S0U8 LE FEU DES CHINOIS A TIEN-TSIN
been order.ed to leave Peking in 24 hours. Se : R. H. Good bye 1 Pay 100 taels to bearer. »
L'homme ne sait rien ou ne veut rien dire ; il croit que rimpératrice a fait accompagner les légations jusqu'à 100 lis de Pékin (50 kilomètres). Il est parti le 19 au matin et est venu en deux jours, en faisant un détour dans le sud. Il a été arrêté plusieurs fois par les Boxeurs et fouillé. Il avait eu la précaution de dissimuler le billet, très petit, dans la semelle de sa chaussure.
Dans la ville chinoise tout est fermé.
L'anxiété nous étreint à la pensée des malheureux résidants de Pékin, car il y a parmi eux un grand nombre de fenunes et d'enfants incapables de marcher. S'ils ont dû aller à pied de Pékin à Tien- Tsin, c'est la mort pour eux. Il est plus que probable qu'ils ont refusé d'obéir à l'impératrice si on ne leur assurait pas les moyens de transport, charrettes ou bateaux, et une garde. Il faudra attendre l'arrivée des renforts pour tenter de leur porter secours.
Après-midi calme. On n'entend plus la canonnade au delà de Tien-Tsin.
A six heures du soir, l'état-major russe prévient les consuls qu'à cinq ou six milles dans la direction de Takou, on aperçoit un corps de troupes en bon ordre paraissant refouler les Chinois. On espère
que ce sont les renforts, sans pouvoir encore Taffîrmer. En môme temps on a appris par un émissaire envoyé au delà de Tien-Tsin que la colonne Seymour était aux prises avec les troupes chinoises des généraux Toung-fou-Siang et Nhié qui l'entouraient. La colonne aurait beaucoup de blessés qui retarderaient sa marche. Les Russes attendent d'être fixés sur la marche des troupes venant de Takou pour secourir l'amiral Seymour.
23 juin. — Cette nuit, d'une heure à trois heures, violente fusillade à la gare. Du consulat il y a quinze cents mètres en ligne droite, et le crépitement est si violent qu'il nous tient éveillés. Les Chinois doivent tirer très haut, car des quantités de balles passent autour de la maison ou s'écrasent sur les murs.
Le vent se lève avec le jour, l'affreux « vent jaune » chargé de sable de la Mongolie. Un nuage de poussière ténue, mêlé à la fumée des incendies, s'étend sur toute la campagne et obscurcit le ciel d'une teinte livide. Conmie on ne s'aperçoit pas à cinquante mètres, les Chinois ont éteint leur tir.
Pas de nouvelles durant la matinée. Où est passée la troupe aperçue hier soir?
A la faveur du vent jaune, nous avons été nous promener, La concession française est déjà un amas de ruines : la municipalité et les maisons
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environnantes sont éventrées par les obus, et des incendies s'y sont déclarés. Les résidants se sont barricadés chez eux, dans leurs caves ou dans les pièces les moins exposées. La vie publique est suspendue. Personne dans les rues. Les boutiques sont fermées. La concession anglaise a beaucoup moins souffert, étant plus éloignée des points d'attaque. On s'y sent plus en sûreté. La plus grande partie des habitants s'est cependant réfugiée dans les grandes salles de l'hôtel de ville, où les murs sont épais. Ils y sont campés avec des épaves de leur mobilier. Environ deux cents hommes, femmes et enfants vivent là depuis six jours, dans un désordre, une confusion et une saleté invraisemblables.
Vers deux heures, le bruit court que les renforts arrivent, et en effet, quelques instants après, nous voyons déboucher devant le « Townhall » une troupe anglaise que l'on acclame chaleureusement.
On s'étonne déjà de ne pas voir plus de soldats, lorsqu'on apprend que le gros de la colonne de secours, deux mille Russes et trois cents Allemands, est encore occupé à se battre. Les Anglais les ont quittés pour entrer les premiers dans Tien-Tsin... et s'y faire acclamer.
Vers quatre heures, toute la colonne pénètre en ville. Un officier français, le capitaine Guillaumat, en fait partie.
Nous apprenons enfin ce qui s'est passé à Takou depuis le 16 juin.
Au moment où les amiraux décidèrent de s'emparer des forts, il n'y avait plus de temps à perdre. Les canots à vapeur qui circulaient journellement entre la terre et l'escadre avaient remarqué les préparatifs militaires des Gliinois : la garnison des forts était renforcée, et des torpilles étaient disposées pour fermer l'entrée de la rivière. L'exécution de ce plan eût été la perte inévitable de Tien- Tsin, des légations et de la colonne Seymour, car l'éloignement du mouillage des navires de guerre ne leur permettait pas de réduire les forts, il eût fallu pour trouver un point de débarquement remonter dans le nord du Petchili. Au risque de précipiter les événements, il fallait empêcher les Chinois d'agir.
L'ultimatum fut remis le 16 au soir au commandant des forts, qui nia d'abord que des préparatifs d'armement eussent été faits, puis promit de répondre.
A minuit, les forts, devançant l'attaque, ouvraient Je feu sur les canonnières mouillées en rivière à seize cents mètres d'eux, VAlgérine, anglaise; le Bobr^ le Goreetz et le Gilyak^ russes.
Les Chinois avaient repéré les positions dans la {journée, car le premier coup atteignit le but. Dix
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minutes après, le Goreetz répondait, imité bientôt par les autres. A une heure vingt, le Lion^ français, puis VlltiSy allemand, arrivaient à toute vapeur de Tankou et entraient aussitôt dans la ligne dç feu. Alors, durant plus de quatre heures, les six bateaux tinrent tète à l'ouragan de fer que les quatre-vingt-dix canons des forts vomissaient sur eux, et luttèrent sans défaillance. Ils n'avaient à compter sur aucun secours de l'escadre, que le tirant d'eau de ses bâtiments empêchait d'approcher de terre. A quatre heures un quart, un obus du Lion fit sauter la poudrière du. fort nord. L'explosion formidable jeta la panique dans la garnison. A ce moment, trois cents Japonais accourus de Tankou, où ils gardaient la gare, et les compagnies de débarquement des canonnières russes, allemandes et anglaises, étaient à cinq cents mètres de cet ouvrage, s'avançant en tirailleurs en s'abritant derrière les innombrables monticules de la plaine. A quatre heures et demie, le feu des canonnières cessait subitement, et aussitôt les troupes déterre donnaient l'assaut. Les Chinois résistèrent d'abord, mais ne tardèrent pas à prendre la fuite. A cinq heures et demie, les drapeaux étrangers flottaient sur le fort du nord.
Les canonnières réduites à cinq, le Gilyak avait été mis hors de combat, tournèrent alors tous
leurs efforts sur les forts du sud, où un obus de YAlgérine fit sauter une poudrière vers sept heures. Le feu cessa peu de temps après, et successivement les Chinois se retirèrent.
La partie était gagnée, mais coûtait cher.
Des trois canonnières russes, une, le Gilyak^ était sur le point de sombrer; son équipage comptait huit morts, onze blessés grièvement, dont un officier, plus soixante-dix hommes brûlés par une explosion; le Goreetz avait huit morts et quatorze blessés, dont deux officiers. Le Bobr avait peu souffert.
La canonnière anglaise comptait un officier tué et un blessé, trois hommes tués.
l/Iltis avait reçu quarante-sept obus, dont un avait fait sauter une de ses chaudières ; son commandant avait eu une jambe emportée, et beaucoup de ses hommes étaient tués ou brûlés.
Le Lion avait été sauvé par la faible hauteur de son pont au-dessus de l'eau, mais toutes ses superstructures étaient rasées. Son commandant avait pu changer de mouillage pour tromper le tir des Chinois. Il avait pris des précautions extraordinaires contre l'incendie; le pont était noyé sous une couche d'eau et garni de hamacs mouillés. Un obus de quinze centimètres avait éclaté dans sa coque, mais par bonheur les éclats s'étaient arrêtés
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à quelques centimètres des chaudières; un officier avait été tué, un marin blessé.
Les pertes des Chinois sont énormes, dit-on.
Seul le pavillon français n'a pas été arboré sur les forts. Pourquoi? Mystère. Le commandant du Lion voulait débarquer des hommes pour prendre part à l'assaut, mais il en a été empêché par des ordres supérieurs. C'est fâcheux, car cela semble justifier les racontars de la presse anglaise, qui travaille à amoindrir notre rôle.
Aussitôt après l'occupation des forts, les amiraux ont donné l'ordre de s'emparer de tout le matériel naval chinois, des magasins et des quais. Seuls, encore une fois, nous avons négligé de prendre notre part de chalands, de remorqueurs et de terrains; nous regretterons bientôt de manquer de ces moyens de transport et de débarquement.
Les Russes ont pris un atelier de réparations navales. Les Anglais ont saisi deux torpilleurs et nous en ont donné un; deux autres ont été partagés entre les Russes et les Allemands.
Les 20 et 21 juin, la nouvelle du bombardement de Tien-Tsin avait été apportée à Takou par l'officier français Mognier et l'anglais Watts. Le premier, attaqué dans sa chaloupe à vapeur par des Boxeurs, s'était avec ses compagnons jeté dans la campagne, et, poursuivi par les Chinois,
avait pu gagner la station de Chan-lien-Chan, gardée par des cosaques et des matelots français avec un canon. De là, il avait continué son voyage en chemin de fer. Le second avait été également traqué et poursuivi très vivement; il n'avait dû son salut qu'à sa connaissance parfaite des ^eux.
Avec un régiment russe nouvellement débarqué et des renforts anglais et allemands, les amiraux avaient aussitôt formé une colonne de secours sous le commandement du général russe Stessel. Mais au delà de la station de Chan-lien-Chan, les Chinois avaient élevé une ligne de défense très forte contre laquelle on se heurta et qu'on ne put franchir du premier coup. Après de grosses pertes, il fallut revenir en arrière. On ne réussit à passer qu'après un second combat, et jusqu'à Tien-Tsin on dut repousser des attaques répétées de l'ennemi oii l'on perdit beaucoup de monde.
A la hauteur de l'arsenal de l'est, les Anglais quittèrent la colonne et entrèrent les premiers dans les concessions. Les Russes campèrent au sud de la gare, près de l'École militaire.
