SOLDATS ST VOLONTAIRES
VaUdes 73
Blessés à l'hôpital 40
ÉTRANGERS / non-combattants
Hommes. 494
Femmes 447
Enfants 76 444 527
Hommes 480
CHINOIS l Femmes 407
Enfants 69 356
Total 883"
Le colonel Shiba tient d'un espion que presque toutes les troupes de Pékin sont parties en hâte à la rencontre de l'armée internationale, forte de cinquante mille hommes, qui s'avance sur la capitale.
A trois heures, leTsong-li-Yamen notifie officiellement au corps diplomatique la nomination de Li-Hung-Chang comme plénipotentiaire chargé de traiter avec les cabinets étrangers. Cette décision équivaut à un aveu d'impuissance à continuer la lutte et cache une tentative pour arrêter la marche
des alliés et sauver Pékin. Elle fait espérer un prompt secours, mais en même temps elle donne à craindre que les puissances se laissent prendre à ces manœuvres et adoucissent le châtiment nécessaire.
Toutefois, dans l'esprit des Chinois le désir de traiter s'allie parfaitement avec celui de nous massacrer, car le soir même la fusillade recommence du marché mongol contre la légation d'Angleterre, et au Fou. On entend aussi des coups de canon dans la direction de l'observatoire.
Les ministres demandent au Tsong-li-Yamen d'autoriser les marchands à apporter des provisions.
9 août. — Journée sans incident. Coups de fusil isolés autour des légations et aussi dans la ville, entre Chinois sans doute, car on assure qu'il y a de fréquentes batailles, non pas à notre sujet comme le prétendaient certaines personnes au début du siège, mais parce que Boxeurs et réguliers de toutes couleurs pillent les habitants.
10 août. — Attaque très vive pendant la nuit. A trois heures après midi une nouvelle cause une allégresse générale. Un courrier parti de Pékin le 6 août revient avec des lettres des généraux japonais et anglais. Le 7 il était à Tong-Tchéou, il a vu des jonques chargées de blessés à Hsiang ho et a
rencontré l'avant-garde des alliés à Tsaîtsoun. Le 8, il a marché avec la division du centre jusqu'à neuf kilomètres au sud de Hosivo. Le 9, il est parti avec cette division qui devait coucher le même jour à Hosivo et Ta quittée pour gagner Pékin par une route plus directe. Il rapporte que les alliés ont peu de coolies chinois avec eux, mais beaucoup de bêtes de somme conduites par des Japonais. Il a vu un corps de Russes et de cavaliers noirs (lanciers du Bengale) qui lui ont assuré qu'ils seraient à Pékin dans cinq ou six jours s'ils ne rencontrent pas de résistance.
La lettre du général Gazelee est laconique :
c Taitsoun, 8 Aug. 4900.
« Strong force of allies advancing. Twice defeated enemy. Keep up your spirits. »
Celle du général iaponais est plus explicite :
t 8 Aug.
c Camp of Chang chiang,
2 kilom. north of Haug tsai tang.
« Jap. and Am. troops defeated enemy on the 5*** near Peitsang and occupied Yangtsoun on the 6***. AUied forces consisting of Am. British and Russia left Yangtsoun this morning and while marching north I received your letter at 8 a. m. at a village called Han tsai tsun. Un less
some unforeseen event takes place the îdlied forces will be at Hosivo on the 9^.
« Matou 10*^.
« Chang chia ouan 1 1'**
a Toung cheou 12*^.
« Pékin {
Enfin la délivrance est peut-être prochaine.
A ce jour on compte : Morts 60
Blessés 110
TtF
îî août. — Les réguliers qui assiègent maintenant les légations sont des soldats choisis, composant une armée arrivée récemment à Pékin. Les Chinois les surnomment les « braves », ce qui n'est pas flatteur pour les autres. Ces « braves », voulant sans doute justifier leur réputation, ouvrent une fusillade très vive qui dure toute la journée. Le soir, l'attaque se généralise, et le feu augmente d'intensité.
Au marché mongol on entend les mandarins encourager leurs soldats et ordonner la charge, mais ceux-ci refusent de sortir de leurs abris, tout comme leurs prédécesseurs. Un matelot français est tué, un autre blessé.
Un marin français, qu'un de ses camarades a blessé par inadvertance, succombe à l'hôpital an-
glais. Avant de mourir, il manifeste le désir de voir celui qui est cause de sa mort, un Breton comme lui. a Je ne t'en veux pas, lui dit-il, je te demande seulement de faire dire une messe pour moi, dès que tu seras de retour au pays. »
« King et autres »> répondent effrontément au ministre d'Angleterre que les marchands chinois sont libres de venir, mais n'osent s'approcher de nos barricades.
Les ministres de France et d'Italie demandent au Tsong-li-Yamen de transmettre deux lettres adressées aux commandants des détachements qui gardent le Pei-tang.
A la légation d'Allemagne, il y a eu pendant la journée une vive attaque de Boxeurs fanatiques, armés de sabres seulement. Le fait était fréquent au début du siège, mais est devenu rare à mesure que les Boxeurs les plus forcenés ont été percés par nos balles, malgré leurs grimaces et leurs amulettes.
12 août. — A cinq heures du matin, vive canonnade dans le nord, direction du Pei-tang.
