COMBATS DE PEITSANG ET DE YANGTSOUN PRISE DE PÉKIN
16 juillet. — Hier j'ai suivi un détachement de nos soldats qui allaient chercher dans la ville chinoise des charrettes, des chevaux et des jonques : les moyens de transport qui seront nécessaires quand on partira pour Pékin.
De grand matin nous sommes partis; j'avais le revolver à la ceinture, l'appareil photographique à la main. Passé la barricade au nord de l'école dé médecine chinoise, on entre dans les faubourgs où l'on s'est battu pendant vingt-sept jours. Sur près d'un kilomètre toutes les maisons sont brûlées, les ruines éventrées par les obus. Des cadavres et des débris à moitié consumés jonchent le sol. Une puanteur cadavérique, une odeur de brûlé empoisonnent l'air. Des bandes de chiens affamés errent dans les décombres et dévorent ces carcasses que l'on n'a pas encore eu le temps d'enfouir. Grâce à eux nous éviterons peut-être quelque épidémie*
Vite nous franchissons cette scène de dévastation. Nous gagnons la porte sud par laquelle les troupes alliées sont entrées. Les faubourgs où nous sommes maintenant ont moins souffert; beaucoup de maisons sont encore debout, et Ton aperçoit quelques habitants effarés qui se dissimulent ou s'enfuient à notre approche. En témoignage de leur soumission ils ont arboré sur leurs demeures le pavillon des armées étrangères ou en tiennent un à la main. Le drapeau japonais est en majorité, soit que les soldats de l'empire du Soleil levant en aient distribué en grande quantité, soit parce qu'il est plus facile à confectionner ; un morceau de cotonnade blanche avec un rond rouge au milieu
Autour de la porte, les traces du combat d' avanthier sont encore vivantes ; les murs écrétés, défoncés par les obus, les débris de la porte pendant encore aux gonds, les drapeaux au bout d'une perche plantée à la hâte sur le terrain à peine conquis, des cadavres, des débris d'armes, tout cela encore dans le pêle-mêle de la bataille. Nous passons la voûte que gardent un marsouin et un soldat japonais. Dans la cité murée, l'aspect est d'une horreur indescriptible : maisons brûlées ou encore en feu, cadavres d'hommes et d'animaux amoncelés, parfois à moitié carbonisés, un chaos de choses sans nom; et dans l'air, cette odeur infecte de cadavres
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brûlés qui prend à la gorge et vous soulève le cœur. Ici on a l'impression saisissante de ce qu'ont été les journées des 13 et 14 juillet.
Pendant que les assiégés combattaient du haut des remparts, une partie de la cité flambait derrière eux, et la populace, profitant du désordre, se ruait au pillage des riches magasins, des monuments publics, des demeures particulières, massacrant ceux qui tentaient de la repousser. Et le pillage a continué. Sous nos yeux des mendiants, des miséreux dévalisent les monts-de-piété, les greniers, les boutiques, les yeux ardents de convoitise féroce; des rixes éclatent, souvent mortelles. Et, comme dans une fourmilière, c'estun grouillement de loqueteux, hommes et femmes, adultes et enfants, qui se hâtent à travers les rues et les décombres, attirés vers les bons endroits, les uns encore les mains vides, les autres chargés de paquets volumineux et pesants, qu'ils s'empressent d'aller cacher je ne sais où. Aux carrefours des sentinelles des diverses nations arrêtent ces pillards et les forcent à jeter leur butin, maïs il y en a trop, il faudrait les chasser à coups de fusil. Les soldats harassés, trop peu nombreux, se contentent de garder certains édifices et quelques grands magasins.
Nous sortons par l'ouest, mais l'incendie qui
dure encore de ce côté nous repousse vers le nord, où le faubourg est à peu près intact.
Quel soulagement d'échapper à Todeur et à la vue de ces abominations!
Ce pays est extraordinaire : là-bas, à quinze cents mètres, la populace met la ville à sac; ici la vie est presque normale. Les gens vont et viennent sans trop d'effarement. Il y a même des boutiques ouvertes où Ton vend et Ton achète, des colporteurs qui crient leur marchandise. La plupart des maisons sont closes, portes barricadées de l'extérieur ; d'autres ont le petit drapeau étranger qui les sauvegardera, le japonais de préférence, ou encore un écriteau dans ce genre : a Soumission aux puissances occidentales et aux Japonais » ; ou bien : « Ami de la civilisation. » Les passants, peu nombreux, tiennent bien en évidence un petit drapeau ou un écrit du même genre, à moins qu'ils n'aient au cou une passe signée d'une autorité militaire ou consulaire. Cela donne au quartier im faux air de fête populaire.
Dans des auberges abandonnées où les réguliers étaient casernes, nos soldats ont découvert des canons, des armes et des munitions dissimulés sous de la paille, dans des dépendances du yamen du vice-roi des charrettes et des chevaux, et sur le Pei-ho des quantités de jonques abandonnées.
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Pendant qu'ils ramènent ces prises à la concession française, je continue mon exploration avec un compagnon.