Le général Stessel aurait, dit-on, l'intention de s'emparer, dès demain, des forts de Tien-Tsin et de brûler la ville chinoise.
24 juin. — L'arrivée des renforts a sans doute
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intimidé les Chinois, car la journée se passe assez tranquillement. Cependant l'ennemi veille, et il n'est pas prudent de sortir. Avec quelques Français nous en avons fait l'expérience en allant à la gare pour voir arriver les troupes. A peine étionsnous sur le quai, qu'une salve de balles s'est abattue autour de nous et qu'il a fallu gagner un abri au plus vite.
Un repos a été donné aux troupes; elles Font bien mérité. Le régiment du colonel Anesimoff, qui a supporté presque tout le poids de la défense pendant ces sept journées de siège, est très réduit. L'autre régiment a été également très éprouvé par la marche et les combats de ces derniers jours. Demain ils iront au secours delà colonne Seymour, qui ramène peut-être le personnel des légations et les missionnaires de Pékin. Cette éventualité semble douteuse cependant : les ministres ont dû refuser de quitter leur légation, de crainte d'être massacrés en route.
L'énervement qui s'était emparé des habitants des concessions étrangères s'est un peu calmé avec l'arrivée des secours. Mais cet état d^esprit que l'on a baptisé la « folie obsidionale » envahit quelques personnes. C'est ainsi que sur des dénonciations on a arrêté un riche Chinois, Chang Yng mao, fixé sur la concession anglaise, où il possède
une très belle résidence, sous Tinculpation de correspondre avec Tennemi au moyen de pigeons voyageurs. En réalité, Içs accusateurs ont saisi l'occasion de satisfaire des rancunes personnelles. Chang Yng mao, très malin, a donné sa maison aux Japonais et s'est ainsi placé sous leur protection. D'autres fous de même genre ont imaginé que des espions correspondaient avec l'ennemi au moyen de fils télégraphiques secrets. Alors on a coupé tous les fils et on a perquisitionné dans les maisons pour détruire jusqu'aux sonnettes électriques.
Ce soir, un émissaire de l'amiral Seymour est venu annoncer que la colonne est arrêtée de l'autre côté de Tien-Tsin, dans l'arsenal de Hsigou, où elle est retranchée, ne pouvant plus avancer par suite d'un trop grand nombre de blessés.
25 juin. — Canonnade éloignée dès six heures du matin. C'est un combat entre deux mille Russes et Anglais partis au secours de l'amiral Seymour. Vers huit heures, le fort de la cité chinoise tire sur les concessions européennes, et à dix heures trente un obus éclatant dans l'intérieur du consulat de France y met le feu. L'incendie peut être éteint.
On dit que les marchands de sel de Tien-Tsin, qui constituent une corporation puissante, auraient fait des démarches auprès du vice-roi pour l'amener
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à entrer en négociations avec les consuls, afin de sauver la ville chinoise menacée de destruction, soit par les troupes étrangères, soit par les bandes chinoises ; mais on ne sait rien des pourparlers et il est douteux que le vice-roi agisse sans ordre de Pékin.
On raconte aussi qu'une armée chinoise de quarante mille hommes marcherait sur Tien-Tsin, et ce racontar a tellement ému certaines personnes qu'on les a entendues proposer sérieusement de battre en retraite sur Takou, en évacuant complètement les concessions. C'est un exemple des bruits qui circulent depuis le commencement du siège et ajoutent à l'énervement d'une population déjà suflisamment surexcitée.
26 juin, — Nuit silencieuse, matinée tranquille. A huit heures du matin, arrivée de la colonne Seymour, avec deux cent dix blessés et quarante tués. Nous avons été au-devant d'elle jusqu'au pont, et nous assistons le cœur serré au défilé de ce lamentable cortège. Officiers et soldats ont l'aspect de gens qui n'ont ni mangé ni dormi depuis plusieurs jours; leurs vêtements, la plupart en lambeaux, sont souillés de boue et de sang, beaucoup n'ont plus de coiffure ni de chaussures et les ont remplacées avec des débris de défroques chinoises rancisses en route. Presque tous les
hommes valides portent des blessés qu'on a installés sur des brancards de fortune faits de fusils ou de branches d'arbre. Tous les canons ont été abandonnés, sauf le canon français, que nos marins n'ont pas voulu laisser aux Chinois. Et malgré les épouvantables misères qu'ils ont endurées, ces braves ne sont pas abattus. Allemands et Français marchent encore en bon ordre. Le commandant de MaroUes nous fait le récit de cette odyssée tragique.
Le H juin, lorsqu'il avait rejoint la colonne Seymour près de Lofah et s'était mis à la disposition de l'amiral, la colonne comptait deux mille soixante-quatre hommes. Les travaux de la voie avançaient convenablement et l'on pouvait espérer arriver à Pékin en deux jours. Le soir eut lieu une première rencontre avec les Boxeurs, sans importance du reste.
Le 12 juin, on découvrit que la voie était plus abîmée qu'on ne le croyait, mais on ne jugea pas qu'il dût s'ensuivre plus d'un jour de retard. Le lendemain 13, le détachement français reçut des vivres de Tien-Tsin. Le 14, on parvenait à Lang- Fang, à mi-chemin entre Tien-Tsin et Pékin. Vers neuf heures et demie les deux trains en tète du convoi étaient attaqués par une grosse troupe de Boxeurs pendant que le personnel des travaux
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était descendu sans armes pour faire de l'eau et ramasser des légumes dans les champs. Ces hommes désarmés se replient vers les trains, un piquet de huit marins italiens protège leur retraite. En un instant il est entouré d'une foule de Chinois armés de lances et de sabres qui tuent cinq Italiens et, malgré la fusillade, se précipitent sur les wagons. On réussit cependsmt à les repousser en tuant une centaine d'hommes.
Dans l'après-midi, l'amiral Seymour doit se porter au secours d'un détachement anglais resté en arrière à la garde de Lofah et que les Boxeurs entourent. Il arrive à temps pour achever la déroute de l'ennemi, qui laisse plusieurs centaines de cadavres sur le terrain. A six heures, un coolie apporte au commandant de MaroUes une lettre de M. Pichon demandant de presser la marche sur Pékin. Les officiers étrangers reçoivent des communications semblables de leurs ministres.
Le 15 juin, à la suite de ces nouvelles et la voie paraissant de plus en plus abîmée, les commandants des divers détachements examinent la possibilité d'une marche à pied sur la capitale. Mais devant de fortes objections on ne prend aucun parti. De même pour les vivres, qui commencent à manquer.
Le 16^ on reconnaît l'impossibilité de continuer
les réparations de la voie. L'amiral Seymour décide de ramener la colonne à Yang-Tsoun pour gagner Pékin en remontant le cours du Pei-Ho.
Dans la nuit du 17 un triste accident se produit. Une corvée de marins russes venant de chercher de l'eau est prise pour une troupe ennemie et un poste anglais tire dessus à bout portant; trois Russes sont tués, cinq blessés. Au matin, le commandant de MaroUes reçoit une lettre de M. Pichon datée du 15 et ainsi conçue :
« Commandant,
« Votre lettre du 14 nous arrive et nous attriste beaucoup. Nous vous attendions ce soir au plus tard.
« n est absolument indispensable que vous soyez à Pékin au plus vite, si vous ne voulez pas y être trop tard.
« Depuis ma dernière lettre, il y a eu des scènes horribles; toutes les missions religieuses, catholiques et protestantes, ont été incendiées, sam Tévéché du Pei-tang, qui a quarante marins pour le garder, mais qui est extrêmement menacé. Il y a eu déjà plusieurs attaques contre les légations. Nous les avons repoussées et avons tué un grand nombre de Boxeurs, mais l'effervescence augmente.
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l'efficacité de notre résistance diminue ; beaucoup de dangers nous menacent de divers côtés. Je n'ai pas l'habitude d'exagérer les choses, ni d'être pessimiste. Je me maintiens dans la vérité simple depuis le début de cette triste affaire.
« Si vous tardez, je ne peux répondre de rien et il est possible que vous ne trouviez que des décombres à la place de nos légations. Tous mes collègues pensent de même et le ministre d'Angleterre écrit dans ce sens à l'amiral Seymour. C'est par terre et au plus vite qu'il faut envoyer une partie des détachements.
a Nous comprenons encore une fois toutes les difGcultés que vous rencontrerez, mais l'urgence est une condition sine quâ non du succès de votre entreprise.
Croyez-moi, commandant, votre tout dévoué,
« PiCHON. »
L'amiral Seymour reçoit également une communication semblable de sir Claude Mac Donald qui le plonge dans une cruelle perplexité. L'organisation de l'expédition par eau prendra au moins quinze jours et les ministres déclarent qu'ils ne peuvent pas attendre. S'efforcer d'atteindre Anping et de là lancer une colonne légère sur Pékin? C'est une aventure des plus risquées.
Le 18, plusieurs engagements sérieux ont lieu à Lanfang avec des réguliers ; la colonne, ayant six tués et trente blessés, se replie à Yang tsoun.
Le 19, il devient impossible de continuer, il faut battre en retraite sur Tien-Tsin. Certains détachements manquent de vivres, d'autres de munitions. On est sans nouvelles de Tien-Tsin, mais depuis deux jours on entend le canon dans cette direction. A trois heures et demie, les trains sont abandonnés; le matériel et les blessés, embarqués dans quatre jonques, et la colonne se met en route en suivant la rive gauche du Pei-Ho. Les Français font partie de Tavant-garde. On marche très lentement, retardé par des échouages successifs. Le 20, après une nuit tranquille en plein champ, on repart vers six heures. Pour passer il faut livrer quatre combats et emporter plusieurs villages. L'ennemi est armé de canons modernes et de fusils à répétition. On souffre du manque d'eau ; celle du fleuve, empoisonnée par d'innombrables cadavres, est imbuvable. Le 21, la colonne se divise en deux pour marcher sur les deux rives du fleuve. Vers huit heures elle se heurte à l'armée régulière qui l'attaque à coups de canon. Sur l'ordre de l'amiral, les Français passent en première ligne et d'un bond, malgré une vive fusillade, emportent un village où l'ennemi est retranché. Deux villages sont encore
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pris à la baïonnette par nos marins marchant en première ligne avec les Américains et quelques Anglais. Les Chinois sont en déroute. Peitsang est occupé sans résistance. Après une halte la marche est reprise dans la nuit du 21 au 22, et on atteint l'arsenal de Hsigou, dont on s'empare assez aisément.