Les légations sont attaquées pendant toute la nuit avec une extrême violence.
A huit heures du matin, un coolie, employé de l'hôtel, revient de la ville, où il a réussi à se faufiler. A la porte de Tsi hoa men, des troupes dé-
bandées affluent. Il y aurait eu hier un combat très sérieux à Chang-Kiaouan. Jung-Lu aurait été cerné et se serait empoisonné. La plupart des boutiques en ville sont fermées. L'impératrice serait toujours à Pékin.
De la Muraille, on a vu aussi des troupes chinoises s'en aller dans la direction du sud. On prétend que des cavaliers indiens auraient poussé une pointe auprès de la gare de Makiapou (faubourg de Pékin).
« King et autres » demandent une entrevue aux ministres pour « discuter une suspension préliminaire d'hostilités ». C'est bon signe, et les plus découragés se prennent à espérer. Plusieurs ministres sont d'avis de refuser cette entrevue, la proximité des secours permettant de ne plus ménager les Chinois; mais la majorité est d'avis contraire et se prête encore à ce jeu.
A huit heures du soir, le capitaine Labrousse est frappé d'une balle en plein front à la légation de France; la mort est instantanée. Cette perte consterne les défenseurs de notre légation, qui avaient une profonde affection pour cet officier d'allure et de caractère un peu rudes, mais d'un courage indomptable et d'une volonté de fer.
Arrivé à Pékin, en touriste, à la fin de mai, avec un autre Français, le vicomte de Chollet, il avait,
ainsi que son compagnon, offert son concours, dès la première heure de danger. Ses services avaient été des plus précieux; on le trouvait toujours aux postes les plus dangereux, non seulement à la légation de France , mais aussi à la Muraille, où les Américains l'appréciaient hautement.
Î3 août. — Fusillade nourrie pendant toute la nuit. ' Ce matin, enterrement du capitaine Labrousse à la t légation d'Angleterre.C'est laque reposentnosmorts ' depuis que notre cimetière n'est plus accessible. '
« King et autres » se dérobent à Tentrevue qu'ils avaient demandée hier et que les ministres ^ leur avaient accordée pour ce matin à onze heures. Mais ils se plaignent encore qu'on ait tué vingtsix soldats et un officier, et demandent qu'à l'avenir chacun demeure tranquille. Sir Claude Mac Donald rétablit la vérité, qui, ajoute-t-il, est connue maintenant à Tien-Tsin. Le gouvernement impérial n'échappera pas aux responsabilités qu'il encourt.
Détail curieux : l'officier chinois tué la nuit dernière serait un général de brigade des troupes de a braves » arrivées dernièrement. Il avait juré de s'emparer des légations en cinq jours au plus tard, de tout anéantir et de ne pas y laisser un chien vivant. Le délai expirait hier. Il a perdu la vie, mais « sauvé la face »; c'est à quoi les Chinois tiennent par-dessus tout.
Nouvelles communications de « King et autres » qui transmettent des télégrammes et s'engagent à faire cesser le feu si les légations ne tirent plus; enfin, ils promettent d'envoyer des provivisions dans deux ou trois jours, quand l'ordre sera rétabli.
Tout le monde a le sentiment que la fin des épreuves approche et que les Chinois commencent leur évolution en prévision de leur défaite.
De huit à dix heures, attaque générale aussi forte qu'aux premiers jours. Tous les postes sont gardés. L'attaque se ralentit vers minuit et cesse dans la nuit.
14 août. — Vers deux heures du matin, le canon retentit dans le lointain, les détonations confuses tout d'abord deviennent plus distinctes; les coups se multiplient peu à peu. Bientôt il s'y joint des feux de salve et des crépitements de mitrailleuses. Une bataille se livre à Test de la ville tartare. Personne ne songe à dormir, on a le pressentiment que les troupes internationales sont aux prises avec les Chinois sous les murs de la capitale. Le jour se lève. Est-ce celui de la délivrance?
La canonnade ne s'arrête pas, et du haut de la barricade de la Muraille on aperçoit les flocons blancs produits par l'explosion des obus au-dessus des remparts de l'est. Le combat augmente d'in-
tensité et s'étend maintenant sur toute la longueur du côté est de la muraille tartare. Les troupes qui assiègent les légations recommencent à les attaquer. Veulent-elles tenter un effort désespéré pour les anéantir avant l'arrivée des secours? On se tient prêt à une résistance suprême. La pensée du salut prochain décuple les forces et efface le souvenir des longues souffrances et des angoisses passées.
Enfin, vers trois heures après midi, on signale dans la ville chinoise, au pied de la muraille tartare, une troupe de soldats étrangers. Un instant après, ils pénètrent dans le quartier des légations par le tunnel du canal. Ce sont des Sikhs. Le premier qui se présente est le porte-drapeau du régiment; d'autres le suivent, puis le général Gazelee. Un long cri de joie sort des poitrines de tous les assiégés, qui se transmettent rapidement la bonne nouvelle; tous accourent au-devant des libérateurs, leur serrent leurs mains, les acclament. Arrivé à la légation d'Angleterre, le porte-drapeau tombe à genoux, son étendard à la main, et remercie Dieu. Ses compagnons se groupent auprès de lui, au milieu de la foule émue jusqu'aux larmes et d'où montent vers le ciel d'ardentes actions de grâces. Le danger n'est pas encore définitivement écarté, l'heure du repos n'a pas sonné, car, en entendant les acclama-
lions, les Chinois craignant une surprise la préviennent en ouvrant le feu sur toutes les légations à la fois. A peine arrivés, les Sikhs sont dirigés sur les barricades, où l'un d'eux est blessé aussitôt.
