‹ Les boutiques d'espritChapitre 13 sur 17 · VICTOR POUPIN · texte numérisé non relu

VICTOR POUPIN

La manie de faire parler de soi, de mettre en ayant sa personnalité, jette bien des individus hors de la voie qui aurait pu les conduire à la notoriété, ou même à la célébrité. Il faut, quand on s'est marqué un but dans sa vie, éviter pour l'atteindre l'emploi des moyens mesquins, surtout si Ton a dès le début, la fortune qui donne Tindépendance, l'instruction, l'éducation et de plus des relations brillantes.

M. Victor Poupin, qui est devenu le propagateur des brochures radicales, qui lance dans la

circulation des petits livres, des feuilles volantes, où l'on excite à la haine des riches, des prêtres, des magistrats et de l'armée, n'a pas toujours été un républicain avancé.

Vers 1861, il était avocat, et jeune alors, il publia un roman qui n'était pas sans valeur. Ce premier ouvrage d'imagination fut suivi de deux ou trois autres volumes. Puis M. Poupin entra à la direction des théâtres, à la tête de laquelle se trouvait placé M. Camille Doucet.

Quoique fonctionnaire de l'Empire^ il patronna dès 1869, la publication de petits volumes tels que les Paysans d'Esquiros, Napoléon de Louis Blanc, etc. Seulement, son nom ne paraissait pas comme éditeur, et quand il donnait à un journaliste conservateur un des ouvrages qu'il éditait, il recommandait de ne point prononcer son nom à cause de sa situation au ministère.

Après la chute de l'Empire, n'ayant plus rien à ménager, M. Poupin afficha ses opinions républicaines. Sous la Commune, l'auteur de ce récit l'ayant rencontré sous les arcades de la rue de Rivoli, près de la place des Pyramides, lui parla en termes vifs des communards. L' ex-employé de l'Empire se fâcha tout rouge, accabla d'éloges

Raoul Rigault et ses 'amis, dit que MM. Thiers, Simon, Favre et les antres Versailleux étaient < bandits et que jamais ils ne s'empareraient de I ris. Mais toujours prudent, M. Poupin attend; avant de se montrer, que la Commune eût réu; Cette satisfaction lui fut refusée.

Il s'installa place des Victoires et édita les tites publications radicales dont nous avons pai Jeune, riche, ayant un certain talent, M. Pou n'est pas arrivé à occuper une place quelcom dans le monde politique ou littéraire. Ses flnaf ries n'ont pas abouti, il est plus inconnu en 11 qu'après son premier début dans la littérature

li K W . jcRJBE t

Vers 1866, l'attention du pnblic fat attiréi de nombreax articles de journaox, du c4 passage Ghoiseu). Les habitnés d'une petite tique située vers lé milieu de cette galerie causaient tout ce tapage des différents orgai publicité. Le propriétaire de cette boutiqw libraire, son nom n'avait point franchijusqn les eitrémités dn passage, il vendait des vieux et neufs, et personne ne se doutait aloi

quelques aonées plus deviendrait un éditeur

SoQ magasin du rez avec l'entresol par u:

Quelquefois les passa entendaient des cris s' plafond où s'accrocbE Ils regardaient surpri;

Des cris, des voci des murmures, des i vaientà leurs oreilles, lurent faire du libra animaux féroces en c nagerie à quelques ( séances qui duraien heures, on voyait une la marche supérieure i supporlaut an torse

longs cheveux. C'était une procession, un défilé, le bois craquait sous les grappes humaines dont il était surchargé.

Tout ce monde causait et riait ; cepend; quelques figures étaient convulsées, et l'on po vait supposer qu'un spectacle émouvant avait donné à l'entresol. Mais quel était ce spectael

question terrible que se posaient les cur que personne ne pouvait résoudre.

Enfin, les journanx donnèrent lemol de r^ Le libraire n'élevait pas des bêtes féro( ne se livrait pas en son entresol à des exen spiritisme ; les hommes aux longs cheve disparaissaient par l'ouverture du plafond tout simplement des poètes ayant trouvé teur. Leurs vers s'imprimaient, allaient êtn en un gros volume qui avait pour titre :

nasse contemporain.

