STRASBOURG
— Allons donc, criait M. Ansberque, ancien conseiller général de Strasbourg, de sa voix sonore, vous n'allez pas nous dire, Germath, que les officiers prussiens sont meilleurs que les nôtres ?
Il plastronnait, plein d'assurance ; sur son haut crâne, ses cheveux lissés au cosmétique se ramenaient, et il portait la moustache et l'impériale cirées en pointe. Cela allait bien avec l'élégance de son gilet blanc, de ses guêtres blanches, de son pantalon à carreaux blancs et noirs. Fier de l'amitié du baron Pron, le préfet, il en imitait volontiers la morgue officielle. Ancien officier, industriel enrichi et bonapartiste convaincu, il soutenait ardemment l'Empire : la guerre, déclarée depuis trois semaines, le gonflait de joie et d'orgueil.
M. Germath, Alsacien de vieille souche, un libéral, bel homme à barbe blonde, un peu alourdi par la maturité et engraissé par la bière, répondit avec tristesse :
— Oui, les officiers allemands sont supérieurs aux nôtres; d'abord, ils sont instruits, préparés de longue date; ils ont une foi entière dans leur mission. Ils mènent leurs hommes à la baguette. Discipline, commandement, organisation, ils l'emportent en tout. J'en parle savamment, croyez-moi !
Son amertume perça dans ces derniers mots. Quelques années auparavant, avant de se retirer des affaires, abandonnant à un associé sa fabrique de toiles peintes de Schiltigheim, il avait consenti au mariage de sa fille Edel avec un officier badois le lieutenant Haffner. Elle
se trouvait justement auprès d'eux, avec son petit Heinrich, quand le coup de tonnerre entre les deux peuples avait éclaté. Le temps de boucler sa malle et elle était partie. Le deuil de Germath était celui de beaucoup de ses compatriotes; chaque famille comptait des parentés allemandes et françaises. Strasbourg, ville savante et studieuse, était comme un pont jeté entre les deux pays, un lien de civilisation, pour l'échange des idées neuves et des découvertes utiles. On y parlait allemand, on pensait en français. Malgré les dissensions religieuses et politiques, tous vivaient en intelhgence, dans cette belle et bonne Alsace, et voilà que chaque foyer se divisait; l'animosité des races se réveillait; la guerre hideuse allait chavirer les consciences et bouleverser les âmes.
Sévère et de haut, M. Ansberqu* riposta — Vous ne parlez pas en patriote. J'ai vu sur nos glacis, sur le Broglie (selon 1 usage, il prononçait le Breuil), le merveilleux rassemblement de nos forces militaires : nos turcos, dos cuirassiers, nos zouaves, tous ces officiers grisés d'entrain et de gaieté ; je réponds de leur bravoure chevaleresque et je dis que vous les calomniez I
M. Germath eui un geste de révolte : calomnier l'armée, lui I... Etait-ce donc la calomnier que d'avoir été choqué par la légèreté, l'insouciance bruyante de ces officiers, dont il respectait l'uniforme? Ne les revoyait-il pas, paradant aux tables de café, riant avec des infirmières à coquets costumes, faisant de la guerre une partie de plaisir? Que d'ignorance 1 Un colonel lui avait dit d'un air dégagé : « Haguenau et Wissembourg sont villes allemandes, n'est-ce pas ?» Et l'organisation déplorable des troupes, cherchant leurs casernes et ne les trouvant pas, mei'diant du pain dans les rues! N'avait-il pas hébergé des soldats par dizaines ? Et quand, au son des clairons, un régiment partait, l'arme sur l'épaule, n'avait-il pas vérifié la faiblesse des efl"ectifs, le laisser aller de la tenue? Etait-ce donc être
mauvais patriote que de voir ce qui crevait les yeux? Tout cela, il eût voulu le crier • mais à quoi bon envenimer la discussion ? Sa femme lui jetait un coup d'œil suppliant; il garda le silence.
Soutenu par l'air provocant de Mme Ansberque et l'approbation sournoise des Stoumpff, cousins pauvres que les Germath invitaient par bonté, M Ansberque promena autour de la table un regard de triomphe courroucé. Le petit Charles Germath, assis avec Noémi à l'autre bout de la salle, trouva que le cou rouge de € Vieil Ami » se renflait comme un jabot de dindon, et s'étonna de ne pas entendre : « Glou I glou ! glou I »
En ce moment^ M. Ansberque se croyait meilleur Français que personne ; son chauvinisme sincère, mais orgueilleux et étroit, voyait, dans la plus timide réserve, la plus légère objection, une insulte à la grandeur du pays et à la stabilité du régime. D'humeur ardente et despotique, il eût voulu bâillonner ses contradicteurs. Il éprouvait contre son vieux compagnon une irritation douloureuse, presque ulcérée. Tous les petits mécomptes, toutes les imperceptibles rancunes, toutes les sévérités de jugement qui peuvent s'accumuler dans l'amitié la plus sincère, se hérissaient en lui.
Durant le muet malaise qui suivit, les deux servantes, Gretchen et Hannah, apportèrent des poulardes dorées, farcies de foie et de jaunes d'œufs, le triomphe de la cuisinière, Ortrude. Dès l'aube, le feu aux joues et le bonnet de travers, elle avait surveillé le mij clément des casseroles, car c'était le premier samedi du mois, jour où de fondation sonnaient à la grille, au premier coup de onze heures, les Ansberque, le pasteur Goltus, l'avocat Wohlfart. Ce jour-là, c'était fête chez les Germath. Ils avaient la religion de l'amitié, et pour eux le bon accueil en était un des rites : ils aimaient régaler leurs hôtes de plats fins et de vins rares. Précisément, Ortrude s'était surpassée : le saumon à l'étuvée, arrosé de Rùdesheimer, avait précédé
des queues de cochon grillées qui craquaient sous la dent, un vrai délice. Et telle est la force de l'habitude que, comme les autres fois, on avait savouré ces bonnes choses, malgré l'inquiétude qui pesait dans l'air, l'orage grondant de la bataille que Mac-Mahon livrait, à cette heure même, du côté d'Haguenau.
Nul doute qu'il ne vengeât l'échec et la mort du général Douay, l'écrasement à Wissembourg de cette division trop en flèche, surprise par un corps d'armée du Prince Royal. Hier, des paysans éplorés, réclamant des médecins pour les blessés, avaient apporté la nouvelle. D'abord, on n'avait pas voulu les croire. Ce premier revers, de son glas, avait bouleversé Strasbourg; l'émotion en était encore toute chaude: elle enfiévrait les conversations. Beaucoup voyaient là un déplorable présage, d'autres un malheur qui aurait pour lendemain la revanche. On comptait sur le vainqueur de Magenta, le héros de Malakoff. Le maréchal, avec sa figure rouge et bourrue, ses cheveux blancs, inspirait confiance. Mais une telle secousse avait tendu les nerfs et surexcité les passions. A cette table où, pendant tant d'années, les discussions étaient restées courtoises, à deux reprises on s'était violemment disputé. Dans la vieille amitié des Germath et des Ansberque, quelque chose venait de craquer. Et c'était ainsi dans chaque maison de Strasbourg, où les partisans de la guerre et ceux de la paix, les protestants et les catholiques, les césariens et les libéraux, étaient à couteaux tirés.
Le pasteur Gottus, figure rude et vineuse, gros nez Dulbeux entre des yeux clairs, un brave homme qui ne mâchait pas ses mots, déclara .
— Gardons-nous de l'orgueil I C'est notre grand délaut, à nous autres Français. Je vois, mon cher Ansberque, que vous ne connaissez pas l'Allemagne.
— Je m'en flatte ! dit l'autre
— Dès lors, comment pouvez-vous la juger? Le niveau moral de nos voisins est incomparablement plus élevé que le nôtre Là vit un peuple fort, tenace; qq
LES BRAVEvS GENS 149
n'est pas seulement par ses savants, ses lettrés, ses érudits que l'Allemagne prédomine, mais parce que dans chaque famille, même la plus humble, il règne un sentiment allemand, fait de l'amour de la patrie commune et d'un idéal religieux que nous ignorons. Notre France oisive, dissolue, avide de jouissance et de luxe, est dégénérée, et je prie le Dieu des armées de ne pas lui infliger un châtiment terrible I
— Monsieur le pasteur (d'ordinaire. Ansberque disait : mon cher Gottus, ou : mon respectable ami), de tels sentiments ne sont pas français.
— Pas français ! s'écria M. Gottus qui devint pourpre. Non, tenez, il vaut mieux ne pas discuter sur ce ton
Le jeune André Germath, qui venait de passer sa licence de droit, et que dès l'enfance on avait considéré comme le promis de Lise Ansberque, leva ses beaux yeux sur la jeune fille. Il avait une impressionnabilité maladive et souffrait d'entendre parler ainsi ces êtres que tant de souvenirs de cordiale entente et d'estime unissaient. Mais, inquiète aussi dans cette atmosphère d'électricité, Lise détournait son petit visage délicat, contemplait entre les volets mi-clos, striés de lamelles d'ombre et de rais de soleil, le marronnier centenaire, dont les rameaux entraient presque dans la pièce. D'ordinaire, l'énorme nid de feuillage palpitait d'ailes et de cris d'oiseaux; pas une feuille à présent ne bougeait. La terre brûlée, la pelouse et les fleurs sèches exhalaient d'âpres arômes. Instinctivement André et Lise eurent peur de quelque imprévu déconcertant. Leur tendresse était menacée. Et, dans leur sécurité si ancienne et si complète, cela leur semblait extraordinaire.
La vieille maison et le vieux jardin étaient en eiïet à leurs yeux une oasis de paix, de silence et de bonheur. Depuis si longtemps ils en connaissaient tous les recoins ! Que de fois ils avaient déjeuné, comme aujourd'hui, dans cette salle à manger haute et large, où les lambris, les médaillons, les portes cernées de ûlets
d'or éteint, les porcelaines de Chine aux murs, les meubles Empire, attestaient les traditions de famille, un confort solide et durable ! Chaque pièce du mobilier s'était harmonisée en vieillissant, et, de participer à la vie quotidienne des êtres, à l'égrènement des joies et des peines, elle s'était peu à peu imprégnée d'âme et était devenue vivante. De même, dans le cœur de Lise et d'André, l'affection avait grandi, si naturelle et si profonde qu'ils ne la sentaient même pas, car ils en étaient imprégnés et elle faisait partie d'eux comme l'air qu'ils respiraient et chaque geste qu'ils ébauchaient. Jamais ils ne s'étaient dit qu'ils s'aimaient, mais leur sourire, leur regard, l'intonation de leur voix liaient entre eux, à travers une mystérieuse affinité de caractère, une trame invisible de sentiments purs, simples et forts.
M. Wohlfart, que les crins drus de ses cheveux et de sa barbe en brosse faisaient ressembler à un hérisson gris, dit, conciliant, avec un de ces haussements d'épaules contractés au prétoire et par lesquels il rejetait un pli de sa toge :
— Évidemment, un tacticien tel que Mac-Mahon, qui ne procède jamais que par surprises, inspire toute confiance. 11 me semble pourtant que l'on ne tient pas assez compte de la position stratégique de Strasbourg. C'est la clef de l'Alsace. On l'oublie. Pourquoi n'occupons-nous pas Kehl, comme nos pères en 4814et4815? îs'ous tiendrions le Rhin, nous menacerions le grandduché. Est-ce parce que, dans leur vandalisme stupide, les Badois ont fait sauter le pont? N'avons-nous pas, pour traverser le fleuve, des pontons préparés sur les glacis ? Mais songe-t-on seulement à la possibilité d'un blocus? On nous laisse sans garnison. L'état de siège est proclamé; nous avons un nouveau gouverneur, le général Uhrich. Mais des soldats, niais des canons?... Nos remparts sont des jardins de verdure, la zone militaire est couverte de maisons et d'arbres. Sont-ce là, je le demande, des prépau-atifs sérieux?
— Vous aussi, Wohlfart, s'exclama Mme Ansberque, qui avait un long nez et une voix tranchante, voua aussi vous tremblez !
Mais Ansberque l'interrompait :
— Quel réquisitoire, cher maître! Quel procureur général vous auriez fait, si vous n'étiez undesCicérons du barreau I Mais vous imaginez-vous vraiment que Strasbourg soit menacé? C'est nous, avec les canonnières blindées du conire-arairalExelmans,qui irons bombarder les villes fortes du Rhin Mac-Mahon, à cette heure, foudroie l'armée allemande. Ce soir nous illuminerons... Strasbourg menacé I Non, c'est impayable!.
Et tant l'idée lui semblait saugrenue-, inouïe, M. Ansberque éclata de rire, sa femme fit chorus, et les Stoumpfï discrètement
— Pourquoi qu'y rient? demanda Noëmi, tout bas, à Charles.
C'était la filleule de Mme Germath, une orpheline élevée au pensionnat des Petites-Sœurs, une maigrelette rétrécie et frileuse dont on disait : « Un oiseau pour le chat, i mais un oiseau mignon et touchant. On l'invitait de temps en temps, pour lui faire faire un bon repas Sa mère avait été la nourrice de Charles, et il semblait que le garçonnet, rose et joufflu, eût pris pour lui tout le lait, sans rien laisser à la fillette. Il la protégeait de son amitié, réglait en maître les jeux 11 répondit :
— Ils rient parce qu'on va manger le gouglofîl
Et, satisfait de son explication, il s'absorba dans la contemplation du gâteau somptueux et delà crème glacée qui l'accompagnait, sans voir sa mère qui lui interdisait du regard de mettre ses coudes sur la table, sans voir davantage l'oncle Anselme qui, là-bas, lui souriait.
Le frère aîné de M Germath, un vieux garçon, passait pour un original, à cause de son exquise candeur En dehors des siens et de Charles qu'il gâtait outrageusement, il n'aimait que le bric-à-brac, son violon et las
pauvres. Au second étage de la maison, il avait amassé un véritable musée, tableaux enfumés, coiïrets de bois sculpté, petits personnages en porcelaine, et de vieilles tapisseries dont Charles n'eût pas donné un kreutzer, mais qui valaient très cher, paraît-il, et sur lesquelles Toncle Anselme racontait des histoires, intarissablement. Avec sa figure ronde, ses cheveux plats séparés dune raie au milieu, son air si drôlement absent parfois, l'oncle Anselme avait été l'initiateur de Charles au monde des choses étranges ; c'est lui qui avait rempli l'imagination de l'enfant de fables mystérieuses et terribles, et ouvert à sa crédulité les souterrains du rêve, de létonnement et de la peur. Souvent, la nuit, Charles, dans son lit, se dressait sur son séant et scrutait l'ombre avec méfiance : c'était un gnome bossu qui se glissait sous la commode, ou une Lorely qui, après s'être baignée dans le Rhin vert, filait sur le rayon de lune. . . Mais en ce moment Charles ne songeait ni aux récits de l'oncle, ni à la guerre, ni aux agaceries de Koëmi qui lui chatouillait le creux de la main avec sa fourchette; il ne songeait qu'au gougloff et àlatranche qu'on lui couperait.
Mais que se passait-il? On servait le gâteau avec une équité conciliante, et pourtant la discussion reprenait, plus âpre. C'est M. llurablot cette fois qui soufflait la tempête. Charles maudit ce tapage des hommes; les femmes au moins se tenaient à peu près tranquilles : Mme Gottus, vertueuse créature, douce comme une brebis, dont elle avait la mâchoire allongée, regardait son assiette; la cousine Stoumpff roulait les yeux très vite, comme si elle eût voulu épier chacun à la fois; la grosse Mme Humblot soufflait d'asthme; quant à Mme Germath, elle avait assez à faire de surveiller le service, tout en suivant la conversation et en échangeant avec son mari des regards préoccupés.
