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CHAPITRE PREMIER

Les premiers Européens qui entrèrent en relation avec les Chinois furent des missionnaires et des conamerçants ; ils reçurent un accueil plutôt hostile de la part de cette nation soupçonneuse que son antique civilisation incitait à mépriser tout ce qui était en dehors d'elle» à se croire la première et la plus glorieuse du monde.

L'appât du gain retint les premiers traitants malgré les avanies et la tyrannie qu'il plut aux mandarins de leur imposer alors que, parqués à Hacao, ils étaient réduits à n'avoir de rapports ^'avec les treize guilds, corporations de marchandsy qui monopolisaient à Canton tout le commerce extérieur de l'empire.

Avec le temps la situation se modifia. La a guerre de l'opium » en 1840» les occupations de Canton en 1841 et 18S7» la campagne de 1860 permirent

d'exiger des Kbertés et des garanties en faveur des commerçants. Si la Chine, impuissante à repousser ces attaques, cédait et signait les traités, par contre elle opposait une inertie que sa masse rendait invincible lorsqu'il s'agissait d'exécuter les promesses. Elle modifiait en même temps son armement préhistorique, garnissait ses côtes de forteresses construites par des ingénieurs européens, confiait l'instruction d'une partie de son armée à des officiers étrangers; et l'Europe intimidée temporisait, se résignait en maugréant à attendre que le « fils du Ciel » voulût bien ouvrir son empire « au progrès et à la civilisation ».

Le christianisme introduit par les Français, les Portugais, les Italiens et les Espagnols avait été. tout d'abord frappé de l'ostracisme qui atteignait tout ce qui était étranger ; cette proscription s'af-, fîrma lorsque les lettrés et les mandarins connurent quelques-uns des principes de cette religion. En Chine, comme dans la Rome des empereurs, parler de liberté, d'égalité et de justice fut considéré comme un acte révolutionnaire par une so-. ciété où le pouvoir sans frein engendrait les pires, excès. A force d'adresse, de prudence et de persévérance, quelques missionnaires réussirent cependant à être admis à Pékin comme savants, ingé-. nieurs, artistes, et s'y maintinrent en se com-,

portant comme des sujets du souverain. Forts de la faveur impériale, ils employèrent leur crédita procurer à leurs confrères l'autorisation d'évangéliser, toujours à titre de sujets chinois. C'est ainsi que de 1600 à 1724 la religion chrétienne fut préchée dans l'empire et reçut, pour ainsi dire, ses lettres de naturalisation. En 1692, l'empereur Kaoghi proclama même la liberté religieuse.

Malheureusement des querelles théologiques entre jésuites et dominicains ayant forcé le pape à intervenir, l'empereur s'aperçut que ses sujets catholiques obéissaient aux ordres d'un souverain étranger, et, de ce jour, les considéra comme des étrangers. La religion chrétienne fut proscrite de nouveau sous les peines les plus sévères jusqu'en 1845 et 1858, époques auxquelles le gouvernement chinois, cédant à la force, proclama de nouveau la liberté de conscience ; mais si les canons pouvaient imposer un traité, ils étaient impuissants à effacer cette tare originelle qui affectait la religion chrétienne, ce caractère étranger qui répugne par-dessus tout au Chinois; au contraire ils l'accentuaient, et les mandarins redoutèrent plus que jamais l'effet des principes émancipaleurs du christianisme sur le peuple. Dès lors, ce fut un duel ininterrompu entre la vieille société chinoise défendant ses positions et les propaga-

teurs et adeptes des idées nouvelles sapant Tancien régime.

La liberté d'évangéliser date de l'édit de Tao- Eouang de 1846, rendu à la demande du plénipotentiaire français M. de Lagrené, du traité francochinois de 1858 et des édits de 1862, dus à l'insistance de M. de Bourboulon^ le premier ministre de France à Pékin. Ces édits effacent les précédents édits qui prononçaient la peine de mort contre tout étranger ou chinois pratiquant ou enseignant la religion chrétienne dans l'empire.

