COMBATS DE PEITSAN6 ET DE TAN6TS0UN
liens de camaraderie se sont formés sur les champa de bataille que l'avenir resserrera sans doute.
Les circonstances ont servi le Japon, mais il les prévoyait aune échéance plus ou moins rapprochée et s'y préparait Dès les premières nouvelles il avait envoyé des troupes, et ses effectifs atteindront à la fin de la campagne le chiffre de vingt mille hommes environ; c'est un corps homogène parfaitement équipé et instruit sur le pays où il opère. Aussi agit-il avec méthode et décision. A Takou il parti-;cipa à la prise des forts lorsque l'artillerie des canonnières eut réduit au silence celle des Chinois. Il occupa le fort du nord-est et y créa un solide point de débarquement. Il y trouva des canons, des magasins, du matériel et des logements. A Tien-Tsin, il fut un des plus actifs à l'attaque de la ville chinoise et, dès l'occupation des quartiers indigènes, il mit la main sur les principaux yamens et édifices publics, où était entassé un butin considérable, canons Krupp des derniers modèles, munitions et argent en lingots. Sur la rivière, il organisa un service de transports avec les embarcations prises à Takou, puis avec une flottille de petits vapeurs venant directement du Japon sans rompre charge. On peut prévoir que dans les premiers jours d'août le corps japonais, fort de douze mille combattants environ, sera
réuni à Tien-Tsin, complètement équipé et approvisionné pour une longue campagne.
Les Russes ont été aussi parmi les plus actifs. A la première nouvelle des troubles, leurs bateaux mouillèrent devant Takou et, lorsque la situation à Pékin devint menaçante, mirent à terre de forts détachements, puis amenèrent aussitôt de Port- Arthur un régiment d'infanterie dont la présence à Tien-Tsin, du 16 au 24, sauva les concessions d'une destruction générale. Ce fut encore un régiment russe qui vint de Takou à marches forcées, en livrant des combats pendant quarante-huit heures, secourir les étrangers de Tien-Tsin et délivrer la colonne Seymour assiégée dans l'arsenal de Hsi-gou. A l'attaque des forts de Takou, leurs canonnières et leurs compagnies de débarquement prirent une part prépondérante et subirent des pertes énormes. Ils se sont attribué un des forts du sud, un autre dans le Peï-ho, des ateliers, un torpilleur, des remorqueurs et des embarcations diverses. Une de leurs compagnies du génie répare la voie ferrée de Takou à Tien-Tsin et en assure le service depuis le 20 juin. A Tien-Tsin ils occupent le grand arsenal de l'est, doté des machines les plus perfectionnées et les plus modernes pour la fabrication des canons, des fusils et des munitions, la frappe des monnaies, le tout en excellent état et largement approvisionné.
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C'est une prise qui représente un nombre respectable de millions. Dès le 15 juillet leurs détachements s'établirent àl'arsenalde Hsi-gou» d'où ils lancèrent des reconnaissances vers Peitsang et Yangtsoun. Dans les premiers jours d'août la Russie, qui doit en ce moment réprimerune révolte enMandchourie, aura ici huit mille hommes en état de marcher sur Pékin. L'action anglaise ne semble pas avoir été aussi importante que l'auraient désiré les résidants britanniques en Extrême-Orient. Engagée au Transvaal et au pays des Achantis, l'Angleterre a pu faire une démonstration navale imposante à Takou, mais a été au bout de ses moyens après avoir débarqué quelques centaines de marins. La tentative de l'amiral Seymour échoua malheureusement ; la presse de Shanghaï et de Hong-Kong a annoncé à grand fracas que les troupes anglaises marchant avec les Russes au secours de Tien-Tsin étaient arrivées les premières ; on sait ce qu'il faut penser de ces racontars. Depuis, une compagnie de Chinois de Weï-Haï-Weï, puis un régiment de Sikhs sont arrivés, et l'on attend sous peu de gros contingents indiens. Les Anglais ont eu l'habileté de s'emparer à Tien-Tsin des chaloupes à vapeur et remorqueurs du vice-roi, qui leur permettront de ravitailler par le Peï-ho la colonne qu'ils lanceront sur Pékin.
Le rôle de l'Allemagne, sans être négligeable, n'a pas été en rapport avec ses visées politiques en Chine. Ses deux canonnières l'Iltis et le Jaguar prirent une part décisive à l'attaque des forts de Takou et à leur occupation, et subirent de fortes pertes. A Tien-Tsin, trois cents marins allemands gardaient la concession allemande. La plupart furent incorporés dans la colonne Seymour, dont ils formèrent avec les Français le noyau le plus solide. Le 13 juillet, ils combattirent vaillamment à côté des Russes. N'ayant que peu de soldats au Tché-li, l'empereur Guillaume veut néanmoins marquer sa sympathie aux malheureux réfugiés dans les légations et les aider. C'est sans doute la raison de son télégramme à l'amiral Bendemann, qui a été par les soins du consul d'Allemagne affiché sur les murs de Tien-Tsin, et dont voici la traduction :
a Je donne ma parole impériale de payer mille taéls pour chacun des étrangers de différentes nationalités enfermés à Pékin, s'ils sont remis vivants aux mains des autorités allemandes ou d'autres nationalités étrangères.
a Toutes les dépenses faites pour transmettre ce message à Pékin seront remboursées.
a Guillaume IL »
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On ne peut que louer la générosité de cette pensée; mais il est permis de douter de son efficacité, Outre que les sommes promises ne sont pas excessives, j'ai déjà dit qu'au prix de cent taëls on n'avait pu pendant le bombardement trouver un courrier, elles sont offertes à un moment où l'argent lui-même est sans eflFet. Nous n'avons pas de communications avec les Chinois, et il n'est pas possible de leur faire part des offres de l'empereur d'Allemagne; des fanatiques enragés comme le prince Touan et Tong-Fou-Siang sont les maîtres de Pékin, et leur haine contre l'étranger, ainsi que celle de leurs soldats, les rend sourds à toute proposition.
Les États-Unis ont figuré jusqu'à ce jour dans toutes les opérations importantes : l'attaque de Takou, oïl leur canonnière Monocassy a souflFert beaucoup, la marche au secours de Tien-Tsin de concert avec les Russes et les Anglais, la prise de la ville chinoise. Depuis le 14, ils ont reçu des renforts et de grandes quantités de matériel, avec lesquels ils pourront marcher sur Pékin avec les autres forces alliées.