C'est le chant du cygne : l'ennemi, apprenant à son tour l'arrivée des secours, lâche pied et abandonne ses positions.
Les Américains suivent de près les Anglais. Vers cinq heures, c'est le tour des Russes, puis d'un détachement japonais conduit par le général Foukouchima. Vers huit heures, le gros de l'armée du général Yamagouchi réussit à s'emparer des portes de l'est et occupe toute la Muraille de ce côté.
Une explication est nécessaire avant de terminer cette journée pour permettre de comprendre pourquoi les Sikhs avaient réussi à pénétrer sans difficulté et les premiers dans le quartier des légations.
Les Russes, comme je l'ai dit au chapitre précédent, s'étaient heurtés, à la porte de Tong pien men, à une forte résistance. Les troupes chinoises qui défendaient le côté est de la ville chinoise et le sud de la ville tartare s'étaient portées à leur rencontre. Mais dès que la porte fut prise, ces mêmes troupes, parmi lesquelles il y avait, dit-on, dix mille hommes de Tong-fou-Siang, se retirèrent à l'ouest et abandonnèrent la ville chinoise.
A ce moment, les Anglais se présentaient à la porte de Cha koa men, qu'ils trouvaient fermée, mais abandonnée. Quelques hommes escaladèrent la Muraille, ouvrirent la porte, et les Sikhs du général Gazelee entrèrent en ville, sans rencontrer de résistance. Ils poussèrent devant eux jusqu'à la hauteur du quartier des légations, remontèrent vers le nord, et en vue de la Muraille se glissèrent dans le canal, où, par un renseignement du ministre d'Angleterre, qui le tenait du colonel Shiba, ils savaient devoir trouver un passage sous la Muraille.
15 août. — Au lever du jour, on entend enfin nos clairons : c'est le général Frey, à la tète de cinq compagnies d'infanterie de marine et de trois batteries. Le premier flot de félicitations écoulé, on songe à délivrer les assiégés du Pei-tang. La veiUe, dès l'arrivée des premiers secours, le ministre de France avait demandé à ses collègues le concours de leurs troupes pour cette opération, que le général Frey ne peut faire seul avec les effectifs réduits dont il dispose. Des légations au Pei-tang il y a cinq kilomètres environ, à travers des quartiers où les réguliers sont nombreux et fortifiés. Malheureusement, les renforts promis ne seront pas disponibles avant demain; force est donc de retarder de vingt-quatre heures la délivrance du Pei-tang.
16 août. — A six heures du matin, une colonne de Français, de Russes et d'Anglais se réunit devant la porte de Tsien men, sous le commandement du général Frey. On se dirigera d'abord vers la porte de Souan tchemen, que les Chinois occupent encore ; cette porte commande une longue avenue remontant vers le nord et qui conduit au Pei-tang. Précédées d'une avant-garde de Cosaques que guident le D' Matignon et M. Berteaux, l'infanterie et l'artillerie françaises s'approchent de Souan tche men par des rues détournées et surprennent les réguliers, qui s'enfuient après une courte défense Elles remontent ensuite la grande avenue et parviennent devant la porte est de la ville impériale, qu'occupe déjà une compagnie de Japonais. Ceuxci, manquant d'artillerie, sont arrêtés devant la
porte barricadée à l'intérieur. Les Japonais franchissent le mur au sud, nos marsouins l'escaladent au nord et ouvrent un feu très vif sur deux mille réguliers massés à l'intérieur de la ville impériale; ces derniers ripostent en se repliant vers le palais. Au bruit de la fusillade, les assiégés du Pei-tang sortent de leurs retranchements, aident nos soldats à passer le mur et les guident. Mgr Jarlin, coadjuteur de Mgr Favier, suivi de quelques chrétiens, franchit le mur pour venir à notre rencontre, et le courageux prélat, autour duquel tout le monde
s'empresse, nous donne des nouvelles de la mission. Mgr Favier, les missionnaires, les sœurs et les frères sont saufs, mais beaucoup de marins sont morts, et tout le monde a cruellement souffert. Les rations sont réduites des trois quarts depuis plusieurs semaines, et il ne reste plus que deux jours de vivres seulement! Une énorme mine a sauté le 12 août, tuant cinq marins et écrasant soixantequinze Cliinois chrétiens. D'autres sont préparées et sur le point d'être terminées.
Les Japonais au sud, les Français au nord, se sont emparés des abords de la porte, qui a été ouverte, sous le feu de l'ennemi, par un officier japonais, le lieutenant Takino-Outti; puis notre artillerie a démoli les barricades de la grande rue, d'où partait une fusillade très vive. L'accès du Pei-tang est enfin dégagé.
