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CHAPITRE II

AVANT l'attaque

20 mai, — Subitement dans la dernière quinzaine de mai, le mouvement boxeur s'est aggravé, particulièrement dans la région de Pao-Ting-Fou à 80 milles au sud de la capitale, sur le parcours du chemin de fer de Pékin à Han-Kéou.

Devant l'attitude équivoque du Tsong-li-Yamen, le ministre de France a convoqué ses collègues pour aujourd'hui, et leur a proposé d'agir collectivement auprès du gouvernement chinois, pour le mettre en demeure de rétablir l'ordre. Une lettre est écrite dans ce sens au Tsong-li-Yamen. M. Pichon pense également qu'il est temps de débarquer des matelots des escadres pour la garde des légations, mais son avis n'est pas partagé.

Cette divergence d'opinions tient aux sources d'information de chaque légation. La nôtre, chargée des intérêts des missions catholiques, est influencée par les rapports des missionnaires dispersés dans les campagnes, et par conséquent en

contact plus intime avec les indigènes. MgrFavier, revenu de France, il y a un mois, plein de confiance dans Tavenir, est passé de l'optimisme le plus enthousiaste au pessimisme le plus noir.

Les autres légations n'ayant pas d'informateurs sur le théâtre des événements et n'étant pas intéressées directement, se montrent quelque peu sceptiques. A la rigueur, elles admettent l'éventualité d'une persécution religieuse. Mais n'y en a-t-il pas eu en tout temps et partout en Chine? C'est là un mal chronique qu'on est impuissant à enrayer, et que l'intervention étrangère risque au contraire d'aggraver. Mieux vaut user d'une pression morale énergique comme on l'a toujours fait en pareille circonstance. La patience et la fermeté finiront par triompher de l'apathie et de la mauvaise volonté des mandarins. On l'a bien vu lors des persécutions du Houpé, du Kouang'Toung, du Sze- Tchouen, en 1898; du Eiang-Si et du Chantoung^ en 1899.

Tel est le sens des propos qui se tiennent. Très rares sont les personnes qui pensent différemment. Une pareille erreur de jugement paraîtra inconcevable à ceux qui n'ont pas habité la Chine et n'ont pas été en contact avec les indigènes. Elle s'explique cependant lorsqu'on connaît les conditions des relations entre étrangers et Chinois^ et qu'on a

pu mesurer la largeur de Tabîme qui sépare ces deux éléments. Les sinologues les plus expérimentés, les résidants les plus anciens, lorsqu'ils sont poussés à bout, doivent avouer qu'ils ne connaissent du pays que la surface.

21 mai. — Les Boxeurs sont déjà très nombreux à Pékin; il y en aurait plusieurs milliers. Ils ont d'abord envahi les environs par petits groupes, puis la ville chinoise, enfin la ville tartare. On en voit partout. La mission catholique sait qu'elle en emploie conmie ouvriers, mais n'ose les renvoyer, de peur de représailles.

Les murs sont couverts de leurs affiches; ils distribuent des placards, prêchent le massacre des étrangers, la destruction de toutes les missions religieuses. Ils ne prennent plus la peine de se cacher et circulent avec leurs insignes : fichu rouge noué sur la tète, avec le caractère « Fou » (bonheur) sur le front, une sorte d'écusson rouge sur la poitrine, les poignets et les chevilles cerclés de cordons rouges; ils arborent des drapeaux avec cette inscription : a Nous combattons sur l'ordre de l'empereur et pour le salut de la dynastie. » Les placards annoncent le massacre prochain des • diables de l'Ouest » .

Ceux qui prétendaient que les Boxeurs étaient une société de gymnastique ou d'escrime absolu-

ment inoffensive doivent convenir qu'ils sont dans Terreur; en réalité, c'est une société secrète, composée d'illuminés, de convulsionnaires, de fanatiques, constituée sur le modèle de celle du « Nénufar blanc », « Pélien Kiao », condamnée jadis par l'empereur Kiaking, et vivifiée par l'esprit de haine contre les étrangers.