M. Humblot, chef de bureau retraité, homme paisible malgré ses formidables moustaches, criait, très animé :
— Quand je vous répète que le grand-duché est désert! Les usines ne fument plus, les paysans ont émigré, les troupes badoisesont évacué la frontière, tant la terreur que nous inspirons est grande! Parler d'autre chose que de victoire en ce moment est une félonie ! II *aut bénir cette guerre qui va rendre la France plus grande encore I
— Il ne faut pas bénir la guerre! dit durement U. Gottus.
— Non! dit Germath. la guerre estune impiété, c'est un crime! C'est une abomination! J'ai signé la pétition à lEmpereur contre la guerre. La bénir I... Mais comment pouvez-vous dire une chose pareille, llumblot, vous qui n'avez jamais pris un fusil, même pour tuer un lapin! Vous ne savez donc pas ce que représente ce mot affreux : les moissons incendiées, les villages à sac, les exécutions sommaires, le pillage, le meurtre en détail et la boucherie en grand I Songez à ce qu'est un champ de bataille et à la douleur des mères!
— Ce n'est plus le moment de discuter la guerre, jeta Ansberque; le vin est tiré, il faut le boire 1
— Oui, vous l'avez tiré, vous autres, reprit Germath avec une sorte de désespoir, vous avez tiré, non pas le vin, mais le sang. C'est vous autres seuls qui avez déchaîné nos malheurs. N'en soyez pas si fiers I
Stoumpff, qui avait un museau de belette doucereuse, cria sur un ton de fausset :
— Mais, cousin, tu sais bien que Guillaume a insulté Benedetti, et lui a crié : € Furthl Furthl *
— Je ne l'ai pas entendu, dit Germath. Je ne suis pas forcé de te croire.
— En sommes-nous là? s'écria Ansberque. Faut-il attendre que nous recevions la botte au derrière? Comme si ces gens-là ne nous provoquaient pas par tous les moyens?
— Nous sommes bien naïfs, alors, de tomber dans le panneau, répliqua Germath. Êtes- vous des enfants? Vous, vieux Strasbourgeois, est-ce que vous ignorez
que l'Alsace est l'enjeu de cette guerre inepte? est-ce que vous ne sentez pas que nous en payerons la rançon? Cela ne vous fait donc rien, l'idée de devenir Prussiens par la force de la conquête?
Ce fut un tumulte ; on ripostait avec des clameurs.
— Halle-là! criait Ansberque. — Taisez-vous I adjurait Ilurablot... Et la voix pointue de leurs femmes et celle de Stoumpfi" protestaient : — Non, jamais!. Quelle idée! Prussiens!... Il ne faut pas dire des choses pareilles!... Oh! cousin!
Mais Germath élevait la voix, hors de lui .
— Ah! il ne faut pas les dire! La vérité vous écorche donc les oreilles? Eh bien, vous l'entendrez. Où sont déjà vos illusions? Vous disiez que la Prusse marcherait seule, et l'Allemagne se lève Vous disiez : « Nous aurons des alliés. » Où sont-ils ? Montrez-lesmoi! A Munich, à Stuttgart, les universités, les gymnases se sont vidés en un instant : des milliers d'étudiants se sont offerts comme volontaires. C'est un mouvement national, irrésistible. Voyons, vous le savez pourtant comme moi, que la Prusse veut Strasbourg., convoite Metz et le démembrement de la France. Comme moi, vous avez reçu, vous recevez chaquejour des lettres d'Allemagne qui ne vous laissent aucun doute...
— Pas moi! rectifia Ansberque, qui n'était venu s'établir dans le pays que depuis vingt ans. — Je ne connais que des Français, Dieu merci !
— Mais les Alsaciens de père en fils, mais le pasteur sait, et vous, Humblot, et toi, Stoumpff, vous savez que je dis vrai. On nous écrit : t Nous sacrifierons tout pour mettre fin à la perpétuelle menace des Français. Nous marcherons tous, nous y mettrons le dernier de nos thalers et le dernier de nos fils, mais nous reprendrons l'Alsace et la Lorraine pour couvrir nos frontières I » Ma fille, mon Edel, Française de cœur pourtant, m'a déclaré la force des sentiments de sa nouvelle famille, de tous ceux qu'elle a vus, entendus. Ilsconsi-
dèrent déjà Strasbourg comme revenu à « la grande patrie commune ». Les enfants mêmes... tenez, hier, mon petit-fils Heinrich écrivait à Charles : « Au revoir, mon petit oncle, à bientôt 1 Nous reviendrons à Strasbourg avec les soldats, et nous nous amuserons bien ensemble, car tu seras Allemand comme moi. » Bénissez à présent la guerre qui engendre des monstruosités semblables !
— Eh bien, cria frénétiquement Ansberque, ce que vous dites prouve qu'il y a quelque chose de pourri en Alsace. Le contact de la frontière a gâté les meilleures consciences. Voilà le résultat des compromissions, des alliances, des amitiés : l'affaiblissement du caractère et l'abaissement du cœur. En un mot comme en cent, savez-vous comment cela s'appelle ? Oh I un mot qui n'est pas français : la peur. Vous avez peur, peur de vous battre I
— Ansberque, vous êtes mon hôte et mon plus vieil ami, dit Germath d'une voix tremblante; vous n'avez pas le droit de me parler ainsi.
— Si! j'en ai le droit! Si! j'en ai le devoir! Vos sentiments sont indignes d'un vrai Strasbourgeois !
— Ansberque!
— Celui qui doute de son pays blesse en moi une fibre sacrée, celui qui croit dans l'ennemi plus que dans la France m'outrage. Votre châtiment sera la victoire de nos armées, le triomphe de l'Empire! Ne m'appelez plus votre ami, c'est fini. Votre hôte, je ne le serai jamais plus.
Il s'était levé, jetant sa serviette; Germath aussi. Dans cette minute de confusion, des chaises tombèrent; les femmes poussèrent des cris. Allaient-ils en venir aux coups? Le pasteur Gottus s'interposa :
— Mes amis, pour l'amour de Dieu, au nom du patriotisme qui vous anime, oubliez ce malentendu. Ansberque, Germath, donnez-vous la main.
Mais Ansberque ne voulait rien entendre :
— Adieu! Viens, ma femme; viens, Lisef
André, debout, fit un pas; il boitait depuis l'enfance, et cette infirmité lui était une humiliation cruelle. L'orgueil d'Ansberque le révoltait; Fidée de perdre Lise le bouleversa. Pâle, il balbutiait ;
— Lise, ne partez pasi Lise, ne soyez pas fâchée! Mais, éperdue, elle ne semblait pas entendre • sa
mère l'entraînai; en vain les autres, Wohlfart, Gottus, cherchaient à le retenir, Ansberque partait, suivi des Humblot, puis des Stoumpff, résolus à le ramener, dirent-ils.
De stupeur, Charles avait oublié sa tranche de gougloff; Noëmi, effrayée, semblait près de pleurer. Mme Gerraath s'appuyait avec une fermeté douce sur l'épaule de son mari, que l'oncle Anselme considérait avec tendresse Germalh regarda Wohlfart, puis Gottus. Le pasteur lui tendit les mains d'un élan et dit :
— Mon vieil ami.
Et il ajouta :
— Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font! ..
Cependant la bataille durait toujours, et le bruit sourd en arrivait par bouffées. Strasbourg, plein de curieux, de journalistes, de parents et d'amis d'officiers, anxieusement attendait. Des habitants, qui s'étaient portés à deux lieues en avant, rentraient le visage joyeux : la surprise de Mac-Mahon, affirmaient-ils, avait réussi; les Allemands, attirés dans la forêt de Haguenau, étaient assaillis de flanc par Failly, descendu de Bitche. Des douaniers en reconnaissance revinrent : le bruit du canon s'éloignait du côté de Wissembotirg. Un frisson de victoire courut : le Prince Royal tué, son armée prisonnière I
« Plût à Dieu! » pensait Germath. Son inquiétude l'avait jeté hors de chez lui. Accompagné de Wohlfart, il passait par toutes les émotions de la ville; bien des visages lui étaient connus, et il pouvait y lire le reflet de ses propres sentiments. Le cœur pesant, il marchait en silence. Une victoire seule eût adouci l'amertume dont il débordait. Sous son calme, où le sens pratique s'alliait à tant de bonhomie, c'était un homme très tendre, fidèle à ses affections, enraciné dans ses habitudes. Sa brouille avec Ansberque lui faisait un chagrin affreux : cela l'élançait comme la douleur d'une rage de dents, le cuisant d'une brûlure profonde. 11 avait mal au corps et à l'âme. Une si vieille amitié I... En vain se répétait-il qu'Ansberque bourru, exalté, l'avait souvent méconnu, mal compris ; que dans leur affection, lui, Germath, avait donné plus que reçu : cela ne le consolait pas, mais avivait la rancune de
l'injustice qui lui était faite. Que les choses en fussent venues là!... L'outrager à ce point, à sa propre table, brisant cette douce communion du pain et du sel; le quitter avec tant d'inconvenance, sur un éclat si brutal I Non, jamais il ne pourrait pardonner à Ansberque; il le haïssait, en cette minute, pour tant d'aveuglement et de dureté; puis, tout à coup, il se l'imaginait repentant, l'œil humide, la main tendue, comme aux Ijons jours, après les discussions rudes... Mais non, l'irréparable avait sonné dans leurs paroles, claqué au bruit de la porte. C'était fini! Et il avait beau se raisonner, son orgueil ne parvenait pas étouffer une si longue tendresse; il saignait du déchirement, plus qu'il ne se révoltait contre cette absurde fin d'une affection de vingt ans !
Mais il y avait là, dans cette soudaineté même, tout le déconcertant de la catastrophe, et l'incrédulité qui en résulte. Allons ! c'était un rêve I Quoi, Ansberque ne reviendrait pas déjeuner samedi? Il ne déplierait pas sa serviette, et, glissant d'un geste à lui le coin dans son gilet, il ne dirait pas de son air de supériorité, en redressant le buste : t Voyons, qu'est-ce qu'Ortrude nous réserve aujourd'hui? » heureux comme un enfant, — un vieil enfant! — si Mme Germath répondait : « Il y a des langues de mouton à la purée de légumes comme vous les aimez, » ou bien : « Il y a des anguilles en rissole à la mode d'Alsace. » 11 s'écriait alors : t Vraiment, il n'y a qu'ici qu'on sache bien manger. Jamais, chez moi, je ne mange de ces merveilles I » tandis qu'un peu dépitée, sa femme riait jaune. . Allons, c'était impossible! Ces habitudes si chères à Germath, Ansberque, qui ne paraissait pas moins y tenir, les aurait brisées de propos délibéré? La passion politique pouvait-elle aveugler à ce point des braves gens? Y avait-il autre chose, calomnies, influences? Serait-ce Mme Ansberque, vaniteuse à l'excès, et que leur simplicité, et surtout celle de Mme Germath, avait pu choquer : entre femmes, les
mésintelligences couvent longtemps sous les sourires ? Était-ce l'ascendant du préfet, fonctionnaire rompu aux hâbleries officielles et à la pratique électorale? Certainement, le malentendu qui venait d'éclater n'était pas d'hier; chaque jour l'avait accru... Triste chose, de sentir les esprits diverger, de constater son impuissance à convaincre, de voir les paroles devenir aigres et les cœurs se refroidir, à l'âge où justement les amitiés devraient être le plus durables, consolidées de tout le passé, par l'expérience et l'épreuve.
Et voilà, sans que Germath se l'avouât, ce qui, aussi, le poignait, — la conscience qu'il ne renouvellerait pas, ne remplacerait plus ce qui disparaissait là : dans sa vie, il demeurerait un vide, le trou noir d'une affection vivante, déracinée. Si Ansberque n'en souffrait pas, tant mieux pour lui. Germath en était torturé.
Cela mettait le comble à tout ce qui, depuis des semaines, le tourmentait et le navrait : prescience de l'avenir et chagrin paternel, car l'idée que ce brave Ludwig Haffner, pas un mauvais diable du tout, était devenu fatalement leur ennemi, aurait pu se rencontrer, le sabre haut, en face d'André, si le pauvre garçon, avec sa mauvaise jambe, avait pu servir dans la mobile; l'idée qu'Edelne pouvait faire de vœux ni pour son ancienne, ni pour sa nouvelle patrie, car le triomphe de l'une exigeait la ruine de l'autre, — voilà ce qui le rendait inconsolable. 11 ne pouvait pourtant, en conscience, regretter le mariage de sa fille, puisqu'elle était heureuse, avait trouvé l'amour, la fortune, et des beauxparents excellents ; car, il fallait l'avouer, tous ces Haffner étaient des crèmes de gens : il revoyait leur bon accueil et leurs visages épanouis Sa raison et sa conscience se soulevaient, à se dire que maintenant il fallait se haïr, quand hier encore on s'embrassait.
Tout à coup, le souvenir de sa fille le ramenant à ses fils, il entrevit le nouvel écroulement; les projets d'union entre André et Lise sombraient... Mais s'ils s'aimaient, voyons? Enfants, on les appelait le petit
mari et la petite femme. Eux aussi souffriraient donc, par la faute d'Ansberque? Injustement, ils allaient être sacrifiés, innocents ? Comme il aimait tendrement André et chérissait Lise, cette idée lui fut odieuse. Non, c'était trop bête^ cela le révoltait... Et l'orage en suspens, la tourmente qui là-bas fauchait hommes, arbres, maisons, dans une rafale d'obus et de balles, un vent rouge d'incendies, pesait sur lui, l'accablait de tout le tragique inconnu. Mon Dieu, pourvu que Ma;-Mahon gagnât la bataille!
Ses réflexions y revenaient sans cesse, aboutissaient à ce doute comme au centre d'un obscur labyrinthe.
— Ahf fit-il en s'adressant à Wohlfart, qui, silencieux, marchai* à ses côtés, c'est plus fort qu*; moi, l'angoisse m'étreint.
Il embrassa du regard la rue étroite qu'ils suivaient et qui les conduisait aux faubourgs, vers la porte de Pierres. Pas un trottoir, pas un pont, pas une impasse qui ne lui fussent familiers. Un beau soleil de fin de jour, chaud de toute la splendeur d'août, baignait la cime des maisons de bois sculptées, des monuments de grès rouge aux arêtes noircies; les antiques demeures rapprochaient l'étai de leurs charpentes brunes, — étages en surplomb, grands toits roses à lucarnes, pignons dentelés ; les eaux verdâtres des canaux formés par les bras de 1111 miroitaient, brasillantes ; des flèches de lumière perçaient les feuillages des jardins centenaires. Strasbourg, dans la ceinture de ses remparts construit? par Vauban, ses bastions, ses poternes, ses portes dont certaines, armées de tours, gardaient le rude et le noir du moyen âge, avec sa citadelle en pentagone et son vaste arsenal, Strasbourg et sa cathédrale, ses temples, ses musées, ses places, ses vieux hôtels des dix-septième et dix-huitième siècles, ses rues pavées, ses moulins, le charme de ses murs et la douceur fuyante de ses eaux, la vie morte d'autrefois et le mouvement des rues neuves, la richesse et la gloire de son passé, la simplicité grave de son présent, Strasbourg, plus
LES BRAVES GKNS 161
agité que de coutume, semblait aujourd'hui une cité de fête, une ruche en éveil sous le ciel bleu. Dans un attendrissement, le mot de la vieille chanson populaire vint aux lèvres et au cœur de Germath :
0 Strassbnrg, Strassburg, Du wu'iilerschœne Sladtl
0 Strasbourg, Toi, ville admirable !
Sa pensée franchit les portes, évoqua le fouillis des verdures, les larges avenues et les pelouses, les promenades champêtres des Contades et de la Robertsau, l'excursion à Kehl, les huîtres et la bière fraîche à l'hôtel du Saumon. Il revit la large vallée, l'immense campagne semée de villages, couverte de moissons et de houblonnières, le Rhin courbe, et au loin les croupes sombres de la Forêt noire, des Alpes et des Vosges, ici l'Allemagne, là la Suisse, et sous ses pieds la terre de France, dont Strasbourg défendait l'entrée. Des martinets volaient à hauteur des maisons. Des enfants barbouillés et joufflus se promenaient en riant. Une charrette chargée de paille embauma la rue d'une odeur sucrée. Il faisait bon exister, respirer, voir, sentir, entendre, jouir par tous les pores, de la chaleur et du beau temps... Et voilà qu'il ne fallait plus penser qu'au massacre : quel cauchemar!