La France avait eu l'initiative de ces mesures libérales ; ses nationaux étaient alors, comme ils l'ont toujours été depuis, les plus nombreux parmi les missionnaires catholiques. Généreusement et sans réserve, elle étendit le bénéfice de ces franchises et de ces droits aux missionnaires de toute nationalité, sans représentants officiels à Pékin. Telle a été l'origine du protectorat religieux français en Chine. Cette institution fut et a toujours été un don gratuit de notre protection; c'est donc une erreur de la considérer comme un mandat qui nous aurait été confié et dont nous aurions, en quelque sorte, à rendre compte. La France protège les missionnaires qui le lui demandent sans les y forcer ni exiger en retour qu'ils aliènent leur indépendance. En ce faisant, elle assume une res-

ponsabilité qui peut entraîner de graves conséquences, mais la plupart des missions comprennent leur devoir et leur intérêt et n'usent de cette latitude qu'avec tact et mesure.

Le récit de ce protectorat constitue le chapitre le plus important de l'histoire de notre initiative individuelle et de notre diplomatie en Chine. De 1846 à 1897 la lutte fut en quelque sorte localisée entre les deux adversaires au champ du combat, le protecteur intervenant pour aider son protégé à se défendre, mais ne se substituant pas à lui. Une pression ferme et prudente finissait presque toujours par triompher des résistances des mandarins et par amener le gouvernement chinois à réprimer les excès d'hostilité contre les missions. En même temps la France obtenait peu à peu des édits fixant la situation légale des chrétientés et constituant leur statut. Du tact, de la souplesse et de la modération corrigeaient ce que cette intervention dans dos questions aussi irritantes avait de pénible pour la Chine. Un modiis vivendi satisfaisant pour les trois parties s'établissait et, avec le temps, acquérait la force de la tradition plus puissante en Chine que toute autre.

Vers 1882 quelques prêtres allemands vinrent s'installer dans le vicariat des franciscains italiens au Chan toung, et trois ans après un décret de la

Propagande leur attribua une partie de cette circonscription ecclésiastique sous la direction do Mgr Anzer. Comme toutes les missions catholiques celle-ci s'était placée de motu proprio sous le patronage de la France; mais FAllemagne ayant revendiqué d'une façon pressante l'exercice de son droit de protection sur ses nationaux, Mgr Anzer obéit. A cette époque, ce prélat projetait d'implanter le christianisme à Yen tchéou fou, ville importante de son vicariat, représentée comme la patrie de Confucius. L'entreprise pouvait séduire un apôtre, mais risquait d'irriter profondément le fanatisme de la population et de provoquer des excès dont souffriraient les œuvres de la mission. Malgré tout elle fut mise à exécution, et, en septembre 1896, trois religieux allemands se fixaient à Yen tchéou fou. La population, très surexcitée, fut difficilement contenue pendant une année, mais en novembre 1897 une émeute éclatait, deux mission* naires étaient massacrés, le troisième s'échappait. Cette fois l'intervention du protecteur, l'Aile^ magne, se produisit sans ménagement et d'une façon nouvelle, par la prise de possession de la baie de Kiaotchéou, bien que le gouverneur de la province et six fonctionnaires aient été révoqués. La prise de Kiaotchéou, le 15 novembre 1897, accomplie sans coup férir, avait surpris les puis*

sances étrangères; succédant aux victoures des Japonais en 1894-95, elle accrédita Topinion que la Chine avait perdu toute force et toute énergie, qu'elle appartenait d'avance à qui voudrait la prendre, était résignée à toutes les exigences, qu'elle était en un mot res nullius. Le 18 décembre, la Russie s'emparait de Port-Arthur; le 4 avril 1898, l'Angleterre obtenait Wei-hai-Wei, puis, le 9 juin, un agrandissement de territoire en face de Hong- Kong, sur le continent; enfin, le 13 mars de la même année, Kouang-tchéou-Ouan était cédé à la France. Dans ce laps de temps les mêmes puissances exigeaient des concessions de chemins de fer, de mines et d'emprunts, l'ouverture de toutes les voies fluviales, etc. Et la Chine signait docilement tout ce qu'on lui présentait. Bien mieux, avouant sa faiblesse, elle consentait à s'interdire, par convention avec les puissances, de disposer à sa guise de telle ou telle province. Il n'y eut plus dès lors aucun frein aux convoitises. Politiciens, publicistes, financiers, ingénieurs découpèrent la carte de TEmpire du Milieu en zones d'influence savamment combinées, se partagèrent les mines et, à grands coups de crayon sur la carte, tracèrent un réseau compliqué de voies ferrées. On parlait librement du partage de la Chine, ce qui attirait à un diplomate la réponse suivante d'un mandarin : « Excel-

Icnce, le difficile n'est pas de nous manger, mais de nous digérer. » A Pékin, les représentants des puissances ne vivaient plus ; poussés par les chercheurs de concessions qu'appuyaient de solides recommandations, ils s'épiaient entre eux et, sous prétexte de tenir la balance égale dans l'attribution des privilèges, harcelaient le Tsong-li-Yamen de demandes.

