LE CAISSON
— Bon Dieu de sort I gémit Lebrot, l'un des conducteurs, en détachant sur la croupe du sous-verge un furieux coup de fouot.
L'alezan s'était abattu, plongeant à faux dans la boue d'une ornière profonde. Une rafale de neige, au même instant, tourbillonna, cinglant les visages de flocons drus et glacés, qui sur la peau fondaient, entraient aux plis des manteaux par le rebord des capuchons, par l'ouverture des manches, imbibaient l'étoffe pesante et crottée. L'alezan étique se releva dans un éclaboussement, fangeux jusqu'au ventre. Ses côtes perçaient le poil.
Morne, le conducteur de la seconde voiture, tète basse, suivait. Malgré le froid vif, l'attelage ahanait, suant. Une écume jaunâtre moussait aux poitrails. A hauteur du premier caisson marchait en silence un vieux maréchal des logis, dont la haute silhouette s'érigeait, haussée parfois, inquiète, sur les étriers. Il scrutait le court horizon sombre, le chemin sinueux, montant à flanc de coteau. Un servant, au loin, précédait le petit convoi; un autre, en arrière, fermait la marche
— On ne les trouvera jamais, grommela Lebrot. La nuit va venir.
Le maréchal des logis hocha la tête. Oui, c'était grave. 11 avait dû s'arrêter, peu après la sortie de Vendôme, une de ses deux voitures, celle qui était chargée de gargousses, immobilisée par la rupture d'un anneau au palonnier. Le temps, chez un charron, de réparer l'accident; ensuite il avait eu beau s'ingénier, faire diligence : impossible de rattraper les autres. Comment,
dans ce flot d'hommes, de chevaux, de voitures cpii depuis le matin, passant le Loir, traversant Vendôme, intarissablement coulait, comment retrouver le parc de réserve perdu, roulé en avant, noyé dans ce flot tumultueux qui moutonnait sans relAche, ce flot de mi Bère de la retraite ?
Pourtant, c'était un fameux routier que Samart, « marchi » depuis dix ans, un brisquart qui en Crimée, en Algérie, au Mexique, en avait vu de toutes les couleurs. Avec sa peau tannée, sa barbe grise, inculte, — elle avait poussé, depuis qu'il s'était évadé de Sedan, — le vétéran, sous son air dur et maussade, montrait une vieille figure réfléchie, finaude. Ça ne fait rien I Aujourd'hui, ils avaient chance de se serrer le ventre et de coucher à l'auberge du plein vent. Et, par cette neige, Samart ne savait que devenir, s'envoyait au diable.
Tout à l'heure, ballotté comme une épave avec son petit groupe, il suivait encore la grand' route dans un pêle-môle indescriptible de fantassins et de cavaliers Des régiments s'espaçaient, les bataillons se traînant, épuisés. Il avait dû laisser défiler leurs colonnes interminables, rejeté sur le bas côté, immobile, grelottant. Puis au milieu de cuirassiers et de dragons si las qu'ils sommeillaient en selle, balancés au pas de leurs montures faméliques, il s'était laissé descendre dans le courant, inerte.
Enfin voyant un chemin de traverse qui, solitaire, lui parut bon, Samart, avec ses deux caissons, ses quatre chevaux et ses cinq hommes, s'y était engagé. Oui, c'était la bonne direction. Par là ils arriveraient, sans doute, plus vite. Ils avaient traversé des champs nus, pareils à un océan de boue, des petits bois taillis où le vent sifflait, avec un murmure triste, dans les branches dépouillées. Peu à peu, la grande rumeur de l'armée en marche avait autour d'eux décru. Maintenant un silence confus régnait, coupé de bruits insolites, dans la tombée rapide de la nuit. Il pouvait être quatre
heures. La neige fondue cessa. Une brume d'eau montait du sol. De lourds nuages s'épaissirent.
— Ah ! là, là ! F. . . bon Dieu de sort ! soupira de nouveau Lebrot. Puis apercevant leur camarade, que Samart avait détaché en éclaireur, faire brusquement demi-tour, là-bas, au tournant de la crête, et dévaler au galop, saisi, il exclama :
— Eh I dites donc, marchi, il y a du nouveau ! Duret vient joliment vite !
Une ombre passa sur le visage de Samart. Qu'est-ce que l'animal avait pu voir, pour arriver à ce train? Sûr, ce ne devait pas être quelque chose de bon. Et, songeur, Samart se recueillit, envisagea, dans un éclair, des hypothèses diverses. Ou bien, de la hauteur, Duret avait aperçu les convois d'artillerie, reconnu les voitures du parc. . . Non ! il n'éperonnerait pas ainsi sa bête . . . Ou bien, plutôt, il avait dû distinguer des patrouilles ennemies, quelque reconnaissance de uhlans, peut-être? Samart fut pris d'une inquiétude, puis, aussitôt, haussa l'épaule. Allons donc, ils étaient loin ! Chanzy avait mis le Loir entre les deux armées; le vétéran, rassuré, eut aux oreilles l'écho sourd des détonations entendues le matin, les ponts de Vendôme et des environs qui sautaient, un à un.
Mais à un lacet que faisait le chemin, au-dessus d'eux, à une centaine de mètres, Duret apparut, débouchant à toute allure. Il arrêta net, héla Samart et, d'une voix affolée, lointaine, il cria quelques phrases dont on ne put distinguer que de confuses syllabes.
— Je n'entends pas, avance ! répondit Samart entre ses mains en cornet.
