des principes qui ont présidé à l'institution de la Bourse du Travail de Liège, suivissent l'exemple donné par ses fondateurs.

Un jour alors, verrait-on peut-être rayonner, sur les différents point du continent, une vraie puissance toujours prête à exercer son action bienfaitrice sur la situation économique.

comité :

Président y Vice-Président, Secrétaire, Trésorier^

Edm. Van den Boom. A. Rosenthal. G. Durand. J. Bovier.

Membres: H. Bounameaux, Charles. J. Claes, N. Guérin, E. Hargot, L.-J. Haut, Maréchal, Pirard-Grosjean.

Le Directeur : Jos. Lbsuisse.

(La Bourse du Travail de Liège. Son Origine et son Organisa* tion* Broch. Liège, imp. Poidatz frères.)

w, p. 155. La suppression des bureaux de placement en 1848, et la « Ligue pour la suppression des bureaux de placement, » fondée en 1886.

Le préfet de police Caussidière, obéissant aux sollitations des ouvriers de diverses professions, prit un certain nombre d'arrêtés pour interdire l'industrie du placement.

Paris, le ag mars 1848.

Nous, Préfet de police,

Vu les réclamations qui nous ont été adressées par les délégués des garçons marchands de vin ;

Considérant que ces réclamations ont pour objet de supprimer à l'avenir les bureaux de placement, dont les agents prélevaient des droits onéreux pour les travailleurs ;

Que l'office de ces agences reconnu utile en principe consistait à servir d'intermédiaire entre les garçons marchands de vin et leurs patrons et qu'une commission, composée de délégués, a été proposée pour remplir cet office ;

Arrêtons ce qui suit :

Article premier. — Tout bureau de placement servant d'intermédiaire entre les garçons marchand de vin et leurs patrons est interdit.

Art. 2. — Tout garçon marchand de vin sans ouvrage devra s'adresser à la Commission établie d'un commun

accord entre les intéressés, et dont le siège est situé provisoirement quai de l'Ecole, 22.

Le Préfet de police,

Caussidièrb.

Des arrêtés analogues furent pris, à la même époque, contre les placeurs des ouvriers cuisiniers, boulangers, restaurateurs et limonadiers, coiffeurs et cordonniersbottiers," et accordèrent le privilège du placement dans les professions correspondantes, à des commissions ouvrières.

Ce système ne tarda pas à provoquer des réclamations ; car on trouve dans la Collection officielle des Ordonnances de police, l'avis suivant :

« Avis aux Ouvriers Boulangers de Paris et de la Banlieue.

« Paris, le 6 juin 1848.

« Nous sommes informé que de coupables manœuvres sont exercées par un certain nombre de garçons boulangers, contre les maîtres. Sous prétexte de surveiller l'exécution d'un règlement et l'observation d'un tarif convenu, on viole le domicile des boulangers et on leur impose tel ou tel ouvrier. C'est là un abus intolérable, et que nous sommes décidé à faire cesser immédiatement, par tous les moyens que la loi met à notre disposition. Si les garçons boulangers ont des réclamations à faire, c'est au Préfet de police qu'il faut les adresser, car c'est à lui qu'il appartient de faire exécuter les règlements.

« Nous invitons, en conséquence, les ouvriers boulangers à s'abstenir de toute manifestation de cette nature, en les avertissant que des mesures énergiques seront prises pour réprimer le désordre, quelque part et de quelque façon qu'il se produise.