Le commandant en chef de notre division navale de l'Extrême-Orient se trouvait heureusement sur les côtes du Tché-li dans le courant de mai ; il était même allé faire une visite à Pékin avec plusieurs officiers de son état-major, car personne ne pré-
voyait alors de dangers imminents, et eut la chance de quitter la capitale Tavant-veille delà destruction de la voie ferrée. Il put donc se concerter immé* diatement avec notre ministre et notre consul géné« rai à Tien-Tsin sur les mesures à prendre. Indépendanmient du premier détachement qui parvint à Pékin, il mit à la disposition de l'amiral Seymour un contingent de cent cinquante hommes sous les ordres du capitaine de vaisseau de Marolles. Il renforça la garnison française de Tien-Tsin, qui fut de cent trente marins environ pendant la période du siège du 16 au 23 juin. La canonnière française Lion coopéra très efficacement à l'attaque de Takou, car son artillerie était plus puissante que celle des autres navires engagés, et avait un champ de tir plus étendu. Nos marins défendirent avec les Cosaques la station de Chang-lien-chan et empêchèrent la destruction totale de la voie jusqu'à Tan-Kou. A Tien-Tsin, du 15 juin au 14 juillet, nos marins d'abord, l'infanterie et l'artillerie de marine ensuite défendirent la concession française placée en flèche au milieu des faubourgs chinois et couvrant les autres concessions. Enfin, le 13 juillet, nos troupes opérèrent en première ligne à l'ouest avec les Japonais, à l'est avec les Russes, et seules au centre. Leur chef, le colonel de Pélacot, exerça une influence décisive dans les con-
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seils de guerre, et réussit à mettre fin aux lenteurs, aux hésitations qui retardaient l'attaque de la ville murée et prolongeaient la désastreuse situation des alliés. Dans toutes ces opérations elles firent preuve des plus belles qualités miKtaires, la science et l'expérience de nos officiers furent hautement appréciées.
Notre marine et notre petit corps expéditionnaire, malgré leur infériorité numérique, ont donc joué le rôle qui correspond à l'importance de nos intérêts en Chine. Us ont été dignes de leurs aînés de 1860 et ont ajouté quelques pages glorieuses à l'histoire de nos fastes militaires. Notre artillerie s'est particulièrement distinguée. On la classe la meilleure parmi celles des autres troupes.
Il est à craindre malheureusement que Tien-Tsin soit le terme des efforts de nos soldats si les renforts attendus de France et partis le 23 juin sur le Guichen et la Nive n'arrivent pas avant le départ des Japonais et des Russes pour Pékin. Nos soldats, déjà éprouvés par le climat de la Cochinchine et du Tonkin, ont souflFert plus que les autres par suite de la position dangereuse de leurs cantonnements. N'ayant pas eu un instant de repos depuis plus d'un mois, ils sont très fatigués. Maintenant que l'excitation du combat est tombée, la malaria, la dysenterie, la fièvre typhoïde remplissent l'hôpital que le
docteur Dépasse et le consul 'de France ont eu la précaution d'organiser dans l'école de médecine chinoise. Et puis en auraient-elles la force que nos troupes ne pourraient que difficilement faire colonne étant venues de Tlndo-Cliine sans moyens de transport et n'ayant trouvé à Tien-Tsin que quelques charrettes et jonques, en nombre insuffisant. Beaucoup d'officiers soutiennent, il est vrai, qu'on a tout le temps de se préparer, qu'on ne peut marcher avant la fin de la saison des pluies, c'est-àdire les premiers jours de septembre, et qu'il est nécessaire d'attendre l'arrivée des gros contingents attendus d'Europe. Dans l'état des forces chinoises Pékin est imprenable avec moins de soixante mille hommes, sous peine de s'exposer à un échec. Les diplomates ont atteint le maximum d'imprévoyance ; il n'y a plus d'imprudence à commettre. En vain leur objecte-t-on que les Japonais, mieux renseignés que qui que ce soit, ne cachent pas leur intention formelle de partir après avoir achevé la concentration de leurs vingt mille hommes, c'està-dire dans la première quinzaine d'août.
27 juillet. — Le général Frey est arrivé avanthier ; il vient prendre le commandement du corps expéditionnaire français, hélas t bien réduit parles maladies et par le feu. Un télégramme nous a annoncé le passage du Guichen à Singapore le
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21 juillet. Nous souhaitons que les renforts qu'il amène, cinq cents hommes, dit-on, arrivent à temps.
Les Japonais ont en effet promis aux Russes de ne pas partir avant la première quinzaine d'août. Il paraît de plus en plus probable qu'ils entraîneront les autres corps, qui ne sont pas en état de prendre cette initiative ou ne le veulent pas. Néanmoins dans certains milieux on persiste à croire qu'il faut réunir soixante mille hommes et attendre les premiers jours de septembre.
Les nouvelles de Pékin manquent toujours, les nouvelles directes tout au moins, car des bruits nous reviennent de Shanghaï et Tché-Fou; les légations auraient été massacrées, et Ton donne des détêdls horribles qui affoleront les pauvres familles à l'étranger.
Bien que très inquiet, on ne croit pas ici à un massacre, car, s'il avait eu lieu, on l'aurait appris depuis longtemps ; les Chinois seraient trop heureux de nous le faire savoir. On considère que ce silence, quelque pénible et angoissant qu'il soit, est plutôt de bon augure.
. 29 juillet, — Enfin on a reçu plusieurs messages de Pékin, provenant du ministre d'Angleterre, du chargé d'affaires d'Allemagne, de sir Robert Hart, ce dernier du 23 juillet.
Les réfugiés tenaient dans la légation d'Angleterre, la seule qui ait été épargnée par le feu et le bombardement. La légation de France serait détruite par les obus, mais notre détachement en occuperait toujours les ruines. Au 23 juillet les pertes totales étaient de cinquante-quatre tués et quatre-vingts blessés environ. Les malheureux assiégés se défendaient avec une énergie inlassable, combattant jour et nuit, creusant des tranchées et éteignant les incendies. Leurs munitions devenaient rares, mais ils avaient des vivres en abondance, du riz et du cheval. Les attaques des Chinois avaient cessé depuis le 16, et le 20 Yunglu aurait proposé un armistice, que sir Claude Macdonald aurait accepté, à la condition que les Chinois se tinssent éloignés. On ne nous dit pas ce qui est advenu.
Le bruit court ici que le commandant des forces militaires américaines aurait reçu de son gouvernement Tordre de délivrer Pékin coûte que coûte. Si ce renseignement est exact, il indique que l'opinion publique aux États-Unis s'impatiente des retards mis à la marche sur Pékin^ mais n'en saisit pas les motifs. L'Europe partage peut-être ces sentiments. Il faut cependant laisser aux généraux le temps d'achever leurs préparatifs. Ici, nous sommes dans une profonde anxiété sur le sort des malheu-
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reux réfugiés à la légation d'Angleterre et au Pei-tang, dont les nouvelles nous parviennent goutte à goutte pour ainsi dire. Mais nous connaissons par expérience les forces de Fennemi et les difficultés d'une marche de cent cinquante kilomètres sur Pékin, à travers les plaines détrempées du Tché-li, sous un soleil de feu, dans une région entièrement dévastée. Si les troupes dont on dispose ici étaient réunies sous un commandement unique, elles pourraient être déjà en mouvement, bien des lenteurs, des discussions, etc., eussent été évitées. A qui la faute ? Ce n'est pas aux chefs militaires, mais aux rivalités politiques qui, malgré tout, ne désarment pas complètement. A ceux qui ont développé ces rivalités et les ont aggravées dans ces dernières années de faire leur meâ culpâ. En ce moment il reste encore quelque chose des luttes d'hier, et cela suffît à susciter des défiances qui engendrent des retards.
4 août. — Avant-hier, quelques nouvelles de Pékin ont filtré jusqu'à nous. Yung-lu et le prince King auraient engagé des négociations avec les ministres pour les engager à évacuer Pékin; il y aurait eu une suspension d'armes, et le gouvernement chinois approvisionnerait les légations.