Comme ils passaient devant une maison rouge, la brasserie Kermer, une menotte d'enfant frappa derrière les carreaux; et Wohlfart dit :
— Tiens, c'est Charles et Noëmil
Ils étaient là avec l'oncle Anselme, attablés à la lourde table de bois; il y avait une énorme chope à couvercle devant l'oncle, et une plus petite que Charles et Noëmi, en buvant tour à tour, se partageaient, de la mousse plein les lèvres. Charles trouvait cet après-midi délicieux. Il avait supplié l'oncle de ne pas rentrer encore Noëmi au couvent, affirmé que c'était bon pour elle de
se promener encore. Elle et lui étaient très gais, pouffaient sans cause. Anselme Germath, à travers la fumée de sa pipe, écoutait leur babil et clignait de ses gros yeux vagues. Autour de lui, on discutait, on se chamaillait; de braves bourgeois s'exaltaient, qui pour, qui contre le gouvernement; c'étaient partout, à la brasserie ou dans la rue, les mêmes querelles où le français et l'allemand alternaient, coupés de ia, de nein, de sô f La grasse et rieuse Suzel, la servante, avec son cou à fossettes et ses énormes bras blancs, allait, preste, dans ce vacarme; et Anselme, que la politique ennuyait, s'intéressait bien davantage au nez retroussé de Charles et aux yeux brillants de Noëmi. Wohlfart, sitôt assis, se jeta dans la conversation; on l'écouta, parce qu'il parlait bien, et son prestige faisait autorité.
Un officier de la garnison était en train d'expliquer la tactique du maréchal : elle consistait à attirer l'ennemi sur un champ de bataille choisi, puis à l'assommer dans la souricière. L'échec de Wissembourg même en faisait preuve : Douay, chargé d'amorcer l'ennemi, en se repliant lentement, avait eu le tort de résister, dans une lutte inégale... Mais, malgré lui, Germath revoyait le départ insouciant de Mac-Mahon, quittant Strasbourg après son déjeuner, tout comme si son lieutenant n'était pas engagé, battu à cette heure même.
— Messieurs, dit l'officier enthousiaste en levant son verre, au vieux lion de Magenta, et à la victoire I
A ce moment une rumeur traversa la rue ; des buveurs impatients, d'autres inquiets, coururent aux fenêtres; sur le seuil, la grosse Suzel agita ses bras blancs. Incertains, puis plus précis, des bruits sourds volaient de bouche en bouche; des visages houleux, blêmes, se pressaient autour d'un homme à cheval qui criait : — Trahison, l'armée est en fuite; les Prussiens arrivent I
D'où venaient les nouvelles, nul ne pouvait le dire. Mais elles se propageaient et se répercutaient avec une
rapidité terrifiante. Les faubourgs s'emplissaient de foule, Strasbourg se ruait aux portes. Germath et l'oncle Anselme, anxieux, interrogeaient les passants; Charles etNoëmi, serrés l'un contre l'autre, jouissaient de leur peur, qui était un plaisir. Qu'est-ce que les Prussiens leur feraient?... Ils avaient vu des compagnies badoises à l'exercice, et cela les avait amusés de les contempler, levant et baissant un pas mécanique, raides comme des soldats de bois
Mais une voiture de place au galop se fît jour, roulant vers l'hôtel de la division : on n'eut que le temps de reconnaître le commandant de place et le colonel des pontonniers Fiévet. Ils avaient, du haut des remparts près de la porte de Pierres, fouillé l'horizon de leurs lorgnettes, et précipitamment étaient redescendus. Qu'avaient-ils pu voir!... Des femmes au visage effaré retenaient à deux mains leurs hommes. Les rumeurs sombres se confirmaient : Mac-Mahon battu, les Prussiens sous les murs. Là-bas, une colonne de fuyards dévalait d'Haguenau; puis ce furent do > cris : t Ala gare, un convoi de blessés! » Et l'on entendit les tambours qui battaient le rappel; des mobile» couraient, leurs gros souliers cognant les pavés.
Les Germath se précipitaient à la gare; ils arrivèrent devant le quai comme le convoi, traîné par deux locomotives, s'arrêtait. Six wagons découverts étalaient leurs plates-formes où gisaient des blessés; du sang avait ruisselé sur les roues ; et de ces tas de corps en détresse, un visage affreusement pâle qui émerge, un bras mou qui s'étend et retombe, des gémissements s'élevaient.
Derrière les plates-formes, en des wagons par longues files, s'entassait un bétail de souffrance, des agonisants, des morts. Dans la foule, ce fut un saisissement et un murmure. Puis les cris aigus des femmes éclatèrent, un concert de malédictions auquel répondaient les hurlements d'un lignard dont le visage labouré n'était qu'une plaie. On apercevait
des blessures affreuses; un turco, le ventre ouvert, soutenait entre ses mains ses entrailles; un zouave dressait, en guise de bras, deux moignons pareils à des épaulettes rouges.
— Emmène les enfants, c'est horrible ! dit M. Germath.
Mais, quoique épouvantés, Charles etNoëmi, béants de stupeur, se cramponnaient à l'oncle Anselme : ils voulaient voir. Des infirmiers s'approchaient, portant des civières neuves, d'un blanc éclatant. Les cris des femmes redoublèrent; elles invectivaient Napoléon, Guillaume, redemandaient leurs maris et leurs frères; on en voyait qui se tordaient les mains d'un air fou; d'autres en pleurant soutenaient des soldats boiteux. A travers les rues pleines, le navrant cortège s'organisait; les civières s'empourpraient; certaines gardaient, adhérents à la toile neuve, des débris de chair et des esquilles d'os. Les voitures de l'abattoir étaient venues en nombre; des bouchers, énormes dans leurs blouses roses maculées, emportaient à bras, soulevaient comme des quartiers de bœufs cette viande humaine, inerte ou pantelante, tiède encore de vie ou refroidie par la mort.
Germath frôla Ansberque, qui évita de le regarder. Le buste haut, la tête droite, Ansberque s'approchait d'un lieutenant de turcos, étendu sur un matelas :
— Êtes-vous vainqueurs, au moins?
L'autre répondit, farouche :
— Si nous avions des généraux, nous ne serions f^s ici!
Un vieux soldat répétait d'un ton navré :
— Ils sont trop! Ils avaient trop de canons!.. L'oncle Anselme avait fini par emmener les enfants
Germath vit Ansberque passer à côté de lui, aussi fier que si l'on avait gagné la bataille; mais le bout de ses moustaches tremblait, d'un tic qui lui tirait le coin de la bouche. Le rappel ne vibrait plus, saccadé; un autre 80n retentissait aux quatre coins de la ville, lugubre,
LES BRAVES GENS i«5
dans le grondement des caisses et le halètement rauque des cuivres, — la générale, battue et sonnée en hâte, en un vent de panique. La garnison avait pris les armes, garni les remparts ; on fermait les portes, on dressait les ponts-levis. Strasbourg se voyait déjà livré, presque sans défenseurs, à la merci d'un assaut; on signalait dans la campagne des coureurs ennemis, et par toutes les voix fébriles ou mornes des blessés s'exhalait et se répandait la certitude fatale de la défaite : l'armée rompue, s'écoulant en déroute; Mac- Mahon errant sans troupes; les cuirassiers, toute la cavalerie, jetés au gouffre des charges pour sauver la retraite; Strasbourg menacé, l'Alsace ouverte, la France envahie.
Wissembourg avait sonné le premier glas, Frœsch willer sonnait le second. Quelques heures avaient sufti pour cette catastrophe.
Cependant, autour des remparts, devant les portes, s'amassait une cohue plaintive et vociférante dont on entendait, derrière les niurs, le bruit d'eau grossissante • ''/était le torrent des fuyards qui, en dévalant d'Haguenau, avait roulé sur les chemins et emporté comme des épaves des centaines de paysans chargés d'enfants et de hardes. Tandis que des soldats sans armes descendaient dans les revêtements et pénétraient dans l'enceinte, derrière le premier amas des fuyards se ruait la débandade : cavaliers et fantassins confondus, zouaves grimpés sur des chevaux de hussards, cuirassiers démontés, artilleurs sur des prolonges, toute la débâcle d'une armée.
On ouvrit les portes et le flot sordide creva par les rues, submergea les faubourgs. Dans le soir et l'ombre claire, cela entra : la plupart, silencieux, avaient un regard étrange, d'une fixité hagarde ; il y en avait de blessés ; beaucoup semblaient prêts à tomber d'inanition et murmuraient faiblement :
— Un morceau de pain I
D'autres affirmaient :
— Les généraux ont crié : sauve qui peut f On nous a trahis ! . . .
Ceux-là n'avaient pas tiré un coup de fusil.
Au milieu des reproches, du silence de rage ou de l'apitoiement de la foule, les éclopés, les fuyards entraient toujours...
Il en entra toute la nuit et presque toute la journée du lendemain, sous l'ardent soleil qui montrait leur aspect lamentable. Les cuirassiers surtout étaient extraordinaires. Leurs pantalons étaient déchirés, leurs cuirasses bossuées et trouées; une immense stupeur pesait sur leurs visages, paralysait leurs grands corps. Sur des chevaux blessés du garrot à l'échiné, on en voyait encore arriver au galop, parfois deux sur un seul cheval. Des soldats du train amenaient des cacolets, des voitures d'ambulance bondées de blessés et de mourants.
Dans l'après-midi, des cris furieux retentirent; c'étaient des turcos qui arrivaient, gesticulants, pareils à des épileptiques, leurs vestes bleu de ciel raides de sang et noires de poudre. Ils brandissaient leurs baïonnettes; on ne distinguait dans le noir des faces que le blanc des yeux et des dents sauvages. Ils débouchèrent sur la place où grouillait une foule compacte. Quand on vit qu'ils rapportaient le drapeau, une loque, — un frisson courut, des milliers de voix crièrent : Vive la France! Du haut du balcon de l'état-major, le colonel Ducasse déployait le glorieux trophée, l'élevait bien haut à la face de Strasbourg et de ses habitants : tous l'acclamèrent. Déjà, chacun croyait savoir comment la bataille s'était livrée; la légende amplifiait les récits, mêlait au vrai l'erreur, faisait courir dans l'imagination populaire des ombres et des reflets fantastiques d'épopée.
La vérité était autrement simple et sinistre
L'armée impériale, mobilisée en hâte, pleine d'illusions et de bravoure, mais insuffisamment équipée et nourrie, piétinait depuis trois semaines dans un gâchis
d'ordres et de contre-ordres. Loin de fondre sur le Palatinatj elle bornait son audace au mince succès de Sarrebrùck, faisait la douane aux frontières; d'ailleurs mal : les uhians en contrebande allaient et venaient, narguant de leurs galops la cavalerie française inactive. Éparpillés, les corps de Frossard, de Bazaine, de Ladmirault, la garde, n'oiïraient même pas à l'Allemagne mobilisant sans hâte ses trois armées un obstacle compact. Tandis que Failly rassemblait le 5' corps autour de Bitche, que Félix Douay concentrait le 7* à Belfort et Ganrobert le 6* à Chàlons, Mac-Mahon, commandant les forces de la basse Alsace, disséminait la division du 1" corps à Lembach, à Reichshoffen, à Haguenau. Il commettait la faute de jeter Abel Douay sur Wissembourg, à découvert, et à cinq lieues en avant de tout renfort. Douay, surpris par des forces supérieures, avait, par obéissance ponctuelle, accepté le combat, lutté sans recevoir un ordre du maréchal ni un renfort de Ducrot, cependant avertis tous deux de l'imminence d'une attaque. Douay frappé à mort. Pelle avait continué la lutte; puis, refoulé de Wissembourg, refoulé du Geisberg, il avait dû battre en retraite. La bataille de Wissembourg était perdue.
Frœschwiiler doublait, amplifiait le revers. Mêmes imprudences et mêmes fautes : pires.
Mac-Mahon, sur sa demande, avait reçu le commandement des 1", 5* et 7* corps. Dès qu'il l'apprit, il s'écria, joyeux : « Messieurs les Prussiens, je vous tiens I »
Que comptait-il faire? et le savait-il seulement? En gagnant les Vosges, il pouvait y barrer le passage; là, avec ses trois corps d'armée, il était inexpugnable. Mais abandonner Strasbourg et la basse Alsace sans avoir repris l'offensive!... Dans son ignorance de la marche de l'armée du Prince Royal, il comptait le 7 aborder l'ennemi sur les positions de Frœschwiiler, c'est le 6 qu'il fut attaqué. Ne soupçonnant pas l'ennemi si proche, il avait établi ses 35,000 hommes sur
les hauteurs qui courent de Neehwiller à Morsbronn, sans fortifier sérieusement les hauteurs de Frœschwil- 1er, dElsasshausen et de Gunstett, sans occuper le village de Wœrth, sans garnir Morsbronn. Sur ces ondulations couvertes de vignes, de vergers, de houblonnières, il avait pour front de défense des prairies et la ligne d'eau de la Saûer. J«e 1" corps, les divisions Uucrot, Raoult, Lartigue, s'étendaient sur la gauche en avant de Frœschwiller, au centre en face de Wœrth et en avant d Elsasshausen, sur la droite vers Morsbronn. Les cuirassiers de la 2* division de réserve, de Bonnemains, étaient abrités entre Frœschwiller et Elsasshausen. Le 7* corps ne figurait que par la division Gonseil-Dumesnil établie avec les cuirassiers de la brigade Michel près d'Eberbach. Du 5* corps, immobile aux passages de Bitche et de Rohrbach, attendant des ordres, seule la division Guyot de Lespart se mettait en marche vers Philippsbourg.
La bataille, engagée dès l'aune sur âe simples démonstrations, s'était bientôt acharnée. Les Allemands perdaient pied. Ducrot chassait à la baïonnette et fauchait sous les mitrailleuses les Bavarois du II' corps; le V' corps prussien de Kirbach, le XI* de Bose échouaient contre les pentes de Frœschwiller et d'Elsasshausen, refluaient en désordre du Niederwald et repassaient la rivière. Même Hartmann, sur l'ordre du Prince Royal, retirait de la lutte le II* corps bavarois. Les Allemands, à onze heures et demie, n'avaient pu occuper une seule hauteur; ils tenaient Wœrth, mais conquis sans défense. Mac-Mahon pouvait battre en retraite, il en avait le temps. Il croyait à la victoire; il s'entêta. Pourtant, le feu de notre artillerie diminuait; les batteries allemandes, du plateau de Gunstett, foudroyaient nos troupes. Lartigue se lançait contre Gunstett sans succès. Les trois corps allemands, avec une solidarité puissante, revenaient à la charge. A une heure, le Prince Royal arrivait sur le champ de bataille, engageait à fond toutes ses forces. Le maréchal
tente un assaut sur VVcerth, en vain. L'aile droite dé« bordée plie sous le choc de douze mille Prussiens qui pénètrent sous le Niederwald et enlèvent Morsbronn. Lartigue, près d'être enveloppé, appelle à son secours les cuirassiers de Michel, dit à un des colonels : » Allez, comme à Waterloo I » Trompettes au vent, chevaux emballés, la charge roule sur les pentes, se brise aux talus, aux troncs d'arbre, se clairsemé sous les balles, s'engouffre dans Morsbronn, traverse des rues où de chaque fenêtre, à bout portant, les coups de feu éclatent. Hors du village, les survivants ralliés, chargés par un régiment de hussards prussiens, s'éparpillent, s'anéantissent.