Cet ouvrage parut d'abord par livraisons de dire que le public laissa ces feuilles mées aux étalages ; mais si le Parnasse ne un succès de vente, il eut, en revanche, un i sèment énorme, grâce aux journaux qu et grands, s'égayèrent aux dépens des i siens.

Les poètes, auteurs du Parnasse, étaie tous ou presque tous inconnus. M. Théc Banville, seul, était lu et apprécié par un restreint de lettrés; M. Catulle Mondés ava une petite revue, la Revue fantaisiste, su à la suite d'un procès. Une pièce de versti avait amené la catastrophe. M. Mendès él

tenr d*an yolume de vers, PhUoméla. Ce jeune poète, grand amateur du bruit qui pôayaitse faire autour de son nom, cherchait la réclame ; il était à la tète d'un groupe de yersificateurs qui ne juraient que par lui. Tous se prenaient au sérieoi et croyaient sincèrement que leurs poèmes étaient des œuvres sublimes et que Paris se passionnait quand paraissaient aux étalagea des libraires quelques-unes de leurs productions.

L'éditeur des Parnassiens commença alors la PlHade, et de véritables lettrés travaillèrent à ces volumes qui fondèrent la réputation deM.Lemerre. M. Marty-Laveau dirigea cette publication et rédigea les notices des différents volumes.

La guerre arrêta ces travaux de luxe, et pendant le siège les poètes écrivirent des chants patriotiques. Après la Commune, lorsque la France commença à respirer, les beaux ouvrages reparurent, Montaigne, Rabelais, Agrippa d'Aubigné, Molière, Racine, etc., furent magnifiquement imprimés. La collection s'enrichit d'un grand

nombre de volumes, et dans cette charmante bliothèque âgnreroDt, k c6té des grands écriv: des dix-septième et dix-liuitième siècles, les li rateors les plus célèbres du dix-neuvième siè M. Victor Hugo ; MM. Edmond et Jales de G court ; M. Barbey d'Aurevilly ; M.François Copj Léon Gozlan ; M. Gustave Flaubert ; Sainte-Beu M. Théodore de Banville, etc.

Lorsque la librairie fat momentanément tra portée dans une boutique dépendant du théi Italien, les poètes suivirent leur éditeur dans local où se mêlaient souvent les bruits des insi ments des musiciens et les voix des Pamassif Ces derniers franchirent une seconde fois la qui sépare le théâtre des Italiens des mais du passage où la librairie fut réinstallée. Au r de-chaussée, entre la galerie et la rue, sont li pièces, la première, la plus grande, est pou vente au détail, dans la seconde se font les expi lions, et la troisième, la plus petite, sert de I reau à un employé qui relit les épreuves. Au i mier étage est le bureau de M. Lemerre, orn^ deux délicieuses petites toiles de Nazon. Ces que se réunissent les familiers de la maison.

Malgré les efforts les plus énergiques, M.Pei

pied, chargé de la vente au détail, n'arrive pas toujoars à éloigner les causeurs de la pièce qu'il occupe. Us entourent son bureau, s'asseoient sur les comptoirs, causent et rient sans s'occuper si leur présence n'effarouche pas le client. Dans le cabinet voisin, c'est le correcteur qu'on gêne, ou ce sont les commis chargés des expéditions qui ne peuvent faire leurs ballots ou servir les employés des commissionnaires.

Il faut pourtant se décider à monter au premier et, si l'on est nombreux, ce qui arrive souvent, on s'entasse autour du bureau de M. Lemerre, et dans les pièces voisines, où est un employé, M. Léon Dewez, qui lit le XIX^ Siècle tout en faisant des factures et en écrivant des lettres. Tout le monde a le droit de lire leXIX^ Siècle, mais quelques-uns des admirateurs de MM. Sarcey et About ont la déplorable manie de vouloir faire partager leur admiration à leurs amis. M. Dewez est de ces hommes, à part cela c'est un excellent garçon, gai et obligeant. Il a été associé dans une maison importante de librairie de la rive gauche ; son collègue, M. Percepied, a exercé la profession de photographe.