L'entrée de l'évêché est méconnaissable : deux énormes barricades faites en terre et garnies de madriers l'ont transformée en blockhaus ; en arrière, devant l'église, de profondes tranchées servent de chemins couverts et de contre-mines. La façade de la cathédrale est criblée par les obus, les boulets et les balles. La croix est tombée. Les pavillons qui abritaient les stèles où sont gravés les décrets impériaux plaçant le Pei-tang sous la protection du gouvernement sont très endommagés. Ces
inscriptions étaient pour les missionnaires une sorte de palladium; aux yeux des Chinois, elles représentaient une émanation de la volonté de l'empereur. Mais la haine de l'étranger Fa emporté sur les traditions les plus sacrées, ici comme à l'académie des Hanlin, et comme à Tien-Tsin, à l'église votive des massacres de 1870.
Partout des toits crevés, des murs enfoncés, des débris de toutes sortes, parmi lesquels de nombreux projectiles.
Toutes les mains se tendent vers Mgr Favier s'avançant péniblement, entouré de ses chrétiens, et l'émotion s'empare de tous. L'évêque de Pékin a souffert de ces terribles épreuves ; il marche avec peine, et la joie qui éclaire son visage dissimule mal la trace des tortures morales et physiques ressenties au cours de ce long siège.
Mais l'arrêt au Pei-tang ne dure qu'un instant; la marche en avant vers le palais continue, les troupes françaises, russes et anglaises se dirigent vers l'est, pénètrent dans le parc impérial. Un petit poste japonais occupe déjà le pont de marbre et y attend des renforts avant d'aller plus loin. Une compagnie française escalade la colline du Peta, que couronne un temple, et plante son pavillon au sommet, sur une tour d'une forme caractéristique que
nos troupiers baptisent immédiatement la <x bonis
tcillc de pippermint ». Une autre compagnie pousse plus loin jusqu'au Méchan, plus connu sous le nom de « montagne de charbon ». C'est un endroit sacré aux yeux des Chinois, l'entrée en est interdite, surtout aux étrangers ; une seule exception avait été faite, il y a trois ans, en faveur du prince Henri de Prusse. Le gardien de la porte, impuissant à la défendre, ne veut pas survivre à un pareil sacrilège, il se coupe la gorge au moment où les a diables de rOuest » franchissent le seuil interdit. Une sonnerie de clairon raisonne en l'air : a Au drapeau ! » Nos trois couleurs flottent sur le kiosque le plus élevé de la colline, puis celles des Russes, des Anglais et des Japonais, saluées de longs hourras. De ce sommet on domine toute la ville et le palais qui développe au sud la régularité de ses cours et pavillons disposés en échiquier. Il est deux heures après midi.
Le général Frey installe son quartier général dans le palais des Ancêtres, Cheou hoang tien, situé dans la partie nord de l'enceinte du Méchan; nos troupes campent sous les arbres du parc avec les Russes et les Anglais. C'est dans ce palais que le corps des empereurs est déposé après leur mort avant d'être porté aux sépultures impériales. On y vénère l'image de Kang-hi.
A la fin du récit de la journée du 16 août, je
place un tableau succinct des événements qui eurent lieu au Pei-tang depuis le 12 juin, date de l'interruption des rapports avec les légations.
Ce jour-là et les jours suivants, pendant que les différents établissements de la mission flambaient sur tous les points de la ville, une énorme foule entourait le Pei-tang en proférant des cris de mort.
La population assiégée s'élevait à 3,279 personnes, dont 3,201 Chinois (1,800 femmes et enfants, 4S0 jeunes filles, 51 bébés, 900 honmies ou jeunes gens) et 78 Européens (14 missionnaires et frères, 22 sœurs de charité, 30 marins français commandés par l'enseigne Henry, 10 marins italiens sous les ordres de l'enseigne Olivieri).
Il y avait des vivres pour un mois, à raison d'une Uvre par personne et par jour.
L'armement se composait de 40 fusils de marins, de 7 ou 8 fusils de tout genre, de quelques sabres et de 800 lances. Le périmètre à défendre était de 1,360 mètres.
Il n'y avait pas de médecin, et la quantité de médicaments était minime.
Les attaques commencèrent le 15 juin et se succédèrent sans interruption et avec la plus grande violence, quelquefois la nuit et le jour, jusqu'au 30 juillet.
Le 23, l'enseigne de vaisseau Henry, Mgr Jarlin
et quatre marins, suivis d'une trentaine de clirétiens, s'emparent d'un canon.
Le 25, les Italiens sont près de manquer de cartouches, mais les Français en ont encore 275 par homme.
Dans la nuit du 27 au 28, pendant une violente fusillade, les Boxeurs font un effort désespéré pour incendier la grande porte d'entrée au sud, sur laquelle ils font pleuvoir des bombes incendiaires et des flèches enflanunées, pendant qu'ils l'inondent de pétrole au moyen de pompes à incendie. Un marin français est blessé d'une balle à l'épaule. Le lendemain soir, même tentative ; mais les assiégés se décident à faire une sortie qui met l'ennemi en fuite et leur procure quelques armes.
Le 30 juin, les assiégés aperçoivent sur la colline du Peta» dans le parc impérial, à douze cents mètres environ, une vingtaine de personnes habillées magniGquement qui assistent au bombar- ' dément comme à un feu d'artifice. On suppose que le prince Tuan et l'impératrice douairière s'y trouvent, et les marins parlent de leur envoyer une salve de lebels; mais Mgr Favier les en empêche, pour ne pas exciter davantage la haine déjà trop violente.