Reformée, malgré les efforts des turcos, du 1" chasseurs et des zouaves, la droite bientôt s'émiettait. Un effort désespéré au centre ne refoulait que momentanément l'ennemi. Mac-Mahon, faisant face de deux côtés, perdant le Niederwald envahi et Elsasshausen incendié, s'obstinait, dans un entêtement stoïque, à tenir encore. Pourtant, acculé à Frœschwiller, qu'attendaitil? Que la division Guyot de Lespart arrivât au canon? que Failly, selon son devoir... Mais il ne leur avait télégraphié aucun ordre, n'avait réclamé aucun secours. Pour gagner une demi-heure, il sacrifiait son artillerie de réserve, aussitôt démontée, chevaux culbutés, servants tués; il sacrifiait sa réserve de cavalerie. La division de Bonnemains, quatre magnifiques régiments de cuirassiers, se précipitait dans la fournaise, et à travers vignes, houblonnières, chargeait sous la mitraille, dans les balles. Après cette immolation inutile, les turcos d'un élan fou se ruent. En vain. De partout, les dernières résistances cèdent, le l"corps s'effondre; c'estladéroute.
Elle couvre les routes de bandes indisciplinées, de troupeaux lâchés. L'Alsace est ouverte Strasbourg abandonné. Et le jour même, Frossard était battu à Forbach; la Lorraine s'ouvrait aussi.
Par ces deux trous béants, toute l'invasion noire allait ruisseler.
En face de l'oncle Anselme, le petit Charles déjeunait dans la cuisine. Charles, pour ne pas salir son habit de velours, avait souffert qu'on lui attachât au cou une serviette, dont les cornes dépassaient; l'oncle, vêtu de noir et cravaté de blanc, était en bras de chemise. Ortrude leur avait versé elle-même le café au lait et elle leur beurrait des piles de tartines, en faisant la grimace, parce que les laitières depuis trois jours n'entraient plus dans Strasbourg bloqué, et que ce n'était plus le bon lait et le bon beurre des fermes de la Robertsau. Hier les paysans de ce village s'étaient réfugiés en ville sur des bateaux et des radeaux, fuyant les Prussiens.
Les deux servantes, Gretchen et Hannah, allaient et venaient, l'une blonde et l'autre brune, accortes dans leur costume des grands jours, petit bonnet de drap d'argent planté en arrière, guimpe de mousseline blanche, corset de velours noir lacé sur une plaque triangulaire à broderie d'argent, courte jupe rouge ou jupe verte, distinguant par leur couleur la catholique de la protestante. Elles riaient et bavardaient, et rien que de les entendre faisait plaisir à l'oncle, à Charles, à Ortrude elle-même, dans sa maussaderie de vieille, au rude visage encadré d'un bonnet tuyauté de béguine, au grand corps maigre pris dans un éternel sarrau noir allongé d'une jupe noire.
Bien qu'elle affectât de grommeler, elle n'était pas mécontente ce matin. C'était le 15 août, fête de l'Empereur, et, comme les autres années^ sa cuisine res-
plendissait. Elle resplendissait tous les jours, mais cette fois plus que de coutume. On aurait dit un salon, tant le carreau rouge avait un brillant de miroir et les tables de bois blanc bien lavées un reflet de neuf. Rien n'était beau à voir comme l'âtre énorme réservé aux rôtis en broche tournant au-dessus de la flamme des sarments, comme l'alignement de la batterie en cuivre rouge, où les chaudrons géants décroissaient jusqu'aux casseroles de poupée, et aussi la variété des bassines, des poissonnières, des poêles à frire. Charles contemplait avec tendresse ces coquemars jaunes, ces tourtières noires, les vénérables marmites ronflant à petit bruit comme des grand'mères, le hachoir inquiétant qui pourrait réduire ses doigts en chair à saucisse, le rouleau à pâte qui a l'air du bâton de Polichinelle, et l'antique bassinoire guillochée et ciselée, qu'on promène l'hiver, pleine de charbons, entre les draps. L'oncle Anselme aussi savourait, comme un enfant, l'intimité de la cuisine. Tous deux savaient qu'en les admettant, c'était un honneur qu'Ortrude, au lieu de recevoir, accordait.
— Tu n'as donc pas faim ce matin ? dit-elle à Charles, qui soufflait sur une bouchée trop grosse.
Inquiet, l'oncle inclina sur le bol du petit la cafetière :
— Encore un peu, Charles ?
Rien que ce service en porcelaine blanche, si simple, était un poème : la cafetière ventrue, le pot à lait effilé, le sucrier ovoïde, les tasses bombantes avaient, dans leur aimable négligé blanc, l'air d'une famille groupée en rond, d'une famille joufflue et paisible, en déshabillé du matin.
— Dépêchons-nous dit Hannah à Gretchen, afin de voir le détilé des troupes.
A dix heures, il y aurait à la cathédrale grand service pour les morts de Frœschviller, puis on chanterait le Te Deum de la fête impériale. Depuis le matin, les drapeaux flottaient aux quatre tourelles. Toutes les
autorités assisteraient à la messe; on verrait le général Uhricb gros, court, énergique; le préfet en costume militaire, l'amiral Exelraans et sa petite troupe de marins, les douaniers, les pompiers, des détachements de toute la garnison et de la mobile. — Jamais, affirma la rieuse Gretchen, le spectacle n'aurait été si imposant.
L'oncle Anselme souriait. Il n'avait pas éprouvé l'incroyable dépression de ses concitoyens, cette panique qui au lendemain de Frœscbwiller jetait à bas les courages : « — Strasbourg était perdu, à quoi bon se défendre ? on n'avait ni soldats ni canons. » — Il n'avait pas ressenti non plus la réaction belliqueuse qui avait redressé les âmes : * — Comment, un parlementaire avait eu l'audace de sommer la ville de se rendre ? des partis de cavalerie osaient se montrer sous les murs ?. . . »
Paisible à son ordinaire, il continuait à se livrer à ses innocentes manies, recherches chez les marchands d'antiquités, flâneries dans les vieilles rues. La vérité est qu'il vivait toujours un peu dans un rêve, et la réalité ne lui était pas encore apparue. Sans doute, l'arrivée des blessés, le lamentable déversement des fuyards, lui avaient serré le cœur; mais le destin des soldats n'est-il pas de se battre ? Français, il les plaignait; l'idée ne lui venait pas un instant que lui, bourgeois de Strasbourg, studieux et paisible citoyen, pût partager de pareils risques et souffrir de tels maux. Strasbourg séparé du reste du monde, le dernier train parti, les voies et les fils télégraphiques coupés, les ponts sautés, l'état de siège, les affiches officielles, l'armement de la mobile et de la garde nationale, même le premier obus ennemi tombé du côté de la porte de Saverne, — un obus égaré, bien certainement! — ne le tiraient pas de sa quiétude.
Il avait, pareil en cela à bien d'autres, d'enfantines illusions. Dans l'Allemagne, il ne voulait voir qu'une amie. Il la connaissait et la chérissait. Sans doute il préférait la France, mais tant de choses, de l'autre côté
du Rhin, répondaient à sa nature : les yeux rêveurs des jeunes filles, la douce sentimentalité, la bonhomie familiale, les lieds qu'on chante, le vergiss mein nicht qu'on cueille, le liebefraumilch qu'on boit; jusqu'à la soupe aux boulettes et aux raves qu'il aimait; et les discussions philosophiques avec des professeurs à lunettes d'or, et les soirées de Beethoven et de Schumann. Non, cette guerre impie, ce malentendu déplorable, ne ferait saigner que les pauvres soldats. Que pouvait craindre Strasbourg, fleuron de l'Alsace, cité des sciences et de la théologie, fière de son musée, de sa bibliothèque, de sa cathédrale, de ses monuments, Strasbourg qu'un long passé rendait sainte, Strasbourg, appelée par les Allemands eux-mêmes « la ville-sœur », Strasbourg l'incomparable ? On en serait quitte pour ne plus aller se promener à Kehl; le blocus imposerait peut-être quelques privations, ce serait tout. D'ailleurs, une armée française, Mac-Mahon reformé, Bazaine peut-être, viendraient les délivrer. Est-ce que la France n'était pas invincible T
Et l'oncle Anselme, aidé par Hannah, endossa sa belle redingote, prit Charles par la main et sortit. Ils assisteraient au service religieux, au temple Saint- Thomas, et badauderaient ensuite dans les rues.
André Germath entra, rapportant un bol de bouillon à demi- vide; il sortait de la chambre des hôtes, celle où descendaient Edel et le lieutenant Haffner; un blessé l'occupait, un capitaine de tirailleurs auquel, l'hôpital étant plein, les Germath avaient offert l'hospitalité. Une balle lui avait traversé la cuisse : c'était un vieil homme simple, laid, taciturne, avec de beaux yeux sombres. La fièvre le dévorait; le médecin, M. Weiss, en parlant de lui hochait la tête.
— Et toi, dit Ortrude, tu ne déjeunes donc pas?
Elle les avait vus naître, Edel, lui et Charles, les traitait avec une familiarité bougonne. André avait les paupières meurtries, les mains chaudes; il ne dormait plus; ces journées agitées lui étaient un cauchemar ;
l'atmosphère surchauffée de la ville augmentait l'indicible peine que lui causait la rupture entre son père et M. Ansberque. Jamais il n'avait tant senti la force du lien qui l'unissait à Lise, depuis que ce lien était brisé. Brisé, pourquoi? Dans quel but? A quoi cela répondait-il? Quelle absurdité! Certes, il prenait parti pour son père : M. Ansberque avait tous les torts. Était-ce une raison pour que Lise et lui dussent en pâtir?... Il releva les yeux, rencontra l'affectueux regard dOrtrude, le bleu des yeux usé, dans la face rouge et ridée ; il surprit les coups d'œil qu'à la dérobée Gretchen et Hannah jetaient sur lui : elles trouvaient le jeune homme séduisant; il était si doux, si gentil! et tout le monde aimait Lise. En cette humble pièce, dans la grande cuisine, ces âmes serves l'entouraient, il le devina, d'un désir de protection, dun bon vouloir complice.
Il répondit, ému :
— Merci, Ortrude, je n'ai pas faim.
Cette sympathie qu'il voyait bien le touchait au point le plus sensible : comment, Ortrude, Gretchen et Hannah le plaignaient, et son père, sa mère, ne feraient rien pour lui? Il en aurait le cœur net; sa mère, sur ses intances, lui avait demandé une nuit de réflexion, promis une réponse pour ce matin. Ce qu'il implorait était grave... Oui, mais plus grave encore linconnu de l'avenir. Il se jeta dans l'escalier, traversa un couloir, frappa.
Mme Germath l'embrassa silencieusement. Elle avait un visage jeune, sous l'admirable chevelure cendrée qui dressait autour de ses tempes un édifice de nattes et de bandeaux; son teint coloré, ses yeux bruns lui donnaient un éclat de maturité. A la voir, on la pressentait bonne, enjouée et tendre.
— Eh bien, mon André, es-tu plus raisonnable? Cette question le désola. Il l'avait suppliée de tenter
une démarche auprès des Ansberque. Depuis trois jours elle s'y refusait : elle ne pouvait, après l'affront
fait à son mari, remettre les pieds chez eux. A quel titre? Déjà elle avait eu bien du mal à empêcher Germath d'écrire à Ansberque que dans ces conditions ils devaient, les uns et les autres, renoncer à l'union de longue date projetée, caressée, débattue entre eux. André le savait : son père avait consenti, par bonté pour lui, à rester sur la défensive, à voir venir. Mais rien ne venait. Tout espoir de réconciliation s'évanouissait. Les deux hommes s'étaient retrouvés face à face et s'étaient regardés, sinon comme des ennemis, du moins comme des étrangers. A peine si Mme Ansberque rendait à Mme Germath son salut. André lui-même, s'étant présenté chez eux sous le prétexte de leur rapporter des partitions de musique, n'avait pas été reçu, bien que Mme Ansberque et Lise fussent chez elles; il avait reconnu leurs voix.
Et cependant, ne voulant pas croire à son malheur, se cramponnant à la plus faible espérance, c'est du côté de Mme Ansberque qu'il regardait, de tout l'émoi de son âme. Elle était femme, elle était mère : pourquoi repousserait-elle une démarche d'une autre femme, d'une autre mère? L'orgueil pouvait séparer leurs maris, les hommes ont des préjugés d'honneur; mais elles deux? .. Pouvaient-elles penser à autre chose qu'au sort de leurs enfants? Que leur importaient la politique, les discussions irritées, les mauvaises paroles? Est-ce que le sourire et la joie, les larmes et la douleur de Lise et d'André n'étaient pas tout pour elles?...
— Raisonnable? maman? Tu sais bien, fit-il, que je ne puis renoncer à Lise.
— Tu l'aimes donc tant, mon pauvre chéri?
— Je ne savais pas, maman, que je l'aimais avec cette force, ou plutôt je ne sais pas si je l'aime, mais je sens bien que je ne puis me passer d'elle; me dire que je ne la verrai plus, que je ne lui parlerai plus, que je ne l'entendrai plus!... Ohl — reprit-il avec cette fougue juvénile etcette ardeur qui effrayaient toujours ses parents, —je ne puis plus vivre ainsi, il me semble qu'elle est morte.
— Tais-toi, méchant enfant.
Et l'ayant fait asseoir près d'elle, elle lui caressa les cheveux :
— Peux- tu parler ainsi? Lise est bonne, tendre, fidèle. Je suis sûre qu'elle est plus patiente et plus courageuse que toi. Nous vivons dans des circons tances exceptionnelles^ les esprits sont surexcités, mais le vent peut tourner demain. Crois-moi, André, le temps remet bien des choses en place. Vous êtes si jeunes tous deux! Le mariage est si loin encore!
— Mais, en attendant^ mère, je souffre!... Tu parles des événements, sais-tu quel inconnu, quels dangers ils cachent? C'est maintenant, quand Strasbourg est entouré par l'ennemi, quand nous allons être bombardés peut-être, quand les privations, quand la mort sont suspendues sur nos têtes, c'est maintenant que nous devrions nous serrer tous, coude à coude, et sentir battre nos cœurs à l'unisson. Nous séparer en un pareil moment Lise et moi, c'est de la cruauté, c'est de la barbarie !
Mme Germath essaya de sourire .
— Comme tu exagères, mon chéri! Strasbourg ne court aucun péril; la guerre finie, les caractères reprendront leur niveau. Ne peux-tu donc attendre? Je guetterai, je te le promets, toutes les occasions qui pourraient nous rapprocher..
Le désespoir d'André grandit :
— Non, maman, n'essaie pas de me tromper. Tu connais M. Ansberque, c'est un orgueilleux. C'est maintenant ou jamais que vous pouvez vous réconcilier. Plus tard, ce sera impossible.
Mme Germath secoua la tête :
— Mais, mon pauvre garçon, le moment est déplorablement choisi. Ansberque, qui a de grandes qualités, et qui est trop vieil ami pour que je manque envers lui de justice, malgré sa rupture outrageante, Ansberque reviendra d'autant moins à de meilleurs sentiments qu'il a tort. L'amour-propre ne pardonne guère. Le
sien vient d'être sévèrement humilié. Toutes les prévisions de ton père se sont réalisées! Et Dieu veuille qu'eUes ne se réalisent pas davantage. Ansberque a beau se démener auprès du préfet, parader en tenue de capitaine, s'agiter beaucoup, il est atteint au cœur. Il nous en veut, sois-en sûr, mortellement d'avoir été bons prophètes.
André baissa la tête ; il savait combien son père avait été ulcéré de ne pouvoir faire agréer son dévouement pour la défense de Strasbourg. Suspect de libéralisme on refusait de lewôler dans la garde nationale; il s'imaginait qu'Ansberque avait exercé là une secrète vengeance; mais tout venait du préfet, et de son influence sur le général Uhrich, brave soldat, rappelé de la retraite, étranger à la ville, peu confiant dans le zèle des citoyens armés du jour au lendemain. Plus de neuf mille hommes restaient ainsi tenus à l'écart, forces inutiles, bonnes volontés dédaignées.