Le yamen du vice-roi est désert, pas un être humain; j'erre dans un dédale de grandes salles, de cours, de petits jardins, de réduits bizarres. Il ne reste plus rien, absolument rien, sauf des monceaux de fusils démodés et de nombreuses caisses de cartouches à moitié vides. Le vice-roi a dû quitter son palais depuis longtemps. Le quai aux abords du yamen est garni de casemates solides.
Nous poussons jusqu'aux ruines de l'église commémorative des massacres de 1870, que nous avons vu brûler le 15 juin.
Comme en 1870, seul le clocher surmonté de la croix est debout. Tout le reste est anéanti, émietté; les tombeaux, les stèles qui les surmontaient^ et surtout celle qui se dressait à la porte et où était gravé le décret impérial autorisant la construction de l'édifice, ont été pulvérisés. Un gros tas de briques cassées, de débris de granit et de marbre, c'est tout ce qui subsiste.
A deux cents mètres de là, le drapeau japonais flotte sur la citadelle, le fameux fort noir, d'où, prétendait-on à tort, les Chinois nous bombardaient. Les canons de cette citadelle se sont tus
durant tout le siège. Ce sont de braves canons se chargeant par la bouche, lançant des boulets ronds et tout au plus bons à donner aux embrasures un aspect menaçant. Les Chinois les ont dédaignés. La citadelle n'a servi que d'écran aux batteries de siège, établies à cinq cents mètres plus au nord, dans les camps retranchés.
Pour aller à ces camps il faut franchir le Pei-ho sur un pont de bateaux, derrière le y amen du vice-roi. A une courte dis'ance de la rive gauche, dans l'espace limité par le mur en terre de Tien- Tsin et le canal de Loutaï, il y a cinq grands ouvrages garnis de hauts murs en terre où étaient campés la plus grande partie des troupes régulières et des Boxeurs. Dans le principal de ces forts, où est cantonné un bataillon russe, nous avons la bonne fortune de rencontrer un officier que je connais et qui fort aimablement se fait notre cicérone. Ses explications ont une saveur particulière, car c'est lui qui, le 14 à la tête de sa compagnie, s'est emparé des deux principales positions.
Le camp retranché où il nous conduit est une véritable forteresse entourée de murailles épaisses, hautes de huit à dix mètres, avec une large plateforme où l'artillerie Krupp était en batterie ; elles ont la forme d'un quadrilatère de cent cinquante mètres de côté environ. A l'intérieur il v a des
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logements pour les troupes, des écuries, une pagode, une tour de guet, d'où notre aimable guide nous montre le champ de bataille des 13 et 14 juillet. Maisons, tombeaux, tranchées, marais, bouquets de bois, rivière, canal, tous les obstacles naturels sont réunis sur ce terrain, et permettaient aux Chinois, armés comme ils Tétaient, d'opposer une résistance formidable. Mais s'ils tiennent derrière un retranchement, ils l'abandonnent dès que l'assaillant marche sur eux ou décrit un mouvement tournant. C'est ce qui arriva le 13 et le 14 et permit aux Russes de s'emparer sans trop de pertes, relativement s'entend, de positions aussi redoutables.
Une circonstance les aida aussi : un de leurs obus tomba sur la poudrière d'un de ces forts, et l'explosion affola les défenseurs, qui s'enfuirent eu désordre. La débâcle commencée s'étendit aux autres positions. L'officier russe qui nous conduit se trouvait à cinq cents mètres de là, dissimulé avec sa compagnie derrière des maisons. Il demanda à son chef la permission de donner l'assaut; celui-ci hésitait, lorsqu'on vit les Japonais hisser leur pavillon sur le fort noir situé sur l'autre rive* L'ordre fut alors donné : les Russes s'élancent^ jettent un grappin sur la muraille, l'escaladent et aperçoivent les Chinois en déroute à quelques
centaines de mètres dans le nord. Plusieurs pièces Krupp étaient sur la plate-forme du rempart. Rapidement, on les retourne, on les pointe sur les fuyards, et on les canonne avec leurs obus.
La quantité d'armes et de munitions trouvée dans les magasins est énorme, canons de siège, de campagne, de montagne, canons-revolver, mitrailleuses, etc.; le tout des derniers modèles, de provenances allemande et anglaise. Il est impossible d'évaluer le nombre des pièces et des projectiles. Mais on ne risque pas de se tromper en affirmant que plus de cent pièces modernes ont été saisies à Tien-Tsin et à l'arsenal de Hsi-gou. Dans cet établissement, bien que la colonne Seymour, lors de son passage, en ait détruit de gros stocks, les Russes en ont encore trouvé beaucoup sous les décombres qui n'avaient même pas été sorties de leurs caisses d'emballage. L'approvisionnement en fusils était à l'unisson.
Que penser des renseignements donnés au commencement du siège par des officiers européens, anciens instructeurs de l'armée chinoise, d'après lesquels les Chinois ne possédaient qu'une batterie Krupp de campagne avec quatre-vingts coups par pièce? Les fournisseurs allemands et anglais, dont plusieurs habitent à Tien-Tsin et ont eu leurs mai-