Mort du marin français blessé le 27; la gangrène s'est mise dans ses blessures.
Dès les premiers jours de juillet, la variole se
déclare parmi les Chinois et y cause une grande mortalité ; il meurt quinze enfants par jour.
Le 6 juillet, il reste soixante mille livres de vivres divers ; à une livre par personne et par jour, cela assure la nourriture de vingt jours.
Le 7 juillet, nouveaux efforts désespérés des Chinois pour incendier les bâtiments avec des pots à feu et des fusées à la Congrève lancées à distance ; en même temps bombardement avec des canons Krupp.
Les 8, 9, 10 et 11, les attaques redoublent de violence sans un moment de trêve. Un marin est tué à la grande porte, Mgr Jarlin est blessé à la tête. Ce dernier jour, une mine fait explosion à Test du Jensetang, le couvent des sœurs de charité.
Le 14, un marin italien est tué au Jensetang.
Le 1 S, un matelot français est blessé à la tête.
Le 18, nouvelle explosion de mine qui engloutit la partie ouest du Jensetang, tue vingt-cinq personnes, dont le frère Joseph, et en blesse vingthuit.
Le 19, un marin français qui s'est montré trop à découvert reçoit une balle dans la tête et meurt aussitôt.
Le 21, il reste quinze jours de vivres.
Le 22, un matelot reçoit une balle dans l'œil.
Dans la nuit du 23 au 24, pendant une attaque
générale, mille à quinze cents Boxeurs, réguliers et lamas tentent d'escalader le mur de l'ouest.
Le 26, un des missionnaires, le P. Chavannes, qui avait été blessé à son poste quelques jours auparavant, meurt de la variole noire.
Le 28, les rations sont fixées à huit onces par jour et par homme ; il en reste ainsi pour dix jours.
Le 30, attaque furieuse où les Chinois se ser- f vent en même temps des canons, des fusils et de | leurs appareils incendiaires. L'enseigne Henry est tué, deux marins français sont blessés.
Le 31 juillet. — Les Boxeurs lancent des proclamations aux chrétiens chinois, au moyen de flèches, pour les engager à livrer les missionnaires, moyennant promesse de vie sauve.
2 août, — Diminution des rations. On tue les chiens qui rôdent aux environs pour les manger. Les chrétiens se nourrissent de feuilles d'arbres et de racines.
5 août. — Il reste sept mille livres de vivres. On décide de donner mille livres par jour pour trois mille personnes ; cela permettra de durer encore sept jours.
Le 6, des chrétiens affamés étant sortis sont pris et coupés en morceaux par les Chinois.
Un marin français reçoit une balle dans l'œil droit. C'est le troisième éborgné.
Le 7, les chrétiens chinois s'affaiblissent graduellement; sur les cinq cents lanciers du début il n'y en a pas en ce moment vingt-cinq en état de se battre.
Le 9, on évente une mine.
10 août. — Encore deux jours de vivres. On met de côté quatre cents livres de riz et une mule pour que les défenseurs puissent encore vivre pendant dix jours. Les rations sont réduites à deux onces (64 grammes) par personne et par jour, ce qui assure encore six journées. Les missionnaires et les sœurs, qui ne peuvent manger des feuilles comme les Chinois, reçoivent encore un pain de deux livres comme suprême ressource.
Le 11, on détruit une mine.
Le 12, à six heures et quart du matin, toute la partie est du Jensetang saute, heureusement pendant que les sœurs et la plupart des enfants étaient à la messe.
Cinq marins italiens et leurs officiers ont disparu ; quatre-vingts chrétiens et cinquante et un bébés de la crèche sont enterrés. Au même moment, les Chinois font pleuvoir les balles et les obus sur le lieu de l'explosion. Le frère visiteur est tué. Deux marins italiens sont retrouvés vivants, mais leur état ne laisse pas d'espoir; l'enseigne Olivieri est retiré couvert de contusions
Le soir de cette triste journée, tout le monde est accablé. On se sent à la dernière extrémité. Depuis près de deux mois on n'a pas de nouvelles du dehors ; on ne sait rien, on n'a aucune espérance de voir arriver les secours. Tous les courriers qu'on a envoyés ont été arrêtés et massacrés.
Le 13 août, nouvelle mine, mais l'explosion ne fait que des dégâts insignifiants. Un marin français est tué d'une balle au front.
Le i 4, les assiégés entendent le bruit d'un violent combat du côté des légations et constatent la disparition des drapeaux chinois de dessus la Muraille. Us voient aux environs passer des fuyards et des blessés. L'espoir renaît parmi eux.
Le 15, avant le jour, ils aperçoivent une des portes orientales de Pékin en feu et entendent en même temps un violent combat dans le sud-est. Il reste quatre cents livres de nourriture pour trois mille personnes.
16 août. — Ici j'emprunte les passages suivants au journal de Mgr Favier.
a Je venais de célébrer la messe de six heures et je faisais mon action de grâces sous une véranda, lorsque j'entendis les feux de salve violents d'une troupe nombreuse arrivant par le sud. Vers sept heures et demie les feux s'étaient rapprochés sensiblement, et avant huit heures ils se faisaient
entendre à trois cents mètres de nous derrière la porte de la ville jaune (ou ville impériale), Si hoa men. Cette porte avait été fermée; de nombreux soldats réguliers l'occupaient, et dans la rue qui part de là pour aller au parc impérial plusieurs très fortes barricades, faites avec des sacs de riz, étaient défendues par au moins quinze cents honmies armés de fusils à tir rapide, sans compter les Boxeurs et les réguliers postés dans les maisons crénelées et percées d'embrasures.