— Mère, reprit-il avec une instance fervente, soii bonne, je t'en supplie. Va voir Mme Ansberque : tu réussiras à l'émouvoir, elle te dira au moins quelque chose. Je saurai si Lise m'aime encore, oh! mon Dieu, sij'en doutais, si je croyais que... Je ne puis être soldat
— il eut un regard désolé vers sa jambe boiteuse, un peu plus courte que l'autre, — mais je saurais bien me trouver aux endroits où une balle...
— Ah ! grand ingrat, méchant fils, répéta Mme Germath les yeux pleins de larmes; tu ne crains pas de me déchirer le cœur par des propos semblables; et moi, pour que tu ne souffres pas, je vais mal agir envers ton père, m'exposer à une démarche qui sera peut-être mal interprétée, nous humilier tous afin que tu ne puisses dire que je n'ai pas fait tout mon possible.
— C'est cela, femme, fais-le, dit M. Germath qui poussa la porte. Il avait entendu cette dernière phrase
- Ne crois pas que je te blâme. A l'heure qu'il est, les questions de vanité sont de misérables choses, et Dieu (û'est témoin que si Ansberque venait me tendre la
main, je l'embrasserais de tout mon cœur. Ce n'est pas paroe que nous, vieux entêtés, nous avons nos façons de voir, que ces enfants doivent être malheureux. Embrasse ta mère, André, et remercie-la; mais quoi qu'il arrive, montre-toi un homme. L'amour est une passion si noble que nous ferions tout, ta mère et moi, pour que tu réalises ton bonheur ; mais il y a, sache-le bien, un autre sentiment qui doit remplir ton cœur, mon flls : c'est le culte de la patrie. Jamais, dit Germath avec un accent poignant, jamais nous n'exalterons assez ce sentiment-là. Lui seul peut nous sauver, dans de pareilles catastrophes.
Et tandis que Mme Germath mettait son chapeau, cherchait ses gants, sonmantelet, il confia ses tristesses.
Quelle honte, que la panique du premier jour, les trembleurs qui entendaient les Allemands construire des épaulements à leurs canons, enfoncer des pieux ! Humblot, Stoumpff, parlant de se rendre... et n'étant pas les seuls, encore I II ne parlait même pas de ses intérêts engagés et compromis dans la fabrique de Schiltigheim, occupée avec le village par l'ennemi. La chose publique, seule, le tourmentait. Puis, pourquoi ces affiches à tendance politique d'Uhrich, ces menaces à une population paisible? Qu'il eût mieux valu hâter l'organisation de la résistance 1 A peine commençait-on à abattre les allées de platanes et de noyers qui entouraient la ville de promenades, à raser les villas.
Un général, déguisé en ouvrier, s'était jeté hardiment dans la place. Barrai, celui que Bosquet surnommait « le premier canonnier de France » ; il commanderait l'artillerie : lourde tâche ! La citadelle et ses défenses. Germath le tenait d'un officier supérieur, laissaient bien à désirer : presque point de casemates, point de réduits blindés; la grande poudrière n'était pas recouverte de terre. Les remparts n'avaient pas même leur armement de sûreté. Pour bouches à feu, deux cent cinquante pièces de tous calibres, même les plus démodés; beaucoup n'étaient pas en batterie. Le petit
nombre de soldats faisait peine : des dépôts de régiments de lii^ne, de chasseurs, d'artilleurs, le 87* de ligne, quelques hommes du génie, quelques marins, des douaniers; enfin des bataillons et des escadrons de marche reformés avec les débris de Frœschwiller, la mobile à peine exercée ; — douze ou quinze mille hommes au plus.
Combien Wohlfart avait raison, l'autre jour! A défaut de Kehl, n'eût-on pu occuper Schiltigheim, retarder l'investissement? Au lieu de cela, on était déjà serré de si près, que les petites reconnaissances se heurtaient aux avant-postes badois. L'observatoire télégraphique installé sur la plate-forme de la cathédrale signalait le rétrécissement du cercle. Partout, les Badois rasaient les arbres, creusaient des tranchées, bairricadaient les villages, s'établissant sur les hauteurs de Ilausbergen, gagnant à gauche vers la Robertsau, à droite vers lUkirch et Rhinau. Ils tiraient sur les ouvrages avancés; le canon roulait en échos sourds.
Mais André n'écoutait qu'à peine. Il suivait en pensée sa mère, revoyait le salon des Ansberque, avec son meuble en velours d'Utrecht, ses rideaux de tapisserie, le coin où Lise et lui s'asseyaient, à l'abri d'une grande armoire sculptée, près du piano. Il revoyait Lise, sa douce petite figure rêveuse, ses yeux si purs, son regard, pareil à une flamme bleue quand une émotion la secouait, ses joues roses, d'un tissu fragile de fleur, les mèches rebelles de ses cheveux de soie, son corps mince, tout son charme ingénu, toute sa grâce légère...
Retiré dans sa chambre, il ne pouvait dormir, allait et venait, et dans la pièce éclairée d'une bougie, son ombre se découpait fantastiquement sur le mur. Il n'y pouvait croire : c'était la nuit, l'irrévocable, les ténèbres sur la ville, les ténèbres en lui. Lise ne serait pas sa fiancée. Lise ne serait pas sa femme : les Ansberque,
^i% LES BRAVES GENS
avec une rigueur froide, avaient éconduit sa mère.
En vain elle lui avait conseillé la patience, le courage : il n'éprouvait qu'une immense détresse soulevée par des accès de rage impuissante. De quel droit ces gens-là disposaient-ils de leur fille? Lise étaitelle donc leur chose, leur bien? Faudrait-il attendre qu'elle fût majeure, libre, maîtresse d'elle-même? Mais un tel éloignement du but, tant de mois qu'il n'osait en faire le compte, paraissaient à son désespoir impétueux une éternité. Il en venait à douter de sa mère : avait-elle su plaider sa cause?... S'il y allait, lui, s'il affrontait la morgue d'Ansberque, le dédain de Mme Ansberque! Mais non, on le chasserait! Une seule chose le consolait, en lui faisant du mal, c'est que Lise avait du chagrin. Mme Germath n'avait pu qu'entrevoir la jeune fille : elle était paieries yeux rouges... * Donc elle m'aime toujours, » se disait-il; et cette conviction, loin de l'apaiser, ravivait sa frénésie. Une âme inconnue de lui-même se débattait en son être ivre d'amour, de douleur et de révolte. Il revoyait, il entendait, comme s'il y avait assisté, la scène avec les Ansberque : et la sécheresse orgueilleuse du père, la froideur compassée de la mère.
Sans souci de la longue affection qui les avait unis, Ansberque avait déclaré ne pouvoir donner suite aux projets : trop de dissentiments séparaient les parents pour que les enfants restassent liés.
— Vous reprenez donc votre parole? avait demandé Mme Germath.
Et Ansberque :
— Oui.
— Mais êtes- vous sûrs de ne pas les rendre malheureux?
— Ma fille, déclarait-il dressé sur ses ergots, le cou raide dans son haut col blanc, n'a aucune volonté à exprime^- avant trois aas.
— Pourquoi rompre absolument ? suppliait-elle. Même sans engager l'avenir, permettez à André de
voir Lise quelquefois, ne le désespérez pas. Vous l'aimiez bien, le pauvre enfant!...
— J'ai trop vu le péril qu'entraînent les désaccords d'idées et de sentiments : il faut, pour le mariage, des esprits assortis.
— Des cœurs, avait souligné Mme Germath.
— Non; l'amour passe, les caractères restent.
— Mais ces enfants sont faits Tun pour l'autre, Ans berquef vous le savez comme moi...
Et s'adressant à son amie émue, mais sefforçant de demeurer impassible :
— Nathalie, par toute la tendresse qui nous a unies, qui nous unit encore...
— Ne prononçons pas ce mot-là. avait interrompu Ansberque, votre mari a lui-même...
— Ne parlez pas de mon mari, ripostait Mme Germath avec une dignité fière, il n'est question que d'André. Je vous en supplie une dernière fois, ne prenez pas de décision irrévocable.
— Pardonnez-moi, madame, ripostait-il blessé, mon parti est pris, votre fils ne remettra jamais les pieds ici.
— Puissiez- vous ne jamais regretter votre dureté!
— Ce n'est que de la prévoyance;» vous me con« naissiez mieux, vous vous seriez épargné cette visite pénible.
— Je ne la regrette pas, elle m'a appris à vous connaître. Vous sacrifiez votre fille et mon fils à votre orgueil. Je vous plains!...
Et le front haut, maîtrisant son émotion, Mme Germath s'était retirée.
< Pauvre mère ! » songeait André, dans un élan de gratitude, avec le regret de l'avoir exposée à pareille démarche.
il appuya son front brûlant à la vitre; toutes les im pressions de ce jour l'assaillaient, défilaient en un tumulte d'images : le déjeuner assombri, les brèves paroles coupées de longs silences. Sitôt le café servi, il s'était levé, avait erré dans la ville, par ie soleil et la
poussière, au milieu des passants endimanchés. Il avait promené son angoisse des platanes du Broglie à la place du Dôme, de la Grande-Rue aux quais de l'IU, avec l'espoir absurde que Lise tout à coup allait apparaître. Il avait rôdé autour de leur maison, aperçu l'angle du mur de leur jardin, vu passer une de leurs servantes, avec Mum, le caniche. Et des idées folles lui étaient venues : écrire à Lise, attacher le billet sous le collier de Mum, séduire la servante. 11 avait éprouvé une tentation irrésistible de sonner à la porte, de se précipiter dans le couloir; il lui semblait que Lise devinerait, accourrait : les plans les plus romanesques se succédaient dans son cerveau, car, ignorant tout de l'amour, il luttait pour la première fois avec les difficultés de la vie.
De retour à la maison, il se heurtait à Charles courant à lui joyeux, brandissant un petit violon rouge que l'oncle lui avait acheté.
— Tu sais, mon neveu Heinrich (il était toujours fier de dire : mon neveu) n'en a pas un pareil ! Je jouerai des concerts à Noëmi. Nous avons été la chercher, Noëmi; elle a mangé des gaufres avec nous chez le pâtissier.
Et Charles, raclant son violon rouge, en avait tiré sous 1 archet des sons si aigres et si rauques, qu'André s'était enfui... Que faisait Lise à cette heure? Dormait-elle? Ou, comme lui... Le silence de la maison pesait à son insomnie, il se sentait étrangement seul. Tout à coup une détonation ébranla les vitres, un sifflement aigu traversa lair, puis ce fut une explosion lointaine. Il tressaillit de la tête aux pieds. Un nouveau sifflement, un autre... il comprit.
Les pressentiments de son père n'étaient que trop justifiés... le bombardement commençait!
Le cœur battant, il ouvrit sa fenêtre. Ce canon, tonnant par secousses dans le grand silence, le poignait d'angoisse. Ce qu'il éprouvait était moins la peur qu'un indicible, un torturant malaise, un poids lourd qui à
chaque coup lui retombait sur le cœur. La ville était ensevelie dans un calme profond; on eût dit une mer de ténèbres aux vagues noires et pétrifiées, un chaos d'épaves sombres découpant leurs arêtes brillantes sous la lune. Depuis hier, les gazomètres vidés par précautioUj Strasbourg rentrait dans une nuit solennelle qui faisait paraître millénaires ses maisons à grands toits et ses charpentes en surplomb. Des détonations violentes partaient des remparts; la ville répondait.
On frappait à la porte. André vit l'oncle Anselme, tenant son bougeoir à la main. Il avait passé son pantalon à bretelles et gardait un madras noué sur la tête:
— Mais André, dis-moi, qu'est-ce que c'est donc que ça?
— Ça, mon oncle, c'est le feu d'artifice du 15 août; seulement, ce sont les Prussiens qui le tirent!
Étendant le bras, il montra l'espace traversé d'éclairs. La cathédrale, dépassant les toits des rues voisines, projetait dans le ciel sa tour octogonale et la pyramide de sa flèche à jour
— Non, répétait l'oncle, dont la bonne figure exprimait une incrédulité sans bornes, non, ça n'est pas possible !
Mais l'escalier craquait sous des pas; des cris d'appel se répondaient d'un étage à l'autre. André, descendant au premier, trouva son père, sa mère levés. M. Germath était pâle d'indignation. Les servantes effarées passaient et repassaient comme des ombres. La conscience du vieux Strasbourgeois se révoltait : au milieu des siens, il pensait à la fille et au petit-fils qui lui manquaient, à son gendre, Ludwig Haflner. Il était là, avec ses soldats. Du haut des collines, il assistait à ce bombardement sacrilège, impie. Que pensait Ludwig? Que pensait Édel? Il n'était pas possible qu'ils approuvassent cette guerre entre proches, la navrante brutalité de ces obus jetés sur une ville paisible, et quelle ville, Strasbourg l'Alsacienne, parente et alliée, sœur des
villes allemandes!... Le visage de sa femme reflétait une égale souffrance... Quant à André, sa pensée n'était pas ici, mais chez les Ansberque, dans la petite chambre virginale où^ debout elle aussi, Lise écoutait; il eût voulu la protéger, l'entraîner, l'arracher à un péril de mort, la conquérir ou mourir avec elle... Charles, de son lit, se rappelant les 15 août passés, demandait à voir les fusées...
Des lanternes, des lampes s'allumaient aux vitres; la rue s'emplissait d'un bourdonnement confus. Strasbourg réveillé comptait les vingt et un coups, la salve dérisoire saluant la fête de l'Empereur.
— Oh! s'écria Charles juché en chemise sur une chaise, un feu de Bengale I . . .
Là-bas, vers la porte de Saverne, grandissait une lueur rouge d'incendie.
L'oncle Anselme, secouant la tête, répétait obstinément :
— Ce n'est. Dieu! pas possibîe...
Par la porte entr'ouverte de la chambre des Ilaffner, où couchait le capitaine blessé, un rais de lumière filtrait. Le vieil officier, qui entendait tout, cria :
— Ce n'est que le commencement. Vous en verrez bien d'autres 1
L'appartement de l'oncle Anselme occupait au troisième étage, sous le toit;, une haute et raste pièce éclairée de lu«arnes et une petite chambre.
Dans cette dernière tenaient son lit, un bahut et une 'ommode : de quoi suffire à un étudiant pauvre. Cette simplicité non seulement lui plaisait, mais lui était devenue indispensable : il réservait ses goûts d'art et de luxe pour son musée. Car c'était un véritable musée que l'immense pièce encombrée de meubles précieux. Toute une vie de célibataire maniaque, toute une fortune de passionné collectionneur aboutissaient là; il savourait des jouissances incomparables, quand, assis dans un grand fauteuil gothique, et fumant sa longue pipe de porcelaine, il contemplait, les yeux mi-clos, ses richesses.
C'était d'abord des tapisseries de Flandre où des smges se livraient à mille fantaisies, éperonnant des chevaux barbes, poursuivant sous des saules des baigneuses nues, ou banquetant, vêtus de brocart, autour d'une table chargée de mets. Puis un grand bureau Louis XV en bois de violette et de rose, aux bronzes tourmentés, pièce unique; un cabinet italien d'ébène et d'ivoire, ciselé comme une dentelle, et, près de faïences hispano-mauresques, aux reflets de feu, des potiches et de hauts vases en porcelaine de Chine ; puis des bronzes ; des soies du Japon ; des armes lourdes comme cette épée à deux mains, que Charles ne pouvait soulever, ou légères comme ces stylets damasquinés, qui avaient dardé leurs aiguillons de guêpe
dans les pourpoints de buffle^ et au défaut des cuirasses d'acier. L'admirable était un meuble de Beauvais, aux bois dorés, et dont le point, tout de fleurs, d'oiseaux et de fruits, avait une richesse de coloris merveilleuse. Des médailles, des pierreries, des émaux, des figurines de Saxe montraient derrière les vitrines leurs reliefs frustes, leurs feux, leurs délicates mosaïques ou leurs contours d'une grâce floue. De vieux tableaux laissaient émerger de leurs fonds enfumés des tètes de saints ou de capitaines ; un délicat triptyque de primitif, sous l'écaillement de sa peinture à l'œuf^ étalait les trois scènes de la Nativité, du miracle de Lazare et du Christ en croix, entre les larrons. L'on voyait encore des incunables, des miniatures, un hanap de Bohême, et, ce que Charles prisait par-dessus tout, de grimaçants magots d'ivoire, saisis dans des postures si boufl'onnement vraies, qu'ils semblaient vivre.
