‹ Les braves gensChapitre 9 sur 13 · LE CHATEAU · texte numérisé non relu

LE CHATEAU

« La Motte -Rouge remplacé par d'Aurelle, on se réorganisait au camp de Salbris^ tandis que le 16* corps se constituait en avant de Blois, derrière notre rideau de francs-tireurs et de gardes mobiles tendu de Vendôme à la Loire,

* Octobre tirait à sa fin. Un vilain automne, froid, noyé d'eau, et qui faisait mal augurer de l'hiver. Des pluies torrentielles, continues, détrempaient les routes, couvraient le pays d'un étang de boue. N'importe I Malgré le mauvais temps, malgré l'effroyable commencement de la guerre, nous avions du courage, nou8 voulions croire...

• C'était le 27, je crois, le jour où, après nos deux semaines de replâtrage, le mouvement reprenait. Ma compagnie, détachée en première ligne, avait été rejointe par un bataillon du 38* de marche et une des cinq batteries de la division. Le lendemain, nous devions nous porter de la Colombe sur Orbigny. Nous étions tout près des avant-postes de von der Tann. Trois jours avant, il y avait eu une fière alerte à Binas, où nos francs-tireurs avaient été surpris et massacrés. Aussi je vous prie de croire qu'on ouvrait l'œil.

t Pour moi, j'étais au guet des renseignements. C'est ainsi qu'en faisant ma ronde j'appris, par un paysan en fuite, qu'une colonne ennemie de trois escadrons, une compagnie et deux pièces s'était emparée le matin même du chAteau et du village de Francueil dont nous étions dis L.i lits de cinq kilomètres à peine. Ils avaient tout ravagé, pillant les boutiques, défonçant les tonneaux. Nous savaient-ils là, tout près? Se gardaient-

ils? 11 y avait peut-être un coup à faire. Le capitaine de la batterie, à qui je voulais en parler avant de provenir le chef de bataillon, était justement en train de causer de la chose avec un individu à qui je ne lis alors guère attention. Sur la place, une petite pluie tombait, il était six heures du soir, et, déjà, nuit noire.

* Chose décidée. On tenterait de les surprendre. Et le lendemain matin, dans la nuit encore sombre, nous nous mettions en route. Je marchais devant, avec une de mes sections en guise d'éclaireurs; les trois autres devaient servir de soutien à la batterie. Le bataillon suivait. J'avais pris avec moi le paysan de la veille, comme guide. C'était un vieux encore vert, et dont le patriotisme, visiblement, n'était né que d'hier, avec l'irruption sauvage des Allemands. Je vis ça à ses réflexions, des phrases tronquées, qu'il fallait lui sortir une à une :

— Qu'est-ce qu'on nous veut, à c'te heure?... Ah! les brigands, ils ont tout pris!... Lard, pommes de terre, la paille et le boisl... Si vous tirez sur eux, ça va tout briser... Et qu'ça flambe, not' village sera culbuté... Ah! Seigneur, mon Dieul... Vaudrait-il pas mieux les laisser partir? »

t J'appris de la sorte qu'aprè8 avoir fait sa rafle, la colonne entière, à l'exception des vedettes et des petits postes, était cantonnée dans le château... — « Un domaine conséquent, dominant le village. Le parc s'étendait sur les deux versants du coteau. Une orangerie neuve, des caves garnies. Fallait voir! Toujours quéque bâtisse en train... M'sieu le comte pouvait ben être orgueilleux de son château : y avait pas le pareil à vingt lieues à la ronde... » Je sus ainsi que M. de Francueil était un vieux garçon, propriétaire soigneux, maniaque de constructions.

« Sur ce sujet, le paysan était loquace. On voyait qu'il admirait profondément la magnificence de son seigneur; il en était fier, elle honorait le pays. Pourtant, si quelque chose pouvait le consoler de sa propre

mine, c'était de la voir partager par plus riche que lui. La rage et la souffrance du comte allégeaient la sienne. Il souriait, de sa vieille bouche édentée, à l'idée que les Bavarois avaient, après leur déjeuner, flanqué les meubles par les fen(Hres, tiré dans les glaces, vidé et cassé des centaines de bouteilles...