Le gouvernement chinois résistait quelquefois, mai? finissait par céder devant les menaces. Cependant il observait les rivalités et les jalousies des étrangers, s'en servait au besoin pour se dérober ou susciter des incidents internationaux qui lui laissaient quelque répit. Il constatait l'état de division des puissances et en profitait.

Des événements symptomatiques survenaient en province. Les sociétés secrètes s'agitaient et manifestaient une grande activité. Des menaces étaient proférées contre les étrangers, et les Chinois chi:étiens, considérés eux aussi conune des étrangers, étaient maltraités ou massacrés. Avec eux tombaient des missionnaires catholiques perdus dans les localités écartées, le père Fleury au Szetchouen, le père Delbrouck au Houpé, le père Chanès au Eouangtoung. La Chine, incapable de repousser les puissances, se vengeait sur les étrangers isolés sans défense dans l'intérieur et sur leurs

disciples. Un fait à noter, toutefois, car il fut plus tard la cause d'une erreur de jugement, ces attaques avaient lieu toujours loin des grandes villes et épargnaient tous les étrangers qui savaient se mettre à temps sous la protection de hautes autorités. En apparence, tout au moins, le gouvernement n'était pas de connivence ; il ne prenait pas de mesures préventives, mais à force d'insistance les légations l'obligeaient à sévir.

Au Chantoung les troubles s'étaient produits tout d'abord dans le vicariat allemand et avaient pris un caractère antiallemand. Peu à peu ils débordèrent sur le reste de la province Les légations de France, d'Allemagne, d'Angleterre et des États-Unis, qui avaient d'abord protesté isolément, s'unirent et agirent de concert. Le gouverneur du Chantoung, Yu-Hsien, accusé d'avoir fomenté et encouragé le mouvement, fut destitué ; un édit contre les agitateurs, les Longs-Couteaux d'abord, les Boxeurs ensuite, fut promulgué. Mais ces satisfactions n'étaient accordées aux puissances que poiu* la forme : Yu-Hsien reçut des honneurs officiels à son arrivée à Pékin, et les termes de l'édit étaient plutôt un encouragement qu'un blâme à ladresse des Boxeurs. L'audace de ces derniers s'accrut : ils commencèrent à envahir le Tcheli méridional.

Il devenait peu douteux que des protecteurs haut placés à la cour encourageaient la secte, et divers indices attribuaient ce rôle au prince Touan, père de l'héritier présomptif.

Le jour où la Chine avait dû céder aux étrangers, deux partis s'étaient formés, l'un conscient de la faiblesse de l'empire et de sa décadence, reconnaissant la nécessité de traiter et penchant pour la conciliation; l'autre aveuglé par l'orgueil et la haine de l'étranger, ignorant les leçons de l'histoire, intransigeant et poussant le gouvernement à la résistance la plus folle. Ces dissidences, qui apparurent dès 1842, s'accentuèrent après chaque intervention étrangère et à mesure que les Chinois prenaient contact avec la civilisation occidentale. Les revers de la guerre sino-japonaise, les prises de possession de territoires accomplies successivement par les principales puissances, les concessions industrielles, les réformes commerciales arrachées au gouvernement chinois, accentuèrent la division entre les deux partis, le premier arguant de tous ces événements pour proclamer l'urgence des réformes, seul moyen de sauver l'empire de la ruine ; le second déclarant que toute concession était une faiblesse, toute réforme une atteinte aux lois fondamentales de l'empire, et accusant en conséquence leurs adversaires de pactiser avec l'ennemi, l'étranger.

LES DEUX ADVERSAIRES il

n est très difficile de se former une idée exacte de la composition de ces deux partis. On en connaît bien les tendances générales, mais on en ignore tous les fils, car le monde où Us se meuvent est à peu près fermé aux étrangers.

