CHAPITRE IV
sous LE FEU DES CHINOIS A TIEN-TSIN
17 juin, — « Les Chinois nous bombardent ! » Ce cri cause plus de stupéfaction que de crainte ; et pour vaincre notre incrédulité il faut la vue des flocons blancs produits par l'explosion des obus, le sifflement strident des projectiles. Mais encore le premier frisson d'émotion passe-t-il assez vite : ces Chinois visent si mal, ils ont si peu de munitions ! Alors on s'amuse à regarder en l'air les petits ballons de fumée, tout en se tenant prudenunent à l'abri d'un mur. Le tir est trop long, les obus tombent au delà de la concession anglaise. Des gens renseignés affirment que les Chinois ne possèdent à Tien-Tsin que six pièces modernes approvisionnées à quatre-vingts coups chacune. Le reste de l'artillerie ne comprend que des bouches à feu sans portée. Armons-nous donc de patience et laissons passer au-dessus de nos têtes cet ouragan de fer assez inoffensif ; avec la rapidité du
tir les provisions s'épuiseront bientôt. Pour passer le temps, car malgré tout les explosions et les sifflements impressionnent les nerfs, je vais avec du Chaylard surveiller la destruction du quartier chinois voisin de la concession, pendant que ma femme, demeurée au consulat, discute sur Tolstoï avec le colonel russe de Wogack.
A la longue ce vacarme assourdissant est énervant. Les passants sont tous armés et ont le coup de fusil facile. On prétend qu'il y a des Boxeurs dissimulés au milieu des maisons chinoises de l'autre rive, et du quai les volontaires tirent sur cet ennemi peut-être imaginaire.
La fusillade accompagne maintenant la canon-
nade ; des balles passent dans l'air avec des pchtt! discrets, rapides, comme un vol de mouches, ou s'aplatissent sur les murs avec un bruit sec et retentissant.
A quatre heures le combat est général. Pendant que les Russes supportent le gros de l'attaque à la gare, les Français défendent les débouchés delà ville chinoise, et les Allemands, Anglais, Américains, Italiens et Japonais protègent le côté sud de la concession anglaise. De ce côté on réussit à prendre l'offensive. On s'empare de l'école militaire située sur l'autre rive. On y brûle des bâtiments et des amas de cartouches et de fusils. Les incendies
ir la rive droite du l'éi-}l
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flambent de toutes parts. On en voit partout : dans la ville chinoise, dans les villages voisins, allumés par les Boxeurs, autour de la gare et des concessions, allumés par nous pour chasser l'ennemi et dégager le terrain. D'énormç s volutes de fumée montent vers le ciel, et une abominable odeur de brûlé empoisonne l'air. Vers six heures seulement un apaisement se produit, canons et fusils se taisent peu à peu vers huit heures. A la nuit tout l'horizon est embrasé. Autour de nous le feu détruit tout. Du haut du toit du consulat le spectacle est d'une horreur sublime. C'est bien une guerre sans merci qui commence, — guerre à mort entre deux ennemis implacables, qui engendrera toutes les atrocités.
' 18 juin, — A six heures et demie les premiers coups de canon nous réveillent, et alors le bombardement recommence plus régulier, mieux dirigé que la veille.
Depuis hier aucun train n'est arrivé de Takou ;
/ la ligne doit être coupée également de ce côté, et Tien-Tsin est complètement cerné.
La défense occupe les positions suivantes : sut la rive gauche, la gare et les abords de la rivière
i qui couvrent le pont de bateaux; sur la rive droite, l'extrémité du quai de la concession française au point où il touche aux maisons chinoises
incendiées hier, le débouché des rues en amont du pont, l'école de médecine chinoise sur la route de Takou. Ces points protègent l'ouest et le nord de la concession française. La concession anglaise, qui fait suite, confine à l'ouest et au sud à de grands espaces découverts où l'ennemi ne peut s'avancer sans être vu, et est protégée par plusieurs barricades armées de canons au débouché des rues importantes; mais son quai est exposé au feu de l'ennemi, qui peut se dissimuler sur la berge en face.
Les Chinois occupent tous les tas de sel en amont et en aval du pont et la plaine hérissée de tombeaux et de constructions, creusée de fossés qui entourent la gare et permettent de s'en approcher en se dissimulant. L'ennemi s'avance par les ruines du quartier chinois jusqu'à quelques mètres de l'école de médecine et de la limite ouest de notre concession. Enfin il est également établi au sud de la concession anglaise.
Pour tenir notre ligne de défense il y a un régiment d'infanterie, une batterie de campagne et un peloton de Cosaques sous les ordres du colonel Anesimoff, plus six à sept cents marins russes, français, anglais, américains, allemands, italiens, japonais, obéissant à autant de chefs diflférents et possédant quelques petites pièces de canon et quel-
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ques mitrailleuses, en tout deux mille cinq cents hommes environ. Il n'y a aucune unité de direction, aucun plan concerté d'avance. C'est au hasard et suivant l'inspiration du moment que l'on agit. On n'a même pas eu le temps d'élever des fortifications sérieuses à la gare, et on n'a pu y installer que quelques abris de fortune avec le matériel. Les barricades des concessions sont faites de même.