Certaines personnes soutiennent que ces renseignements sont donnés par les Chinois dans le but
d'égarer les gouvernements et de permettre à la diplomatie chinoise de préparer quelque piège. Les puissances ne doivent pas envisager sans répugnance l'éventualité d'une expédition avec toutes les complications politiques qui en découleront; si le gouvernement cliinois réussissait aies convaincre qu'il n'est pas complice des Boxeurs et qu'il lutte contre eux, peut-être lui accorderaient-elles des > délais, ou tout au moins le bénéfice des circonstances atténuantes. S'il arrive malheur aux légations, le gouvernement chinois soutiendra peutêtre que la marche sur Pékin a mis le comble au fanatisme des Boxeurs et qu'il a été impuissant. Tous ces calculs sont vraisemblables de la part des Chinois, mais ce serait une faute de s'y arrêter maintenant. Dans la situation actuelle, la cour et ses conseillers ne céderont qu'à la force.
Déjà l'effet de la victoire de Tien-Tsin s'efface. Les indigènes pacifiques perdent confiance, commencent à croire que nous sommes à bout de forces et s'éloignent de Tien-Tsin. Ceux qui sont foncièrement hostiles reprennent courage, attaquant les étrangers ouïes soldats isolés, empêchant le ravitaillement en vivres frais. Il est grand temps de faire un mouvement en avant.
Les généraux se sont enfin décidés à attaquer i Peitsang, à une douzaine de kilomètres^ où, dit-on.
PEI TANG (ouPeitsang)
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Tarmée chinoise s'est retranchée. Les troupes ont commencé leur mouvement aujourd'hui.
Peitsang est un gros bourg sur la rive gauche du Peï-ho, en amont du confluent de cette rivière et d'un affluent de la même rive qui arrose une plaine en contre-bas. Ce terrain protégé par des levées de terre a été inondé par l'ennemi. Sur la rive droite, le sol est légèrement relevé jusqu'à une vaste dépression marécageuse située à cinq ou six kilomètres à l'ouest. En avant de cette hauteur, les Chinois ont établi de fortes défenses, une ligne de tranchées à deux et trois étages de feux, des épaulements d'artillerie abritant vingt et une pièces, six de montagne, neuf de campagne, trois de siège et trois de calibres divers.
L'attaque aura lieu contre le front par le gros des troupes alliées. Japonais, Anglais et Américains; sur le flanc gauche par les Russes et les Français, qui décriront un mouvement tournant par les chemins hauts, à l'est de la ligne du chemin de fer. En se dirigeant de You-fou vers Yun-Nan- Chin et Tchao-Tcheng, ils tenteront de couper la retraite de l'ennemi.
Japonais, Anglais (Sikhs) et Américains sont partis hier; Russes et Français vont bivouaquer ce soir au nord du canal de Loutaï. De longues files de jonques suivront les troupes en remontant
Ii8 LES BOXEURS
la rivière et transporteront les bagages et approvîeionnements. La voie n'est pas encore réparée au delà de Tien-Tsin.Elle est ouverte dans la direction de Takou, grâce à l'intelligente activité du colonel russe Keller, commandant un régiment de pionniers qui, depuis un mois et demi, a accompli un travail considérable.
5 août, — A la pointe du jour, j'ai gagné à cheval le terrain de l'action. J'ai suivi le chemin de la rive gauche en traversant les camps retranchés occupés par les Russes. La campagne est absolument déserte. Sauf un long convoi de charrettes russes revenant vers Tien-Tsin et une estafette portant un pli, je n'ai pas rencontré âme qui vive. Un peu avant Hsi-gou, ma route rejoignant la rivière, j'ai retrouvé les jonques françaises remorquées par un canot à vapeur. Dans le lointain on entend une canonnade, mais on ne voit rien. Je pousse plus loin, le long du Peï-ho. A la hauteur de l'arsenal de Hsi-gou, quelques soldats se reposent; plus loin, près d'un village de l'autre rive, une batterie d'artillerie anglaise est arrêtée. Je passe près d'un grand canon de siège abandonné au milieu des champs, sans doute une des pièces de l'arsenal de Hsi-gou avec lesquelles la colonne Seymour s'est défendue, et je traverse encore deux ou trois villages où ne restent que quelques vieillards
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OU infirmes qui n'ont pu s'enfuir. Presque toutes les maisons sont intactes, portes closes. Il est dix heures, et le soleil en cette saison est terriblement chaud. J'aperçois enfin quelques troupes, des Français reconnaissables à leurs vêtements bleus, à deux kilomètres dans la plaine, et je lance mon cheval à travers les sorghos dans leur direction. Il y a là deux batteries russes et une batterie de campagne française. Toutes les troupes russes sont sur la rive droite, les chemins de la rive gauche ayant été coupés et la plaine inondée. Seul, le général Frey, avec la 12* batterie de montagne et quelques soldats français et russes, s'est avancé dans la direction de Yun-Nan-Chin. On l'a entendu canonner l'ennemi, mais on n'a pas de nouvelles. Pendant que j'écoute ces vagues renseignements, l'ordre arrive aux batteries de revenir vers le fleuve, et je reste seul dans la plaine, au milieu des herbes géantes. Du haut de mon cheval, mon regard rase Tinunense tapis de verdure d'où çà et là émergent des bouquets d'arbres, la grisaille d'un village ou le monticule d'un four à briques. C'est d'un de ces vill6iges, là-bas, à deux kilomètres environ, que des obus sont partis tout à l'heure; mais l'ennemi vient de l'abandonner. Dans le nord-ouest, le bruit du canon retentit encore de temps en temps, de plus en plus affaibli; mais on ne voit à l'horizon que le
scintillement de l'inondation où le mirage crée de légers fantômes. Le combat paraît terminé ou tout au moins déplacé.
Un peu désappointé, je retourne vers le Peï-ho, où je déjeune dans un petit temple abandonné. Les jonques ont reçu Tordre d'avancer vers Peitsang. Elles arborent les couleurs de l'armée qui les a affrétées, ce qui permet de constater que les Japonais en ont le plus grand nombre. Les reporters anglais et américains ont aussi la leur. Et la file interminable s'avance lentement, au pas des coolies attelés par six ou par huit, sous la surveillance des soldats.
Sur le point d'arriver à Peitsang, une dernière déception m'attend : la digue est coupée sur huit à dix mètres de largeur. Impossible d'aller plus loin. Et je reviens un peu déconfit de ma journée de bataille. En fait d'émotion je n'ai eu qu'un bain inattendu dans une mare où mon cheval s'est plongé.
A Tien-Tsin, on sait déjà que Peitsang a été enlevé par les troupes de la rive droite qui ont poursuivi les Chinois. Le combat a été très meurtrier pour les Japonais, qui ont eu cinquante tues et deux cent soixante-neuf blessés. Dans le cantonnement ennemi, on a délivré un missionnaire français, le père Déhus, dont l'aventure est assez extraordinaire.
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Il administrait une chrétienté à une centaine de kilomètres de Tien-Tsin, lorsque les troubles éclatèrent. Réunissant ses paroissiens dans un village convenablement situé, les armant avec quelques vieux fusils, il organisa une résistance assez forte pour repousser les Boxeurs. Cela durait depuis plus d'un mois, lorsque des réguliers cernèrent la position. Une première attaque fut repotissée, mais le chef chinois prévint le missionnaire qu'il allait bombarder le village si les chrétiens ne retournaient pas chez eux. Dans ce cas, il leur garantissait la vie sauve. Après avoir obtenu un engagement écrit qu'il envoya au consul de France, le père se rendit et les chrétiens se dispersèrent. Le 4 août, on le conduisit devant le général Ma, à Peitsang, qui lui promit de le renvoyer à Tien- Tsin. Dans la nuit le missionnaire était éveillé par le fracas de la fusillade et l'explosion des obus. Ses gardiens tentaient de l'emmener, puis s'enfuyaient, le laissant dans un tête-à-tête dangereux avec des malfaiteurs déjà occupés à piller. Heureusement, les Japonais survinrent. C'était la délivrance.