« Nos gens, montés sur les murs, crurent reconnaître des soldats européens derrière la porte, les autres des soldats chinois, et nous ne savions si c'était une suprême attaque ou la délivrance qui se préparait. A tout hasard je sonnai par trois fois sur le clairon la Casquette du père Bugeaud, Aucune sonnerie, aucun hourra n'y répondit du dehors, mais, du dedans, une grêle de projectiles plut sur nous. Une bombe éclata à mes pieds; j'eus le temps de me garer derrière une colonne en briques. Au bout d'une demi-heure, un audacieux chrétien, qui était monté sur le mur de la ville jaune, vint en courant et me dit : « Ce sont certainement des Européens ; j'ai vu un offlcier habillé en blanc avec des galons. »
«Nous avions déjà posé au sommet de l'église un grand drapeau français avec le signal : « Deman-^
dons secours immédiat. » Le directeur du séminaire et ses élèves portèrent alors un nouveau pavillon à deux cents mètres plus au nord et renouvelèrent les sonneries de clairon. L'ofGcier aperçu vint au drapeau; on lui passa une échelle, et il serra la main de mon coadjuteur qui était allé de ce côté. C'était un capitaine japonais. Il demanda :
« — Pouvez-vous ouvrir la porte de la ville jaune?
« C'était impossible, vu notre petit nombre.
« — C'est bien, dit-il alors; je vais essayer de la faire sauter.
« Et il repassa de l'autre côté du mur.
A ce moment, on vit une nouvelle troupe, babillée de bleu, s'avancer rapidement avec du canon.
:< — Cette fois, me cria-t-on, il n'y a plus de doute, ce sont des Français. Ils accoururent droit au drapeau, placèrent quelques échelles de leur côté, et nous d'autres échelles du nôtre. En quelques minutes les cinquante hommes de la compagnie Marty étaient chez nous avec leur chef.
« Pendant ce temps, les Japonais, escaladant le mur plus au sud, avaient ouvert un battant de la porte ; l'artillerie française placée vis-à-vis acheva l'œuvre, et, malgré une fusillade de plusieurs
milliers de coups de feu à la minute, on se précipita sur les barricades.
« Les soldats de l'infanterie de marine entrés chez nous avaient eu le temps de traverser nos établissements et d'aller prendre la grande barricade à revers, après avoir escaladé, brûlé les maisons crénelées, et passé par les armes leurs défenseurs.
« La bataille était finie. Deux hommes avaient été tués et trois blessés, dont le capitaine Marty. »
Pour finir, je cite un extrait du rapport officiel de M. Pichon.
« De toutes les défenses organisées pendant le siège, celle de l'évêché de Pékin est peut-être la plus remarquable.
a Du 20 juin au 16 août, plusieurs milliers dé soldats ou Boxeurs, qui ont eu par moments jusqu'à quatorze canons, dont trois Krupp, à leur disposition, ont entièrement bloqué les deux établissements. Leurs attaques se sont produites de tous côtés, principalement du sud-ouest (palais du prince Ly), du sud-est (pagode bleue) et du nord-est (pagode des lamas).
« Ils ont usé plus de deux mille cinq cents projectiles d'artillerie (shrapnels, obus, boulets de tous calibres, envoyés parfois par d'énormes pièces fabriquées en Europe au commencement
du dix-septième siècle) et plosienrs millions de cartouches. Us ont jeté plus de cinq cents gerbes de paille pétrolées, des fusées, des sacs incendiaires et des flèches inflammables. Ils ont creusé sept mines sur lesquelles quatre ont éclaté, trois ont été éventées.
c Le siège a fait quatre cents victimes^ dont trente-huit Chinois tués au feu, cent vingt enfants morts de faim, cinquante et un engloutis dans une explosion de mine, quatre-vingts femmes mortes de misère et de maladie, cinq matelots français et leur officier, six matelots italiens, le visiteur et le supérieur des Frères Maris tes, un missionnaire français, M. Chavanne, etc. Nos marins ont eu neuf blessés, et les Italiens trois.
(c Un des problèmes les plus difficiles était d'assurer la subsistance d'une population aussi nombreuse. Toutes les provisions ont été absorbées, et il n'y avait plus que pour deux jours de vivres, à la ration strictement nécessaire pour ne pas mourir de faim, quand les troupes sont arrivées. Les oignons, les racines des plantes et les feuilles des arbres avaient été mangés par les chrétiens chinois. x>
17 août. — On sait maintenant que l'empereur et l'impératrice douairière n'ont quitté la capitale que le 15 de grand matin, environ douze heures
après l'entrée des troupes aUiées dans les quartiers est de la ville. L'impératrice douairière ne voulait pas partir; on l'y força, sans lui donner même le temps de s'habiller, et, avec l'empereur, elle s'enfuit à moitié vêtue, traversa le parc impérial jusqu'à la porte nord de la ville jaune. Là, elle monta dans une charrette de louage comme on en trouve d'ordinaire dans les rues de Pékin; sa suite l'imita, et ]a petite troupe profita, pour traverser la ville et sortir par la porte de Si pien men, du violent orage qui éclata vers trois heures. Au dehors on trouva quelques soldats qui servirent d'escorte jusqu'au palais d'été, où étaient cantonnées des troupes. Celles-ci reçurent l'ordre de suivre. Sans s'arrêter on continua de marcher dans la direction de Kalgan. Après une assez longue course, on réussit à trouver des chaises à porteurs pour l'empereur et la vieille impératrice. Mais dans cette fuite précipitée on n'avait pas eu le temps d'emporter des vivres, et la faim se fit cruellement sentir.