La colonne, épuisée par la marche, les combats et les privations, alourdie par un nombre énorme de blessés, ne pouvait plus avancer et s'installa dans cette enceinte, où elle put se fortifier et s'armer de nouveau. Le 23, elle est attaquée sérieusement. Enfin, le 25, elle est secourue par les troupes envoyées de Tien-Tsin, et quitte Hsigou après avoir incendié l'arsenal.
D'après les interprètes qui accompagnaient la colonne, le pays tout entier entre Tien-Tsin et Pékin est soulevé. Sur les murs des villages sont placardés des appels aux armes pour massacrer les étrangers sur l'ordre de la « vieille dame sacrée », — c'est ainsi que l'on appelle l'impératrice douairière, — et aussi de listes de souscriptions en faveur des Boxeurs. Bien que ces affiches soient imprimées en rouge, ce qui leur donne une sorte de caractère officiel aux yeux des populations, on ne peut affirmer qu'elles émanent des autorités. Il semble donc que le gouverneihent chinois se borne
à agir en dessous et craint de brûler ses vaisr seaux. Nous espérons encore que rimpératricc , aura eu pour d'attenter à la vie des ministres.
27 juin. — La fusillade et la canonnade recommencent de bonne heure. Les Russes, auxquels se sont joints des Allemands et des Anglais, attaquent le grand arsenal situé à l'est de Tien-Tsin , sur la rive gauche du Pei-ho. Des toits des maisons de la concession française, on voit l'action se dérouler à quinze cents mètres. Mille Chinois retranchés dans l'arsenal s'y défendent vigoureusement.
A midi un quart, un obus fait sauter les poudrières, une explosion formidable secoue toutes les maisons des concessions et un énorme panache de fumée s'élève dans les airs. A midi trente, le fort de la cité chinoise, que l'on croyait réduit au silence, bombarde les concessions; l'hôtel de ville de la municipalité anglaise, la mission des jésuites, le consulat de France, sont sérieusement atteints, le feu prend à notre consulat pour la seconde fois. Vers une heure et demie, les Chinois de Tien-Tsin tentent de secourir l'arsenal, mais sont repoussés ; enfin, vers deux heures et demie, cette position tombe au pouvoir des Russes, qui l'incendient.
D'après des renseignements chinois, les ministres n*auraieat pas quitté la capitale, malgré l'ordre d'expulsion de rimpératrice. Ce bruit paraît vrai-
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semblable. Si le gouvernement est assez fort pour se faire obéir, peut-être protégera-t-il les légations tant qu'elles se trouveront auprès de lui. Leur départ de la capitale sans moyens de transport et sans garanties sérieuses serait au contraire le signal de leur mort, soit de fatigues et de privations, soit du fait des attaques que trois cent cinquante hommes d'escorte seraient impuissants, à repousser. On dit aussi que les Japonais ont débarqué trois mille hommes à Takou et les Français huit cents, auxquels s'en ajoutera autant sous peu de jours. Par contre, on raconte que le général Yuan Chekai, gouverneur du Chan-Toung et commandant d'une des meilleures armées chinoises, aurait été appelé à Pékin avec toutes ses troupes.
La prise du grand arsenal de Tien-Tsin succédant à la destruction des arsenaux de Takou, le retour de la colonne Seymour et l'arrivée des renforts russes marquent la fin de l'investissement de Tien-Tsin.
Cette période fut caractérisée par la surprise que provoquèrent l'imprévu et la rapidité des événements et parle désarroi inévitable dans les mesures précipitées que l'on dut prendre. Surprise, lorsque, le 27 mai, l'agitation populaire, qui depuis deux ans ressemblait à une de ces persécutions reli-
gieuses comme on en voit tant en Chine, se transforma tout d'un coup en une guerre sainte contre les étrangers qui fanatisa des foules de tout temps indifférentes. Désarroi, lorsque les forces navales réunies en hâte à Takou eurent à faire, non plus une démonstration sous le feu de leurs canons, mais à opérer à une grande distance dans l'intérieur des terres. Malgré ses vingt-cinq gros navires représentant dix mille hommes d'équipage, cette formidable escadre fut presque impuissante, et sans la présence d'un régiment d'infanterie russe à Tien-Tsin, les concessions étrangères de cette ville auraient été anéanties, ainsi que la colonne Seymour. Désarroi aussi, le départ de cette colonne, décidé en quelques heures par l'amiral Seymour, à la suite d'une dépêche alarmante du ministre d'Angleterre, malgré l'avis d'autorités militaires renseignées et de plusieurs consuls.
L'amiral anglais, en agissant ainsi, obéissait sans doute à des sentiments généreux; mais il perdait de vue que dans l'état des forces chinoises, le chemin de fer étant détruit, seule une colonne approvisionnée et munie de moyens de transport pouvait arriver à Pékin en se frayant un passage. Autrement, un échec était probable, qui accroîtrait l'audace des Chinois, et par conséquent empirerait la situation des légations. Les autres commandants
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de détachements^ n'ayant pas confiance dans le succès de cette tentative, s'y associèrent cependant quand elle eut été décidée, afin de marquer leur bonne volonté.
Désarroi encore, et surtout à Tien-Tsin, sur les concessions étrangères, dans cette ville, composée d'habitants français, anglais, américains, allemands, japonais, etc., placés sous l'autorité de leurs consuls respectifs, que défendaient des détachements d'autant de nationalités obéissant chacun à des chefs distincts. Véritable tour de Babel où se produisirent naturellement de graves désordres, lorsque les incendies et le bombardement, en troublant les esprits, éveillèrent les pires instincts. On vit alors des scènes regrettables sur lesquelles il vaut mieux jeter un voile. Heureusement, les autorités consulaires et militaires purent réagir à temps. Ce fut un grand bonheur si, au milieu de ce désarroi, les moyens de la défense ne furent pas paralysés. Du 17 au 23 juin, durant les sept journées de siège proprement dit, il y eut bien des moments d'anxiété et d'angoisse, alors que la canonnade et la fusillade faisaient rage, pendant le jour et pendant la nuit, à la lueur des incendies qui dévoraient les deux tiers de la concession française et tous les alentours. Malgré ces épreuves, le moral des troupes fut excellent, et celui de la plu-
part des résidants étrangers se maintint sans défaillance.
30 juin. — Avec huit cents Japonais arrivés hier soir, la garnison européenne compte aujourd'hui sept mille hommes environ. Tout danger n'est pas définitivement écarté, mais il ne semble pas qu'il y ait à redouter une surprise. Depuis le 26 les Chinois ne nous ont plus attaqués. Sont-ils découragés par la délivrance des concessions et de la colonne Seymour? Ou bien attendent-ils des renforts pour reprendre l'offensive? Personne n'en sait rien. Les nouvelles de la ville chinoise sont très rares et très vagues. Le sort des légations de Pékin reste seul en cause. De ce côté la situation est loin d'être bonne.
Nous avons reçu depuis deux jours des nouvelles, hélas I peu rassurantes. Elles ont été apportées par des messagers chinois qui, au prix de grandes difficultés et de grands dangers, ont pu atteindre Tien-Tsin en traversant une région au pouvoir de l'insurrection. Le premier partit le 25 juin au matin de Pékin et atteignit Tien-Tsin le 29 au matin. Il portait deux billets : l'un en anglais, de la main d'un Français, M. Piry, commissaire des douanes, et signé par sir Robert Hart, inspecteur général des douanes, disant : « Sommes tous réfugiés à la légation d'Angleterre. Situation
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désespérée. Hâtez-vous. » L'autre, en français, de la main de M. Chamot, propriétaire de l'hôtel de Pékin, était conçu dans des termes analogues. Les porteurs interrogés donnèrent les renseignements suivants : les légations d'Italie, d'Autriche, de Belgique, de Hollande, d'Amérique et la moitié de la légation de Russie étaient brûlées. Les légations d'Angleterre, d'Allemagne, de France et du Japon étaient encore intactes. Toutes les autres constructions appartenant à des étrangers : missions, douanes, etc., étaient brûlées, à l'exception delà cathédrale catholique du Pei-tang, située dans la ville impériale, gardée par trente marins français et de nombreux chrétiens armés de sabres, et que sa proximité du palais aurait préservée jusqu'à présent du feu. Les maisons chinoises avoisinant le quartier des légations étaient détruites. Tous les résidants étrangers étaient réfugiés à la légation d'Angleterre. Les légations de France, d'Allemagne et du Japon n'étaient plus occupées que par les escortes. Le ministre d'Allemagne aurait été assassiné en se rendant à une séance du Tsong-lif Yamen où les ministres étrangers étaient convoqués pour» discuter la question de l'évacuation des légations. En représailles, l'escorte allemande aurait incendié les bâtiments du Tsong-li- Yamen. Les attaques contre les légations auraient commencé
le 14. Il y aurait eu six tués et cinq ou six blessés de toutes nationalités. Vingt Allemands avec quatre pièces de canon, dont deux prises à l'ennemi, se seraient emparés de la porte de Tsien-Men (la porte centrale de la face sud de la ville tartare); toutes les autres portes de la ville tartare seraient gardées par les Chinois, avec quelques pièces de canon. Les troupes européennes étaient très fatiguées, ne prenant pas de repos. Les ministres euxmêmes montaient la garde. Il y avait des vivres, mais peu de munitions.
Les missionnaires jésuites du sud du Tcheli ont écrit à leur procureur à Tien-Tsin que leur résidence principale à Hsien-Hsien était entourée par les Boxeurs et qu'ils étaient réduits à leurs propres ressources pour se défendre, la garde de soldats réguliers qui leur avait été donnée par le vice-roi s'étant retirée. Des centaines de chrétiens ont été massacrés ainsi que deux missionnaires.