« Le Représentant du peuple, Préfet de police,

« Trouvé Chauvel. »

Mais la situation créée par les arrêtés de M. Caussidière ne se prolongea pas ; ces arrêtés, pris en dehors des attributions du Préfet de police et contrairement à la loi des 2-17 mars 1791 qui garantissait la liberté de l'industrie, étaient, en effet, entachées d'illégalité ; dès que le Gouvernement provisoire eut disparu, les placeurs commencèrent à se rétablir par tolérance, et, en 1849, ils obtinrent du tribunal de simple police un jugement fortement motivé, qui déclarait nuls et de nul effet les arrêtés qui avaient aboli leur industrie \

La « Ligue pour la suppression des bureaux de placement » a été fondée le 4 janvier 1886 ; elle a débuté en adressant une pétition au Conseil municipal de Paris pour le prier de lui faire rendre justice « en demandant à M. le Préfet de police de retirer la tolérance à tous les détenteurs de ces agences et en ordonner la fermeture ». En 1891, un « Congrès de la Fédération française des syndicats de l'alimentation, pour la suppression des bureaux de placement », issu de la Ligue, a voté une série de résolutions dans le même sens. Enfin,

1 Le Placement des Employés, Ouvriers et Domestiques en France, p. 119.

un meeting a eu lieu par son initiative le 23 février 1892 et il a voté l'ordre du jour suivant :

« Les travailleurs de toutes les corporations, réunis au nombre de 1,200, au Tivoli Vaux-Hall, le 23 février 1892,

« Considérant que l'existence des bureaux de placement est la cause majeure de la misère que Ton constate dans les corporations assujetties à leurs malhonnêtes agissements,

« Déclarent se solidariser avec leurs concitoyens et les assurer de leur concours jusqu'à la complète disparition de ces exploiteurs du travail 1 . »

Dans une des réunions précédentes, convoquée à la Bourse du Travail, la Ligue avait adopté des résolutions non moins énergiques, et dans lesquelles elle invoquait, chose curieuse, la nécessité de sauvegarder le principe de la liberté du travail.

« Considérant, disait-elle, que les corporations intéressées à la disparition des bureaux de placement sont suffisamment organisées pour les remplacer utilement à tous égards, et que ces derniers sont une source d'immoralité publique ;

« Considérant que les Chambres syndicales seulement peuvent exercer une influence salutaire sur leurs camarades ;

« L'assemblée proteste contre les résolutions du Conseil supérieur du Travail (en faveur du maintien des bureaux), et déclare que, quelles que soient les mesures

i Le Placement des Employés, Ouvriers et Domestiques en France, pp. i56-i6i.

réactionnaires que l'Administration croira devoir imposer aux travailleurs, ceux-ci n'en continueront pas moins à lutter énergiquement pour sauvegarder le principe de la liberté du travail. »

Bref, le but que poursuit la Ligue, c'est d'attribuer aux syndicats ouvriers le monopole du placement dans l'intérêt de la liberté du travail.

#, 157. La condition des travailleurs engagés.

Dans notre voyage à Panama et aux Antilles, nous avons pu constater par nous-raême les vices d'un système qui place les travailleurs importés de l'Afrique, de l'Inde ou de la Chine à la discrétion des planteurs, sans que ceux-ci soient intéressés comme les propriétaires d'esclaves à conserver les forces de ces bêtes de somme à face humaine au delà de la période d'engagement. A la vérité, l'Administration protège les engagés et surveille ceux qui les emploient, mais on sait ce que valent la protection et la surveillance administratives, surtout dans des contrées où les surveillants et les surveillés sont de la même couleur et appartiennent à la même classe sociale.

Voici le résumé des renseignements que nous avons recueillis à la Martinique sur ce système d'esclavage déguisé et aggravé que les négrophiles officiels vantent comme un progrès manifeste :