« Tout d'un coup, après un long silence, — nous marchions depuis deux heures, — je me retourne vers mon homme... : — Est-ce que nous allions arriver bient<^t?... Qu'on juge de ma stupeur : plus personne! La canaille avait profité de l'ombre, d'un tournant de routé. Disparu, évanoui...

« Où pouvions-nous être? Blanchâtres, l'aube, le jour brumeux se levèrent. Une femme passait avec des vaches étiques. Je m'informe. Francueil? Ah! bien oui! C'était là-bas, sur notre gauche, à une heure de retour au moins, derrière des bois. Cette brute de malheur nous avait fichus dans le sac. Je me demande encore pourquoi. Crainte des représailles de la part des Allemands? Peur de nous voir mettre sa baraque à feu et à sang, gâter sa terre? Le désir d'éviter à son village, c'est-à-dire à lui, les risques désastreux d'un combat?

« Toujours est-il que quand nous arrivcimes, — le temps pour le bataillon de se déployer et pour la batterie de prendre place. — les vedettes nous reçurent à coups de fusil. Surprise manquée. Un des escadrons ennemis faillit même, par une charge subite, enlever mes tirailleurs éreintés et crottés. La compagnie cantonnée dans le château nous canardait de feux de salve, et les deux pièces bavaroises entraient en jeu.

« Rude moment. Les balles pleuvaient de partout. Notre bataillon s'engageait peu à peu. Deux compagnies tentaient de bousculer le village, où les dragons barricadés tenaient bon. Mais il fallait se méfier des deus autres escadrons; tout de suite j'avais rejoint la batterie, songeant à mes sections de soutien. Nos pièces étaient embusquées à merveille, sur une éminence d'où, masquées du château, elles battaient le village.

Le capitaine allait et venait, dirigeant le feu. Il se frottait les mains. Et de fait, l'emplacement était bien choisi. Quelqu'un du pays avait dû le lui indiquer.

« Mes hommes casés, je revins vers les canons, espacés en bel ordre. Le tir s'exécutait avec autant de régularité qu'à l'exercice. Près du capitaine, je remarquai alors un individu en civil, le même, me semblat-il, qui lui avait déjà donné des renseignements la veille. Un homme long et sec, figure basanée, l'air assez noble, vêtements campagnards de velours, guêtres jaunes. Il indiquait du doigt des positions, montrait le château, des fenêtres duquel partait un feu violent, crépitation de petits éclairs rouges dans une fumée floconnante.

« Les pièces, repointées, criblèrent la façade d'obus. Des pans de mur croulaient; le toit s'effondra par endroits. Impassible, l'inconnu regardait grandir l'irréparable dommage. Bientôt, la fumée au-dessus du toit s'épaissit, tourbillonna, devint rouge. D'autres gerbes de flammes jaillirent, parmi des bouquets d'étincelles. La fusillade ennemie se ralentissait. Et je songeais aux morts, aux blessés. Gela devait être terrible. Mais, avec un fracas lointain, toute la charpente du toit s'abattit. Alors une espèce de joie sauvage, étrangement douloureuse pourtant, contracta le visage de l'homme aux habits de velours.

t Soudain, d'une terrasse où s'élevaient des bâtiments neufs, l'orangerie sans doute, les deux canons bavarois rouvraient le feu. Plus loin, dans le parc, de la cavalerie se défilait, disparue aussitôt derrière un pli de terrain. Mais l'homme veillait. Un mot bref, un doigt tendu, — et le capitaine averti, les distances évaluées, de nouveau la batterie faisait front. Bientôt les deux pièces furent réduites au silence, et à travers les arbres fracassés et les avenues labourées, les escadrons, frappés par le tir indirect, se débandaient, rompus, tandis que dans le ciel rayé d'une pluie fine, l'orangerie flambait, face au château incendié, sous le

vol des nuages noirs frangés d'une pourpre confuse. « Cependant un sourire d'une amertume infinie tiraillait les lèvres du conseilleur insolite, — comme une expression de haine satisfaite. Intrigué, je m'approchai de lui.

— Qui ètes-vous, lui demandai-je brusquement^ pour connaître les lieux de la sorte?

t 11 me regarda, avec des yeux enfiévrés, à la fois fiers et tristes^ et dit simplement :

— Je suis le comte de Francueil.

— Alors, fis-je étonné, ce château?

— C'est le mien. »

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