1'^ juillet. — Ce matin deux courriers arrivent encore de Pékin; ils ont été expédiés en même temps que les précédents et apportent des messages conçus dans les mêmes termes. Ils racontent en outre que l'impératrice douairière aurait quitté la capitale et se serait réfugiée au palais d'été depuis que la situation s*est aggravée. Au début elle
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aurait tenté d'arrêter les excès des Boxeurs et défendu d'attaquer les ministres, mais le général Tong Fou Siang s'étant déclaré Boxeur elle aurait cédé, se voyant impuissante. La capitale serait donc aux mains du prince Touan, père de l'héritier présomptif, chef des Boxeurs, et du général Tong Fou Siang, célèbre par sa haine contre les étrangers et la férocité de ses soldats. Des princes ou de hauts mandarins ayant essayé d'arrêter les Boxeurs auraient été massacrés. On ne croit pas qu'il y ait beaucoup de Tartares parmi les Boxeurs; les troupes des bannières se tiendraient en dehors du mouvement.
Il semble donc que l'anarchie la plus grande règne à Pékin et que ce soit là le danger le plus redoutable. Les billets qu'envoient les malheureux assiégés indiquent qu'ils se font illusion sur l'étendue du soulèvement et sur les forces dont disposent en ce moment les puissances pour le combattre. Ils croient peut-être que l'agitation est locale; ils ignorent que de la mer à Pékin et de Pékin à Paotingfou le pays tout entier appartient aux Boxeurs, qui agissent avec la complicité et l'appui des troupes régulières. Ils s'illusionnent sur les forces européennes débarquées à Takou et à Tien-Tsin, qui ne pourront marcher sur la capitale avant d'être organisées, réunies sous une direction
unique, commandées en vue d'un plan adopté par tous, approvisionnées en munitions, vivres et équipements pour une campagne sérieuse. Et tout cela demandera du temps, beaucoup de temps; en particulier, l'accord de tous les chefs militaires, de tous les gouvernements, n'ira pas sans lenteur, sans difficultés.
2 juillet. — Les Chinois ont attaqué la gare cette nuit et bombardé les concessions ce matin. C'était une riposte à une marche des Japonais contre l'arsenal de Touest.
Hier soir, les renforts français sont arrivés : un bataillon d'infanterie de marine et une batterie de montagne sous les ordres du lieutenant-colonel Ytasse. Embarqués au Tonkin, à la hâte, dans des bateaux trop petits, jetés à terre à Tan-Kou avec l'ordre de marcher au plus vite sur Tien-Tsin, ils ont voyagé en chemin de fer jusqu'à Chanlien-chang et franchi à pied, à travers champs, les vingt-cinq kilomètres qui les séparaient de Tien-Tsin. La pluie qui tombe depuis deux jours avait détrempé le sol. Les malheureux soldats, fatigués par la mer, n'ayant pris aucun repos depuis trois jours, éreintés par la marche forcée, ont fait cependant une entrée très crâne et défilé dans un ordre parfait. Nous avons été les recevoir à l'entrée du quartier français. Lorsque
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nous avons entendu la sonnerie alerte des clairons et vu nos braves soldats, raidis contre la fatigue, s'avancer fièrement, un long frémissement nous a secoués et l'émotion a mouillé nos yeux. Ils marchaient lentement, à petits pas, car ils étaient harassés et lourdement chargés, mais les clairons sonnaient à perdre haleine, comme pour annoncer aux Chinois l'arrivée de nouveaux vengeurs, et les visages contractés, durcis par l'effort, faisaient prévoir de rudes batailles. C'était l'image vivante de la France venant encore une fois prendre part aux combats et défendre les siens, et nous nous sentîmes fiers et forts à la fois. La confiance nous revint, nous espérâmes la délivrance prochaine de nos malheureux amis de Pékin.
Aujourd'hui les chefs militaires ont une réunion dans laquelle est arrêté le plan d'une attaque contre les forts et la cité qui sera exécutée aprèsdemain : les Russes et les Allemands marcheront par la rive gauche, les Français, les Japonais, les Américains et les Anglais, par la rive droite.
Mais on redoute l'arrivée des troupes du Chantoung, les fameux soldats de Yuan che Kai. Une reconnaissance a été envovée dans le sud sans rapporter aucun renseignement utile. On parle aussi de plusieurs autres armées chinoises attendues à Tien-Tsin. Ce ne sont que des bruits.
puisqu'on est sans relation avec l'ennemi, mais cela suffit à impressionner beaucoup d'officiers, et on les entend dire qu'avec les dix mille hommes actuellement réunis à Tien-Tsin nous ne sommes pas en état de résister aux attaques de ces armées chinoises. Ces officiers semblent être passés d'un extrême à l'autre. Ils s'attendaient à rencontrer des Chinois armés d'armes antiques et inofi'ensives, comme en 1860, ou encore des Chinois lâches et fuyards comme en 1895. Ils les ont trouvés différents, et la surprise a provoqué dans leur esprit un revirement un peu exagéré. Il leur faudra quelque temps pour acquérir une idée plus exacte de la force des réguKers chinois. Malgré certaines qualités des soldats et l'adresse des artilleurs, ces troupes ne constituent pas encore une force militaire sérieuse, car elles manquent de chefs et de discipline. Les soldats tiennent assez bien derrière une fortification, leur artillerie tire juste, mais la quantité de munitions consommées inutilement est énorme, et il n'y a dans les attaques ni tactique ni commandement. A deux reprises déjà il a suffi d'un mouvement tournant ou d'un saut en avant de nos tirailleurs pour déloger les Chinois de fortes positions. Ces armées des généraux Ma, Tong Fou Siang ou Yuan résisteraient-elles à un choc sérieux? J'en doute, je
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croirais plutôt qu'elles se disperseraient et préféreraient piller les villages sans défense. Dans ce cas, la cour de Pékin, éclairée sur la valeur de ces troupes que les conseillers de l'impératrice se plaisent à représenter comme invincibles, ne tarderait pas à demander l'aman.
Mais, pour frapper fort, il faudrait une action combinée de toutes les forces internationales et, par conséquent, une unité de vues chez les chefs, touâ indépendants les uns des autres. Tel n'est pas le cas.
Les Russes, après avoir sauvé Tien-Tsin pendant les premiers jours du siège et s'être emparés du grand arsenal de l'est, semblent décidés à ne pas agir en ce moment. Le général Stessel attendrait l'arrivée de l'amiral Alexieff, nommé commandant supérieur des forces russes, qu'on annonce chaque jour et qu'on ne voit pas venir. Les autres commandants sont à peu près d'accord sur la nécessité, maintenant que notre garnison est plus forte, de s'étendre et de porter nos lignes plus en avant, afin de mettre les concessions et les casernements des troupes à l'abri de la grêle d'obus et de balles. Mais leurs effectifs étant insuffisants, ils ne peuvent agir seuls. Bref, il n'y a qu'un mot pour caractériser cette situation, c'est le gâchis.
3 juillet. — Cette nuit, de dix heures à onze heures et d'une heure à deux heures, on a fusillé sans trêve. Les Chinois, enhardis par notre inaction, ont profité de l'obscurité et de la pluie pour attaquer la gare.
Au jour, le bombardement a recommencé aussi vif qu'au début. Le consulat de France reçoit comme d'habitude sa bonne part de projectiles. Un marin est blessé dans le casernement; un obus éclate sur la table à écrire du commandant de Marolles, qui heureusement venait de sortir. La municipalité est encore éventrée. Des soldats qui l'occupaient doivent l'évacuer. Le combat continue pendant toute la journée avec quelques courtes accalmies. Vers midi, les Japonais de garde à la gare, appuyés par notre artillerie, se portent en avant et refoulent les Chinois assez loin. Cette action coûte cinq ou six tués et une trentaine de blessés. C'est la première fois que les Français combattent avec les Japonais, et nos soldats sont dans l'admiration. « De crânes petits soldats! » me dit un adjudant d'artillerie.
L'hôpital français est de nouveau encombré :
Russes, Japonais, Annamites, Américains, y sont soignés avec les nôtres. Médecins, infirmiers et sœurs de charité se multiplient et prodiguent leurs soins à tous ces malheureux, souvent incapables
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de se faire comprendre autrement que par gestes.
J'y aï vu aujourd'hui une scène qui m'a remué profondément. Un pauvre blessé qui avait reçu une balle dans le ventre agonisait sur un grabat. Le malheureux, en proie à de cruelles souffrances, râlait sourdement. Une jeune sœur de charité aux traits fins et délicats se tenait près de lui, Téventant doucement pour rafraîchir son front baigné de sueur, essuyant ses lèvres ensanglantées autour desquelles tourbillonnait un essaim de mouches. Elle penchait son beau visage illuminé de charité, empreint d'une pitié infinie, vers le moribond, dont le regard angoissé par l'approche de la mort s'accrochait désespérément à cette apparition de douceur et de bonté féminines qui sans doute éveillait en lui le souvenir de la mère, de la sœur à jamais perdues. Et sur cette salle emplie de souffrances et de misères humaines, ce pur profil de jeune fille à demi caché sous la cornette blanche planait comme l'ange du dévouement et de la miséricorde.
4 juillet. — De trois à cinq heures, ce matin, la gare est si violemment attaquée que les trois cents honmies (Français, Japonais et Anglais) qui la défendent doivent demander du secours aux Russes. Nous avons eu un officier et un matelot tués et sept blessés.
5 juillet, — Canonnade de part et d'autre, ce matin ; les Anglais, qui, dit-on, ont reçu deux pièces de 12, et les Russes ripostent. Enterrement du capitaine Hilaire, tué hier.
6 juillet. — A trois heures du matin, les coups de canon et le sifflement des obus nous réveillent. Il faut aller finir sa nuit derrière un mur. La canonnade redouble dans la matinée ; le consulat reçoit une douzaine d'obus, dont deux sur la toiture, en moins d'une demi-heure. L'artillerie française a tenté d'incendier le yamen du vice-roi. Des épaulements avaient été préparés pendant la nuit au débouché d'une des rues sur le quai, mais dès nos premiers coups les Chinois ont réussi à repérer notre position et ont accablé la batterie sous un déluge de projectiles qui l'ont forcée à se retirer, après avoir eu deux morts et deux blessés.