La gare n'est reliée aux concessions que par un pont de bateaux en assez mauvais état, sur lequel on passe à découvert, et il n'y a rien pour le mettre à l'abri des boulets que les Chinois pourraient lancer en amont ou des jonques qui viendraient à le heurter en dérivant. Le fleuve, large de cinquante mètres à peine, est encombré d'une infinité de jonques surprimes en plein travail et dont les équipages se sont enfuis ou cachés à fond de cale.
La position est loin d'être brillante.
La gare est violemment attaquée, et la fusillade y crépite sans interruption. Obus et balles commencent à pleuvoir dans la concession française ; il en tombe sur le consulat dans les jardins, sur les quais, dans les rues ; la sentinelle du consulat est tuée, un autre soldat est atteint à côté d'elle. On ne peut sortir sans de grandes pré-
cautions ; il faut se défiler le lon^ des murs et ramper par terre.
Dans l'après-midi le régiment russe débusque les Chinois de leurs positions autour de la gare et les refoule vers la ville, en en tuant un grand nombre. Mais cette lutte contre une multitude de fanatiques dissimulés dans les trous ou derrière les innombrables tombeaux de la plaine, armés de fusils, car leur confiance dans leur invulnérabilité diminue, coûte aux Russes de grosses pertes.
Vingt tués et quatre-vingts blessés, tel est le bilan des pertes russes et françaises dans cette journée.
Ce soir incendies et fusillades, comme d'habitude. Il y a sur le quai quelques postes de volontaires et de soldats américains qui ont la manie déplorable de tirer continuellement sur l'autre rive du Pei-ho, où cependant il ne passe plus guère que des chiens à cette heure. Ce bruit attire l'attention des artilleurs chinois, qui répondent par des obus. Il s'ensuit des alertes inutiles. Les volontaires anglais devraient bien imiter leurs camarades français, qui sont rentrés chez eux depuis l'arrivée des troupes et ne reprendront leur fusil que sur l'ordre de leur consul.
Profitant de l'obffcurité, un caçotÀ vapeur monté par des Anglais et M. ^lognier, l'officier mécanicielQ
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français, part pour aller demander des secours à Takou. La tentative est bien dangereuse pour ces braves gens, car Fennemi doit faire bonne garde.
19 juin. -^ Nous avons été réveillés par un obus qui a pris en écharpe le mur extérieur de la maison et a éclaté à quatre mètres de notre lit. L'explosion nous a jetés à bas du lit, et en me précipitant à la fenêtre j'ai vu que les Chinois avaient mis en batterie deux pièces de campagne à seize cents mètres en face de la concession française. Avec une jumelle je les distingue parfaitement. Trois ou quatre obus suivent aussitôt, mais passent au-dessus de ma tète. Cette découverte nous fait dégringoler au rez-de-chaussée en attendant que des feux de salve tirés de la gare aient fait taire ces canons. La pauvre municipalité française a été la plus atteinte; une douzaine d'obus y ont mis tout sens dessus dessous.
L'attaque commencée sur tous les points dès le matin continue pendant la plus grande partie de la journée. C'est un crépitement ininterrompu pendant plusieurs heures scandé de coups de canon. Nous sommes confondus à la pensée de la quantité de munitions qui est brûlée; les obus et les balles pleuvent sans discontinuer sur la ville.
Le tir des Chinois s'améliore, et leur aoidace croît. A la gare les Russes perdent énormément de monde sans pouvoir s'abriter suffisamment et doivent tirer sans discontinuer pour maintenir à distance un ennemi habilement dissimulé. A cette guerre les hommes et les munitions s'épuiseront rapidement, et Ton ne sait quand les' troupes de Takou pourront nous débloquer. Tousles chefs militaires se réunissent pour examiner la situation et arrêter les mesures à prendre.
Quelques-uns conseillent de marcher par la rive droite sur les forts pour s'en emparer; en agissant vigoureusement on délogerait facilement les Chinois. Mais on objecte qu'il faudra traverser la rivière et livrer bataille au milieu des masures et des obstacles de toutes sortes, sous le canon des forts, avant de donner l'assaut. La batterie de campagne des Russes ne peut prétendre éteindre le feu des forts. Un échec peut s'ensuivre où resterait la plus grande partie de notre petite garnison. Ce serait la perte inévitable de Tien- Tsin. Mieux vaut se tenir sur la défensive et ménager nos munitions en attendant des secours qui peuvent encore tarder quelques jours. Telle est la décision finale.
Au plus fort du feu, vers quatre heures, un obus pénétrant dans le sous-sol de la municipalité fran-
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çaise enfonce les reins de M. Sabouraud, chancelier adjoint, et tue deux marins. On les transporte à l'hôpital. Et le pauvre Sabouraud, malgré sa blessure horrible, vit encore quelques heures, endurant des souffrances épouvantables avec un courage qui fait notre admiration.