L'initiation consiste à se mettre dans un état d'exaltation nerveuse qui supprime la sensation de la douleur et la conscience du danger; des cris assourdissants, des contorsions extraordinaires, une escrime désordonnée de la lance et du sabre amènent ce résultat. Les exercices ont lieu en plein jour ou pendant la nuit, au milieu d'une foule que ce spectacle met en délire. On agit en outre sur l'imagination en employant des charmes, des incantations, des pratiques superstitieuses. Il se produit alors des phénomènes de suggestion analogues à ceux observés ailleurs parmi des convulsionnaires ou des illuminés : la sensibilité est éteinte, on se frappe à coups de sabre et l'on frappe les autres x avec frénésie. Les jeunes gens, les jeunes lettrés, plus impressionnables, sont les plus aptes à contracter cet état de perturbation nerveuse. On cite le cas d'un sectaire proclamé chef dans les premiers jours d'avril et qui, au cours d'une de ces séances . publiques, fit couper sa fille en morceaux; après

la crise nerveuse, il eut conscience de son crime, et se suicida.

Afin d'impressionner la foule, les initiés se prétendent invulnérables, et, pour démontrer leur mépris des armes européennes, chargent des compères de tirer sur eux des coups de fusil chargés à blanc; ils tombent alors comme touchés, mais aussitôt se relèvent, tenant à la main le projectile qu'ils avaient dissimulé dans leurs vêtements.

Derrière les dupes fanatisées, il y aies chefs mus par l'espoir du pillage et de la vengeance; il y a tous les pauvres, avides de vivre sans rien faire, tous les « sans travail )> que la sécheresse persistante de cette année réduit à l'inaction et à la misère; il y a les riches, les lettrés désireux de satisfaire leur haine contre l'étranger et les chrétiens, ou craignant d'être pillés s'ils ne pactisent pas avec les Boxeurs. — La haine de l'étranger et de tout ce qui en vient est l'idée fixe de ces mpnomanes.

Conséquents avec leurs principes, les Boxeurs convaincus rejettent l'emploi des armes à feu et préfèrent le sabre, qui nécessite des mouvements favorables à l'ébranlement nerveux. Mais les pillards et les brigands qui les accompagnent se servent de fusils.

Dans les attaques, les fanatiques marchent en tête, confiants dans leur invulnérabilité et dans le pouvoir de leurs incantations ; les voleurs et les assassins suivent derrière.

On évalue à cent mille environ le nombre des Boxeurs dans la province du Tcheli. A lui seul et en dépit de Tarmement défectueux de ces fanatiques, ce nombre représente une force considé- . rable avec laquelle il faudrait compter si le mouvement se déchaînait sur Tien-Tsin et Pékin. Ce serait alors une sorte de guerre sainte populaire contre l'étranger que les puissances vaincraient très difficilement.

L'amiral Courrejolles, chef de la division navale française de rExtréme-Orient, est arrivé ce matin à Pékin avec plusieurs officiers de son état-major. Il vient rendre visite à M. Pichon et voir la capitale. Chacun s'ingénie à rendre le séjour à Pékin agréable à nos marins; on organisera des excursions aux temples des environs et à la « Grande Muraille ».

22 mai. — Les avis sont toujours partagées sui les Boxeurs ; pour être exact, la légation dft France est seule à redouter un danger. Cela lui vaut quelques railleries; pour un peu on l'accusa rait d'avoir inventé les Boxeurs. Si cependant iM puissances avaient fait une démarche collective

mois de février, comme l'avait suggéré M. Pichon, elles eussent peut-être réussi à enrayer ce mouvement avant qu'il eût pris des proportions aussi vastes. Plus on attendra, et moins on sera écouté des Cliinois, parfaitement au courant du désaccord des puissances.

Mgr Favier, tout à fait effrayé, insiste auprès du ministre de France pour qu'il fasse venir une escorte; mais celui-ci ne peut agir isolément, et ses collègues repoussent toute idée d'envoi de marins à Pékin. Le baron de Ketteler voudrait forcer l'impératrice à s'éloigner du pouvoir, et suggère de faire une démonstration navale internationale à Tchéfou ou à Shan-liaï-Kouan ; on ne l'écoute pas. Les vétérans de la colonie étrangère de Pékin, forts de leur longue expérience, garantissent que jamais l'impératrice ne permettra de toucher aux membres du corps diplomatique.