Cet après-midi, nos artilleurs recommencent, mais modifient leur tactique. En trois coups, ils règlent leur tir; aussitôt, en l'espace de neuf minutes, nos six pièces envoient soixante obus à la mélinite sur la ville chinoise et se retirent avant que les Chinois aient eu le temps de riposter. Du haut du consulat, on distingue un énorme incendie dans la direction du yamen du vice-roi. Pendant ce temps, les Anglais tirent avec leurs pièces de marine mises en batterie au sud de la concession
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anglaise. Pour se venger, les Chinois bombardent les concessions plus fort que jamais. De deux heures à quatre heures après midi, le bruit est infernal. On explique l'intensité des attaques de ces derniers jours par l'arrivée à Tien-Tsin du général Ma et de ses troupes, cantonnées jusqu'à présent à Chang-Haï-Kouan, à la frontière nord du Tché-li et de la Mandchourie. Au dire du général Foukoushima, qui commande les troupes japonaises ici et a eu affaire au général Ma pendant la guerre de 1895, cette armée représente une réelle valeur militaire, surtout dans la défensive.
Ce soir, on annonce que les chefs militaires ont décidé de marcher demain sur le canal de Loutai, à l'est de la cité, où sont installés les canons qui nous ont fait tant de mal aujourd'hui. Il n'est plus question d'une action sur les deux rives; on craint d'éparpiller des forces déjà trop faibles. Sera-ce comme les jours précédents ?
Depuis le 23 juin, nous avons reçu des renforts de diverses nationalités qui élèvent le chiffre des forces alliées à plus de dix mille hommes, et cependant nous n'avons pas fait un pas en avant ; notre position ne s'est guère améliorée. On a perdu à l'heure qu'il est plus de six cents hommes, dont une centaine de tués, et nous sommes aussi étroitement enserrés par les Chinois, qui ont bien des
titres à se croire les plus forts. On se borne à repousser les attaques et à éviter de son mieux les balles et les obus. L'autre jour, j'ai vu, pendant un après-midi où le bombardement était très fort, les troupes, revenues du combat pour se reposer, obligées de rester dehors, derrière un mur, malgré la pluie torrentielle, et passer ainsi plusieurs heures pour éviter les obus et les balles qui crevaient leurs casernements.
7 juillet. — L'école de médecine, occupée depuis le 18 juin par nos marins sous le commandement de l'aspirant Roquebert et par l'infanterie de marine, a été attaquée vers minuit avec une violence extrême. L'ennemi, en se dissimulant dans les ruines des maisons, s'est avancé en si grand nombre que l'on a pu craindre d'être débordé. On a réussi cependant à le chasser après une lutte acharnée.
A peine était-ce fini de ce côté, que l'infanterie de marine a dû courir à la gare, que les Chinois ont assaillie à trois heures, pendant que leur artillerie bombardait les concessions et les quais, et tentait de détruire le pont de bateaux. On s'est battu jusqu'à deux heures après midi.
Le gâchis continue. L'indécision, le défaut d'entente entre les chefs, paralysent toute initiative, toute action.
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Et les troupes internationales entassées dans les concessions manquent de vivres et d'eau, le Pei-ho étant empoisonné par les cadavres, sont logées dans des maisons que crèvent les obus et les balles.
Les pluies qui tombent depuis quelques jours aggravent encore ces misères. Le chemin de fer de Takou n'étant pas encore rétabli, les communications avec la mer sont extrêmement difficiles. Les Anglais, les Allemands, les Russes, les Américains et les Japonais, bien pourvus de matériel fluvial, réussissent à s'approvisionner et à évacuer leurs blessés ; mais les Français en sont réduits à leurs petits canots à vapeur et à une chaloupe que le comte du Chaylard a pu heureusement se procurer.
La concession française, placée en avant du côté de la cité chinoise, est la plus éprouvée ; nos marins et nos soldats qui y sont casernes n'ont pas un instant de repos. Nuit et jour, aux tranchées ou dans leurs chambrées, le bombardement et la fusillade les menacent, les alertes les tiennent sur le qui-vive. Comme les Russes, dont le camp est hors du feu de Tennemi, ou comme les Anglais, les Américains et les Japonais, logés à l'extrémité sud de la concession anglaise, ils n'ont pas la ressource d'aller de temps en temps se reposer et se mettre à l'abri des projectiles. On juge de ce qu'est l'exis-
tence de ces malheureuses troupes qui n'ont même pas, pour se soutenir, l'excitation du combat. « Si au moins notre mort devait servir à quelque chose, me disait un soldat grièvement blessé à l'hôpital; mais mourir comme ça, bêtement, au coin d'une rue, d'une balle venue on ne sait d'où, ou dans la chambrée, d'un obus qui éclate soudain, ou encore dans les tranchées, où depuis plus de quinze jours nous sommes terrés sans avancer d'un mètre, c'est décourageant I »
Et ça l'est en effet; mais heureusement soldats et officiers ne se laissent pas abattre.
Le consul de France a eu aujourd'hui des renseignements fort intéressants d'une personne en relation avec la ville chinoise.
Les mandarins ne s'expliquent pas l'inaction des troupes internationales et les croient très affaiblies et très effrayées. A quinze cents mètres des concessions, l'arsenal de l'ouest est encore debout, et là se trouvent d'énormes provisions de projectiles et d'armes où les Chinois vont puiser chaque jour. On les voit à la lorgnette. Les Boxeurs ont établi leur quartier général dans les faubourgs du nordouest; ils ont imposé aux habitants des contributions en riz et en argent et sont très heureux de leur sort. Leur tactique serait de nous lasser, de nous infliger le plus de pertes possible grâce au
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bombardement et aux surprises continuelles. L'artillerie serait dirigée par des réguliers fort bien instruits, par des officiers chinois élevés en Allemagne, mais les attaques seraient faites par des soldats et des Boxeurs, ceux-ci entraînant ceux-là. La retraite de la colonne Seymour, le fait de nous tenir en échec depuis plus de vingt jours, seraient à leurs yeux de grands succès et auraient accru leur audace. Des bulletins de victoires lancés dans la province leur attirent un grand nombre de partisans. Aujourd'hui ils sont \dngt mille, ils seront cent mille dans quelque temps, et si rien ne vient arrêter ce mouvement, il gagnera la Chine entière. Les murs de Pékin sont couverts de ces proclamations qui fanatisent la population. Si jamais l'incendie, encore limité au Tché-li, se communique à d'autres provinces, que feront les puissances? Elles réussiront bien à prendre Pékin, à brûler quelques villes dans le voisinage du littoral ou des grands fleuves, mais après? Seront-elles jamais capables de réprimer Tanarchie et de renouer les liens sociaux et gouvernementaux faute desquels cette inunense agglomération d'hommes répandue sur un énorme territoire sera fermée pour longtemps à l'action de la civilisation occidentale? Il faut agir au plus vite, atteindre le prestige des Boxeurs. D'abord, prendre l'arsenal de l'ouest, de
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là bombarder le quartier général des Boxeurs, puis attaquer la ville, dont les habitants, trop heureux d'être débarrassés des réguliers et des Boxeurs qui les pillent, ne feront pas de résistance. Si les ministres sont encore en vie, la réussite de ce plan les sauvera en intimidant les chefs boxeurs, le prince Touan, le général Tong-fou-Siang et Hsutong. Le général Yuan-che-Kaï n'est pas encore arrivé. Malgré plusieurs ordres pressants, il reste au Chantoung, dans l'expectative des événements. Mais cette réserve risque de lui coûter cher si l'insurrection triomphe et, d'autre part, le gouvernement pourrait le tenter par l'appât de hautes récompenses. Raison de plus pour se hâter.
8 juillet. — Ce matin le bombardement recommence à quatre heures avec une intensité qu'il n'avait jamais eue. Il semble que les Chinois veuillent imiter le tir « en rafales » dont notre artillerie leur a donné un exemple l'autre jour. Les obus arrivent en paquet de sept, huit, dix à la fois. Comme toujours, la concession française en reçoit le plus grand nombre. Au consulat nous avons abandonné les chambres du premier, nous nous tenons dans le salon et la salle à manger derrière les gros murs. La toiture est encore une fois trouée. Dans le jardin et dans les magasins Philippot, situés à côté, il tombe une vingtaine d'obus
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que nous voyons éclater à quinze mètres de nous. Les arbres volent en éclats, des murs sont crevés, le sol est labouré. Le quai est intenable, et, par un - surcroît de malchance, la chaloupe et deux chalands amènent de Takou à ce moment le 2* bataillon d'infanterie de marine avec le colonel de Pélacot.
Le temps de traverser les quais, un homme est tué, un autre a le bras emporté ; un obus passe à ' quelques mètres derrière le colonel. Celui-ci, après avoir installé ses hommes, vient au consulat et nous trouve dans nos costumes de nuit jouant à cache-cache avec les projectiles. Ce début le surprend, on le serait à moins ; mais il en prend gaiement son parti.
Arrivée de Tamiral Alexieff, commandant en chef des forces russes. L'amiral tombe de son haut en voyant la situation, car ce qu'on lui a dit à Takou ne s'approchait pas de la réalité.
Cette impression existe, du reste, chez tous les nouveaux arrivants. A Takou, sur les bateaux, on ne se doute de rien, on ne sait rien. Il serait pourtant facile d'être renseigné exactement, car les allées et venues entre Tien-Tsin et la rade sont journalières. A part les amiraux Seymour et Alexieff, les autres paraissent peu curieux.
Cette ignorance est surtout frappante chez nos troupes. On les a expédiées de l'Indo-Chine comme
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pour venir garnisonner au Tcheli. Elles manquent de tout, de vivres, de munitions, de moyens de transport. Comment feront-elles quand on marchera sur Pékin?
Ce matin on s'est décidé à prendre l'offensive du côté de l'ouest. Notre artillerie, celle des Anglais et des Japonais ont bombardé l'arsenal.
9 juillet. — Suivant Thabitude, établie depuis quelques jours, nous avons une vive fusillade à la gare vers minuit, puis une autre à trois heures, à laquelle, au jour naissant, se joint la canonnade partie de la ville chinoise, si bien qu'il est impossible de dormir et qu'à la pointe du jour il faut abandonner son lit ou sa natte et chercher un abri contre les obus. Ce matin un engagement très vif a eu lieu à l'ouest des concessions ; les Japonais, les Russes et les Anglais, avec le concours de notre artillerie, attaquent de nouveau l'arsenal de l'ouest.