Quelques heures plus tard les Japonais s'emparaient de cette porte. Des gens du palais, des princes, attardés, étaient arrêtés et ne réussissaient à passer qu'à la faveur d'un déguisement.
Peut-être s'étonnera-t-on qu'on n'ait pas songé à s'emparer de l'empereur plus tôt. Dans le désordre inénarrable qui accompagna l'entrée des alliés,
qui eût pu organiser un plan et le faire exécuter? On n'était pas en force, et on hésitait à s'avancer dans cette immense ville, ne sachant pas commuent elle était encore défendue. Eût-on réussi à couronner tous les remparts et à fermer les portes, qu'on eût été très embarrassé pour découvrir dans la foule rimpératrice, le prince Touan, presque inconnus des Européens; l'empereur lui-même eût pu facilement se dissimuler.
20 août. — M. Feit, un élève interprète de la légation de France, a découvert dans une rue voisine de l'avenue de Ha ta men un dépôt de canons et de fusils des types les plus modernes, ainsi qu'un matériel considérable. M. Feit a planté un drapeau français sur l'entrée et a fait conduire trois canons Krupp, modèle 1895, à la légation de France. Ces trois pièces sont les seules qui aient été employées par les Chinois, sans doute contre les légations. Le général Frey, prévenu de la découverte, a envoyé des corvées d'artilleurs qui ont enlevé une quarantaine de pièces. Le reste, soit au moins autant de c'anons, des centaines de carabines Manlicher, des approvisionnements de munitions, de la sellerie, etc., a été abandonné gracieusement aux Russes, qui ont la charge de ce quartier.
26 août. — A sept heures du matin, les états-
majors et de forts détachements des troupes alliées sont réunis devant l'entrée sud du palais impérial, la « ville interdite ». Le corps diplomatique est également présent, en vêtements de ville.
La cérémonie qui va s'accomplir marquera de la manière la plus solennelle la victoire des puissances; leurs armées vont traverser la demeure du « Fils du Ciel ». Plus d'une personne ici aurait voulu accentuer la victoire d'une manière plus saisissante encore, en occupant le palais militairement. Des considérations politiques en ont décidé autrement; on a adopté une solution qui ménage l'orgueil chinois et lui permet même de « sauver la face » . Loin d'être reconnaissants de ces ménagemients, les Chinois n'y verront qu'un signe de faiblesse et en concluront que rien n'est changé dans leurs rapports avec les étrangers. L'expérience du passé aura été une fois de plus inutile.
Pour masquer le vrai motif, on a prétendu qu'il fallait laisser intacte la demeure de l'empereur pour faciliter son retour à la capitale, que tout le monde désire dans l'espérance que cela hâtera les négociations. La raison n'est pas sérieuse. La « ville interdite » est rarement habitée par le souverain, ou du moins elle ne l'a été qu'exceptionnellement dans ces derniers mois; Kouang-Su et sa tutrice résidaient dans les pavillons du parcimpé-
rial OÙ sont casernées des troupes russes, françaises et anglaises.
La préoccupation constante de ménager les susceptibilités chinoises a inspiré le cérémonial. Si extraordinaire que cela paraisse lorsqu'on est encore sous l'impression des événements qui viennent de se dérouler, le fait n'en est pas moins certain. La destruction de tous les cimetières européens des environs de Pékin, la profanation des sépultures que Ton vient d'apprendre, n'ont rien changé à ces dispositions politiques. Étrange façon d'user de représailles et de commencer l'œuvre des réparations pour le passé et des garanties pour l'avenir! On peut s'attendre à des surprises.
L'organisation du défilé n'a pas été sans difficultés. Dans quel ordre marcheront les différent contingents internationaux? Les Russes réclament le premier rang, par la raison qu'un de leurs régiments a sauvé Tien-Tsin lors de l'investissement, d'où a découlé la suite heureuse de la campagne. — C'est juste, répondent les Japonais; mais nous, nous avons sauvé les légations en vous forçant à nous suivre à Pékin, tandis que vous vouliez encore demeurer à Tien-Tsin et que les assiégés allaient tomber sous les coups des Chinois. Tous deux ont raison. Le général Frey juge d'un mot ce débat un peu puéril pour des soldats : « Mes-
sieurs, s'il s'agissait de se battre, je comprendrais cette discussion, et pour ma part je ne céderai le pas à personne. » Finalement les Russes l'emportent.
Vingt et un coups de canon donnent le signal de l'entrée.
Les hautes portes rouges garnies d'énormes clous dorés tournent lentement sur leurs gonds, tirées par des eunuques revêtus de la livrée de cérémonie.