Quelques hauts mandarins comme le prince K'ing, Lî-Hong-Tchang, Tchang-Che-Tong, ayant l'expérience des étrangers, sont disposés à leur faire des concessions, quitte à tenter de regagner le terrain perdu à la première occasion, et préconisent de vagues réformes. Ils ont l'autorité poui être écoutés et obéis, mais ils ignorent ou connaissent mal la civilisation occidentale dont ils prétendent s'inspirer. A côté d'eux, un groupe de jeunes hommes, la plupart élèves des missionnaires, prêchent les idées nouvelles et prétendent les appliquer en bloc et sous leur forme étrangère. Ces révolutionnaires, dont un des plus célèbres est Kang-Yiu-Wé, animés d'intentions généreuses, il est vrai, révent d'une transformation radicale d'après les derniers principes des sociétés modernes, dont le premier effet serait sans doute de jeter le pays dans une anarchie profonde.

Capables de tout détruire, ils seraient fort embarrassés pour édifier, n'ayant ni crédit ni expérience pratique. Avec ces hauts fonctionnaires conciliants et réformateurs, mais cependant défenseurs

de Tordre étabU, et ces jeunes révolutionnaires prêts à toutes les aventures, il est impossible de constituer un parti solide et influent.

La réaction, au contraire, groupe dans un sentiment unanime de haine contre l'étranger Fimmense majorité des lettrés et des mandarins, tous ceux qui profitent des vices delà vieille société chinoise et par conséquent s'opposent à tout changement, tous ceux encore qu'aveuglent l'orgueil de la race, l'ignorance ou le fanatisme. Il s'y môle aussi des adversaires de la dynastie, trop heureux de mettre les Mandchoux dans l'embarras pour les discréditer aux yeux du peuple. Plusieurs princes delà famille impériale, dont le prince Touan, en sont les chefs.

L'empereur, usé par de précoces débauches, n'est qu'un jouet entre les mains de ses conseillers. Cet homme de vingt-six ans qui paraît n'en avoir que quinze, et porte les signes irrécusables d'une déchéance profonde, est incapable d'agir par luimême. Kang-Yiu-Wéi et ses amis réussirent à l'entretenir de leurs idées et à prendre sur lui un ascendant dont ils profitèrent pour tenter une réforme complète de la Chine. Du 10 juin au 20 septembre, la Gazette de Pékin publia un nombre considérable d'édits impériaux réformant l'enseignement et les examens des lettrés^ traitant de la

liberté religieuse et des rapports de la Chine avec les étrangers. En même temps les réactionnaires étaient visés et l'impératrice douairière elle-même menacée. Mais cette fenune énergique n'était pas résignée à se laisser abattre. Prévenant le coup qui lui était destiné, elle s'emparait de l'empereur avec l'aide des chefs de la réaction, l'enfermait dans un pavillon du palais et le forçait à signer une sorte d'acte de déchéance par lequel il se remettait sous la tutelle de la terrible douairière, nommée à cet effet régente de l'empire. En possession du pouvoir, la vieille impératrice frappe de coups redoublés les réformistes et leurs complices, annule tous les décrets révolutionnaires de la période des « cent jours », et complète son œuvre en contraignant l'empereur, reconnu incapable d'avoir un 61s, à prendre comme héritier présomptif Pou- Tchun, fils du prince Touan, le plus fanatique des réactionnaires.

Le coup manqué de Kang-Yiu-Wéi, les protestations que soulèvent en Chine, en Europe et en Amérique, la répression sanglante de cette tentative de réforme, la mise en tutelle de l'empereur et la désignation de Pou-Tchun, mettent le comble à la haine des réactionnaires contre les étrangers. Dès ce moment sans doute, ils méditent de les jeter hors de la Chine. Les succès du petit peuple boër

contre les Anglais, la résistance prolongée des Philippins contre les Américains, des achats considérables de matériel de guerre moderne, les rivalités des puissances, concourent à affirmer la cour dans son dessein et augmentent son audace. Dès le commencement de 1900 son attitude à l'égard des Boxeurs du Chantoung et du Tcheli, les honneurs qu'elle décerne à Yu-Hsien, les refus qu'elle oppose aux demandes des ministres, permettent de supposer qu'elle est de connivence avec cette société secrète. Cependant, dans le courant d'avril, un temps d'arrêt se produit dans la marche envahissante des Boxeurs; et les ministres étrangers, qui protestent depuis des mois et déjà menacent, peuvent croire qu'ils ont réussi à influencer le gouvernement impérial. Au Chantoung, les dommages causés aux missions sont réparés ou en voie d'arrangement; au Tcheli méridional il en est de même.

Telle est la situation à la fin d'avril. La sécurité paraît si complète pour les Européens que, suivant l'habitude, le personnel des légations fait ses préparatifs de départ pour passer l'été soit à la mer, soit au Japon.

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