6 août. — Les détails arrivent de tous côtés sur le combat de Peitsang. Le 5, à deux heures du matin, six mille Japonais, trois mille Anglais et deux mille six cents Américains partaient de Hsigou, sur la rive droite. Au lever du jour, les Japo-
nais s'emparaient d'une batterie à l'extrême droite, et les canons anglais commençaient à tirer. Les Chinois répondent vigoureusement, et ce duel d'artillerie dure jusqu'à cinq heures et demie. A ce moment, les Japonais donnent l'assaut à la première ligne des positions ennemies et dans un élan superbe l'enlèvent à la baïonnette. Le retranchement principal est pris de même une demi-heure plus tard, malgré une fusiUade terrible. A neuf heures, les Chinois sont en pleine déroute, le feu a cessé, Peitsang est occupé.
Sur la rive gauche, les Français et les Russes avaient bivouaqué, le 4 au soir, près de You-fou. Ils devaient, dans la nuit, remonter la route de Yun-Nan-Chin et franchir la zone inondée avant le jour. Au moment de partir, une reconnaissance vint prévenir que les routes venaient d'être coupées et que les eaux rendaient le passage impraticable. Il avait été prévu que dans cette éventualité les troupes de la rive gauche passeraient sur la rive droite et appuieraient l'attaque de front, mais le général Frey fît remarquer que de You-fou, occupé par une compagnie russe, on pouvait, avec de l'artillerie, faire une diversion sur le flanc gauche de l'ennemi, qui diminuerait, dans une certaine mesure, la résistance sur le front, et marqua son intention de s'y porter avec une batterie
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de montagne et de l'infanterie de marine. Le général russe franchit donc seul le Peï-ho avec ses troupes et le gros des troupes françaises, afin de prendre part à l'attaque sur la rive droite.
Avec la 12* batterie de montagne et une quarantaine de fantassins, le général Frey gagna Youfou que tenait la compagnie de volontaires russes du capitaine Gorki. Ces volontaires sont recrutés dans différents régiments pour tenter les coups d'audace les plus risqués.
Il reconnut que le terrain était praticable pour une troupe légère comme la sienne et s'avança dans la direction de Cho-Zeu et Yun-Nan-Chin. Un corps de cavalerie chinois assez considérable était à quinze cents mètres environ de lui, abrité derrière des retranchements et formant l'extrême aile gauche de l'ennemi. Les volontaires russes s'offrent à les tourner par l'est pendant que notre artillerie les canonnera, ce qui est immédiatement mis à exécution.
Les premiers obus tombent au milieu des cavaliers chinois, les surprennent et les mettent en fuite. Les volontaires russes, qui ont pu atteindre l'est de Cho-Zeu, ouvrent un feu de mousqueterie qui enfile les positions chinoises. L'ennemi, se croyant attaqué par des forces supérieures, commence à fuir. La déroute ne s'arrêtera plus.
Il est six heures lorsque la petite colonne francorusse atteint la hauteur de Tchao-Tcheng, d*oii nos canons de montagne tirent sur le flanc et rarrière des positions de Peitsang. A ce moment, Japonais, Busses, Anglais et Américains attaquaient le front, et les Chinois commençaient à plier.
Les obus à la mélinite de la 12* batterie tirés de Tchao-Tcheng, tombant dans les tranchées à l'ouest de Peitsang, y causent des ravages, transforment la retraite en panique et permettent aux assaillants du front de s'avancer plus rapidement.
La victoire était gagnée, Peitsang au pouvoir des alliés ; l'ennemi en déroute avait dû abandonner la plus grande partie de son artillerie.
Le succès eût été plus complet si le mouvement tournant avait été exécuté comme il avait été projeté. Si, en effet,legénéralFreyavaitdisposédedeux à trois mille honmies et de deux batteries à Tchao- Tcheng et au pont n* 6, vers six heures du matin, au lieu de deux cents seulement, il lui eût été possible de couper la retraite de l'ennemi, de l'anéantir ou de le faire prisonnier. L'effort principal dans l'attaque de front a été donné par les Japonais.
Les pertes se répartissent ainsi :
Anglais (Sikhs), un tué, 24 blessés.
Japonais, 50 tués, 269 blessés.
Russes, 6 blessés.
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7 août, — Yangtsoun a été pris hier, et Ton dit que les alliés s'avancent sur Pékin. Le 5, après la prise de Peitsang, les troupes campèrent sur la rive droite du Peï-ho. Elles repartirent le lendemain à quatre heures. Le corps français était coupé en deux, une partie, sous les ordres du général Frey, ayant continué sa marche en avant par la rive gauche, le gros, commandé parle colonel dePélacot, composé de cinq compagnies réduites et de deux batteries, s'étant joint aux Russes. Ceux-ci repassent sur la rive gauche au pont de Peitsang, et les deux groupes français se réunissent sous le commandement du général Frey.
Yangtsoun est enlevé d'assaut après deux heures de combat. Les Américains ont 7 tués et 61 blessés ; les Sikhs, un tué et 38 blessés; les Russes, 2 tués et 17 blessés.
Enhardi par ces succès, renseigné sur l'état d'esprit de l'ennemi, le général japonais Yamaguchi déclare aux autres généraux qu'il a l'intention de poursuivre les Chinois démoralisés complètement et désormais incapables de résistance. Cette décision surprend, car dans le conseil de guerre tenu à Tien-Tsin, le 3 août, il n'avait été question que de la marche sur Peitsang et Yangtsoun, dans le but d'y transporter la base des futures opérations. Plusieurs généraux cependant s'étaient
prémunis contre toute éventualité en se faisant suivre de convois et d'approvisionnements. Les , Russes s'y attendaient, à en juger par l'incident suivant que me rapporte un témoin.
Après la bataille de Peitsang, les Français campèrent à côté des Russes et, le soir, eurent le spectacle imposant de la prière récitée par toute l'armée. Empoignés par cet acte de foi accompli si simplement, sur le terrain même du combat, les Français poussent le cri de : Vive la Russie I les Russes répondent par un formidable hourra, et le général Linévitch se précipite vers le colonel de Pélacot,lui serre les mains avec effusion et l'invite à marcher ensemble sur Pékin.
Le colonel est sans ordres de son chef, ses soldats éreintés n'ont que deux jours de vivres; mais Pékin l'attire, — Pékin où les alliés vont entrer dans quelques jours. Nos troupes resteront-elles en arrière? Notre légation, nos missionnaires seront-ils délivrés par des étrangers? C'est impossible. Le colonel consent alors à pousser jusqu'à Yangtsoun, espérant d'ici là recevoir des instructions.
Telle serait la scène que m'a racontée un témoin. Si elle est exacte, elle tendrait à prouver que dès la victoire de Peitsang les Russes projetaient de pousser jusqu'à a capitale.