D'autres, peu nombreux, il est vrai, ont reçu des confidences qui ne laissent pas d'être alarmantes. Un professeur de l'université de Pékin, autrefois instructeur des troupes du général Yuaii- Che-Kaï, entretenait des relations d'amitié avec m jeune Chinois occupant un poste de confiance auprès d'un des grands mandarins de la capitale. Remarquant dernièrement que son ami espaçait ses visites, il en demanda la raison, et

celui-ci avoua qu'il savait de source certaine qu'on allait massacrer tous les étrangers et les Chinois csuspects de sympathies pour eux. Il s'excusa don d'interrompre ses relations et engagea vivement le professeur à s'éloigner de la capitale.

Un médecin de la même université a reçu les mêmes conseils de la part d'un de ses clients indigènes, qui, dès le commencement de mai, l'a poussé à renvoyer sa femme et sa fille. Une princesse chinoise lui a fait parvenir à différentes reprises un avis semblable.

Les interprètes des légations, dont on aimerait à connaître l'opinion, ne savent rien de particulier. Ils sont, du reste, assez mal renseignés sur ce qui se passe chez les indigènes; linguistes distingués et traducteurs très sûrs, la plupart n'entretiennent aucun rapport avec les Chinois et répugnent à l'idée de se mêler à eux. Ils ne connaissent ce qui se passe en ville que par leurs lettrés ou par les rares agents d'information que quelques légations entretiennent.

23 mai. — Rien de particulier.

24 mai. — A Cha-la-Eul, un des établissements de la mission catholique situé dans un faubourg de l'ouest de Pékin, des individus ont pénétré dans l'église pendant les vêpres et ont crié : « Ghàl Chà! » (A mort! Amorti)

Une panique épouvantable s'est produite; les chrétiens se sont enfuis; le bruit a couru que les sœurs allaient être massacrées, et les malheureuses femmes, très effrayées, ont passé la nuit en prière dans la chapelle.

25 mai. — Le Tseng li Yamen répond à la communication du corps diplomatique. Encore une fois il se dérobe. Le plus ciuieux, c'est que les ministres ne sont pas encore lassés de menacer en vain. Les Chinois, persuadés qu'il en sera toujours ainsi, recommencent le même jeu. Le docteui Uatignon, médecin de la légation de France, est allé à Cha-la-Eul aujourd'hui. Depuis quelques jours, il traverse ainsi une grande partie de la ville sans remarquer rien de suspect, ni entendre aucune injure. Les sœurs, encore très émues, 'lui ont appris que le préfet de Pékin était venu luimême les rassurer et placer à leur porte une garde composée d'hommes de confiance.

26 mai, — L'amiral Courrejolles quitte Pékin ce soir; ses officiers ont été à la « Grande Muraille » et ont circulé dans la campagne pendant trois jours sans aucun incident. Ils ont été regus un peu partout dans les légations et paraissent satis* faits de leur séjour. Par exemple, le contraste entre l'insouciance de notre petite communauté et les rumeurs de massacres prochains les a beaucoup

surpris. Ils en concluent que le Boxeur est un mjrthe.

Cependant, ce matin encore, une affiche a été apposée sur la porte principale de la ville tartare, Tsien men, pour annoncer que les étrangers seraient massacrés ce soir. Un des élèves interprètes de la légation de France, M. Véroudart, a été en prendre copie au milieu de la foule sans être inquiété. Des personnes qui circulent beaucoup pour étudier l'esprit de la population constatent que les rues et la foule ont leur physionomie habituelle.

On ne sait que conclure de tous ces indices contradictoires. Par mesure de précaution et pour tranquilliser les personnes craintives, on organise des rondes dans les légations et Ton surveille les Chinois dans le quartier.

Le corps diplomatique se réunit de nouveau et, pour la seconde fois, exige du gouvernement chinois des mesures de répression immédiates.

27 mai, — Rien à signaler.

28 mai. — Le Tseng K Yamen a cédé : il annonce ce matin qu'il a pris les dispositions qu'on lui demandait. Il semble craindre qu'on ne débarque des troupes, ce qm serait à ses yeux une humiliation profonde pour le gouvernement impérial.

La bonne impression causée par cette attitude n'a pas duré : cet après-midi arrivent de très

mauvaises nouvelles de Pao-Ting-Fou et du chemin de fer.