La réputation de M. Lemerre, si rapide conquise, lui a attiré naturellement de noml ennemis, surtout dans le monde des poètes. :

coup de ces versificateurs prétendent que c'i publiant leurs œuvres qu'il s'estenrichi.Sî très-rares exceptions, les vers ne se veuden Les poètes, nous l'avoùs dit, attirèrent l'atte du public sur la librairie du passage Choi mais les véritables auteurs de la fortune de W merre sont Racine, Molière, Boileau et que autres poètes dont le talent n'a aucun ra avec celui de leurs confrères de la fin du dix vième siècle.

Cette apparition des Parnassiens qui avait rouché et étonné un certain public, n'étai sans précédent. Six ou sept années avant qi Lemerre eût ouvert ses portes aux poètes pli moins excentriques, un autre libraire s'étai que à publier leurs ouvrages. M. Poulet-Màl doué sans doute d'une confiance sans borne, fait imprimer des vers de M. Leconte de l'Isle

quelques autres fabricants de rimes. L'essai était honorable, mais il ne réussit points les yolumes restèrent en magasin et les yersificateors ne trouYaient point de lecteurs. Il faut dire, da reste, qu'à cette époque, H. Poulet-Malassis ayant eu ridée des impressions sur papier de Hollande ou de Chine, les exemplaires tirés lui restèrent pour compte.

Ce premier éditeur des poètes inconnus ne réassit donc point dans son entreprise ; il dût fermer son magasin de la rue Richelieu et partir pour Bruxelles où U publia des ouYrages dont rentrée en France fut interdite. La cause de cette interdiction n'aYait rien de politique, c'était simplement la morale qui se trouYait traitée d'une façon trop leste dans ces liYres.

Quelques-uns des Yolumes édités à Paris par

M. Poulet-Malassis sont fort recherchés, nous citerons entr'autres, les Oubliés et les Dédaignés de M. Charles Monselet.

lY

Après ces détails sur la librairie Lemerre, Yoyons son public.

M. Leconte de Lisie né à l'île BourboD. Son lent poétique ayant attiré sur lui l'attention de compatriotes, le conseil général lui vota une pi sion. A Paris, le jeune poète n'eut qu'un suc médiocre, et pendant que ses amis arrivaient ; célébrité, il restait dans l'ombre.

Lié avec le peintre Jobbé-Duval, plus connu puis quelque temps comme radical que con artiste, les deux amis réunirent leurs efforts p trouver une idée ; nous ne savons combien il 1 fallut de temps pour arriver à ce résultat ; n on beau jour parut un volume : le Chemin di Croix, dont les vers étaient de M. Leconte de L et les illustrations de M. Jobbé-Duval. Une le de Mgr Donnet, aujourd'hui cardinal-archevê de Bordeaux, servait de préface à cette publ tion.

Le peintre fit des tableaux pour les église gagna de l'argent, le poète écrivit des vers qui se vendirent pas. Il sollicita un secours del'I pereur Napoléon III, qui lui accorda t cents francs par mois sur sa cassette. Plus t; grâce à M. Auguste Vilu, il obtint du ministèn l'instruction publique une seconde pension a suelle de cent francs.

M. Lemerre, qui ignorait comme tout le monde que M. Leconte de Lisle était pensiouné par la liste civile, car il posait pour un républicain intègre, avait prié M. Vîtu de parlera M. Duruy, et le joli de l'affaire, c'est qu'on mit des formes pour proposer à cet ennemi des rois la pension du ministère. On craignait des éclats d'indignation, un refus bruyant. Heureusement le poète fut bon prince et daigna accepter.

Jusqu'en 1870, M. Leconte de Lisle jouit d'une autorité très-grande sur les habitués de Lemerre, qui le considéraient comme un type d'énergie et de désintéressement, mangeant son pain sec plutôt que de faire une courbette. Mais, lorsqu'on publia les papiers des Tuileries, on apprit avec stupéfaction que l'Empereur s'était chargé de mettre des confitures sur ce fameux pain. M. Leconte de Lisle est l'auteur du Catéchisme républicain et d'une Petite histoire de VÉglise, ouvrages où sont insultés grossièrement les rois et les prêtres. L'une de ces publications souleva, en 1873, des tenipêtes à la Chambre des députés. Heureusement pour M. de Lisle qu'on ne sut pas à ce moment que ce libelle sortait de sa plume, les journaux ne l'auraient pas ménagé.