L'action dure toute la matinée. La cavalerie japonaise charge de gros rassemblements de réguliers et de Boxeurs réunis au champ de courses ; notre artillerie canonne très heureusement l'arsenal et en déloge tous les défenseurs, au nombre de sept à huit cents, qui s'enfuient vers la cité ; enfin, vers midi, l'infanterie japonaise s'empare delà position. Mais elle ne la conserve pas, se trouvant trop
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exposée, et l'abandonne après avoir incendié tous les bâtiments.
10 juillet. — Nuit et journée calmes. Tout le monde est éreinté, depuis quelques jours la chaleur est très forte. Arrivée d'une seconde batterie de montagne française.
11 juillet — Ce matin devait avoir lieu une action importante à l'est de la ville chinoise à laquelle toutes les troupes alliées devaient coopérer, mais un accident survenu au matériel des pontonniers russes a motivé un contre-ordre au dernier moment. Ce nouveau retard produit une mauvaise impression.
A trois heures du matin l'ennemi, qui à la faveur des ténèbres avait réussi à s'approcher jusqu'à deux cents mètres de la gare, a ouvert un feu très vif. La gare était occupée par une compagnie japonaise de cent hommes, cent hommes d'infanterie de marine sous le commandement du capitaine Genty et autant d'Anglais. Soutenus par leur artillerie qui enfile nos tranchées, les Chinois (Boxeurs, réguliers) attaquent très vigoureusement et s'avancent h cent mètres de notre ligne. La position devient très critique. Les Français et les Japonais tiennent bon et demandent des renforts, les Anglais commencent à se retirer. Heureusement deux cents Japonais et un demi-batail-
Ion d'infanterie de marine arrivent à la rescousse. Les Japonais chargent à la baïonnette et repoussent l'ennemi que des feux de salve mettent en pleine déroute.. Mais le recul des Chinois, en dégageant le terrain, permet à l'artillerie des forts de tirer, et, jusqu'à neuf heures, les obus pleuvent dans les tranchées, y causant de grosses pertes. Les Français ont dix tués et trente-quatre blessés. Les Japonais ont une centaine d'hommes hors de combat; une de leurs compagnies a perdu tous ses ofQciers : les uns après les autres on les a vus monter sur le talus de la tranchée et, calmes, gantés de blanc, commander le tir comme à un exercice. La bravoure et le sang-froid de ces petits hommes sont tout à fait remarquables, mais ils s'exposent souvent et perdent du monde inutilement.
Pendant l'après-midi, d'une heure un quart à deux heures et demie, les canons anglais, français, russes et japonais tirent sur la cité et le fort chinois qui ripostent. Les quartiers chinois de l'ouest sont en feu.
L'amiral Seymour retourne ce soir à Takou.
Arrivée d'une compagnie d'infanterie de marine : la chaleur est si forte qu'elle a eu trois hommes frappés d'insolation et en aurait eu davantage si elle n'avait eu la chance de rencontrer la chaloupe
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française avec un chaland où elle a pu s'embarquer.
Une partie des renforts américains arrivent ce soir également.
On s'énerve de plus en plus : les officiers voudraient évacuer tous les civils sur Takou, mais ceux-ci protestent. Chaque soir on annonce un grand mouvement, et le lendemain apporte un contre-ordre.
On dit que la gare devient intenable, et qu'on ne pourra peut-être plus s'y défendre. Ce serait alors la perte des concessions.
On soutient même qu'il vaudrait mieux abandonner celles-ci et faire camper les troupes en rase campagne pour les mettre à l'abri de ce bombardement qui tient tout le monde sur le qui-vive, nuit et jour, et cause de grandes pertes.
12 juillet. — A la terrible journée d'hier succèdent une nuit et une matinée calmes. Que c'est bon et reposant de ne plus entendre le canon, les obus et les balles !
Le consul étant occupé par des affaires pressantes, j'ai été le représenter à l'enterrement des morts d'hier. Quelle cérémonie lamentable I Dans cette ville en plein désarroi depuis vingt-cinq jours, tout manque. Ni moyens de transport, ni planches pour faire des bières, ni étoffe pour les linceuls. Les pauvres corps enveloppés et ficelés dans des
nattes sont déposés sur le parvis de la chapelle de rhôpitalj en attendant des charrettes qu'on a été chercher je ne sais où ; un piquet de soldats, leurs camarades d'hier, rend les honneurs. Pour occuper l'attente, j'écoute les détails du combat racontés par l'officier, un tout jeune sous-lieutenant, nouvellement sorti de Saint-Cyr, mais déjà endurci par le feu. Enfin les charrettes sont là I On y empile les pauvres paquets humains, et le triste cortège se met en route, précédé de la croix, suivi de quelques religieux et de quelques officiers et soldats. On va ainsi jusqu'à un grand jardin privé que les Russes, puis les Français, ont choisi pour cimetière. Entre une volière brisée, une maison éventréeetUn monceau de débris informes, des tombes, déjà nombreuses, boursouflent le sol. Les douze cadavres sont couchés côte à côte au fond d'une grande fosse — camarades maintenant pour l'éternité — le prêtre dit une prière, le piquet de garde présente les armes, et, quand la dernière pelletée de terre a nivelé le sol, les soldats retournent au combat y trouver peut-être la mort qui les couchera demain dans ce cimetière.
Un courrier de Pékin arrive aujourd'hui, envoyé par le ministre du Japon à son consul àTien-Tsin. Le message est ainsi conçu : « 29 juin. La situation à Pékin devient des plus critiques. Les soldats chi-
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nois assiègent et bombardent les légations étrangères de tous côtés nuit et jour. Les détachements de la garde combattent avec le plus grand acharnement et résistent à l'attaque, mais les munitions commencent à s'épuiser, et notre extermination paraît imminente; nous attendons avec anxiété l'arrivée de l'armée de secours qui débloquera la ville- »
Le porteur rapporte qu'il est parti le 1" juillet et qu'il a eu toutes les peines du monde à gagner Tien-Tsin et à pénétrer dans les concessions. Le bombardement a commencé, après l'assassinat du ministre d'Allemagne, le 20 juin. Il y a eu parmi les réfugiés dans les légations quatre tués et treize blessés, et parmi Jes escortes dix-huit tués et quinze blessés. La santé des ministres est bonne. Les troupes de Tong-Fou-siang occupent le quartier de Young ting men, celles de Yung lu sont à Anting men. L'est et l'ouest de la capitale sont gardés par les troupes des bannières. A Toungtchéou, le port de Pékin sur le Péi-ho, il y a deux camps sous le commandement du général Tsang- Ching. Il n'y a pas de troupes du général Yuanche Kai. Le pays entre Toung-tchéou et Tien-Tsin est vide de troupes ; par contre, cette dernière ville en est remplie.
A les examiner de près» ces nouvelles ne sont
pas encore aussi mauvaises qu'on pouvait le craindre. Les pertes causées par neuf jours de combat ne sont pas excessives, si Ton considère le nombre total des assiégés : trois mille, dit-on, en y comprenant deux mille chrétiens chinois, et les mauvaises conditions de défense, de logement et de nourriture. On peut en induire que ces attaques sont le fait d'actes isolés de Boxeurs ou de soldats, et non le résultat d'une action d'ensemble de toutes les troupes chinoises, car, dans ce dernier cas, les légations n'auraient pu résister aussi longtemps. Si les assiégés ont encore assez de vivres, et le courrier chinois le prétend, elles peuvent tenir encore. D'autre part, si les Boxeurs avaient réussi dans leurs attaques, la nouvelle en serait venue très certainement à Tien-Tsin, et de là jusqu'à nous. Il est donc permis d'espérer que les malheureux réfugiés sont encore en vie, et que si l'on parvient à frapper ici un grand coup, le retentissement qu'il aura à Pékin opérera un revirement dans l'esprit des Chinois influents.
Après le combat du 11 juillet, le colonel de Pélacot, commandant le corps expéditionnaire français, a pris l'initiative de provoquer une réunion de tous les commandants supérieurs des troupes alliées, dans laquelle on traitera la question d'une attaque immédiate des positions ennemies.
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Le général Stessel, commandant des forces russes, fait connaître qu'il marchera par la rive gauche sur les défenses du canal de Loutay et tentera de s'emparer des camps chinois établis au nord de la ville ; il demande le concours d'une batterie française (la 12* de montagne lui est envoyée) et des forces allemandes. Il attaquera le 13 au petit jour avec trois mille hommes.
Les commandants des forces françaises, anglaises, japonaises et américaines décident en principe que demain toutes les troupes internationales disponibles sur la rive droite attaqueront la ville chinoise parla face ouest, au moment où les Russes agiront sur la rive gauche. Les Français fourniront un bataillon et une batterie ; le bataillon restant placera deux compagnies à l'école de médecine pour garder le nord de la concession française en contact avec les faubourgs chinois, et occupera la gare avec une compagnie pour repousser les Chinois s'ils tentent une diversion.
Les Japonais fournissent deux bataillons et deux batteries, les Anglais et les Américains deux bataillons et une compagnie. En tout trois mille deux cents hommes.
D'après un accord verbal entre les commandants supérieurs, le mouvement se fera en trois colonnes. Le premier objectif sera l'arsenal de l'ouest, pris et
incendié le 9 par les Japonais, mais évacué et peutêtre réoccupé par les Chinois.
Colonne de droite. — Bataillon français. Sur un sentier longeant le pied d'une grande digue enterre qui fait à peu près le tour de la ville, faubourgs compris, et qui, partant de l'extrémité sud des concessions, passe précisément par l'arsenal de l'ouest.
Colonne du centre, — Japonais. (La batterie française marchera avec l'artillerie japonaise, le sentier suivi par le bataillon d'infanterie de marine étant impraticable pour l'artillerie.)
Colonne de gauche. — Anglais et Américains.
Jusqu'à l'arsenal, les trois colonnes marcheront à la même hauteur et combineront leurs mouvements de manière que celles de droite et du centre y entrent ensemble.
Dès que celles-ci arriveront dans l'arsenal, la préparation de l'attaque par l'artillerie sur les faubourgs avoisinant la ville murée commencera.