Les alliés doivent prendre un jour de repos à Yangtsoun et poursuivre ensuite leur route pour atteindre la capitale en cinq jours.
8 août. — Le général Frey vient de revenir à Tien-Tsin pour terminer les préparatifs de la petite colonne qu'il emmène à Pékin. Car dès que la marche en avant fut décidée il a pris ses dispositions pour y participer. Les Français seront à la prise de Pékin en 1900 comme en 1860. Réduits à huit cents hommes valides, et encore 1 ils doubleront les étapes pour rattraper la colonne internationale. Éprouvés comme ils Font été par le siège et les maladies, l'effort qu'ils vont faire sera rude ; mais tous, officiers et soldats, veulent arriver coûte que coûte et arriveront. Quel malheur que les cinq cents hommes de renfort du Guichen ne soient pas ici! Ce bateau s'est arrêté à Saigon on ne sait pourquoi. Il était attendu pourtant bien impatiemment.
Déjà les deux batteries de montagne, les bonnes petites pièces qui ont fait merveille à Tien-Tsin et à Peitsang, sont en route, avec la batterie de campagne et quatre compagnies; demain deux autres compagnies partiront d'ici. Le général Frey a proposé aux Allemands, aux Autrichiens et aux Italiens, qui ne sont pas représentés dans la colonne, de se joindre à lui afin de coopérer à la prise de Pékin.
Ils ont accepté avec enthousiasme et se mettront en route demain seulement.
Le général compte retourner à Yangtsoun demain soir et rejoindre à marche forcée la tète de la colonne. Il a bien voulu m'autoriser à l'accompagner; je lui en suis très reconnaissant.
10 août. — Ce matin, quelques minutes après minuit, le général Frey, son état-major et moi, nous nous sommes embarqués dans une jonque légère qu'un canot à vapeur remorquera jusqu'à Yangtsoun.
Nuit superbe, éclairée par la lune dans son plein. Rapidement le paysage défile sous nos yeux, paysage fantastique, de réalités et de fantômes, de douces lumières et d'ombres menaçantes évoquant le souvenir des dangers passés. Et ces premiers pas vers Pékin avec l'armée libératrice qui va secourir les malheureux assiégés, où je compte tant d'amis, me causent une joie intime à l'idée de la délivrance et de la réunion prochaines. Mais seront-ils encore vivants quand les alliés pénétreont dans la vieille capitale? Tant de mystères planent sur leur sort I... En ce moment, les Chinois, voyant approcher l'heure de la défaite, n'ont-ils pas résolu leur perte, et la douce lumière qui nous enveloppe n'éclaire-t-elle pas la tuerie finale?
Quel affreux cauchemar t
Trois heures du matin. — Le sifflet du canot à vapeur jette des appels stridents. Nous sommes à Peitsang; la rivière est fermée par un pont de bateaux que gardent les Japonais. Le passage ouvert, nous reprenons notre course entre deux rives bases plantées de roseaux. De la campagne nous ne distinguons que la lisière des champs de sorgho, de temps en temps interrompue par quelques hameaux enfouis sous les arbres. La solitude est presque complète; de loin en loin un convoi de jonques est arrêté sous la garde d'une sentinelle.
Et peu à peu le ciel s'éclaircit, la lune à son déclin a pris une teinte jaunâtre, les étoiles pâlissent, l'aube naît. Les flots du Peï-ho, où se reflétait tout à l'heure encore la voûte étoilée, sont devenus une eau limoneuse oii flottent toutes sortes d'épaves immondes.
Huit heures, — Arrêt au pont de Yaiigtsoun. — Les formes géométriques des grandes travées sont gauchies, les Boxeurs ayant enlevé les cales et allumé des brasiers gigantesques qui ont tordu les poutrelles en fer.
Nous transbordons dans le canot à vapeur qui nous conduit à quinze cents mètres plus loin, au pied d'une pagode de la rive droite, en face de la ville. C'est là que se trouve le colonel de Pélacol avec les trouoes oui partiront ce soir en même temps
que nous. La journée se passe en préparatifs divers, ordres de route, organisation des convois, instructions pour les troupes attendues. C'est au colonel de Pélacot qu'incombe la délicate fonction de ce service d'arrière qui assurera l'existence de la petite colonne, et l'éminent officier doit, le cœur serré, j'imagine, renoncer à l'honneur de conduire ses vaillants marsouins à l'assaut de Pékin, comme il l'a fait à Tien-Tsin.
La colonne internationale est partie d'ici le 8, et a couché à quinze kilomètres, à Tsai-Tsoun; le 9, elle était à Housivo; ce soir elle couchera à Matou. Elle a donc plus de cinquante kilomètres d'avance. Elle n'a rencontré aucune résistance ; l'ennemi paraît être complètement démoralisé et en pleine déroute.
La 12* batterie de montagne la suit de près avec deux compagnies; l'autre batterie de montagne et la batterie de campagne avec deux compagnies sont un peu en arrière ; ce soir part une compagnie et un petit convoi, et demain matin ce sera le tour d'une autre compagnie attendue d'un moment à l'autre de Tien-Tsin avec les détachements allemands, autrichiens et italiens. L'ordre est de marcher pendant la nuit et la matinée, de se reposer pendant le fort de la chaleur, de laisser tout bagage encombrant qui n'est pas strictement
nécessaire, de n'emporter que les armes, les cartouches, quelques vivres et une couverture. Heureusement le beau temps nous favorise.
Six heures. — Nous montons à cheval quelques instants après le départ du petit convoi. Le général n'emmène avec lui que les officiers de son étatmajor, moi et cinq ou six cavaliers d'escorte. En tout une douzaine de personnes. Nous dépassons les dernières maisons de Yangtsoun et nous nous engageons sur une route largement frayée. La nuit tombe lentement sur les champs, voilant peu à peu l'horizon. Et comme nos regards errent sur ces étendues mélancoliques, là-bas, devant nous, au fin fond de la plaine, un éclair surgit de derrière les arbres, une fumée blanche se dresse en colonne et s'épanouit en un champignon gigantesque; quelques minutes se passent, et un sourd grondement ébranle l'air. C'est évidemment quelque explosion causée par les Chinois ou par les alliés. Et pendant quelques minutes nous nous amusons à considérer ce nuage qui repère notre route et que colore de rose le soleil couchant.
A quinze cents mètres de Yangtsoun nous rattrapons le convoi, pauvre convoi fait de charrettes et de rickshaws à moitié brisés, que traînent des animaux éclopés, attelés avec des cordes. Des coolies ramassés un peu partout, au hasard de la ren-
contre, poussent à la roue ; les soldats eux-mêmes donnent un coup de main de temps en temps, et cette caravane pitoyable avance malgré tout assez rapidement. Mais quels efforts faudra-t-il accomplir pour franchir les cent cinquante kilomètres qui séparent du but I
Un incident. Le général vient de remarquer un soldat qui titube. Le malheureux, un enfant de vingt ans, à figure de gavroche, s'est enivré en buvant tout d'un coup la ration do tafia qu'on lui avait distribuée pour quatre jours. — Qu'on le renvoie à Yangtsoun, commande le général. — Le pauvre petit a compris, et aussitôt il a pensé qu'il ne serait pas à la prise de Pékin. Il supplie qu'on lui pardonne; il veut être là-bas pour la grande bataille finale oii peut-être a-t-il rêvé d'accomplir quelque action d'éclat. Il se débat et dans sa détresse se lamente! Mais l'ordre est inflexible, et comme on ne peut le faire accompagner par un soldat, il n'y en a pas de trop, on charge un coolie éprouvé de le soutenir et de rapporter le fusil.