Il proteste contre la qualification de Parnassiens; mais il est, à tort ou à ra gardé comme le fondateur de ce cénacle c fantaisistes. M. Coppée a donné, eu 1873 mission de bibliothécaire du Sénat, à la c qu'il serait remplacé par M. Leconte d M. Jules Simon, alors ministre, accepta 1.

sition de l'autetir du Passant, et M. de I la place.

D'un esprit vif et mordant, l'ancien oaire de la cassette impériale et pro Mgr Donnet, s'est beaucoup fait d'ennemi fantaisies politiques et religieuses ont éloig tout le monde. Pendant plusieurs années, contempteur acharné deViclorHugo; il es un de ses famihers. Il a voulu entrer à I mie, et n'a eu que la voix de l'auteur d'( A ce propos, il y eut entre le candidat i son protecteur un échange de lettres don blic s'amusa heaucoup.

M. Ernest Courbet est un lettré quiare notices, des notes pour l'édition de Rég Montaigne et de plusieurs autres ouvrage; par M. Lemerre. Il a eu pour coliaborate quelques-uns de ces travaux, M. Charlet

M. Courbet, n'est point poète, c'est un des plus anciens habitués de la librairie, il a rédigé une petite feuille littéraire fondée par M. Lemerre. D est employé à l'Hôtel-de- Ville.

L'auteur des Sept péchés capitaux, M. Charles Asselineau, conservait le plus grand calme au milieu des discussions les plus bruyantes. Il aTail toujours l'air fatigué et surtout préoccupé. Depuis la Commune sa santé périclitait. Du reste à cette époque douloureuse, il avait été durement éprouvé. Bibliothécaire à la Mazarine, il lutta tant qu'il put contre Benjamin Gastineau, l'agent à qui Raoul Rigault et ses amis avaient confié la bibliothèque. Grâce à son courage et à son sangfroid les livres du palais Mazarin furent sauvés ; mais lorsque les troupes de Versailles occupèrent une partie de Paris, les communards se rappelèrent M. Asselineau, et quelques-uns d'entre eux se rendirent à son domicile, rue du Four- Saint-Germain, dans l'intention de le fusiller.

L'écrivain était chez lui ; il ne fut pas peu surpris en apprenant de la bouche de ses visiteurs quel motif les amenait. On le fit descendre dans la cour, mais à peine était-il au bas des marches de l'escalier, qu'il s'aperçut que la chemise qu'il

portait n'était pas d'une blancheur immaculée. Il demanda à aller changer de linge, ne voulant pas qu'on pût voir son corps étendu sur le pavé avec une chemise de deux jours.

Les communards refusèrent de satisfaire au désir de leur victime, qui mit de son côté beaucoup d'insistance. La discussion dégénérait en dispute, lorsque la concierge accourut, accabla les fédérés de reproches, et comme on se battait à quelques pas, que les soldats de l'ordre approchaient, les gardes nationaux se sauvèrent laissant le bibliothécaire et la concierge dans la cour.

Si Charles Asselineau avait eu ce matin-là 'une chemise blanche, il était fusillé.

A quoi tient quelquefois la vie d'un homme I

M. Albert Mérat a publié un volume devers qui fut couronné par l'Académie. Un de ses ouvrages : Au fil de Veau y est, dans quelques parties, Irès-remarquable. M. Mérat occupe un emploi à l'administration municipale de Paris. Ua autre poète, M. Gabriel Marc est à la Caisse des dépôts et consignations. Auvergnat de naissance et de cœur, M. Gabriel Marc, a envoyé des correspondances littéraires au Moniteur du Puy-de-Dôme^ et écrit des pièces de vers en l'honneur de l'Au-

vergne. Un instant il a laissé son pays natal pour Paris et fait paraître un volume sous le titre de : Sonnets Parisiens. Dans ce volume, une seul pièce nous intéresse, ayant un rapport direct avec réditeur des Parnassiens : c'est celle intitulée VEnfant du Parnasse. Ce sont des triolets où défilent tous les noms des poètes habitués du fameux entresol de la librairie Lemerre.