Après une préparation suffisante, les infanteries française et japonaise se porteront en avant, enlèveront le faubourg et progresseront jusqu'au pied des murs de la cité chinoise.
La compagnie de pionniers japonais marchera avec les colonnes d'assaut et fera sauter la porte sud, de manière à permettre l'accès de ces colonnes en viUe«
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Les Anglais et les Américains, pendant ce temps, couvriront le flanc gauche de Tattaque contre toute tentative ennemie venant de la direction de l'ouest et du sud-ouest et formeront une réserve générale.
Le bataillon français franchira la digue à hauteur de la batterie de siège anglaise, à quatre heures du matin, et les deux autres colonnes régleront leur mouvement sur elle. (Extrait du rapport du colonel de Pélacot.)
Le bataillon de marche est composé des compagnies Poch, Verdant du 9* de marine, Martins, Saillens du 11* de marine, sous les ordres du commandant Feldmann. La 12* batterie, capitaine Joseph, est avec les Russes ; la 13*, capitaine Jullien, participe à l'attaque de la rive droite.
Le lieutenant-colonel Ytasse commande la garde des concessions et a Tordre de faire une diversion en avant de Técole de médecine au moment où la colonne s'avancera de l'arsenal de l'ouest vers la ville. Un troisième bataillon d'infanterie de marine, commandant Roux, attendu ce soir à Tien- Tsin, servira de réserve éventuelle.
13 juillet. — Réveillé de bonne heure ce matin, j'ai été aux nouvelles. On ne sait rien encore, si ce n'est que les troupes sont parties aux heures Gxées et que le combat est engagé partout. Du reste, on
entend une vive canonnade à l'ouest et au nordest.
Vers neuf heures, une formidable explosion secoue les concessions. La commotion brise les carreaux, ébranle des maisons, et Ton distingue au delà de la gare une énorme colonne de fumée blanche qui monte à une grande hauteur et s'épanouit en un champignon colossal.
Onze heures. Toujours rien, si ce n'est qu'il y a de grosses pertes à l'ouest et que l'on s'y bat terriblement. Je monte sur le toit de la mission des jésuites, d'où l'on découvre à deux kilomètres tout le champ de l'action ; avec une lunette on en suit aisément les détails. Dans la plaine marécageuse qui s'étend à l'ouest de la cité, l'infanterie de marine, reconnaissable à son uniforme bleu, est abritée derrière des masures. Les Japonais sont près d'elle, également dissimulés dans des maisons. On distingue les Anglais et les Américains au delà vers le nord. Ces troupes sont arrêtées. Mais la canonnade et la fusillade font rage. A l'ouest et au sud, les canons tonnent sans cesse, et l'on voit les petits ballons de vapeur blanche produits par l'explosion des shrapnells planer sur la cité. De celle-ci, on n'entrevoit qu'une silhouette informe à travers d'immenses tourbillons de fumée noire que trouent de temps en temps de grandes langues de flammes.
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Çà et là des toits de pagodes émergent au-dessus ^ de la ligne crénelée des hautes murailles où \ s'agitent confusément des formes vagues et d'où partent des éclairs incessants. Un combat furieux se livre là-bas. La vieille ville chinoise se défend désespérément. A Test également, de grandes colonnes de fumée et le bruit du canon signalent la marche des Russes. Des incendies dévastent des I villages voisins. Et sous un soleil radieux, la guerre à mort et sans merci ravage tout.
L'après-midi se passe dans une attente anxieuse. [ A l'ouest, le bruit du combat continue, et de mauvaises rumeurs circulent déjà; on craint un échec, peut-être faudrait-il battre en retraite. Au nord-est on n'entend plus rien, cela paraît fini du côté des Russes. Les Chinois ont recommencé à bombarder les concessions; un officier russe est blessé d'un éclat d'obus dans une rue au milieu de la concession anglaise. Enfin vers quatre heures on a des nouvelles précises de l'engagement de la rive gauche. Les Russes, partis à minuit de leur camp et marchant au nord de l'arsenal de l'est, ont traversé le canal de Loutai pendant la nuit. Arrivés en vue des positions ennemies à la pointe du jour, ils les ont attaquées vigoureusement. Vers neuf heures, le général Stessel indique au capitaine Joseph, commandant la batterie française, trois magasins à
poudre situés à huit cents mètres dans les faubourgs nord-est de la ville chinoise, non loin de la citadelle et des batteries, et lui demande s'il peut les faire sauter. — « Très facilement, répond l'autre ; mais il faut faire reculer vos troupes pour les mettre à l'abri de l'explosion. » Les ordres sont donnés et exécutés, et en deux coups les magasins sont atteints par un obus à la mélinite. Une explosion se produit alors, si forte que toute l'armée russe est jetée à terre par le souffle. Le général est culbuté de son cheval, tous les animaux sont renversés. C'est l'explosion que nous avons entendue. (A Takou, situé à cinquante kilomètres à vol d'oiseau, le sol est secoué comme par un tremblement de terre, et le bruit de l'explosion a été entendu d'une façon très intense à bord des bâtiments de guerre mouillés à vingt kilomètres de là.) Profitant du désarroi des Chinois, les Russes chargent les batteries à la baïonnette et les enlèvent après une courte résistance. Le général Stessel, quoique blessé dans sa chute, félicite le capitaine Joseph et ses artilleurs dont l'adresse a contribué si puissamment au succès, et lui offre de faire arborer le pavillon français sur la position. Malheureusement notre batterie n'en possède pas. Dans les positions chinoises on trouve huit canons Krupp des derniers modèles, dont deux de siège. Vers midi, les Russes
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sont maîtres de cinq camps retranchés. Ils ont eu cent cinquante hommes hors de combat ; le capitaine Joseph est blessé à Fépaule.
A cinq heures le commandant Vidal, attaché militaire de la légation, remplissant les fonctions de chef d'état-major du colonel de Pélacot, accourt au consulat et nous apporte des nouvelles du combat de la rive droite. Mais ici je préfère copier le rapport du colonel.
« Développement de Vaction sur la rive droite. — Les mouvements ont été exécutés comme il avait été convenu. Les Japonais et les Français arrivent à l'arsenal en même temps vers cinq heures du matin.
« Tandis que les Anglais (3* colonne) s'étendent sur la gauche, sans toutefois dépasser la digue en terre, tandis que les Américains se massent en réserve, une compagnie japonaise et un peloton français sont portés en avant de l'arsenal pour couvrir la mise en batterie de l'artillerie.
a Les batteries française et japonaise cherchent une première position au sud et près de la digue, et ouvrent le feu sur les faubourgs, mais elles n'ont aucune vue.
a Une batterie japonaise est alors portée dans l'arsenal, où elle se met en batterie avec des vues directes. »
Ui LES BOXEURS
Pendant ce temps le bataillon français s'est massé derrière la digue, à l'abri des vues et des feux.
Le colonel commandant le corps expéditionnaire, après reconnaissance, porte sa batterie à gauche de la batterie japonaise, déjà en position dans l'arsenal, avec ordre de préparer l'attaque du faubourg.
Au cours de sa reconnaissance, le colonel avait vu que pour se rendre de l'arsenal aux faubourgs de la ville il n'y a qu'une chaussée de huit cents mètres de long et de quinze mètres de large, bordée à droite et à gauche de mares dont on ignore la profondeur.
Toutefois, sur cette chaussée se trouvent de trois cents mètres en trois cents mètres des groupes de deux ou trois maisons qui peuvent servir d'abri pendant la marche en avant.
Le colonel donne immédiatement ses ordres.
!• Le bataillon va franchir la digue, derrière laquelle il est abrité, pour venir se rassembler à l'extrémité de l'arsenal, derrière des ruines qui se trouvent à l'entrée de la digue.
2' Un peloton sera porté en avant sur la digue jusqu'au premier groupe de maisons, dç manière à amorcer le mouvement et à couvrir le rassemblement.
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3* Dès que la préparation de l'attaque par Fartillerie sera jugée suffisante, et quand Tordre en sera donné, le bataillon se portera en avant sur le faubourg. Le mouvement se fera sur la digue, successivement, peloton par peloton, au pas de course, de groupe de maisons en groupe de maisons, sans s'attarder à tirer. La baïonnette sera mise au canon dès le départ (celle-ci ayant un grand effet moral sur les Chinois).
Entre temps, notre batterie, ayant épuisé ses munitions, se retire du feu et va se mettre à l'abri derrière la digue, où elle attend son échelon qui est envoyé à la concession pour se réapprovisionner.
Le mouvement de l'infanterie s'exécute point par point comme il a été dit plus haut.
C'est vers huit heures que le colonel lance le bataillon sur la chaussée. La tète du bataillon décolle avec un entrain remarquable ; le reste suit, malgré la grêle de balles que provoque ce mouvement en avant. Moins de dix minutes après, le bataillon se trouve dans le faubourg.
Les Japonais, qui ne veulent pas se laisser distancer, se portent en avant avec nos troupes, moitié sur la chaussée, moitié dans l'eau à droite et à gauche.
Les infanteries des deux nations arrivées dans le faubourg progressent lentement de maison en
maison. Vers neuf heures quarante leur mouvement en avant est enrayé ; les troupes sont à environ cinq cents mètres du mur de la ville murée.
La batterie Jullien, qui est réapprovisionjnée, est portée à son tour sur la digue, au trot par pièce, jusqu'à un groupe de maisons situé à huit cents mètres du mur d'enceinte de la ville chinoise, avec ordre d'y faire brèche.
Les obus à la mélinite lui faisant défaut, et les résultats obtenus avec des obus à mitraille étant insufflsants, la batterie reçoit l'ordre de se retirer et de se mettre à l'abri.
Le colonel commandant le corps expéditionnaire décide alors de se cramponner jusqu'à la nuit sur les positions conquises et, au petit jour, d'amener son artillerie à courte distance pour faire brèche avec des obus à la mélinite, puis de lancer son bataillon à l'assaut.
Le général japonais, partageant entièrement l'avis du colonel, maintient ses troupes au contact. Le général anglais, hésitant, parlait de retraite, mais, devant la décision prise par les commandants des troupes françaises et japonaises, il se décide à porter les siennes en avant.