Et, en effet, l'idée d'atteindre la grande ville mystérieuse dont on parle depuis des semaines, où une poignée d'étrangers luttent désespérément, d'égaler les anciens de 1860 et de planter le drapeau français sur le palais du Fils du Ciel à côté de ceux des autres nations, est la pensée unique
de ces soldats qui marchent jour et nuit, sans souci de la faim ni de la soif, surmontant la fatigue excessive. C'est une obsession qui les pousse irrésistiblement en avant. Et si parfois, trahis par leurs forces, ils abandonnent leurs compagnons et s'arrêtent un moment, ils reprennent bientôt leur chemin, lentement, mais avec la persévérance qui triomphe de tout.
La route serpente à travers les champs de sorghos géants, tantôt se rapprochant du Peï-ho, tantôt s'en éloignant. La nuit s'est faite, mais la lune brille de tout son éclat, et nous apercevons les voiles des jonques remontant la rivière sous la poussée du vent du soir. Le convoi est dépassé, et notre petit groupe, maintenant seul^ trotte dans la campagne silencieuse. Si quelques Chinois avaient l'inspiration de tendre une embuscade dans les fourrés qui bordent le chemin, nous serions pris aisément. Mais on a le sentiment qu'une panique souffle sur le pays à la nouvelle de l'arrivée de ces « barbares de l'Ouest» qu'il y a deux mois on jurait de jeter à la mer. Tous les campagnards se sont enfuis ; quant aux soldats, ils ont dû se débander pour aller piller.
9 heures 30. — Traversons sans nous arrêter Tsaitsoun, la première étape. Un long convoi de petites charrettes japonaises s'y repose, les con*
ducteurs dorment, couchés sur la route. Toutes les maisons du village sont ouvertes» saccagées. Pas un être vivant.
Passé les dernières habitations, nous traversons les restes d'un campement; des bottes de conserve, des cadavres de chevaux, des charrettes et des rickshaws brisées jonchent le sol. Et de loin en loin des traces semblables nous révéleront le passage de la colonne internationale. Du reste, nous ne pouvons nous égarer, car deux fils télégraphiques sont déjà posés le long du chemin. De temps en temps nous faisons halte pour laisser souffler les chevaux, tantôt au bord du Peï-ho, où les jonques s'égrènent toujours en chapelet sans fin, tantôt au milieu d'un champ. Mais nous tenons nos chevaux par la bride, prêts à sauter en selle à la moindre alerte.
11 août. — Minuit passé. Qui vive? Halte-là ! Une sentinelle nous arrête à l'entrée d'un village, à une lieue environ d'Housivo, où nos deux batteries et nos deux compagnies ont fait halte. Sur une esplanade au centre des maisons, le camp est installé, pièces alignées avec leurs caissons, chevaux attachés, les hommes étendus sur le sol et profondément endonnis.
Le commandant du détachement, prévenu de l'arrivée du général, vient au rapport. Les soldats
sont pleins d'entrain , et le trajet depuis Yangtsoun s'est accompli sans incident. Pas de malades, ni de retardataires. On est arrivé dans ce village vers huit heures, et Ton doit en repartir à une heure. Le réveil va sonner dans un instant.
Bientôt les éclats de la trompette retentissent dans le village endormi, et ces sonorités familières dans ce lieu étrange, déchirant soudainement le silence qui nous enveloppe depuis Yangtsoun, produisent une impression singulière. Les corps écrasés sur le sol remuent lourdement, peu à peu le camp s'anime, la vie renaît. Chaque homme accomplit sa besogne réglementaire. Les bêtes sont harnachées, bâtées, attelées, les hommes équipés avalent leur café, et la colonne en ordre de marche s'ébranle à l'heure fixée. Le général, satisfait, recommande de presser l'allure et prend les devants.
DeiLX heures du matin. — Housivo. — Le chemin suit le sommet d'une digue; à gauche et à droite nous distinguons des silhouettes vagues de maisons sous de grands arbres. Un détachement anglais est arrêté à cet endroit, et son chef donne quelques renseignements. L'explosion d'hier soir a eu lieu ici. C'est une poudrière que les Anglais ont fait sauter. Les Chinois avaient tenté d'inonder la contrée en pratiquant une large brèche dans la
digue; mais, suq>ris par l'arrivée de ravant-garde des alliés, ils se sont enfuis sans résistance. Les Japonais sont en tète de la colonne internationale, les Russes les suivent de près, les Anglais et les Américains sont un peu en arrière. Pendant cette conversation, deux Cosaques à cheval arrivent et remettent au général Frey un billet du général Liinévitch le renseignant sur la situation et lui reconmiandant de se hâter pour prendre part à l'attaque de Pékin.
Sortis d'Housivo, nous reprenons notre course à travers champs. Le jour se lève sur un paysage pareil à celui de la veille, des champs de sorghos, de maïs, de millet indéfiniment, quelques bouquets d'arbres abritant des maisons, et, sur notre droite, à travers les échappées de verdure, les voiles des jonques, tantôt loin, tantôt près, se promenant lentement dans la grande plaine verte. Maintenant la route est encombrée de traînards, d'éclopés. Américains, Sikhs, Japonais, affalés le long de la chaussée, maraudant dans les villages ou marchant péniblement.
Nous traversons plusieurs villages tous abandonnés. Le soleil monte, et la chaleur devient accablante. Il y a seize heures que nous marchons, la i fatigue et la faim se font sentir.
Encore des traces de campement, des abatis de
sorghos, des boîtes de conserve, des cadavres de chevaux.
Enfin, vers onze heures, nous rejoignons le détachement de tête, la 12* batterie et deux compagnies; les hommes et les animaux, quoique fatigués, sont en bon état. Nous ne sonunes plus loin de Matou, où la colonne internationale a campé cette nuit.
On fait halte pour déjeuner dans une grande ferme .
Trois heures et demie. — Départ. — On a découvert quelques indigènes, et l'un d'eux accepte de nous guider. Matou est à deux kilomètres plus loin. L'arrière-garde de la colonne internationale s'y trouve encore. Dans le lointain, gronde une canonnade assez vive qui doit partir de Chang-Kiahouan.
Quatre kilomètres plus loin nous rejoignons et dépassons le corps américain marchant lentement, mais en bon ordre.
Le canon gronde toujours, maintenant plus distinct; les traînards sont plus nombreux. Des charrettes chinoises, des pousse-pousse encombrent le chemin, avançant cahin-caha.
Sept heures. — A la tombée de la nuit, nous entrons dans Chang-Kiahouan, d'où les Japonais viennent de chasser les Chinois. La colonne internationale est campée au nord du village.
A tâtons, nous nous sommes installés dans une
maison abandonnée. Nous n'avons rien à manger, tout notre avoir se compose de quelques boîtes d'allumettes. Avec deux officiers d'ordonnance, le capitaine Bobo et l'enseigne de Mandat-Grancey, nous avons été fouiller les environs et, dans le chaos des logis saccagés, chercher de quoi manger. Pendant plus d'une heure nous remuons à l'aveuglette des tas de choses invisibles où nos pieds s'enfoncent et trébuchent. Notre persévérance est enfin récompensée, et nous rentrons au logis tout fiers de nos trouvailles : un sac de riz, une bassine et une petite lampe où reste un peu de pétrole. Nos compagnons dorment à poings fermés, et un moment nous avons envie de les imiter. Le feu allumé, la marmite posée sur quatre pierres, nous nous improvisons cuisiniers. Nous avalons le riz à peine cuit, et jouissons enfin de la béatitude de nous étendre sur le sol.