Assis sur un petit tabouret, au pied du fauteuil de l'oncle, il écoutait pour la centième fois l'histoire des treize cloches de la cathédrale : — la grosse cloche, qui a six pieds de diamètre et qui exige six hommes pour la mettre en branle ; pendant la Révolution, lorsqu'on fondait ses pareilles pour en faire des monnaies, on n'avait pu la descendre, tant elle était lourde ; — la cloche des portes, que les gardes sonnaient pendant un quart d'heure, une heure avant l'ouverture et la fermeture des portes de la ville ; — la cloche d'argent^ dont r«amneistre régent» seul avait la clef; elle ne tintait que pour la trahison, la grande foire, et encore pour l'arrivée ou le sacre des rois...
Charles réclama l'histoire du cavalier qui paria de faire trois fois en courant le tour de la galerie de la plate-forme, et qui tomba dans le vide, suivi aussitôt de son chien fidèle ; puis l'histoire de la femme qui se précipita « exprès » et dont le soulier resta accroché à l'une des tourelles : histoires parfaitement vraies, que perpétuent un chien de pierre et un soulier de pierre ; Charles les avait vus...
Il se faisait répéter d'autres récits : le pot de feu par lequel les gardes de la plate-forme signalent les incendies, le grand cor de métal qu'ils embouchaient à huit heures du soir et à minuit, pour faire sortir les juifs de la ville ; ce cor^ on le conservait à la Bibliothèque où Charles l'avait admiré : une fameuse trompette I II y en avait » des choses! » à la Bibliothèque, des instruments de torture terrifiants, le gigantesque bonnet rouge dont la Révolution coiffa la flèche de la cathédrale, et surtout le célèbre vase d'airain que les Zurichois apportèrent, en 1576, à Strasbourg, lorsqu'ils vinrent célébrer les jeux de l'arqueiaise. Leur voyage fut si rapide, que ce vase, emporté plein de bouillie de riz chaude et entouré de sable chaud, arriva brûlant à Strasbourg, et on t mangea toute la bouillie au poêle des Maçons, sur la table de l'amneistre » .
— Toute la bouillie, c'est à faire frémir : un vase pesant cent quarante livres ; de quoi donner une belle indigestion I Hein, Charles ?
Il n'était pas de légende de Strasbourg que l'enfant ne connût ; parfois le petit, songeant aux heures sanglantes de 93, à la Terreur, au tribunal de mort où siégeaient Taffin et Schneider, des ex-prètres, s'épouvantait. . . Parfois il riait tout seul à l'histoire du roi Sigismond qui, lorsqu'il descendit au palais de Luxhof, n'y dépensa pour sa table que six pfennings (deux sous) par personne : une sorte de roi Dagobert, un si bon roi, qu'un matin les dames de Strasbourg le tirèrent de son lit, et lui firent parcourir en dansant les rues ; elles s'aperçurent alors qu'il était nu-pieds, entrèrent chez un cordonnier et achetèrent au roi une paire de gros souliers, ce dont il fut si content, qu'il donna en partant des bagues à toutes celles qui l'avaient réveillé...
Que de fois Charles s'était fait conduire dans la vieille chapelle du temple Saint-Thomas, où l'on voit deux momies en des cercueils vitrés I C'était autrement mieux que le sarcophage du maréchal de Saxe, avec
ses figures symboliques... Dans un des cercueils, ' on voyait un « monsieur » habillé de bure, en bas de lin et souliers carrés, avec un bonnet de drap d'argent, une fraise plissée et des gants ; dans l'autre, une « demoiselle » couronnée de fleurs, en robe de taffetas bleu-vert à rubans, des bracelets de perles aux bras, et tenant une couronne de lauriers au milieu de laquelle brille un rubis. Tous deux avaient des visages cireux, d'un luisant de vernis, et leur immobilité était grotesque et terrible. C'est de la sorte que Charles se représentait les morts, offerts en spectacle aux vivants et condamnés à les voir défiler sans se mêler à eux. Elle devait pourtant s'ennuyer, la jeune fille au nez pincé. aux pommettes caves I . . .
Ainsi, au milieu de ces reliques et de ces souvenirs, en tisonnant la cendre du passé, l'oncle Anselme et Charles, presque aussi enfants l'un que l'autre, échappaient à la réalité sinistre du présent.
— Peut-on entrer ? demanda une voix.
Et la figure de belette du cousin Stoumpff apparut. 11 était suivi du brave Humblot, à qui ses énormes moustaches ne parvenaient plus à donner un air terrible, tant il avait maigri et blêmi depuis dix jours.
— Grande nouvelle I cria Stoumpff : le siège va être levé I — Sa main gauche, frappant en dessous sa main droite, indiqua une prompte façon de déguerpir... — Pendant trois jours, l'armée de Bazaine a livré de formidables combats ; les Allemands sont en pleine déroute '
— Oui, oui, répétait Humblot très surexcité, rien n'est plus sûr I C'est à la préfecture qu'on nous l'a dit.
Il s'arrêta, en voyant les yeux écarquillés de l'oncle Anselme ; ils se fixaient sur Stoumpff, dont tout un côté du visage était en compote, marbré de jaune et de vert, l'œil au beurre noir :
— Bonté divine! Stoumpff, qu'est-ce que tu as là?
— Rien, rien, un accident... répondait l'autre, embarrassé.
Pris pour un espion parce qu'il regardait trop attentivement couler l'IU, sur le pont du Corbeau, la foule s'était amassée, puis ruée sur lui^ des soldats l'avaient traîné au poste par les cheveux; les Strasbourgeois, depuis Frœschwiller, voyaient des espions partout, au point que le préftet avait menacé de prison les curieux qui monteraient sur les toits. De fait, les espions pullulaient, anciens ouvriers brasseurs, anciens commis de bureau; ils n'avaient pas attendu qu'on les expulsât comme Allemands pour aller offrir leurs services au général de Werder, qui commandait le corps d'occupation devant Strasbourg : un petit homme sec, bilieux, aux terribles colères, aussi vite déchaînées qu'apaisées, impitoyable par principe, un de ces outils de fer comme la discipline prussienne en forgeait, un reître du temps des incendies, des pillages et des meurtres systématiques.
Ceux qui connaissaient sa réputation étaient fixés : le choix était significatif, succédant au vieux général de Beyer, goutteux, — trop humam, disait-on.
Mais n'ayant rencontré personne en nas, carMmeGermath était allée taire de la charpie dans une maison voisine, et Germath s'employait à l'organisation d'ambulances, le pasteur Gottus et l'avocat WohU'art montaient l'escalier. On les reconnut à leurs voix; ils n'étaient pas d'accord.
— Si! je vous assure ! disait le pasteur, des paysans ont ramené en ville les trois canons. Je les ai vus, touchés, moi qui vous parle.
Ils parlaient de la sortie malheureuse de l'avantveille, où les troupes avaient lâché pied, abandonnant trois pièces aux Badoia.
Charles prévit des discussions ennuyeuses et se glissa dans l'entre-bàillement de la porte. 11 lui avait semblé qn'Ortrude pétrissait de la pâte à galettes, et il ne connaissait pas de plus grand plaisir que devoir disposer, sur le gaufrier de fer mis au feu, gros comme une noix de pâte moUe ; crac I le§ deux poites du moule se refer*
maient; une minute d'attente, et les parois, en s'ouvrant, découvraient une belle petite galette dure, d'un ton brun doré, tout historiée d'arabesques en relief^ chaude sous la dent et fleurant la cannelle. Il se heurta à Gretchen, qui montait un plateau chargé de chopes et un broc où moussait la bière fraîche, et cela sans qu'on le lui eût dit : c'était la coutume.
Mais Wohlfart, secouant sa tête grise hérissée, répondit avec énergie au pasteur:
— Non^ malheureusement, nos canons sont restés à l'ennemi; encore, craignant un piège, les Badois ne se sont risqués à les enlever qu'au bout d'une demiheure. Les canons, que vous avez pris pour ceux-là, étaient une pièce qui n'avait pu participer à la sortie, parce que son timon était brisé, et deux autres qui étaient placées en réserve derrière le rempart. Mais vous n'avez pu voir les trois que nous avons bel et bien perdues, les pièces de 8 l'Anodin, le Batailleur et VAloès, fondues à Strasbourg et rayées à Toulouse; vous voyez que je suis renseigné. Vous avez été dupe du préfet, qui, pour calmer l'émotion de la foule, a affirmé, faussement, que ces canons venaient de rentrer.
Et Wohlfart, éloquent, — le haussement d'épaules, le rejet de toge habituel!... — flétrit cette habitude du mensonge officiel dont il semblait que la préfecture détînt le monopole. Ainsi, cette victoire prétendue de iiazaine ne reposait sur rien...
— Si I si t cria StoumpfT.
— Mais puisqu'on vous l'affirmai renchérit Humblot.
— Non, sur rien. On nous berne comme des enfants. Cette sortie d' avant-hier, quelle misère!
Cette fois, ni Stoumpff ni Humblot ne protestèrent; il y eut un silence, pendant lequel on entendit le bruit doux de la bière qu'Anselme Germath versait dans les chopes. Le pasteur secouait sa grosse face vineuse, méconteat d'avoir été attrapé. Oui, la sortie
avait été pitoyable; et cela, faite au lendemain de
l'insulte des obus, pour y répondre. Par le pont d'Altkirch, au sud, vers Neuhof et N'^udorf, une petite colonne, commandée par le colonel tf'iévet, était sortie. Elle comprenait 800 hommes d'infanterie^ formés de deux bataillons des régiments de marche, et 200 cavaliers, amalgame des isolés de Frœschwiller; des infirmiers avec des cacolets suivaient. Aux premiers coups de feu, les cavaliers tournaient bride en poussant des cris, se jetaient dans l'infanterie, qui, débandée, malgré la fermeté de quelques zouaves du capitaine Gaillard, refluait précipitamment en désordre. Le colonel Fiévet avait été dangereusement blessé! Strasbourg était encore vibrant de douleur. Quoi ! sans coup férir, nos soldats perdaient trois canons, n'écoutaient plus leurs chefs, s'enfuyai<nt; et le général Uhrich ne sévissait pas ! On ne créait pas de cour martiale ! On n'en fusillait pas une dizaine au moins !
Là-dessus, tout le monde fut d'accord, en buvant la bière fraîche.
M. Humblot, qui avait pris dans sa main un coffret de cuir ancien, une mallette rouge incrustée de filets d'or usés, demanda :
— Votre musée est bien exposé, sous les toits, Anselme! Est-ce que vous ne prendrez aucune précaution?
— Pour quoi faire ?
— Eh bien, dit Wohlfart. Après l'avertissement du 45 août...
— Parbleu, reprit Stoumplî, tu devrais, cousin, tout déménager à la cave.
— Mais, dit naïvement l'oncle Anselme, est-ce que vous ne croyez pas que c'était une plaisanterie ?
On se récria : une plaisanterie, quand il y avait eu des blessés, des morts, plus de vingt maisons atteintes!... Le pasteur Gottus obje.La pourtant que l'on était au 18, et que depuis trois jours, on était épar- ( né; il se refusait à croire qu'un peuple civilisé^ des»
soldats d'esprit religieux, qui étaient entrés en campagne en chantant Ein (este Burg ist unser Gottf (c'est une solide forteresse que notre Dieu), bombarderaient de gaieté de cœur une cité de paix et des habitants innocents ! Il ne croyait ni à une intimidation ni à une plaisanterie; mais ces boulets n'avaient-ils pu être destinés aux remparts, les dépasser, se perdre?
— Voyons, dit-il en frottant de l'index son nez bulbeux, tic familier qui soulignait la conviction de ses arguments, voilà des hommes instruits, d'une culture et d'une moralité supérieures, et ils trahiraient la religion et la science I Dans quel but? Une nation protestante, célèbre par son libre examen et ses lumières, faisant profession de répandre dans le monde die Idée de Menschenslhums (l'idée de l'humanité), irait se déshonorer, se couvrir d'opprobre dans l'univers, massacrer — au lieu de soldats — des femmes, des jeunes filles I L'Allemagne, qui a le culte et le respect de la femme, son armée composée d'hommes mariés et de chrétiens, non, non, mille fois nont
— Ils ont pourtant visé la cathédrale, dit Wohlfart. Un de mes amis a repéré les dégâts.
— Heureusement, dit Humblot, qu'avant huit jours nous serons débloqués! Félix Douay va descendre de Belfort. Mac-Mahon des Vosges, et tous deux vont balayer l'Alsace.
— Oui vous a dit cela? demanda Wohlfart.
— C'est Ansberque, qui le tenait du préfet.
— Naturellement, du préfet, souligna Wohlfart
— Et l'on ne put s'empêcher de rire, bien que le nom d' Ansberque eût jeté un froid : aucun des amis de la maison ne l'approuvait, et l'on estimait que Stoumpff, cousin et obligé des Germath, eût mieux fait de cesser ses rapports avec lui.
— Eh bien, dit Anselme, levant sa chope, buvons à la délivrance, et puissions-nous bientôt nous retrouver paisiblement assis devant une bonne table bien garnie, OÙ nous verrions, Je suppose^ ua cochon de lait farci;
tenant une truffe dans son groin, ou encore un baril d'huîtres d'Ostende, tout chevelu de varech I
— En attendant, dit le pasteur^ si le blocus dure, que le Seigneur donne leur pain quotidien à tous les pauvres gens de Strasbourg.
— Bien dit, répliqua Wohlfart, qui aimait pourtant beaucoup les huttres d'Ostende et le cochon de lait rissolé à point.
— Oui, oui^ dit l'oncle Anselme en rougissant.
Et il baissa le nez dans sa chope. Mais l'idée ne vint à personne que le pasteur eût voulu l'humilier, et le pasteur y pensait encore moins, tant on savait le vieux garçon charitable.
Charles, cependant, à la cuisine, béait d'admiration à voir la régularité automatique avec laquelle Ortrude opérait (c'était bien des petites galettes!) : la noix de pâtef crac, les portes se ferment, croc, elles se rouvrent, et maintenant, c'est la galette qu'on croque et qui craque; il y en a sur une claie d'osier tout un amoncellement, et, à part, celles qui ont eu un coup de feu, les « négresses ». Ce ne sont pas les plus mauvaises.
Mais Ortrude, s'interrompant, faisait choix des moins brûlées, et, les enveloppant de papier écolier bien blanc, ficelait un paquet ; elle n'y manquait jamais :
— Tenez! Hannah, vous les porterez à Noëmi, en même temps que la bouteille de pharmacie achetée par Madame, et n'oubliez pas de me rapporter du café et du sucre.