On apprend que plusieurs stations sont détruites. Un Français engagé au service du chemin de fer Pékin-Hankéou, débarqué de France récemment, et gagnant Chang-Hsing-Tien, rétablissement central de la Compagnie, a été le héros d'une aventure invraisemblable. Descendu à la bifurcation de Fengtai pour prendre le train de Pao-Ting- Fou, il apprend que la voie est coupée; pend£int ce temps le train qui Ta amené de Tien- Tsin part pour Pékin. Il est sur le quai, seul Européen, au milieu d'une foule chinoise très surexcitée. On Tentoure, on le presse, la malveillance est évidente, on va lui faire un mauvais parti. Notre compatriote, originaire du Midi, tente de se dégager, mais en vain. Se voyant perdu, il apostrophe violemment la foule et joint à la parole une mimique expressive. Les Chinois s'arrêtent surpris ; mais la fatigue gagnant l'orateur, le discours touche à sa fin et le charme va se rompre, lorsqu'un grand gaillard, qui a contemplé la scène avec attention, s'approche vivement du Français, le tire de la foule, le conduit à un endroit oii statioiment des ânes, le met sur un baudet et d'un geste lui ordonne de filer à Pékin. Deux heures après notre compatriote arrivait à la légation de

France, où soii histoire fait sensation. On se perd en conjectures sur le mobile de ce Chinois. L'exubérance de notre Méridional ne l'a-t-elle pas fait passer pour un Boxeur étranger?

Les mauvaises nouvelles de Pao-Ting-Fou se confirment; la gare de Fengtai est brûlée à la fin de cet après-midi.

Le corps diplomatique se décide enfin à appeler en toute hâte des détachements de marins; les télégrammes partent ce soir. Passeront-ils ?

29 mai. — Ce matin quelques personnes sont allées à Chang-Hsing-Tien, à vingt-cinq kilomètres de Pékin, au secours du personnel de ^exploitation qu'assiègent les Boxeurs. — Parties de grand matin, elles trouvent tous les employés réfugiés depuis trois jours avec leurs femmes et leurs enfants dans la maison du directeur. La gare est brûlée, mais les Boxeurs n'ont pas encore touché aux maisons d'habitation.

Une caravane est organisée immédiatement et mise en route ; il y a treize hommes, neuf femmes et sept enfants. A peine s'est-elle éloignée que des réguliers se précipitent sur les maisons et les ateliers, et les incendient. Le magistrat de Lou- Kou-Kiao, petite ville du voisinage, ^ donne des charrettes aux fugitifs.

30 maù — Le Tsong li Yamen tente de retarder

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le débarquement des escortes. Les ministres à Pékin et les consuls à Tien-Tsin doivent menacer d'employer la force pour obtenir que lea trains soient mis à la disposition des marins.

31 mai, — Les détachements débarqués ce matin à Tankou arrivent ce soir à Pékin. Il y a soixantequinze Français, soixante-quinze Russes, soixantequinze Anglais, cinquante Américains, quarante Italiens et vingt-deux Japonais.

l'^ juin. — Le comte du Chaylard amène luimême à Pékin les cartouches et les bagages du détachement français qui n'avaient pu être embarqués hier. Le vice-roi a voulu s'opposer au départ, mais notre consul général a déclaré qu'il prendrait le train au besoin par la force; l'autorisation a aussitôt été donnée. Le train ordinaire étant parti, le comte du Chaylard a exigé qu'on fît chauffer un train spécial dans lequel il est monté ; à la gare de Makia-Pou, il a lui-même fait charger les bagages et munitions sur des charrettes qu'il a conduites aux légations.

2 juin. — Un télégramme de Tien-Tsin annonce que le personnel français de Pao-Ting-Fou a évacué cette ville. On craint qu'il ne soit attaqué par les Boxeurs. Le comte du Chaylard retourne immédiatement à son poste.

3 juin. — Cinquante marins allemands et trente

autrichiens arrivent à Pékin. Toutes les légations sont gardées. Trente marins français ont été détachés au Peitang avec dix italiens; dix marins français occupent le Nantang.

4 juin. — Un missionnaire anglais est tué, un autre fait prisonnier aux environs de la capitale. La voie ferrée de Pékin à Tien-Tsin est coupée pour la seconde fois. Les communications avec la capitale sont interrompues. Le télégraphe seul fonctionne encore. Sur l'initiative de M. Pichon,le corps diplomatique décide que les représentants des puissances qui ont des escadres dans les mers de Chine demanderont à leurs gouvernements de remettre aux amiraux le soin de prendre toutes les décisions que comportera la situation et de délivrer éventuellement Pékin.

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