12 août, — Lever au jour, déjeuner avec les restes de la veille, et aussitôt en seUe. Le premier détachement français a rallié cette nuit et campé à côté des Russes; le second est assez près. Les Japonais ont levé leur camp cette nuit pour attaquer Tong-Tchéou, distant de cinq kilomètres. La course continue.
A travers les encombrements des convois, où toutes les armes sont confondues, nous avons
gagné Tong-Tchéou. Le général Yamaguchi s'en était emparé sans coup férir vers quatre heures du matin. Cinq cents réguliers de Farmée du général Lung, laissés à la garde de la ville, avaient fui à l'approche des Japonais, et ceux-ci n'ont eu la peine que d'enfoncer les portes de la ville. Déjà, en signe de soumission, les habitants ont pavoisé leurs maisons aux couleurs de l'empire du Soleil levant. Cela s'est fait comme si un mot d'ordre avait été donné d'avance. La population, est du reste, calme et paraît rassurée; les boutiques sont ouvertes, la vie ordinaire fonctionne, on vend, on achète. Nous allons cantonner dans les faubourgs du nord, entre la tête du canal de Pékin et le fleuve. Il s'y trouve plusieurs grandes maisons où nos soldats s'installent à côté des propriétaires. Le général Frey voit le général Yamaguchi, qui ne lui cache son intention de continuer dès demain matin la marche en avant. Pékin est à une vingtaine de kilomètres, on peut Fatteindre aisément demain soir. Déjà la cavalerie japonaise occupe le pont de Pali-Kao, à quatre kilomètres.
Pas de nouvelles des légations.
Dans l'après-midi, les généraux décident d'accorder vingt-quatre heures de repos à leurs soldats. On passera la journée de demain à Tong-Tchéou, et on se remettra en routé dans la liuit du 13 au
i70 LES BOXEURS
14. Toutes les troupes indistinctement sont éreintées. La chaleur très forte a causé de nombreux cas d'insolation. Les Japonais, dit-on, ont laissé sur le chemin un grand nombre de malades et d'éclopés. Cette halte facilitera la concentration et permettra de prendre des dispositions d'ensemble pour l'attaque de Pékin. On ne sait en efiFet quelle résistance on y rencontrera. Les Chinois se défendront-ils comme à Tien-Tsin, ou làcheront-ils pied comme à Chang-Kiahouan?
Vers le soir, la panique conmience à s'emparer des habitants. Ils désertent leurs logis, emportant avec eux quelques objets, et gagnent la campagne. Ce sont des cohues lamentables de famiUes que la peur chasse irrésistiblement de chez elles. Riches et pauvres confondus se hâtent vers les champs, chargés de fardeaux, les femmes claudiquant sur leurs petits pieds estropiés, les enfants criant et pleurant.
13 août. — Ce matin, après une nuit de repos délicieux, nous avons été, l'interprète du général, M. Wilden, et moi, explorer les environs.
Le défilé des fuyards a duré toute la nuit et continue ce matin. On a tenté de les raisonner : les soldats n'ont commis aucun acte de violence, mais les maisons abandonnées les inciteront à piller; peine perdue. La peur leur ferme les oreilles et les
pousse droit devant eux, n'importe où, pourvu qu'ils s'éloignent.
Nous avons été jusqu'au pont de Pali-Kao, et comme nous allions le franchir, vers sept heures, nous avons rencontré le général Yamaguchi, entouré d'un état-major imposant, s'avançant dans la direction de Pékin, à la tête d'une colonne d'infanterie et d'artillerie. Les Japonais nous brûleraientils la politesse pour arriver bons premiers? Dans la course de vitesse qui s'est engagée depuis Peitsang, tout est possible. Informations prises, l'armée japonaise va camper à mi-chemin de la capitale.
Dans la journée, les dernières dispositions sont arrêtées entre les généraux.
Plusieurs routes conduisent de Tong-Tchéoù à Pékin. La principale, pavée, suit d'abord la rive sud du canal qui relie les deux villes, et au pont de Pali-Kao passe sur la rive nord; elle aboutit à la porte Si boa men. La seconde route, une large piste, est tracée sur la rive nord jusqu'au pont de Pali-Kao, le franchit en sens contraire, longe la rive sud et conduit à la porte Tong pien men.
Le plan d'attaque est ainsi fixé : toutes les troupes alliées aborderont la capitale par l'est, les Japonais à droite par les portes de la ville tartare Tsihoa men et Tongche men ; les Russes à leur
gauche par Tong pien men ; les Français ensuite, puis les Américains et les Anglais, ces derniers allant jusqu'à la porte orientale de la ville chinoise. Le mouvement commencera dans la nuit du 13 au 14; toutes les troupes camperont à quatre ou cinq kilomètres des murs, et une conférence ultérieure sera tenue, le 14 au soir, pour décider l'heure de l'assaut, si les Chinois n'ont pas, au préalable, fait des propositions pacifiques.
Les troupes alliées au départ de Tien-Tsin comprenaient :
Une brigade russe ;
6,000 Japonais;
3,000 Sikhs;
2,500 Américains ;
1,000 Français.
En tout seize à dix-sept mille hommes. Mais les deux combats de Peitsang et de Yangtsoun, les marches forcées, la chaleur, les privations ont réduit ces efiFectifs d'un quart. Tous nos détachements ont rejoint, et le général Frey dispose de six cents hommes et de trois batteries. Jusqu'au dernier moment on a espéré que les renforts du Guichen seraient débarqués à temps pour nous rejoindre, mais il a fallu y renoncer.
Le général m'a permis d'accompagner l'officier d'état-major chargé de choisir le cantonnement, le
capitaine de Lardemelle, et vers minuit, après un violent orage, nous sommes partis.
Le ciel s'est rasséréné, et la lune éclaire notre route. En sortant de Tong-Tchéou, nous suivons la route nord du canal jusqu'au pont de Pali-Kao, que nous franchissons pour changer de rive, car Tétat-major russe nous a indiqué que nous devions marcher au sud du canal. (C'était une erreur, mais malheureusement nous ne le sûmes que plus tard.) Le chemin étroit, encaissé entre les sorghos, est assez bon. Des cavaliers nous précèdent à cent pas, six autres nous suivent, l'œil et l'oreille aux aguets, les armes prêtes, car les fourrés où nous nous enfonçons sont propices aux surprises. Soudain, vers deux heures, le crépitement lointain d'une fusillade, le grondement d'une canonnade retentissent. Nous avons arrêté nos chevaux pour écouter, Pékin est à une douzaine de kilomètres, les troupes alliées en sont encore loin, croyonls-nous, et nous nous demandons avec inquiétude si ce n'est pas l'attaque finale des Chinois qui doit emporter les légations. Maintenant les coups se pressent en un fracas ininterrompu, une lutte furieuse est engagée. L'anxiété nous talonne, nous pressons l'allure.
