MON PREMIER
— Ahf dit M. Triquart, — le père Trique, comme on l'appelle dans le pays, — la bataille du Mansl...
Sur son dur visage tanné, sec et glabre, son masque osseux, cuit et recuit par vingt ans d'Afrique, une singulière expression passa : tristesse ancienne, mélancolie douce du souvenir. Il se recueillit une seconde, soupira :
— J'y étais, moil
Il se leva, et d'un pas brusque, — joliment vert encore avec ses soixante ans, — arpenta sa petite salle à manger. Au coup de baguette de l'évocation, du même sursaut, le lieutenant de 70, l'officier a d'éclaireurs algériens » , s'était levé, rajeunissant de trente ans le vieux capitaine retraité.
Et, à mots vifs, scandés par son va-et-vient, il jeta :
— Une rude quinzaine! Nous sommes arrivés à la gare du Mans la veille de Noël. Sale nuiti Les voies couvertes de neige ; fontaines et manches de toile des prises d'eau dégouttant de bavures de glace. Soixantedouze heures de voyage dans le corps, depuis Bourges, rien que çal... Pour un réveillon I Nos petits chevaux arbis, nos bais, si bien dans leurs lignes, râblés, poitrail large, nos buveurs d'air, ont soif, faim, froid; hors de ces wagons, ils hennissent, se mordent, tapent.
Et déjà on se demande si ça va être comme chez Bourbaki, à claquer du bec, sans rien faire. Mais, ouiche I Dès le lendemain, distribution en masse. Plus, à chaque homme, un burnous de bure, pour mettre par-dessus les bleus et les rouges, trop voyants, et un revolver Remington à rayures. Quatre coups, portant bien. Avec
Chanzy, tout est organisé, prêt. Et, en route, aussitôt, par la route de Parigné^ pour aller prendre le contact.
Oui, quinze jours que je n'oublierai jamais. Le régiment livré à lui-même, vivant d'une vraie vie de soldats, à marcher en avant, à se battre I Après, dans la débâcle du Mans, la retraite sur Laval, on n'était plus des hommes, rien que des espèces d'épaves, parmi l'immense flot qui refluait, pêle-mêle. Mais, du 25 décembre au 10 janvier, allez! ça valait la peine.
Dans mon peloton, c'étaient des lascars, Ali, Taieb, Bou-Afs, Mohammed; je les revois, droits dans l'encastrement de la selle arabe, musettes pendues à l'arçon, sabre sous la jambe gauche. Des teints de pain d'épice qui blêmissaient au froid, secs comme de la pierre à fusil, avec leurs grands yeux de feu et de velours. Damel pas très regardants, vous savez, tordant le cou de plus d'une poule, les doigts crochus, bien contents quand ils trouvaient à gratter. Tous ont en eux du pillard primitif, un sang où fermente la vieille ivresse des razzias. Ils ont un mot pour ça, intraduisible. Quelque chose comme : « Fameux butins, gros à gagner, i Alors leurs yeux brillent; ils montrent leurs dénis blanches : — Terhah beseff
D'ailleurs, nous trouvions partout des braves gens, de bons * gourbis » . On cantonnait chez les Français qui se serraient pour vous feire place, et le matin, au départ, vous versaient le petit verre, souvent vous accompagnaient, « pour vouer. » Ils ouvraient des yeux comme des pièces de cent sous, devant mes bonshommes drapés dans leurs burnous, silencieux, l'air fier, ou bien à les voir caracoler sur les bais aux jarrets nerveux, dont la queue longue balayait la neige. Et de fait nos éclaireurs — les goums, on disait — ressemblaient à des diables, dès qu'un galop les courbait, fous, sur l'arçon. Ils oubliaient leurs mains gourdes, l'onglée bleuissant leurs doigts, leur grelottement sous l'épaisseur des laines; leur âme sauvage d' « hommes de poudre », radjel barod, criait en eux.
Un sale pays, pas commode. Rien que les routes de possible, c'est-à-dire d'étroits miroirs de verglas. En dehors de ça^ un pays coupé, des coteaux boisés, où les pins vert noir alternent avec les chênes jaunis, sous la neige, picotée de genêts et d'ajoncs. Des vallées étroites, où tous les champs sont limités par des talus couverts de chênes étêtés, qui dans la perspective s'amassent en forêt, trouve au loin par des pointes de clochers, villages invisibles Puis, à mesure qu'on avance vers Vendôme, ça s'espace un peu, les plaines s'aèrent.
Le capitaine se tut un instant. Il semblait lire en lui-même, suivre passionnément une vieille histoire. Un peu de sang colora ses pommettes brunes, il reprit:
— - C'est là que j'ai tué mon premier, un cuirassier llaac.
Puis, après un silence que nous respectâmes, illança, d'un ton pénétré de philosophe bourru :
— Ma foi, j'y ai songé beaucoup depuis. Évidemment, j'ai fait ce que je devais. Tout de même, Vautre, le cuirassier, méritait mieux que la balle qui lui a fracassé la tempe. J'aurais dû l'embrasser, je l'ai tué. C'est la guerre.