M. Paul Bourget est un tout jeune honame qui a publié un volume de vers pour lequel M. Barbey d'Aurevilly a écrit au Constitutionnel un article des plus flatteurs. On accuse M. Bourget, qui a beaucoup d'esprit, d'hêtre l'auteur d'une plaisanterie contre un dé ses confrères en poésie. Cette charge en vers est fort courte, mais un peu vive; elle a pour titre. :

A... ET LE Cornichon, fable.

A... voulut un jour manger un cornichon, * 11 se casse une dent, et dit ûchu c î

Moralité .

Corsaires contre corsaires, Ne font jamais leurs affaires.

M. Bourget a sur la conscience plusieurs délits

de ce genre ; on comprend qu'il se soit, à ce jeu, attiré beaucoup d'ennemis.

M. Amédée Pigeon a débuté par un volume i l'on remarque de beaux vers : Deux amour M. Frédéric Plessy a publié dans le troisième v( lume du Parnasse, ses premières poésies; il i est de même de M. Robert de Bonnières.

Ce dernier occupe, rue de Condé, un petit hôl que Beaumarchais a fait construire. Aux balcoi des fenêtres sont entrelacés un A et un C, initial du célèbre auteur du Mariage de Figaro. On v( que, pour un poète, M. de Bonnières n'a pas à , plaindre du sort. 11 donne quelquefois dans s( hôtel de petites fêtes fort courues des rimeurs. C dit des vers, on cause, M. Coquelin cadet se fî applaudir, et à minuit, Mme Magloire, la co cierge, regarde défiler poètes, artistes, soldat prêtres. Le R. P. Dulong de Rosnay est un d habitués de ces réunions littéraires.

M. Mallarmé fait des vers si étranges qu'on dû renoncer à sa collaboration au Parnasst M. Catulle Mendès explique dans des conférenci fort drôles ce qu'a voulu dire M. Mallarmé.

Albert Glaligny, mort poitrinaire, ayante peii dépassé trente ans, était tout à la fois poète et o

médien. Lemerre a réuni ses œuvres en volume; il y a quelques jolies pièces. M. Glatigny se trouvant en Corse pour montrer aux insulaires son talent d'artiste, fut pris, par un gendarme, pour Jud, l'assassin de M. Poinsot, et arrêté. Naturellement, il fut mis en liberté après une détention assez longue. Sous le titre de : Le jour de Fo» d'un vagabond, il a publié l'histoire de son arrestation par un gendarme plus zélé que clairvoyant.

Après avoir été un des hôtes les plus assidus de la librairie Lemerre, M. Catulle Mondes n'y fait plus que de rares apparitions. Il a toujours autour de lui une pléiade d'aspirants poètes qui le considèrent comme un maître.

Fils d'un libraire qui a eu une certaine réputation, M. Anatole France a été élevé au milieu des livres, a pris goût à la littérature et est devenu un poëte distingué et un écrivain de race. Les Poèmes dorés et les Noces Corinthiennes sont des œuvres remarquables ; dans les Noces Corinthiennes surtout il y a des vers superbes. Dans le journal le TempSy M. France a publié, sur les frères de Goncourt et Alphonse Daudet, des Études qui donnent une haute idée du sens critique de l'écrivain. Nous citerons pour mémoire les introductions

du Racine et du Molière édités par Lemei Le métier d'homme de lettres ne plaisait < médiocrement à M. France père ; le fils lui a montré que dans cette profession on pouyait t à la fois acquérir la réputationet l'argent. Un ji un de ces bohèmes toujours mêlés aux gens lettres et exploitant sans scrupule le pauvre e riche, rencontre M. Anatole France chez Lemei Ce poète venait de toucher à un journal la som fantastique de 84 fr.; il eut l'imprudence de conter le fait, le bohème se dit que cet argent i firait pour payer un excellent dîner à deux, il i nœavra en conséquence.