A trois heures, nous traversons un bivouac d'Américains ; tous les soldats dorment sous la protection de deux sentinelles.
A un kilomètre de là, nous sommes réjoints par le général et le détachement français, qui a activé la marche en entendant le bruit du combat. Il est trois heures et demie, le jour se lève.
A six heures, nous sommes à six kilomètres des murailles. Le bruit du combat a diminué et cesse de temps en temps. A ce moment des coups de feu partent à cent mètres de nous. Une reconnaissance est lancée dans cette direction, et dans le même temps des groupes de cavaliers américains et de lanciers du Bengale passent à côté de nous lancés au galop. Pour empêcher toute surprise, le général place ses troupes sur une éminence à cinquante mètres du canal, fait abattre les sorghos qui arrêtent la vue. Les coups de feu continuent. Des cavaliers reviennent au triple galop. Le général est perplexe. Les Russes, qu'il comptait rencontrer ici d'après leurs indications, sont introuvables. Il ignore ce qui se passe à sa gauche et à sa droite, n'ayant pas de cavaliers pour aller aux renseignements. Il se croit en flèche, et avec sa faible troupe il peut craindre d'être débordé.
Vers huit heures, le corps américain nous rejoint, et le général Chaffee explique au général Frey que la rive sud lui est réservée ; la place des Français est sur la rive nord. L'erreur est regrettable, mais peut être aisément réparée grâce à un
pont que la reconnaissance signalé dans un village situé à deux kilomètres et dont elle vient de s'emparer.
Les Américains ne savent rien ou ne veulent rien dire, et nous cessons le contact avec eux. La canonnade éclate à notre droite, mais le son est trop assourdi par les arbres et les sorghos qui nous environnent pour qu'il soit possible de distinguer la direction. Du haut des arbres on ne voit rien que des fourrés inextricables de verdure. On n'aperçoit même pas les murailles, dont nous sommes assez près. Sans nouvelle de ce qui se passe, le général, se basant sur l'ordre arrêté la veille, fait reposer ses hommes pendant le fort de la chaleur et attend l'heure convenue pour la réunion des généraux.
Vers trois heures de l'après-midi, avec un officier russe arrivé de Tien-Tsin la nuit dernière et qui nous a rejoints ce matin, je vais à la découverte. En faisant un détour vers l'est, nous gagnons la grande route dallée de Tong-Tchéou à Pékin. Les Japonais l'occupent, et leur artillerie bombarde la porte de Si hoa men. Le général Foukoushima, chef de l'état-major japonais, m'apprend que l'avant-garde russe a attaqué dans la nuit la porte de Tong pien men et a pénétré dans la ville chinoise. Les Japonais ont alors bombardé la porte de Si hoa men, ont tenté de la pétarder, mais ont été
repoussés avec de grosses pertes. Ils recommenceront dans un instant et, dans tous les cas, comptent enlever la position cette nuit. Nous galopons alors dans la direction des Russes, qui sont en effet à cinq cents mètres de la porte. Le général Stessel s'apprête à entrer en ville avec le gros des troupes, le général Linévitch doit être déjà dans la viUe tartare.
Lorsque vers sept heures je rapporte ces nouvelles inattendues au camp français, le général Frey vient de partir à son tour à la recherche des généraux, et ce n'est que deux heures plus tard qu'il peut envoyer l'ordre d'avancer.
A dix heures du soir, notre colonne est à la porte de Tong pien men, où un encombrement l'arrête. Un bataillon russe est couché dans les maisons avoisinantes, les soldats écroulés sur le sol dans l'accablement de la fatigue. Un officier qui veille me raconte, en excellent français, la prise de la porte.
Ce matin, vers une heure, le général Linévitch s'était approché de la ville avec une forte avantgarde d'infanterie et d'artillerie. II détacha une section des volontaires du capitaine Gorki, pour reconnaître l'état des remparts; celle-ci s'avança jusqu'à la porte, où elle trouva un poste chinois endormi. En un clin d'œil et sans bruit elle tue à la baïonnette les soldats chinois, s'approche de la porte
fermée et envoie demander d'urgence des renforts.
Le général Linévitch accourt avec un canon qui est mis en batterie. Mais le bruit réveille l'en nemi, qui ouvre un feu très meurtrier du haut des remparts de la ville chinoise et de la ville tartare. On réussit néanmoins à enfoncer la porte et à s'en emparer. La position est critique : à droite, des murs de la ville tartare, Fennemi tire en plongeant, et en face une forte armée occupe la ville chinoise. Les Russes essuient un feu terrible et perdent beaucoup de monde ; un de leurs colonels est tué, le général chef d'état-major est blessé; cependant ils réussissent à chasser les Chinois qui sont devant eux et à gagner des maisons hors de la vue des remparts. Dans la ville chinoise, aucune résistance, les réguliers fuient; les Russes gagnent, par un détour, la grande rue qui conduit à la porte de Tsien men A coups de canon, ils font sauter cette porte et pénètrent dans le quartier des légations.
Vers dix heures et demie l'entrée est dégagée, et nous pénétrons à notre tour dans l'enceinte chinoise. Les maisons sont étroitement closes, un silence de mort règne dans les rues, d'où les chiens se sont enfuis, et cette marche sans bruit dans cette ville morte est saisissante.
15 août. — Deux heures du matin — un orage
violent nous transperce de la tête aux pieds en un clin d'œil. Impossible d'avancer, on ne voit plus rien. On s'abrite sous les auvents des maisons pour laisser passer cette trombe. Notre présence réveille les voisins, des portes s'entr'ouvrent, on nous offre du thé chaud et des cigarettes. Ces Chinois sont étonnants i
A quatre heures la pluie cesse, et, avec le jour, nous entrons dans la ville tartare par la porte de Ha ta men. L'aspect de la rue des Légations est inimaginable. Des ruines à droite, à gauche, partout des restes de maisons incendiées, éventrées. Devant nous, barricades siu* barricades, un entassement de décombres sans nom. La chaussée n'existe plus ; pour avancer il faut faire des détours dans les ruines voisines où l'on a pratiqué des passages. La légation d'Italie n'est qu'un tas de briques avec quelques pans de mur encore debout. Plus loin, une barricade formidable, des excavations profondes, deux lions en pierre. noyés sous des briques, marquent l'emplacement de la grande porte de la légation de France. A cent pas de là notre pavillon flotte à une hampe de fortune. La seconde porte de notre légation est masquée ' par un entassement de briques. Des morceaux de fils télégraphiques pendent lamentablement à des ' mâts hachés par les-balles.
Au son des clairons des têtes de matelots apparaissent au-dessus des murailles, faces amaigries, ravagées par les souffrances, où brille la joie de la délivrance. Et la vue des uniformes français leur arrache des cris de : « Vivent les marsouins ! Vive la France ! » auxquels répondent ceux de : « Vivent les marins ! »
Devant l'hôtel de Pékin, encore une barricade, puis une autre vingt mètres plus loin devant la légation du Japon. Le pont du canal est barricadé des deux côtés. De véritables remparts de plusieurs mètres de haut défendent l'entrée de la légation d'Angleterre, dont les maisons sont garnies du haut en bas de sacs de terre.
C'est là qu'habitent dans un petit pavillon lo ministre de France et Mme Pichon, ainsi que tout son personnel marié. Et sous le coup d'une émotion profonde, je retrouve enfin les amis que j'ai cru perdus depuis deux mois.