Il réfléchit encore, puis, comme secouant une idée pénible :
— Voilà. C'était le 31 décembre. Un froid de dix degrés, le ciel d'un seul gris, les champs gelés, le Loir pris. Nous venions de passer la rivière sur le pont de Lavardin, rétabli pendant la nuit. La route, sur la crête surplombant le val du Loir, ses prairies en bas, sinuait à travers des taillis de chênes, sonnait conmie un pavé. Mohammed, mon ordonnance, un dégourdi, ex-chaouch au bureau arabe de Tlemcen, changea ses rênes de main, secouant la gauche transie, en gémissant : « Y en a pas la ftiancel » L'animal ne rêvait que coups de sabre, maugréait de n'avoir pas encore vu le Prussien.
— Attends I lui dis-je
Nous approchions de Varennes. Les hauteurs, s'écar tant du Loir, décrivaient un demi-cercle au fond duquel s'étalait la prairie plate, avec ses lignes de peupliers. Le village apparut, masse confuse au bout de la route, toute droite dans le pré blanc, ligne jaunâtre hérissée de poteaux télégraphiques. J'étais peloton de tète.
En avant de nous filent une dizaine d'éclaireurs, les c/iouafs, lancés au galop et multipliant voltes, demivoltes, cubrades, pour éviter les balles, car le village, a dit un paysan, est occupé. On y débouche, en ouragan, par la dernière maison, sur une barricade de charrues, herses et brouettes, d'où partent, isolés, quelques coups de feu. La barricade est tournée, pas assez vite pour surprendre quelques cuirassiers d'arrièregarde, déjà en selle, et qui galopent, larges dos blancs.
Mais à leur vue mes Arbis s'élancent. Je les vois s'engouffrer dans la rue, burnous claquants. Hommes et chevaux, les grands diables hurlants et les petits bais ivres de vitesse, talonnent, rejoignent les fuyards. Une courte mêlée au sabre, au revolver. Et quatre cuirassiers sont tués, un blessé; trois chevaux, de grandes bêtes étiques, et un homme, pris vivants. C'est Mohammed qui a capturé l'homme. 11 le ramène, le poussante pied devant lui, traînant en main la monture au lourd paquetage. Il exulte. Harnachement et cheval, vendus à Montoire, rapporteront gros. Terbah hesefi
On s'arrête, tandis que les chouafs en avant, de l'autre côté, gardent le village. On tient conseil, l'état-major des goums, sidi Coronel, les trois capitaines et moi, en qualité de commandant l' avant-garde. Mohammed amène le prisonnier.
C'était un long bonhomme, un corpulent qui avait maigri. Face carrée, placide, dans l'embroussaillement d'une barbe blonde. Des yeux bleus, très pâles, presque inexpressifs, des yeux de porcelaine. On ne pouvait pas savoir ce qu'il pensait, sous son front têtu ; certainement il n'avait pas peur. C'est moi qui l'ai interrogé, tant bien que mal. Je baragouinais un peu d'allemand,
les mots essentiels en guerre, assez pour me faire comprendre.
Et je lui demande si avec son régiment il y a d'autres troupes devant nous, dans le village prochain. Il dit que non; ça n'était guère possible, n'est-ce pas? à quelques kilomètres de Vendôme, qui en regorgeait. Alors je lui redemande, je m'explique encore, dans mon baragouin, et par signes : « Y a-t-il de l'infanterie devant nous? » Il se recueille, nous regarde avec ses yeux de porcelaine et^ sans la moindre émotion, il répète d'une voix calme : « Non. — C'est bien, mon garçon, dit le colonel. Tu vas marcher avec nous, et au premier feu de salve que nous essuyons on te brûle la cervelle. C'est bien vu, bien entendu? Il n'y a pas d'infanterie en avant de nous? »
Le cuirassier secoua la tête et fit simplement : — t Non. 1
Sur ce, Mohammed l'aide à se mettre à cheval, on ficelle le Prussien avec des cordes à fourrage, on lui ligotte mains et jambes. Un goumier tient la grande haridelle par la bride, et de l'autre côté marche Mohammed, revolver au poing, prêt à tirer, à mon premier signe. Au bout devingtminutes, comme nous abordions Villaria, une fusillade violente éclate, feu de salve de front, et, de flanc, venant des hauteurs de Bois-aux- Moines, des coups de canon.
Mohammed m'interrogea du regard. Sur le visage du prisonnier, une satisfaction s'épanouissait, les yeux de porcelaine luisaient d'un éclat dur
— Feu! criai-je, dans la rage du premier mouvement; et, la tempe trouée, le héros obscur s'abattit.
Mohammed dénouait en hâte la corde à fourrage, repartait, traînant le cheval de prise. Derrière nous, le cadavre rougissait la neige... Oui, oui, j'y ai beaucoup pensé depuis. Je devais agir ainsi. J'ai fait mon devoir.
Et après un court silence, M. Triquart ajouta :
— Le cuirassier aussi.