Hannah déjà s'apprêtait, et les yeux de Charles s'animaient d'envie et de plaisir :
— Emmenez-moi, Hannah I
Elle consentait, et Charles par les rues trottinait à côté d'elle. H aimait bien aller voir Noëmi au pensionnat des Sœurs, rue de l'Arc-en-Cieï. La sœur Basilice le regardait toujours d'un air triste, parce que c'était un petit protestant; et avec un soupir, parce qu'il était bien gentil, elle lui offrait une pastille de menthe U
lui semblait aussi, en rendant visite à Noëmi, jouer un rôle protecteur; elle avait une pauvre grâce souffreteuse, dans son uniforme sombre et sous son affreux petit bonnet; et il était libre, tandis qu'elle ne pouvait franchir la porte du parloir. Elle en aurait, un joli paquet de galettes ! . . . Quant au sirop dépuratif envoyé par sa maman, Charles n'en aimait ni l'odeur ni le goût; on eût dit du cirage à l'eau. 11 regardait avec satisfaction le mouvement des rues, les baquets placés devant les portes en cas d'incendie; beaucoup de volets capitonnés, derrière leurs lamelles, de matelas. Mais pourquoi ce qui l'amusait tant rendait-il Hannah mélancolique?... Elle et Gretchen étaient les deux contraires; Gretchen, blonde, vive et gaie, chantait toujours; le matm, elle entrait dans sa petite chambre comme le beau temps, avec son teint et ses cheveux d'aurore. Hannah, brune, et d'une douceur sérieuse, lui racontait des histoires ; elle le bordait le soir dans son lit, et la lumière qu'elle emportait, laissant l'ombre derrière elle, nimbait d'une clarté de crépuscule sa silhouette fuyante. Elle avait l'air bien triste, Hannah; pourquoi? S'enhardissant, il le lui demanda.
Elle le regarda avec étonnement :
— C'est des choses que vous ne pouvez pas comprendre, petit Charles.
Mais si, il pouvait très bien... Elle dit avec simplicité :
— C'est parce que Wilhelm, mon fiancé, est avec les soldats qui se battent contre Strasbourg, avec M. Haffner, vous savez bien.
Oui, Charles savait. . . H revoyait Wilhelm, le brosseur du lieutenant, un grand et beau soldat barbu qui accompagnait toujours son maître. Quel appétit solide 1 Il engouffrait une miche de pain dans une soupière de café au lait, et avec cela il ne parlait que de sentiment, une main sur son cœur. Mais qu'est-ce que ça pouvait faire à Hannah que Wilhelm se battît contre Stras-
bourg? car ces mots : guerre, bombardement, mort, malgré la vision sanglante des blessés à la gare, n'évoquaient pour lui rien de précis et de profond. Il ne faisait même pas attention à l'écho du canon. Se battre? il s'était battu une fois avec Heinrich, en se cognant tête contre tête, et en se griffant les mains. Le lieutenant, son beau-frère, avait beaucoup ri.
Mais voilà le pensionnat, sœur Basilice, Noëmi. La sœur, qui coule toujours ses mains dans ses grandes manches, le contemple avec cet air de dire : « Protestant, quel dommage I... mais si gentil! » Et elle s'éclipse; certainement elle va chercher les pastilles de menthe Noëmi a sauté au cou de Charles.
— Tiens, dit-il avec majesté, voilà des galettes que je t'apporte, et puis du remède que maman t'envoie.
Noëmi n'a pas l'air si ravi que Charles l'aurait supposé ; cependant, des galettes d'Ortrude ! . . . Elle a sa mine t chiffon », ses yeux « chose »; peut-être pense-t-elle que Charles est bien heureux d'avoir un papa, une maman, un oncle, un frère, des servantes, toute une grande famille qui le gâte, tandis qu'elle, Noëmi, est seule au monde; et la pension, c'est bien triste... Estce qu'elle ne va pas défaire le paquet? Charles comptait qu'elle serait pressée de mordre aux galettes, et même de lui en offrir...
Mais sœur Basilice revient sans pastilles; elle aussi est préoccupée. C'est curieux, comme tout le monde l'est I...
— Adieu, Noëmi.
La petite, les larmes aux yeux, bien fort embrasse son ami. Charles, la porte refermée, rappelle à Hannah la commission d'Ortrude, le sucre et le café. Déjà il se représente l'épicerie Hagrem : l'opulence des pâtes alimentaires, des pains de sucre enveloppés de papier Weu, — il paraît que ça ressemble à des obus, — la iplendeur du tonneau de harengs saurs, la modestie des pruneaux, des figues et du raisin sec, l'indiscrétion des fromages, le givre des pralines rouges et
l'éclat des amandes jaunes ; mais, sitôt entrée, Hannah se récrie, les prix ont augmenté.
— Tout le monde fait ses provisions d'avance; on ne sait pas ce qui peut arriver, dit M. Hagrem, le patron.
Cette nuit-là, dans leur chambre, M et Mme Germath causaient.
M. Germath disait ses soucis. Une grosse part de sa fortune, placée en commandite dans son ancienne fabrique, allait tarir pour longtemps. Les métiers étaient arrêtés, les ouvriers jetés à la rue; quelquesuns seulement, dont un contremaître, avaient pu rentrer à Strasbourg. De son ancien associé, directeur en titre à présent, aucune nouvelle; on le croyait à Paris. Les Allemands s'étaient retranchés et barricadés dans Schiltigheim; une reconnaissance, la veille, s'en était convaincue, sous la fusillade. Des maisons déjà avaient brûlé, la fabrique aurait son tour. Heureusement qu'il avait des fonds en réserve chez les banquiers de Strasbourg ; mais combien de gens seraient ruinés! Toiitrrs ces brasseries, toutes ces malteries, toutes ces usines hors des murs, destinées à être réquisitionnées par l'ennemi ou saccagées sous les boulets!... Quel désastre!
Mme Germath, elle, s'inquiétait d'André. Il ne parlait plus, mangeait à peine. Elle savait, par Linna Stoumpff, qui l'avait rencontré, qu'il rôdait autour de la maison des Ansberque : pourvu que cela ne finît pas mal ! Une force de passion étrange, elle le savait, couvait dans cette âme d'une tendresse peu commune. N'avait-il pas parlé de s'engager, lui, boiteux, dans la compagnie franche que le professeur Liès-Bodard organisait?
— Non, disait Germath, il n'y entrera pas; je m'y oppose.
Ce qu'il pensait, sa femme le comprit. C'était bien assez que cette guerre sacrilège eût lieu; oui, bien assez de la subir courageusement, sans la rendre fra-
tricidc. André ne pouvait tirer un coup de fusil qui risquait d'atteindre son beau-frère, ou s'exposer à être frappé d'une balle envoyée par les soldats d'Haffner. Il y avait là une monstruosité qui soulevait la raison. Et parce que HafTner était Allemand, et leur ennemi, il ne pouvait cependant le haïr : Haffner respectueux pour lui comme un fils, Haffner qui rendait Edel heureuse..., et ce petit Heinrich aux cheveux bouclés I... Quand il pensait à cela, ses poings se serraient, un étau étreignait sa poitrine; il lépétait : « Il y a de quoi devenir fou... »
Tout à coup ils sursautèrent, une transe au cœur. Ils reconnaissaient le sifflement, le fracas sinistre de l'autre soir. L'obus n'avait pas dû s'abattre loin. Sautant à bas du lit, habillé en quelques secondes, Germath courait à la fenêtre, l'ouvrait, frémissant à chaque explosion.
— Allons, plus de doute ! Cette fois, Gottus ne dira plus que c'est par erreur. Encore un I Encore ! Un incendie... C'est au faubourg National ! Les sauvages, les sauvages I... Laisse-moi donc, femme; tu vois bien qu'il faut que j'y aille I Où en serions-nous, si nous ne nous aidions pas les uns les autres? Quelle lueur I "Vont-ils brûler tout le faubourg?...
— Je vais avec toi, père, cria André, qui, de l'étage au-dessous, également à la fenêtre, l'avait entendu.
Mais ils n'étaient pas à mi-route que le bombardement avait cessé. Ils continuèrent pourtant jusqu'à la place Saint-Pierre-le-Vieux. Par delà le canal des taux remparts, une clarté lugubre rougissait le ciel. Un grenier à foin, des maisons, une ferme flambaient; on voyait au loin gesticuler dt-s formes noires, et l'on entendait des cris épouvantables de porcs à demi grillés; une odeur écœurante arrivait. Ils passèrent la nuit à aider de pauvres gens à charrier leurs meubles, à voir porter sur des civières des blessés. Le lendemain, en rentrant dans leur quartier, ils trouvèrent les voisins en tumulte, la consternation et l'horreur sur tous
les visages Ortrude, farouche, les attendait sur le seuil.
M. Germath s'écria
— Un malheur?
— Oui, un grand malheur. — Sa voix s'étrangla de sanglots. — Un obus est tombé sur le pensionnat des sœurs : trois petites filles dans leur lit ont eu les bras et les jambes coupés; il y en a une en morceaux, et Noëmi a été écrasée. Vous diriez de la bouillie. Madame a vu le corps. C'est une pitié...
M. Germath, avec André, revenait des remparts. Un officier de leurs amis les avait laissés passer. Ils avaient pu franchir les portes, et, pour la première fois depuis vingt jours, contempler le paysage familier, si différent avec la campagne couverte d'eau, d'où émergeaient seules les tiges des peupliers et les ruines fumantes de la Montagne Verte. Au milieu des branches des hêtres, des saules, à travers les vergers, on voyait les brochets poursuivre les petits poissons; des oiseaux étonnés volaient au-dessus de l'inondation. Longuement, les deux Strasbourgeois s'étaient rafraîchi les yeux de ce vaste horizon de paix; ils avaient respiré à pleins poumons lair pur qu'un vent léger apportait des Vosges. Une pause s'était faite entre les détonations. La canonnade furieuse qui avait incendié Kehl quatre jours auparavant n'ébranlait plus le ciel bleu. 11 s'établissait ainsi, entre la vie et la mort, de courtes trêves.
Avec un vif et triste plaisir, M. Germath et André foulaient la terre brune, les chaumes ras. Ils les couvaient d'un regard attendri, se sentaient rivés, par mille attaches profondes, à ce sol qui était celui de leur Alsace, de la France. Ces lignes d'arbres, ces routes, la forme des collines, la teinte de l'eau, tout cela leur était connu depuis leur plus petite enfance, faisait partie d'eux-mêmes et de leur façon de sentir, agrandissait, complétait leur être. Pour eux, cette ville et celte campagne étaient les plus belles du monde,
et, de les voir livrées au fle'au de la guerre, ils les en aimaient plus encore, s'il était possible. La reprise des hostilités, un sifflement de balles au-dessus de leur tête, un grondement de bombes les forcèrent à se jeter dans un sillon. Ils se relevèrent, émus, mais non de peur; ils s'étaient presque avec loie prosternés, étreignant la terre à pleins brat»^ respirant la bonne odeur des mottes et du vert.
M. Germath sourit et dit, montrant le champ qu'ils parcouraient.
— Mais, c'est des carottes I Un joli plat de carottes fraîches. Ta mère et l'oncle qui les aiment tanti
Et avec bonhomie, aidé d'André, il en avait arraché toute une provision, bourré ses poches, fait du surplus un bouquet, dont les tiges étaient les feuilles, et les longs cônes roux les fleurs. Jusque dans les plaisirs gourmands, qui tenaient une si large place dans leur bonne vie de province, jusque dans la viridité de ces tiges dentelées, la raideur poudreuse de ces humbles légumes, ils savouraient le charme de la féconde nature strasbourgeoise, sa richesse etsa beauté. Plus loin, des houblons enroulaient à des perches leurs vrilles et s'enchevêtraient en fouillis : ils faisaient penser à la bière claire ou sombre qui coulait en fleuve par toute la contrée,-'remplissait des centaines de tonneaux dans les caves des brasseries, moussait aux grandes chopes, au milieu de la fumée des pipes et du brouhaha des conversations.
Rentrés en ville, ils apprenaient l'excellente nouvelle : la victoire définitive de Bazaine, l'armée de Frédéric-Charles exterminée de fond en comble par les mitrailleuses. Les rues étaient pleines de monde; on s'abordait, on se félicitait.
— C'est certain, affirma Wohlfart, rencontré à la brasserie Kermer, où, joyeuse, la grasse Suzel leur apportait prestement des chopes
Sceptiques, réconfortés pourtajit, — l'illusion était si douce! — les Germath traversaient le Broglie. La
LES BRAVES QENS 201
mélancolie que venaient de leur inspirer les décombres du quartier National, et, debout encore avec leurs aiguilles roussies, les deux magnifiques sapins datant de la Réforme, s'atténucdt. Ils oubliaient le spectacle d'un enterrement se dirigeant vers le Jardin botanique, transformé en cimetière depuis que les corbillards ne pouvaient plus sortir de la ville ; cela leur avait cruellement rappelé la mort de la petite Noëmi. Es ne s'arrêtaient même pas devant les affiches où le général Uhrich annonçait aux habitants l'imminence du bombardement, promettait des armes aux citoyens désignés par le maire.
De même que tout à l'heure les champs, les talus, la grande nappe d'eau tendue au pied des remparts, les a-v aient pénétrés de l'amour du sol natal, de même StrasDOurg les saisissait, les subjuguait dans leur cœur Dar la gravité de ses monuments rougeâtres, de ses maisons à hauts toits de tuiles, de ses rues étroites, de ses carreîours si imprégnés de Fâme d'autrefois que les rues et les magasins neufs, l'animation des beaux quartiers ne pouvaient détruire cette survie des contours, de la couleur, de l'odeur du passé. La durée d'une race, la persistance des traditions s'affirmaient dans la vieille pierre des églises, des tours, des portes, dans la fuite immémoriale des eaux vertes, dans les quartiers pauvres où la misère semblait éternelle, dans le quartier juif dont la pouillerie rappelait d'anciens ghettos.
Toutes les rues portaient ces noms pEa-Iants où s'indiquaient les besoins de la vie, noms de choses ou de bêtes, noms d'artisans et de corps de métiers, — comme aussi le rappel farouche et sanglant de l'histoire. La rue Brûlée perpétuait le souvenir de l'extermination des Juifs, quand, accusés de répandre la peste noire, deux mille d'entre eux rôtirent dans leurs demeuref» consumées. Les rues de la Hache, du Bouclier, des Hallebardes, opposaient leur morgue guerrière a la familiarité des rues du Savon, du Parche-
min, du Chaudron, des Dentelles, de l'Outre, de la Lanterne, de l'impasse du Tiroir, de la ruelle de la Cuiller-à-Pot. Les marchés aux Guenilles, aux Herbes, aux Poteries de terre, aux Cochons de lait, confondaient leurs appellations naïves avec celles de la rue de l'Ail, des Lentilles, du Vieux-Seigle, des rues des Bœufs, du Brochet, des Poules, de la ruelle de la Carpe, de l'impasse du Bouc. Et il y avait encore les rues des Bateliers, des Bouchers, des Botteleurs, des Écrivains, des Tripiers, et celles que la fantaisie populaire avait baptisées de titres saugrenus ou charmants : rue d'Or, rue du Bain-aux-Roses, rue de la Nuée-Bleue, rue des Pucelles, rue de la Soupe-à-l'Eau.
M. Germath et André passaient devant l'hôtel de ville; que de fois ils en avaient admiré les grandes lignes sévères, que de fois ils étaient entrés dans les salles du rez-de-chaussée ! Le Musée de peinture et de sculpture y alignait des toiles du Guide, du Tintoret, du Corrège, du Pérugin, une Passion et un Christ couronné de Martin Schœn. André se représentait le portrait de femme de Rigault, une tête charmante, et deux statues d'Ohmacht, Flore et Vénus; il préférait pourtant les moulages d'après l'antique de la première salle. M. Germath, moins doué pour les arts, songeait au précieux dépôt des archives municipales ; là étaient conservés les privilèges accordés à Strasbourg par les Empereurs, les actes des Diètes, quelques chartes impériales de la fin du treizième siècle, les protocoles des collèges et les dociunents des monnaies.
Ils redescendaient par la rue des Étudiants, vers la place du Temple-neuf. La vaste église, dans sa majesté séculaire, présentait, partagée en deux par une allée, la masse de ses monuments sombres : ici, la nef; là, le chœur.
