PREFACE III
subsistance, le travail du mari et du père y suffit. Enfin, bien que plus ou moins aléatoire selon les industries ou les fonctions, l'existence des individus des classes supérieure et moyenne est plus assurée que celle des ouvriers : ils sont moins exposés à perdre du jour au lendemain leurs moyens d'existence, et si Ton examine de même, au point de vue de la stabilité, la condition de la classe ouvrière, on trouvera qu'elle s'est aggravée au lieu de s'améliorer depuis l'avènement des progrès qui ont augmenté d'une manière si prodigieuse la productivité de l'industrie.
D'où provient cette inégalité dans la répartition des fruits du progrès industriel? Comment se fait-il que l'accroissement de la richesse produite par la coopération du capital et du travail ait été pour la plus forte part acquis, et soit demeuré entre les mains des classes capitalistes ? Ce phénomène ne peut évidemment provenir que des causes suivantes : 1° De ce que la classe ouvrière n'aurait pas reçu sa juste part dans les résultats de la production, c'est-à-dire d'un vice de la répartition de la richesse ; 2° De ce qu'elle
IV PRÉFACE
aurait employé moins utilement son revenu, se serait montrée moins économe, moins prévoyante, moins capable, en un mot, de gouverner et de régler ses appétits, que les classes capitalistes; enfin 3° de ce que les charges publiques auraient pesé dans une proportion plus forte sur la classe ouvrière que sur les autres.
De ces causes, les ouvriers et leurs défenseurs attitrés ne retiennent que la première et la troisième; ils écartent systématiquement la seconde, quoiqu'elle ne soit pas la moins importante et la moins agissante. C'est surtout le vice de la répartition qu'ils accusent, et ce vice ils s'accordent à l'attribuer à la forme sous laquelle la classe ouvrière reçoit sa part dans les résultats de la production, c'est-à-dire au salariat. A leurs yeux, l'ouvrier est, en tant que salarié, nécessairement ce exploité » par l'entrepreneur ou le patron salariant; il ne peut recevoir que la somme indispensable pour le faire vivre.
Tout le surplus, toute la plus-value du produit de son travail va à l'entrepreneur-capitaliste, de même qu'elle allait jadis au propriétaire d'esclaves. Car, suivant une
PREFACE
expression célèbre de M. de Chateaubriand, le salariat n'est qu'une tranformation de la servitude. L'abolition du patronat et du salariat est, en conséquence, le premier article de tous les programmes socialistes, communistes, collectivistes ou anarchistes.
Cependant, il ne suffit pas de supprimer le patronat et le salariat, il faut établir un nouveau mode de production et de distribution de la richesse. Ici le désaccord commence entre les différentes écoles socialistes. Les unes veulent confier à l'Etat, préalablement conquis par la classe ouvrière et placé sous sa main, la production de tous les articles nécessaires à la vie, et le charger de les répartir entre tous les membres de la société, soit en proportion de leur concours à l'œuvre commune, soit en raison de leurs besoins; les autres font de l'Etat un simple commanditaire des collectivités ouvrières qui se partageraient les différentes industries et en distribueraient, égalitairement ou suivant une proportion à déterminer, les produits entre leurs associés; d'autres encore (les anarchistes), suppriment l'Etat et laissent aux individualités ouvrières, associées ou non,
VI PREFACE
le soin d'organiser librement la production et de s'en distribuer les fruits suivant les besoins de chacun.
Ajoutons que cette réorganisation industrielle et cette rénovation sociale impliquent la confiscation de toutes les entreprises existantes et des capitaux immobiliers et mobiliers qui les mettent en œuvre, en d'autres termes, la dépossession de la classe proprié* taire et capitaliste au profit de la classe ouvrière. Cette dépossession sera le but et le résultat de la c révolution sociale » qui mettra fin au régime capitaliste.
Telle est la solution que le socialisme révolutionnaire propose à la question sociale et qu'il s'occupe activement de propager, en attendant que le moment soit venu de la réaliser.
Ce socialisme radical effraye aujourd'hui à bon droit les classes qu'il menace de dépossession. Dans les premiers temps de son apparition, il avait été simplement pour ces classes intelligentes ou réputées telles, un sujet d'étonnement. Elles croyaient de très bonne foi que les révolutions politiques, en faisant tomber le pouvoir entre leurs mains,