« Dès que l'esclavage eut été aboli, un certain nombre d'affranchis, en possession d'un petit pécule, abandonnèrent les habitations pour s'acheter un lopin de

terre et y cultiver des vivres. On les remplaça d'abord par des Chinois et des nègres importés de la Guinée ; mais les Chinois se montrèrent trop exigeants au gré des colons, et Ton dut renoncer à l'importation des nègres, dénoncée par les abolitionnistes comme un succédané de la traite . On eut recours alors à l'immigration indienne, et un traité fut conclu avec l'Angleterre pour en régler les conditions. De 1853 à 1884, elle a fourni 25,509 immigrants, dont 12,040 sont morts et 4,541 ont été rapatriés. Avec l'addition de 3,998 naissances, il en restait 12,926 en décembre 1884, époque à laquelle le Conseil général de la colonie a renoncé à intervenir dans cette importation de travail. Voici quel en était le mécanisme : l'Administration se chargeait de fournir des émigrants aux propriétaires dont elle recevait les demandes. Ces émigrants, elle se les procurait par l'intermédiaire d'agents, établis les uns dans les comptoirs français de Pondichéry, de Karikal et de Yanaon, les autres dans le grand emporium anglais de Calcutta, principal foyer de l'émigration indienne. Les agents enrôlaient les émigrants en leur donnant une cinquantaine de francs d'arrhes, somme prodigieuse pour un Hindou, et en leur faisant signer un contrat d'engagement sous la surveillance plus ou moins tutélaire d'un fonctionnaire chargé de les protéger. Le contrat signé, les émigrants étaient embarqués sur des navires nolisés par l'Administration, et divisés à leur arrivée par lots de dix, dans lesquels il était prescrit toutefois de réunir les émigrants maries et leurs enfants. Ces lots n'étaient pas laissés, bien entendu, au

choix des propriétaires, qui n'auraient pas manqué de prendre les plus beaux et de laisser le rebut à l'Administration ; on les répartissait entre eux par la voie du tirage au sort. Voici maintenant quelles étaient les conditions du contrat et les charges respectives du propriétaire et de l'Administration. L'engagement était contracté pour cinq ans, au bout desquels Témigrant avait le droit d'exiger son rapatriement. S'il ne se prévalait pas de ce droit et se rengageait, on lui accordait une prime de 150 francs ; s'il restait dans la colonie sans se rengager, il devait, le cas échéant, se rapatrier à ses frais. Le propriétaire devait fournir un salaire de 12 fr. 50 par mois (150 francs par an) pour les hommes, de 10 francs pour les femmes, de 5 francs pour les nonadultes, avec la nourriture, les vêtements, le logement et les soins médicaux. Il se remboursait, au moyen de retenues faites par douzièmes, des arrhes que l'émigrant avait reçues au moment de l'engagement. Il payait à l'Administration, pour frais d'importation, une somme fixe de 373 fr. 50 dont 300 francs pour le passage, et le reste pour droits fixes et proportionnels sur le contrat. En additionnant le tout, on estime que le travail de l'émigrant revenait au propriétaire de 1 fr. 50 à 2 fr. par jour. De son côté, l'Administration prenait à son compte l'excédent des frais de transport au-dessus de 300 francs, la totalité des frais de rapatriement, de gestion et de surveillance nécessités par son intervention. Ces frais s'élevaient annuellement de 250,000 à 380,000 francs (quoique l'émigration ait cessé, ils sont encore portés au budget de 1886 pour 285,000 francs),

en sorte que l'émigration indienne a coûté, depuis son origine, environ 10 millions de francs aux contribuables de la colonie.

« Ce système avait deux vices radicaux. Le premier, c'était de livrer l'engagé à la merci d'un propriétaire intéressé à extraire de lui la plus forte quantité possible de travail en échange de la moindre somme de subsistances. A cet égard, la situation de l'esclave à perpétuité était préférable à celle de l'engagé à temps. Le propriétaire de l'esclave était intéressé à ne point le surmener et à lui fournir une nourriture suffisante, comme il faisait pour ses chevaux et son bétail. Je sais bien que l'Administration avait conscience de ce vice du système et qu'elle s'appliquait de son mieux à y remédier. Elle avait réglementé avec un soin paternel et un détail minutieux les rapports de l'engagé et de l'engagiste et leurs obligations réciproques, fixé notamment la nature et le poids de la ration quotidienne de l'Hindou : 214 grammes de morue, 85 centilitres de riz et 20 grammes de sel, le nombre et l'espèce de ses vêtements. Pour les hommes, 2 chemises, 2 pantalons en tissu de coton et un chapeau de paille par an; pour les femmes, 2 chemises, 2 robes ou jupes et 4 mouchoirs en coton. Elle n'avait pas négligé davantage les soins médicaux, « Un arrêté portant création de deux emplois « d'inspecteur de l'immigration et prescrivant quelques a dispositions complémentaires sur le régime des immi- « grants », avait confirmé et complété un arrêté précédent, en vertu duquel toute exploitation ayant vingt immigrants devait être pourvue d'une infirmerie conve-