Quelques membres du Tsong-li-Yamen, en grand costume, s'avancent pour servir de guides. Leur visage est impassible, mais chez quelques-uns on voit l'effort pour ne pas trahir l'émotion que cause un événement si extraordinaire.
Dans ces enceintes mystérieuses où la présence de l'empereur tout-puissant fait régner depuis des siècles une crainte superstitieuse, où les Chinois ne pénètrent qu'en tremblant, le front bas, que jamais Tétrangern'améme effleurées de son regard, les armées victorieuses entrent drapeaux déployés.
Et les échos des palais séculaires qui n'ont jamais retenti qu'au son des louanges adressées au « Fils du Ciel » répètent maintenant les chants qui proclament sa défaite.
Nous franchissons le seuil pendant que des photographes japonais cinématographient le défilé, et
après avoir traversé une longue voûte débouchons sur une vaste cour dallée. Il y en a huit ainsi, plus ou moins grandes, disposées en enfilade du sud au nord, et séparées par des pavillons aux proportions monumentales servant de salles de réception. De chaque côté de cette partie centrale réservée à l'apparat sont les appartements privés de l'empereur et de l'impératrice à l'ouest, les logements des concubines à l'est, les uns et les autres composés, suivant les règles de l'architecture chinoise, d'une multitude de pavillons et de cours. Des pagodes, des jardins sont semés çà et là; des magasins, des corps de garde sont disposés sur le pourtour. L'ensemble forme une ville de quatre-vingts hectares de superficie, divisée en un grand nombre d'enclos aux murs élevés, entourée de solides remparts et de fossés. C'est une forteresse et une prison. Tous les spectateurs de cette scène historique s'emplissent les yeux du spectacle imposant de cette ordonnance majestueuse dédiée à la gloire du maître absolu de quatre cent cinquante millions d'hommes. De même qu'à Versailles l'appartement du Roi-Soleil est le centre du palais et de la ville, de même ici toutes les salles de réception sont dans l'axe du palais et de la capitale; salles immenses conmie des nefs d'église ne contenant qu'un siège, le trône impérial, où l'on accède par une
allée centrale qui ne peut être foulée que par Tempereur.
Mais ces lieux sont déserts, et l'abandon apparaît partout, dans l'herbe qui envahit les cours, dans la lèpre grise qui recouvre les colonnades de marbre, dans la poussière étendue en tapis dans les appartements, dans les peintures décolorées, dans les laques écaillées. La misère dans un cadre de grandeur, c'est l'empire chinois.
Et à considérer l'enchevêtrement des hautes murailles, les portes épaisses précédées de corps de garde, tout ce système défensif compliqué, on comprend que le détenteur de cette toute-puissance se sent faible vis-à-vis de la foule innombrable de ses sujets, et pour commander a besoin d'être dans un abri invulnérable. Alors on imagine la détresse présente du malheureux empereur, pauvre être débile, fuyant sa capitale et errant tristement sur les chemins désolés de son empire.
Au son des musiques militaires, le cortège traverse l'enfilade des cours et des salles d'apparat suivant l'axe du palais, c'est-à-dire le chemin de l'empereur. Et les grands lions de bronze doré, sentinelles grimaçantes, accroupis au bas des escaliers, resplendissent au soleil.
Le général Linévitch et son état-major ouvrent la marche avec le corps diplomatique.
L'infanterie russe nous suit, formant une longue théorie de beaux hommes à la carrure puissante qui font raisonner le pavé sous le talon de leurs bottes.
Les Japonais leiu* succèdent, petits, trapus, sangles dans des uniformes d'une propreté impeccable, d'allure souple conunc des marcheurs entraînés!
Au son criard de leurs cornemuses, les Sikhs, graves sous leurs turbans gigantesques, défilent noblement. Les Américains viennent derrière, imberbes comme des clergjmen, coiflFés du feutre des « coureurs des bois ».
Le contraste entre cette raideur anglo-saxonne et nos « marsouins » est frappant. Enlevés par leurs clairons, ceux-ci marchent au pas redoublé, alertes et crânes malgré l'uniforme en toile bleue, toujours sale, dont on les a aflFublés comme pour les enlaidir. Un détachement d'Annamites les suit.
Puis viennent les marins allemands, italiens et autrichiens.
Dans la dernière cour précédant la sortie du nord, des troupes russes et japonaises forment la haie.
Le corps diplomatique s'arrête et laisse défiler le cortège en le saluant de ses acclamations.
A neuf heures et demie la cérémonie militaire est terminée. Les portes du palais vont être refer-
mées et ne seront plus ouvertes qu'aux visiteurs munis d'autorisations.
Toutefois, comme dans cette course rapide on n'a presque rien vu, officiers et diplomates reviennent sur leurs pas pour visiter plus en détail.
Dans une salle, les Chinois ont préparé une collation 1 Ainsi pourront-ils dire qu'ils avaient invité les soldats étrangers à visiter le palais. Et la a face » sera sauvée.
Si l'ensemble du palais est imposant, les détails sont souvent mesquins et laids, et à les voir de plus près on est désagréablement impressionné, on res-> sent une déception.
Mais la visite est écourtée, car on a remarqué que quelques personnes s'appropriaient des a souvenirs », et c'est sur le cri de : « Messieurs, on ferme f » que finit cette cérémonie historique.