Celles-ci progressent lentenient à gauche du groupe franco-japonais, tandis que les Américains
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avancent à droite. Anglais et Américains s'arrêtent sans s'engager dans les faubourgs.
Les deux ordres suivants envoyés, l'un à onze heures du matin, l'autre à deux heures par le colonel commandant le corps expéditionnaire au commandant Feldmann, dépeignent exactement la situation :
A 500 mètres de la ligne de feu.
Expédié le 13 juillet 1900 à 11 h. 20 du matin.
« Il faut tenir sur place jusqu'à la nuit. Vous êtes trop près de la muraille pour que l'artillerie enncr mie puisse quelque chose contre vous. Abritez bien vos hommes et ne dépensez pas vos munitions.
« Nous n'avons en ce moment aucun moyen de faire brèche. Cette nuit je vous ferai renforcer et ravitailler.
« Demain matin la batterie aura des obus à la mélinite; elle fera brèche, et on donnera l'assaut. »
A 500 mètres de la ligne de feu.
Expédié le 13 juillet 1900 k 2 heures du soir.
a Continuez à tenir ferme en épargnant hommes et munitions. Dès que la nuit sera venue^ faites des barricades et des retranchements de manière à conserver ce que vous avez conquis. Couvres vous sur votre flanc gauche. Pendant la nmt je
VOUS enverrai de l'eau et des munitions, et je vous ferai renforcer. »
Ce qu'il fallait, dans la circonstance, c'était de la ténacité. Le Chinois, devenu excellent artilleur et assez bon tireur, a encore la terreur de la baïonnette. Il fallait donc le maintenir sous la menace immédiate de cette arme.
De plus, le Chinois se défend avec la plus grande ténacité quand il est derrière des retranchements, mais il se retire dès qu'il est toiurné. Il fallait donc attendre le résultat de l'attaque des Russes sur la rive gauche.
Les troupes retenues ainsi immobiles sous le feu, restant sans tirer pendant des heures entières, se tenant simplement prêtes à repousser à la baïonnette toute sortie ou retour offensif des Chinois, furent parfaites de calme et de sang-froid. Tout ce qui sortait de son abri, tout ce qui paraissait sur la digue pouvait être considéré comme perdu, car le feu de l'ennemi, mieux ajusté depuis qu^on ne tirait plus sur lui, était devenu des plus efficaces.
Force est donc d'attendre la nuit pour relever les morts et faire les ravitaillements.
D'après le commandant Vidal, l'élan des troupes lorsqu'elles ont franchi la zone découverte balayée par la fusillade a été merveilleuse, mais, hélas i des rangs entiers ont été fauchés, et une fois à l'abri
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plus moyen d'avancer. Impossible de relever les blessés. Avec la chaleur excessive d'aujourd'hui les hommes ont horriblement souffert. Beaucoup, torturés par la soif, ont bu de Teau croupie des ruisseaux infects où pourrissent des charognes. Les murs des masures ne sont pas à l'épreuve des balles, et plus d'un homme a été blessé derrière les abris. Ces souffrances durerontjusqu'àlanuit. On ne pourra faire aucun mouvement tant qu'il fera jour.
C'est la grosse artillerie qui a manqué; les pièces de montagne françaises et japonaises ne pouvaient entamer les murailles.
A la nuit la fusillade s'apaise, le combat a duré quatorze heures; les renforts, avec les vivres, partent pour le champ de bataille, d'où l'on ramène les nombreux blessés.
Pendant que l'on se battait à l'est et à l'ouest de la ville chinoise, d'autres unités françaises étaient engagées à l'école de médecine et à la gare.
1* Attaque de deux compagnies partant de l'école de médecine. — Dès qu'il avait aperçu du haut d'un observatoire situé dans la concession le bataillon Feldmann s'engager dans l'arsenal, le lieutenantcolonel Ytasse avait porté en avant deux compagnies du bataillon Roux avec ordre de faire la diversion convenue à l'avance.
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Ces compagnies, partant de l'école de médecine à cinq heures trente du matin, s'avancent à travers un dédale de maisons brûlées en repoussant les Boxeurs. Elles arrivent ainsi jusqu'à un terrain vague d'où elles sont prises en flanc par des tirailleurs chinois placés sur l'autre rive du Peï-ho.
Elles s'arrêtent.
D'une part la situation devenant difficile et les pertes devenant sérieuses, d'autre part la digue étant franchie par le bataillon Feldmann, le lieutenant Ytassé retire les deux compagnies lentement jusqu'à l'école de médecine, d'où il se tient prêt à les reporter en avant pour faciliter la retraite du bataillon Feldmann, pans le cas où ce dernier serait obligé de se retirer. Il est sept heures cinquante. Ce combat des rues, qui a duré deux heures vingt, a été très meurtrier.
2" Combat autour de la gare, — Les Chinois, refoulés par les Russes, cherchent à enlever le poste de la gare. Mais le feu des défenseurs de ce poste (une compagnie du 9* de marine) les tient à distance.
Cette compagnie n'a ni tué ni blessé par le feu de l'infanterie, mais de même que l'avant-veille les tranchées du poste enfilées par l'artillerie chinoise sont couvertes, à un moment donné, d'obus à mitraille qui lui causent quelques pertes.
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Quand ces nouvelles parviennent dans les concessions, elles y causent une profonde émotion. On craint que la joiurnée de demain ne soit très meurtrière et qu'on ne manque de monde.
14 juillet. — Ce matin à six heures du Chaylard m'a réveillé en criant : « Levez-vous I Le drapeau français flotte sur la cité chinoise 1 » Nous avons grimpé sur le toit d'où nous avons vu à travers la brume et la fumée nos trois couleurs flotter sur les murs de la ville chinoise en compagnie du drapeau japonais. Après l'anxiété d'hier soir, quel soupir de soulagement à l'annonce de la victoire 1 Bientôt les nouvelles arrivent. Comme je l'ai dit, les troupes avaient couché sur leurs positions après avoir été renforcées; le bataillon français avait été doublé d'un autre. Toutes les troupes françaises à Tien-Tsin étaient aux avant-postes. La nuit fut relativement tranquille, sauf en grand'garde. Officiers et soldats dormaient sur le sol, entassés dans quelques maisons où ils avaient pu se caser. De temps en temps les Chinois tiraient au hasard des coups de fusil, et plusieurs de ces balles perdues causèrent des blessures. L'une d'elles, après avoir traversé un mur et être passée sous le corps du colonel Pélacot, atteignit à l'épaule son chef d'état-major, le commandant Vidal, qui dormait à côté de lui.
A trois heures, un peu avant le lever du jour, des pionniers japonais s'approchent de la porte de l'ouest, malgré les coups de fusil, et y placent un pétard de dynamite. Le fil électrique qui devait faire exploser à dislance est coupé par un projectile, et on doit mettre le feu à la main. La porte vole en éclats, et aussitôt les colonnes françaises et japonaises se précipitent par l'ouverture; elles se heurtent à une seconde porte placée en arrière d'une demi-lune, et, comme on n'a pas de dynamite, quelques soldats escaladent la muraille avec une échelle et en s'aidant des trous et des aspérités du parement. Ils atteignent le sommet, tuent ou chassent les Chinois et redescendent de l'autre côté pour ouvrir les portes. Dès ce moment la ville est prise. Suivant ce qui avait été décidé entre le général Foukoushima et le colonel de Pélacot, les Japonais s'emparent de toute la partie de la ville et des remparts situés à droite de la grand'rue ouestest de la cité, les Français prennent la partie gauche.
Les soldats chinois, fatigués sans doute de la résistance acharnée qu'ils ont opposée la veille, démoralisés par la ténacité des troupes étrangères et par la nouvelle des succès des Russes à l'est, craignant d'être tournés, avaient évacué la cité pendant la nuit. Rapidement Français et Japonais couronnent les murailles, d'où à leur tour ils fusil-
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lent les derniers Boxeurs et soldats chinois attardés.
A cinq heures les pavillons japonais et. . . anglais étaient arborés sur les murs de la cité; quelques instants après nos trois couleurs flottaient à leur tour. Comment se fait-il que les Anglais, entrés les derniers, aient planté leur drapeau avant nous qui étions les premiers avec les Japonais? La raison en est simple : un peu avant l'assaut, les Anglais, qui étaient à la gauche, envoyèrent quelques groupes de trois ou quatre soldats se mêler aux colonnes françaises et japonaises; ils entrèrent ensemble et, pendant que nos soldats étaient occupés à chasser les derniers Chinois, plantèrent le drapeau britannique en bonne place, à la gauche de la porte d'entrée, là où nous venions de passer.
A sept heures, en l'honneur de la fête nationale et pour célébrer la prise de Tien-Tsin, le comte du Chaylard hisse son pavillon, et un quart d'heure après les Chinois, qui, décidément sont bons pointeurs, lui envoient leur p, p. c. sous la forme de trois obus qui heureusement ne blessent personne.
C'est la fin du bombardement.
Il a duré du 17 juin au 14 juillet, 28 jours.
Cette victoire a coûté cher, 940 hommes sur 4,000 sont hors de combat, c'est-à-dire plus du cinquième des effectifs engagés.
Les pertes se répartissent à peu près ainsi :
Français, 94 blessés, dont 6 officiers hors de combat ; 22 tués, dont un officier.
Japonais, 400.
Américains, 200.
Anglais, 50.
Parmi les morts on signale im officier français, le lieutenant Piquerez, le colonel commandant le détachement américain, de nombreux officiers japonais.
Les grosses pertes des Américains sont dues à l'inexpérience des soldats, qui ne savent pas s'abriter et s'avancent en ordre compact. Celles des Japonais tiennent à leur mépris du danger, qui fait l'admiration de tous ceux qui en ont été les spectateurs. Ils marchent sous la fusillade aussi calmes qu'aux manœuvres. Un officier d'artillerie dont la batterie était à huit cents mètres de la muraille se tenait debout en gants blancs, dirigeant le tir de ses canons comme à une école à feu. Une des pièces a eu successivement tous ses servants tués. C'est très brave. Mais quelques précautions épargneraient la vie de beaucoup de ces soldats sans rien compromettre.
Au cours de cette journée, comme durant les derniers combats à la gare. Japonais et Français ont combattu côte à côte en bons camarades d'armes et se sont aidés mutuellement.