Et, du geste, il appela. Alors on vit l'homme étendre le bras vers la hauteur, d'un air épouvanté, crier encore, et relancer son cheval sur la pente, le talonner éperdument, penché sur l'encolure. Il disparut au tournant.
— Ça sent mauvais, dit Lebrot.
Les deux artilleurs qui suivaient la deuxième voiture s'étaient rapprochés, et fébriles, ils échangeaient leurs
vues avec les conducteurs. Samart allait toujours, le front penché; il avait machinalement rendu les rênes; un pli plus grave creusait ses rides, disait la concentration de sa pensée. Ce galop, invisible maintenant, lancé vers lui, c'était le malheur en route ; quel sombre, quel redoutable inconnu? Jadis, aux jours où il guettait, jeune, plein d'enthousiasme, dans les tranchées de Sébastopol, naguère lorsque sous le sabot de son cheval résonnaient les routes sèches du Mexique, pareille aventure l'eût moins ému. Alors, c'était le beau temps; on portait haut la tête, on trinquait gaiement. Parfois, tout de même, le métier était dur. Ça ne fait rien, on avait la victoire I
Mais maintenant 1
Tout le poids des Incroyables revers lui retomba sur le coeur. Il sentit plus vivement la stupeur de l'écroulement, avant, après Sedan, l'écrasante fatigue de cette campagne de la Loire, un instant dorée du fugace soleÙ de Coulmiers, traînée depuis, de la neige de Loigny à celle de Josnes, de la boue de Vendôme vers celle du Mans, à travers l'éternelle défaite, les pires souffrances morales, le froid, la faim. Et farouche, Samart eut un abattement sans bornes, puis un sursaut brusque. Le chemin obliquait, s'élargissait en une petite place bordée d'une auberge et de deux maisons, devant lesquelles stationnaient trois ou quatre charrettes de réquisition vides, dont les chevaux fumaient et soufflaient. Soudain, hors de lui, l'éclaireur à toute bride jaillit, tout près, au coin du remblai. Samart, les deux conducteurs, les deux servants étaient suspendus à sa course. . .
— Eh bien? hurlèrent-ils.
Blême, Duret balbutia. Les uhlans étaient là I Et comme s'il sentait leurs lances dans son dos, haletant, il ajouta :
— Ils ont dû atteindre la crête. Ils descendent. Ils sont une dizaine. Et derrière il y a au moins un escadron I
Que faire ? Les cinq honmies entouraient Samart^ le
dévoraient du regard. Il était leur dieu, la providence, le salut. Vite, un parti I Samart comprit qu'il fallait le prendre immédiat. Une minute encore, il «erait trop tard Ses hommes fuyaient, le plantaient la. Et les uhlans...
Placide, comme s'ils eussent été en promenade ou à quelque manœuvre, Samart commanda :
— Dételez 1
Et, avec une tranquillité parfaite, se hâtant toutefois, lundis que les cinq artilleurs se bousculaient, débouclant en jurant les cuirs durs, relevant les traits, il se mit à exécuter ce que dans un éclair il venait de résoudre. Pied à terre, d'abord; puis, tirant de sa poche un briquet neuf que justement, la veille, il avait pu acheter, profltant du séjour à Vendôme, il s'approcha du caisson à gargousses. Il en souleva le couvercle. Les chargesdepoudre,8ymétriquementrangées, s'alignaient, s'étageaient, dans leurs enveloppes de papier. Il en prit une, puis ayant battu sa pierre à feu, allumé l'amadou, il plaça la gargoussesur le rebord du caisson, posa dessus son briquet, d'où pendait le serpent jaune qui balançait innocemment la lente flamme remontante, — puis il rabattit le couvercle sur le briquet formant évent. Alors, satisfait, il sauta en selle. Les autres sans l'avoir même remarqué, venaient de finir, se hissaient précipitamment.
— Nous y sommes ? fit-il.
Et, du même ton posé, il ordonna :
— Au galop, et vivement I
Puis piquant des deux, il rebroussa chemin, se rua dans la descente, suivi des servants et des attelages. Ils eurent vite atteint l'endroit d'où tout à l'heure ils avaient essayé d'entendre Duret. Il était temps I Audessus d'eux, sur le lacet de la route, les uhlans au grand trot surgirent.
— Halte ! commanda Samart.
Ahuris, les cinq hommes obéissaient à regret, grommelant et sacrant. Le marchi voulait donc les faire pin-
cer I Mais voyant leur chef regarder dans la direction de l'auberge et des maisons qu'ils venaient de quitter, ils se turent, l'imitèrent; les uhlans atteignaient les deux voitures, s'empressaient autour d'elles. On eût dit un essaim de mouches sur une proie. Les uns mettaient pied à terre, avisaient les charrettes de réquisition, les dételaient malgré les cris des paysans, et s'emparant des chevaux, commençaient à les ratteler à leur conquête. Mais du caisson aux gargousses, une gerbe subite de flammes rouges et jaunes fusa, creva, dans une détonation affreuse, explosion de cris, d'éclats, de fumée et de sang. On vit une tète casquée voler comme une grosse pierre, des corps noirs retomber. Des galops de fuite remontaient la pente.
Terrifiés, les artilleurs regardaient en silence.
Mais une voix qui tremblait un peu, calme pourtant, s'éleva :
— En route, maintenant I
Et, comme ils s'élançaient, Samart joyeux reprit :
— Au pas, mes amis I