nablement installée et approvisionnée, et justifier d'un abonnement avec un médecin. L'arrêté complémentaire spécifiait que l'infirmerie devait offrir un espace minimum de 12 mètres cubes par malade, être divisée en deux compartiments pour la séparation des sexes, et suffisamment approvisionnée de médicaments, dont l'arrêté donnait la nomenclature pour l'usage externe et interne, sans oublier un matériel comprenant une balance dite trébuchet, avec ses poids et subdivisions de grammes, des ventouses en verre, des seringues à injections et à clystère. Eh bien, toute cette sollicitude administrative ne suffisait pas à corriger le vice du système. L'engagiste abusait de l'engagé avec une impunité presque assurée, et l'engagé se vengeait à sa manière par le vol et l'incendie. La plus grande partie du contingent de la criminalité était fournie par les Hindous. Je lis dans le discours du rapporteur de cette question au Conseil général, que les condamnations prononcées contre les immigrants, du 1 er janvier au 31 décembre 1884, ne se sont pas élevées à moins de quatre-vingt-onze ans et onze mois de prison. Du reste, il est impossible de ne pas être frappé de la physionomie sombre et concentrée de l'engagé hindou, et du contraste qu'elle offre avec la mine insouciante et gaie du nègre employé à la tâche.

a Cependant le nègre n'a pas, lui non plus, à se louer de l'immigration coloniale, et c'est ici qu'apparaît le second vice, l'iniquité criante du système. Cette importation régulière et continue de bras étrangers (elle n'a subi d'interruption que dans les années 1863, 1864 et 1873) a eu pour effet naturel de faire baisser son

salaire. Dans les meilleures années, le prix de la tâche, consistant dans la plantation ou le sarclage de 400 pieds de cannes, n'a pas dépassé 1 fr. 50; il est tombé actuellement à 75 centimes. Un ouvrier vigoureux peut, à la rigueur, faire une tâche et demie par jour, et gagner ainsi 1 fr. 12 ; mais c'est l'exception. Cependant, le nègre n'aurait aucun droit de se plaindre si ce prix était déterminé par le libre mouvement de l'offre et de la demande des bras ; mais il n'en est pas ainsi. C'est au moyen d'une contribution prélevée pour la plus grosse part sur son propre salaire que les immigrants ont été introduits dans la colonie. Je dis pour la plus grosse part. L'impôt direct qui frappe la propriété immobilière et mobilière ne figure pas, en effet, pour un quart dans le budget de là Martinique (838,000 fr. sur 4,583,000 fr. en 1886). Il convient d'y ajouter toutefois le produit d*un droit de sortie de 2 1/2 pour 100, réduit, depuis, à 1 pour 100, sur le sucre, destiné à tenir lieu de l'impôt foncier; mais, même avec cette adjonction, on n'arrive pas à la moitié du budget. Ce sont les impôts de consommation qui fournissent, à la Martinique comme ailleurs, la meilleure part des ressources du Trésor, et ces impôts sont payés par la généralité des consommateurs, y compris les plus pauvres. Ils frappent — et rudement, en emportant la pièce — presque tous les articles entre lesquels le nègre répartit, bien ou mal, car il n'est guère bon économe, ses 75 centimes par jour. J'ai pris la peine de faire le compte de la somme que soustraient à ces 75 centimes les droits sur la morue et la farine, qui constituent le