11 connaissait M. France, il lui prit le bras et proposa un tour sur le boulevard. Sa proposit fut agréée, on partit et arrivé devant le café Helder, le bohème offrit à sou ami de le condn dîner à son domicile, M. France accepta. On promena quelque temps, puis le rusé amateur dîner se trouvant fatigué en face du café américa s'assit près d'une table, sa victime l'imita et deux hommes prirent chacun un apéritif. Ils c saient de choses indifférentes, lorsque tout-à-cc le bohème poussa un cri en tâtant dans ses poch sa femme était allé chez ses parents où elle dei

dîner et il n'avait pas les clefs de son appartement et pas d'argent dans sa poche. L'auteur des Noces Corinthiennes offrit d'aller dans un bouillon Duval, l'autre remercia chaleureusement.

Apercevant le patron du café, il se leva alla lui parler et revint auprès de M. France à qui il dit que dîner où ils se trouvaient n'augmenterait pas de beaucoup la dépense, et qu'ils seraient mieux dans un café que dans un bouillon. La victime ne résista point, on se mit à table et peu après, le poète navré demandait la carte qui s'élevait à la somme de 82 fr.

Le pique assiette déclara avoir parfaitement mangé, se leva, serra la main à M. France et partit en fumant un cigarre. Quant à celui aux dépens duquel il venait de dîner si copieusement, il regagna, la poche vide, son logis, jurant qu'il ne se laisserait plus prendre aux fallacieuses propositions d'un individu dont il connaissait pourtant les habitudes.

M. France est entré à la bibliothèque du Sénat.

L'auteur des Odes funambulesques, M. Théodore de Banville n'a pas l'âpreté de discussion de M. Leconte de Lisle. 11 rédige le feuilleton théâtral du National,

M. Antony Valabrègae est un méridional fais partie de la société des poètes la Cigale. II ) pour être niembre de celte association, faire Ters et avoir vu le jour dans le Midi. Un radie tous crins, M. Léon Cladel, écrivain de beauD de valeur, sait se mettre bien avec tous ceux fréquenlent la librairie Lemerre. 11 aime la clame, et une note dans nu journal réactionn; n'est point à dédaigner. M. Cladel, après le 4 s tembre 1870, ne se souciait point de faire pa de la garde nationale ; il demanda une place à amis politiques ; on le mit à l'Assistance publiq et daus ce poste peu fatigant, il passa le temps siège. Il ne se montra point au 31 octobre, m pas de bruit le 21 janvier. Un jour de février t était calme sur la place de l'Hôtel-derVille, lorS' les factionnaires aperçurent un grand dit d'homme sortant de l'hàtel de l'administration hôpitaux, qui traversait la chaussée en agitant braset les jambes et criant comme un sourd, a un fort accent méridional : Ils ontcapitouU ! les sérables t Us ont capitoulé t On arrêta cet énei . mène qui n'était autre que M. Cladel. 11 s'était 1 gardé de se montrer pendant le siège, mais il i lait faire une petite protestation sans courir au

danger, et il choisissait le moment où la capitulation étant signée, on n'avait pins besoin des ser- Tices de la garde nationale.

Cette histoire Traie ou fausse est dans tons les cas vraisemblable et elle a été racontée par nn ami de M. Léon Gladel.

M. François Goppée, nn des jeones poètes édités par M. Lemerre, obtint rapidement une grande célébrité. Ses ouvrages se vendaient peu, malgré leur valeur littéraire. Le Passant, joué à l'Odéon, eut un immense succès, et M. Goppée devint quelqu'un; ses poésies se vendirent à des milliers d'exemplaires et depuis, ce succès ne s'est pas arrêté. Quelques pièces qui n'ont pas tout à fait réussi au théâtre, n'ont point éloigné le public de M. Goppée.

Plusieurs jours avant la première représentation du Passant, l'auteur se rendit chez MM. Michel Lévy, pour leur proposer d'imprimer sa pièce. Il fut reçu par M. Noël Parfait, chargé à cette époque des relations de la maison Lévy avec les écrivains. M. Parfait écoutait le poète lui expliquant que sa pièce était d'un débutant, envers et jouée à l'Odéon.