L'hôpital a l'aspect d'un abattoir. On y transporte aujourd'hui cinquante blessés, russes et français; cela fait cent quarante avec ceux d'hier et d'avant-hier, etil n'y a qu'une vingtaine de lits. A la hâte on a jeté sur le sol des tapis, des matelas, des nattes, des couvertures, de la paille, et l'on y dépose les malheureux blessés. Il y en a partout, dans la chapelle, dans la petite école, dans le logement des sœurs. Le sang s'est répandu en longues traînées sur les parquets et les dalles, et laisse une odeur fade mêlée de relents de pharmacie.
Trois médecins français, assistés de cinq sœurs et de quelques dames françaises, se multiplient pour soulager toutes ces souffrances. Certaines blessures sont horribles : elles ont réduit les corps en bouillie, fait des trous à y passer le poing, fracassé des membres qui pendent inertes. D'autres sont curieuses dans leurs effets. Un Russe qui, il y a trois jours, a eu le visage traversé à la hauteur des pommettes par une balle de petit calibre est déjà en
voie de guérison. Un officier russe est sans blessure apparente, un obus a éclaté à quelques mètres au-dessus de lui sans l'atteindre, mais la commotion Fa privé de sentiment.
Durant cette pluie de projectiles qui s'abat sur la concession française, c'est miracle qu'aucun obus ne tombe sur l'hôpital français bien exposé cependant, puisqu'il est derrière notre consulat. Un obus éclatant dans une de ces salles y causerait des ravages épouvantables.
La nuit ne calme pas l'acharnement des Chinois. Jusqu'à deux heures du matin on se bat sans relâche à tous les avant-postes. Nous craignons sérieusement que les concessions soient envahies à la faveur de l'obscurité, et chacun veille avec des armes à portée. Et les vieux résidants racontent sérieusement que le Chinois ne sort jamais la nuit par peur des ténèbres !
Au lever de la lune la situation s'améliore , et, la fusillade cessant, on peut enfin prendre du repos.
Tout le monde estéreinté, mais surtout la petite garnison, qui se multiplie avec un courage et une énergie admirables.
Trois Cosaques et un jeune Anglais, M. Watts, se dévouent pour forcer le blocus et aller à cheval à Takou, où de nouvelles troupes russes ou japo-
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naises ont dû débarquer. Puissent ces braves arriver sains et saufs 1
20 juin. — Accalmie ce matin, dont l'infanterie russe profite pour nettoyer la rive gauche du Peiho, en face des concessions, de tous les Chinois qui s'y trouvent. Il y a là, sur plus d'un mille, d'énormes tas de sel de sept à huit mètres de haut sur vingt de long, disposés obliquement à la rivière et formant des retranchements d'où les Boxeurs et les réguliers nous fusillent à cinquante mètres de distance, rendant intenables les quais des concessions. Alors s'engage une véritable chasse. Pendant que les Russes fouillent les tas de sel et les ruines, les soldats placés sur les qusds tirent sur tous les Chinois qui tentent de s'échapper. En même temps on coule les jonques amarrées aux berges et qui pourraient servir à l'ennemi.
Dans la matinée on entend des grondements lointains de canon dans la direction de Takou. Sont-ce les Russes ou les Japonais ?
Le bombardement reprend très intense de deux à trois heures. En un quart d'heure, je compte quatre-vingts obus passant au-dessus de la maison ou éclatant à proximité.
A sept heures et demie du soir, pendant un arrêt du bombardement, enterrement du malheureux Sabouraud dans le jardin de la municipalité fran-
çaise. Un piquet de marins rend les honneurs, le deuil est conduit par le consul ; tous les Français et beaucoup d'étrangers y assistent. Les balles sifflent au-dessus de nos têtes pendant que le prêtre récite les prières et que le comte du Chaylard dit un dernier adieu à ce brave garçon.
Nouvelle attaque générale vers onze heures.
21 juin. — Le bombardement reprend vers cinq heures du matin. Les Russes avec quatre canons de campagne, les Anglais avec un gros canon, tentent de démonter les pièces du fort, mais n'y réussissent pas. Ce duel d'artillerie dure toute la journée avec des arrêts. La fusillade a presque cessé; il semble qu'il n'y ait plus de réguliers. Peut-être se sont-ils portés au-devant des secours attendus de Takou, pour les empêcher d'arriver. Toujours la même absence de nouvelles. On trouve le temps long.
22 juin. — Canons et fusils font rage pendant toute la nuit, jusqu'à quatre heures du matin. Vers six heures on entend une canonnade éloignée au delà de Tien-Tsin, dans la direction de Pékin. Serait-ce la colonne Seymour?
Une importante nouvelle I Un homme vient d'arriver de Pékin porteur d'un billet de sir Robert Hart à M. Drew, commissaire des douanes à Tien-Tsin, ainsi conçu : a 18th June. The légations hâve