fond de sa subsistance, sur les cotonnades et les autres articles du vêtement, car si peu et si mal que ce soit, il faut être vêtu, même sous les tropiques ; sur le tafia et le tabac, dont il a le tort d'user parfois avec excès, mais que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! et en tenant compte du renchérissement supplémentaire déterminé par l'avance des droits, je suis arrivé à un total de 15 à 20 centimes, équivalant à un impôt sur le revenu de 25 pour 100. Or, la totalité des impôts qui pèsent ici sur la propriété immobilière et mobilière n'équivaut pas à 5 pour 100. On peut affirmer en définitive que le nègre plus ou moins libéré de la Martinique a payé plus de la moitié de la somme de 10 millions <Jui a servi à introduire ses concurrents et à faire baisser son salaire. Sans être négrophile, ne peut-on pas trouver quelque chose à redire à ce protecjionisme colonial 1 ? »

Nous avons examiné comment le système des engagements pourrait être remplacé au double avantage des travailleurs et de ceux qui les emploient, dans une étude sur V Abolition de V Esclavage africain. Voir les Notions fondamentales d'Économie politique, Appendice, p. 451.

y, p. 160. Lei ouvriers à la recherche du travail,

en Russie.

Faute de renseignements sur l'état des marchés, les ouvriers à la recherche du travail se déplacent le plus souvent à l'aventure. Il en est ainsi notamment en Rus-

i A Panama, chap. ix, La Martinique.

sie où ce déplacement s'opère chaque année dans des proportions considérables, du Nord au Midi :

« La misère (dans la région du Nord) est grande assurément, et nous en avons une preuve saisissante dans le nombre des hommes qui abandonnent leurs foyers pour aller chercher du travail au loin, dans les capitales et dans les steppes. Le gouvernement de Kalouga fournit chaque été vingt-huit mille ouvriers à Moscou et six mille à Pétersbourg ; c'est plus de cent mille hommes que les campagnes de Moscou fournissent annuellement à cette ville; les gouvernements de Vladimir et de Grodno répandent chaque année dans les campagnes les affamés par dizaines de mille ; celui de Kostroma fournit plus de quinze mille ouvriers aux capitales et plus de cent mille faucheurs aux steppes du Sud-Est, c'est-à-dire le dixième de la population totale. Or, tous ces travailleurs errants sont propriétaires; ils ont une famille, une chaumière, des champs; s'ils quittent tout cela, c'est assurément que la faim les y force. Certaines localités se créent des spécialités : les unes fournissent des casseurs de pierre, d'autres des maçons, d'autres des charpentiers, des maraîchers, des peintres en bâtiments, des terrassiers; le reste fauche et moissonne. Les chercheurs de travail se déplacent en masse et au hasard, faisant, par l'irrégularité de leurs mouvements, varier extrêmement le prix du travail. Souvent ils voyagent beaucoup et ne trouvent point d'ouvrage.

«... Poussés par la misère et inoccupés même l'été, ils s'en vont au loin par grandes masses, la faux sur l'épaule, cherchant à gagner quelque chose, offrant le

seul travail qu'ils sachent faire. Ils se dirigent au hasard des instincts, principalement vers le Sud-Est, du côté de ces vastes steppes où les hommes sont rares, Fherbe et les blés abondants. Ils reviennent parfois avec quelque argent, parfois aussi sans vêtements et affamés *.

5, p. 174. L'abolition du marchandage.

Le marchandage a été momentanément aboli après la révolution de Février 1848 par le même décret qui diminuait d'une heure la durée de la journée de travail. Voici le texte de ce décret et l'arrêté relatif à son exécution rendu à l'instigation de la a Commission de Gouvernement pour les Travailleurs », instituée le 28 février.

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