— Voilà trois raisons pour que nous n'éditions pas votre œuvre, lui dit-il.

Le jeune écrivain partit,assez décontenancé, vit Lemerre qui envoya aussitôt le Passant à Timprimerie. Tous les critiques comblèrent d'éloges la pièce et ses interprètes, la foule accourut à l'Odéon

et M. Parfait écrivit à M. Coppée qu'on était disposé à éditer son œuvre, mais il était trop tard.

Employé d'abord au ministère de la guerre, l'auteur du Pa^^anr, grâce à une haute protection, passa à la bibliothèque du Sénat. Cette nouvelle fonction convenait mieux à ses goûts et lui permettait de consacrer plus de temps à ses travaux poétiques. Il est actuellement archiviste-bibliothécaire de la Comédie-Française.

Grand, la figure encadrée d'une barbe noire, M. de Hérédia possède une voix qui résonne comme une trompette du jugement dernier. Né dans une des colonies de l'Espagne en Amérique, il est devenu un littérateur distingué et écrit notre langue avec une grande pureté. Il est aussi poète de talent. M. de Hérédia poète et M. de Hérédia que les électeurs parisiens ont envoyé siéger au Conseil municipal, sont deux personnalités dififérentes.

A propos de sa voix formidable, M. Gabriel Marc,

dans les triolets sur l'entresol du Parnasse dit :

Tout tremble : c'est Hérédia A la voix faronche et vibrante.

Qu'en vain Barbey parodia.

Tout tremble : c'est Hérédia, Hérédia qu'incendia Un rayon de mil-huit-cent-trente 1 Tout tremble : c'est Hérédia A la voix farouche et vibrante.

M. de Hérédia est grand amatear de beaux livres, connaît parfaitement les éditions anciennes et modernes et pourrait donner des leçons à plus d'un bouquiniste.

Fils du général - de Ricard, aide-de-camp du prince Jérôme, ancien roi de Wesphalie, M. Louis- Xavier de Ricard est poète et radical en politique. Sous l'Empire, il fonda la Revue du Progrès qui fut supprimée. Il écrivit dans différents journaux. Après la conclusion de la paix, il partit pour Montpellier rédiger un journal républicain avancé. Il travaille à une Histoire du Languedoc. .

M. Auguste Villiers de l'Ile-Adam porte un des plus beaux noms de France et il y tient. II a intenté un procès à un auteur dramatique qui, dans une pièce, avait donné un rôle odieux à un de ses ancêtres.

* Habitant Lyon, M. Joséphin Soulary ne fait que de rares apparitions à la librairie Lemerre. Sa Compatriote, madame Louisa Sieffert, fait aussi des vers, mais ils ne valent point ceux de M. Soulary. M. André Theuriet est un des poètes les plus ren^arquablés de la génération actuelle ; son talent , est souple et gracieux. Né en Lorraine, il aime son pays et dans ses romans comme dans ses vers, il décrit admirablement les paysages de cette province si belle et si riche, aujourd'hui démembrée.

M. André Lemoyne a aussi fréquenté la librairie Lemerre. Tout l'entourage de M. Victor Hugo, MM. Meurîce, Auguste Vacquerie, quelques rédacteurs du Happély entr'autres M. Ernest d'Hervilly, qui signe un Passant, y font de fréquentes apparitions. Nous citerons encore M. Paul de Musset, M. Jules de Concourt, M. Adolphe Racot, Dancourt de la Gazette de France.

Le peintre Jules Breton, qui rime également, fréquente les poètes ses confrères ; Eugène Fromentin a publié chez Lemerre. deux ouvrages:

Une année dans le Sahel et Un été dans le Sahara. Ce grand artiste est mort en 1876. Un homme d'esprit, très-paradoxal, qui intéressait par sa con-

Tersation, M. Tonssenel, faisait de longues stations k la librairie. Fourriériste conyaincu, quand il enfourchait son dada, il n'admettait pas la d^^ cossion sur ce point.

M. de Mahy pose pour Thomme sérieux ; il ra^ conte comme Traies les bourdes que lui ont dâritées ses anciens collègues à la chambre. U r^H^ sente dignement les nègres de Tile de la Réunion qui l'ont élu député ; l'intelligence du mandataire est au niyeau de celle des mandants.

Un des habitués les plus ennuyeux de la librairie Lemerre, était M. Charles Romey, auteur d'une histoire d'Espagne et de quelques autres Ouvrages parfaitement oubliés. M. Romey racoatait sans cesse ses débuts dans les journaux et la terreur que ses articles inspiraient aux ministres | de la Restauration. Il prétendait que M. Villemain l'avait forcé d'accepter la décoration de la Légioa d'honneur.

Ayant toujours dans ses poches des articles manuscrits, il voulait les lire à ceux qui se trouvaient avec lui; il fallait déployer des trésors d'éloquence pour démontrer à ce littérateur que ses articles auraient bien plus de sel imprima que manuscrits. M. Romey avec son article

Damoclès était dey^nu la terreur des parnassiens.

Talent médiocre et vanité très-grande, il mourat presque subitement, dans le modeste logement qu'il habitait à Yaugirard.

M. Gamîer-Pagès, la tête disparaissant presque entièrement dans son monumental faux-col, racontait des histoires du temps de Louis-Philippe et de la deuxième république. Il a toujours eu des amisparmi ses adversaires politiques et disait bien haut que quand il avait un service à demander il s'était toujours adressé à eux, certain d'avance qu^l ne serait pas refusé. Les jeunes républicains — et ils sont nombreux — qui fréquentent la librairie Lemerre, débitent sur M. Gamier-Pagès des plaisanteries qui ne sont pas toutes marquées au coin de l'esprit. Nous citerons les deux moins mauvaises :

Un jour le membre du gouvernement provisoire de 1848, discutait avec son gendre, M. Dréo. Ce dernier, parait-il, se montra un peu vif et son beau-père exaspéré finit par lui dire :

— Songez mon gendre, que vous parlez à un homme qui a occupé la place de Louis XIY I

M. Dréo fut presque foudroyé du coup.

Une autre fois M. Garnier-Pagès causait de la Commune avec un partisan de l'empire.

— Ce sont les bonapartistes et les royalistes qui ont fait le coup, s'écriait le vétéran de la démocratie. Ah 1 si j'ayais été là, ils n'auraient poini osé bouger.

— Mais pourquoi n'étes-vous pas coimne moi, resté à Paris, cela eut évité bien des malheurs?

— Si j'étais resté, ils m'auraient fusillé !

Le docteur Belliol est un ultra conseryateor, aussi les habitués de la librairie l'ont-ils surnommé le docteur Réac. M. Ledrain un savant hébraîsant ; M. Dillaye, qui a écrit la préface des romans de Voltaire publiés parLemerre; M. Jules Glère, un ancien rédacteur du National, M. Gressonnois, M. Saint-Amé, sont desr familiers de la librairie du passage Ghoiseul.

Finissons en disant qu'en 1876, M. Lemerre s'est rendu acquéreur de la maison de campagne du célèbre peintre Gorot, à Ville-d'Avray. Cette maison, habitée pendant plus de trente ans par l'artiste, avait été l'objet de tous ses soins ; il l'avait fneublée et ornée à sa fantaisie. A sa mort, ses héritiers se partagèrent les meubles et mirent en vente la propriété qu'acheta M. Lemerre.

Dans un salon en rotonde, ombragé de grands arbres, Corot avait peint à fresques six panneaux. Ces peintures, datant de 1834 ou 1853, étaient ternies et on les distinguait à peine, à cause du peu de lujmière qui pénétrait dans la pièce. Le nouveau propriétaire lés fit nettoyer, un artiste habile enleva ces plâtres peints et, à force d'habileté et de patience, arriva à les replacer sur toile et à les transformer en six superbes Corot, première manière.

Ces fresques payèrent, . à peu de chose près, la maison et le parc, et les poètes mécontents ne manquèrent pas de dire que c'était à eux que M. Lemerre devait cette maison entourée d'un parc superbe.

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