La première était consacrée au culte protestant, et les Germath, bien que fidèles au temple Saint-Thomas, connaissaient bien les quatre rangs d'eu-ceaux et de piliers séparant à l'intérieur les voûtes en ogive; ils
revoyaient les orgues de Silbermann et cette fresque à demi effacée de la Danse des morts : papes, cardinaux, évêques, que la Gamarde entraîne.
Quant au chœur étage en salles et occupé par la Bibliothèque, il contenait le cerveau de Strasbourg, ce que la pensée humaine, ce que l'art religieux ont créé de plus savant et de plus exquis, cent cinquante mille volumes où toutes les connaissances, où tous les chefsd'œuvre étaient représentés, de très rares manuscrits, des incunables provenant de la commanderie de Saint- Jean de Jérusalem, les collections de Sturm, des jésuites de Bockenheim, bréviaires, missels aux miniatures entourées d'arabesques, l'inestimable Hortus deliciarum de l'abbesse Herrade de Landsperg, et un recueil de prières du huitième siècle, sur vélin pourpre, en caractères d'or et d'argent.
Toute la jeunesse grave et précoce d'André s'était concentrée dans ce palais de recueillement et de silence. Plusieurs fois par semaine, il était venu se plonger dans ces livres qui lui avaient ouvert les horizons du rêve, les grands champs de l'histoire, les carrefours innombrables de la vie. Replié sur lui-même, les livres lui avaient développé l'esprit, haussé le cœur; il avait trouvé en eux ses initiateurs, ses meilleurs maîtres : griseries des poètes, Hugo, Vigny, Lamartine; magnificence des prosateurs. Chateaubriand, Michelet; influence magique des héroïnes romanesques, des douces ombres d'amour : — les blanches épaules de Mme de Mortsauf, les yeux bleus de Mme de Rénal; et Lise, avec sa grâce et sa candeur, avait résumé ces deux figures inoubliables, plus belle du charme d'exister réellement, d'être là, mystère vivant, bonheur tangible, possédé demain.
Demain! Hélas!
La rue des Orfèvres les conduTsaTt â la cathédrale. Elle déployait, en face de vieilles maisons à poutres sculptées, son triple portail couronné du vitrail de la rose, son corps de grès rouge, étayé de contreforts
puissants, et flanqué de deux tours dont les hautes fenêtres superposées s'allongeaient encore derrière leurs minces piliers. La tour de gauche s'arrêtait à la plate-forme; la tour de droite filait en plein ciel, dardait au-dessus d'une tourelle octogonale l'ascension audacieuse de sa flèche, une pyramide taillée en marches d'escalier du ciel, avec la croix au faîte.
Le Munster, monument de la foi des siècles et de la gloire des rois, apparaissait, vieux d'une éternité d'années et jeune de l'effort magnifique qui l'avait sans trêve édifié et réédifié, depuis l'église de bois et de terre de Clovis, jusqu'à l'église de Gharlemagne, depuis la première pierre des tours posée par l'évêque Conrad, jusqu'à l'achèvement de la flèche par Jean Hùltz; en vain le tremblement de terre, l'incendie avaient passé, la foudre avait brisé la flèche, brûlé la toiture de plomb, — l'édifice, soulevé par l'élan ardent des siècles, s'était dressé peu à peu tel qu'ils le contemplaient aujourd'hui, un des plus hauts du globe, orgueil de Strasbourg et son plus noble joyau. Écrasant dans son ensemble, fascinant dans ses détails, ce Léviathan de blocs sculptés était un et multiple, divers à l'infini et simple comme la beauté. Un peuple de statues vivait entre ses portails, ses colonnettes, sur le piédestal des corniches; des bas-reliefs souriaient, grimaçaient, se tordaient sous les voussures, surplombés dans l'espace par les monstres hétéroclites, les bêtes de cauchemar des gargouilles.
Des existences et des existences de savants, de constructeurs, des générations obscures d'ouvriers s'étaient succédé à l'ombre de la crypte, de la nef, du chœur, au flanc ensoleillé des galeries, grimpant et descendant comme des fourmis le long des échafaudages ; çà et là, le sang des chutes et des efl"ondrements avait cimenté le grès; des foules avaient prié dans le jour mystérieux tombé des vitraux, murmuré les cantiques de Tamour et les répons de la mort sous les larmes de feu des cierges, au son des orgues tumultueuses
LES BRAVES GENS f05
Tne émotion saisit les Germath, car la cathédrale ne leur était pas moins amie que le Temple-neuf. Audi-ë avait fréquemment erré dans la paix harmonieuse de la nef, le regard perdu à travers la clarté des vitraux de rubis, de béryl et de topaze, ou amusé par le jeu des statuettes deThorloge astronomique; il en avait souvent expliqué à Charles le mécanisme : l'ange qui sonne les quarts d heure: au-dessus, l'enfant, l'adolescent, l'homme mùr et le vieillard, les quatre âges évoluant autour du Temps, tandis qu'un génie renverse le sablier et que la Mort frappe l'heure; plus haut encore, les douze apôtres à midi tournent autour du Christ qui lève la main pour les bénir, et par trois fois le coq bat des ailes et chante.
l'ius loin, cette maison de la maîtrise, couverte de ses personnages sculptés, de ses musiciens de bois; plus loin encore la Frauenhaus, en sa grâce de la Renaissance, et tant de vieux palais tombés aux usages communs, tout Strasbourg, dans chacun de ses moellons, de ses poutres, de ses chevrons. les emplissaient, le père et le fils, d'une émotion délicieuse... Non, il n'était pas possible qu'une telle ville souffrît plus longtemps, pérît dans une partie d'elle-même, sous les obus. Ce bombardement inutile, ces brutaux avertissements resteraient une menace. D'ailleurs la délivrance était proche... Baz&ine vainqueur I .. . La France edlait venir!...
Mais André devint très rouge, puis pâle. Au détour d'une rue, Mum venait de les apercevoir, et, jappant joyeusement, le caniche des Ansberque s'élançait à leur rencontre. Un ami, lui, au moins; il ,ne partageait pas la brouille de ses maîtres!... Et voici qu'escortée d'une servante. Lise parut. Son visage exprima une douloureuse incertitude, où se combattaient la joie et la crainte. Enfin, elle revoyait André!... André changé, maigri! Comme il avait dû souffrir! Elle voulut courir à lui; mais les ordres formels de son père : défense de reconnaître celui qui depuis quinze ans était un compa-
ut LES BRAVES GENS
gnon de jeux, un ami, un frère, un promis!... Elle voulut fuir... «es jambes étaient de plomb; une force inconnue la faisait s'avancer vers eux, sur le trottoir opposé, malgré les objurgations de la servante, femmft vieille et laide, qui répétait : « Mademoiselle ne devrait pas... Si l'on savait, je serais grondée. » Et la faute, ou le mérite, de cette inévitable rencontre était à Mum qui ne voulait plus lâcher André, se retournait d'un air impérieux et malin, semblait dire : « Tu ne la vois donc pas? Et vitel Pourquoi tardes-tu? »
André n'hésitait guère, et avant que son père eût pu le retenir, — mais M. Germath n'y songeait pas, — il traversa la rue, marcha droit sur Lise. Elle le regardait venir avec un visage de soullrance, qu'éclairait un bonheur ingénu: elle aussi avait maigri, changé. Dans cette robe bleu marin, sous le léger mantelet qu'il connaissait si bien, coiffée d'un chapeau de paille à nœud de velours noir, elle paraissait plus délicate, plus frêle que de coutume, mais nerveuse et raidie. Certainement elle n'acceptait pas la fatalité, elle luttait. Il lui vit aux yeux cette flamme tendre et subtile qui lui embrasait l'âme aux grandes émotions; en même temps son vi sage avait quelque chose de fermé, de contraint : — son obéissance filiale et sa pudeur aux prises avec un sentiment obscur et puissant.
S'était-elle avoué, durant cette séparation, qu'elle aimait André? Non, elle avait prié, elle avait pleuré, seule dans sa chambre. Quelque chose, le meilleur d'elle-même, soudain lui manquait. Et elle avait cependant, petite âme fière, continué d'aller et de venir par la maison, vaquant à ses habitudes, comme si de rien n'était. Elle n'avait pas voulu se révolter ni se plaindre; ce n'était pas dans son caractère : entre l'autorité bruyante de son père, vétilleuse de sa mère, elle vivait comprimée, les vénérant pourtant l'un et l'autre, mais sans effusion, sans abandon. Ils la jugeaient très calme, et, comme elle était docile, ils s'en accommodaient. Ils virent bien qu'elle avait beaucoup de cha-
grin, mais elle se taisait, et ils s'étaient dit : « Elle oubliera. »
M. Ansberque ne croyait pas à l'amour; l'ambition, les honneurs, la solide fortune : à la bonne heure^ voilà ce qui compte; mais la passion, piïut! Billevesées, nuages I... Mme Ansberque croyait à iaraour, mais comme à un sentiment convenu, une sentimentalité vague fleurissant les fiançailles, et semblable à un malaise de printemps; toutes les jeunes filles y passent, et cela leur passe, une fois mariées, prises au sérieux de leur rôle : tenir le ménage, faire des visites, s'occuper d'œuvres charitables, arec les dames les mieux pensantes. Encore ne concevait-elle que l'amour autorisé par la famille; il devenait criminel dès que celle-ci mettait le holà. Elle admettait qu'un cœur de jeune fille pût se retourner comme un gant. Sans doute elle souhaitait Lise heureuse, mais selon l'idée qu'elle, sa mère, se ferait du bonheur de son enfant. Or, qui mieux que ses parents savait ce qui convenait à Lise ■? Mme Ansberque, si avide de préséances et si jalouse d'autorité, vouait d'ailleurs un culte à son mari ; elle s'inclinait devant son savoir, ses lumières, son expérience. Il avait prononcé, cela suffisait... Et pourtant elle aimait André, et tout cela la peinait.
André et Liée s'étaient rejoints, et ce qu'ils auraient voulu s'avouer, ce qui leur gonflait le cœur de mots haletants, leur restait dans la gorge. Présence gênante des tiers? Oui, et surtout présence deux-mêmes : ce mortel embarras à prononcer ce qu'ils sentaient si bien, à trouver les phrases qui tout à l'heure, sitôt séparés, les poursuivraient du regret de n'avoir su parler, de la mauvaise honte d'avoir été si gauches.
— Je suis heureux de vous voir I Ce fut tout ce qu'André put dire.
— Je suis très contente aussi I fit entendre le regard de Lise, mais ses lèvres n'allèrent plus loin que le sourire.
20a LES BRAVES GENS
Et ils restaient là, embarrassés, tandis que Mum, comme pour les rapprocher, debout entre eux, appuyait ses pattes tantôt sur le genou d'André, tantôt sur la jupe de Lise.
— C'est lui qui nous a vus, dit André.
Et il caressait le caniche avec autant de douceur que s'il avait pressé la main de Lise.
M. Germath était près d'eux. Il salua paternellement la jeune fille, la tutoyant comme autrefois; elle s'empourpra et, très émue :
— Dites bien, bien des choses à ma * tante » — elle donnait ce nom d'afTeetion à Mme Germath. — Diteslui que je l'aime de toute mon âme.
Aux côtés de son chaperon, déjà elle s'éloignait sans avoir regardé André. Mum galopait pour les rejoindre
— La pauvre enfant! dit M. (jermath.
Les deux hommes rentraient silencieux.
André se désolait, il lui montait des bouffées de rage Ne se doutant pas que son apparition subite, son trouble, l'imploration de son visage eussent bouleversé Lise, il se reprochait son silence, s'injuriait de sa maladresse : que ptnserait-elle de lui? Comment aurait-elle deviné ce qu'il lui criait maintenant avec tant de facilité, de conviction, de ferveur :
— Lise, ma chérie, enfin, vous voilà! Je vous cherchais, je vous attendais; la nuit dernière, j'ai été rôder sous vos fenêtres, je ne pense qu'à vous, je n'aime que vous. N'est-ce pas que c'est un mauvais rêve?//sne nous sépareront pas... C'est impossible! Est-ce que vous vivriez sans moi? Est-ce que je puis me passer de vous? Nos parents ont leurs idées, nous, nous n'avons que notre amour. Est-ce qu'il y a deux façons, d'abord, d'aimer Strasbourg, d'aimer la France? Pourquoi se sont-ils fâchés, le savez-vous seulement? Je ne comprends pas... Il plane sur nous un orage de mort, une atmosphère de catastrophe. Pourquoi vous éloignez-vous? Pourquoi vais-je rentrer chez moi ? Nous reverronsûous seulement?... C'est folie, en si grand péril, de
nous quitter. Venez avec moi ; terrons-nous dans quelque coin, comme des oiseaux sous la grêle : laissons passer la 'foudre, et, si elle doit nous anéantir, qu'elle nous frappe l'un près de l'autre la main dans la main... Viens, Lise, viens; tu seras ma femme devant Dieu et devant les hommes, et ce que nous éprouvons là, ce qui nous inonde lo cœur d'amertume et d'ivresse, est plus fort que la volonté des tiens, plus fort que le respect de l'opinion^ plus fort que ces événements terribles. Partons, fuyons, mourons même, si tu le préfères. Tout, plutôt que ce martyre de ne plus nous voir. Lise, mon cher bien, mon espoir, ma vie...
Et loin, bien loin de lui, à 'quelques rues seulement de distance, Lise, entendant se refermer sur elle la porte de la maison, répondait, à plein cœur et bouche close ;
— André, surtout n'allez pas tomber malade. Comme vous étiez pâle I Et moi, il me semblait que je chancelais. Qu'est-ce que j'éprouve donc de si étrange? Figurez-vous que je ne pense plus qu'à vous, je ne vois plus que vous, je ne rêve que de vous. On ne nous a pas séparés du tout; vous êtes là, près de moi. Hier, j'ai commencé à jouer cette sonate de Beethoven que vous aimez, et je vous • sentais » derrière moi, sur « votre » chaise basse. Pourquoi donc ai -je tout à coup fondu en larmes?... Vous avez dû me trouver bien sotte? Je ne vous ai pas même, tout à l'heure, dit une pauvre parole. J'étais saisie... Gomme je vais vivre du bonheur de cette rencontre I J'en revois les plus petits détails... J'ai embrassé Mum qui vous a aperçu le pre mier, André, André, mon cœur me fait mal et pourtant l'angoisse que je ressens est délicieuse. André, que se passe-t-il en moi ?... Est-ce l'amour? Quel mystère doux et terrible I... Mon père a dit ce matin, en revenant de sa nuit de garde aux remparts : * Nous pouvons être bombardés ce soir ; ils sont capables de ne pas laisser une pierre debout dans Strasbourg. » Et lui,
qui est si brave, l'air si martial dans son vieil uniforme de capitaine d'artillerie qui va encore à sa taille, il nous a regardées, mère et moi, et deux larmes ont coulé sur ses joues. Je ne crains pas les obus, André, ni la mort. Je ne craindrais qu'une chose, c'est que vous cessiez de m'aimer... i
Ainsi André et Lise, à travers l'espace, se parlaien» sans s'entendre et se répondaient sans se voir, quand le cyclone de feu, suspendu sur la ville, s'abattit dans un tournoyant fracas. Chez les Ansberque, la maison d'en face fit explosion, de toutes ses vitres cassées et ses volets arrachés ; une bombe trouant le toit avait éclaté dans la cave. Chez les Germath, l'angle du pignon écorné chut en cascade de tuiles.
L'oncle Anselme, à sa fenêtre, contemplait le ciel noir traversé d'éclairs et d'obus ; ils décrivaient leur parabole, s'abattaient, rejaillissaient en gerbes rouges. C'était une tempête de voix glapissantes et des écroulements de tonnerre, des grincements de plâtras, le han sourd du bois enfoncé, le fer qui tinte, le pavé qui résonne, des éclats de fonte sifflant en frrrti de volée de perdreaux, des clameurs humaines, des gémissements de bêtes, et déjà partout des cris d'angoisse, au milieu de la lueur des incendies roulant leurs volutes de fumée rougeâtre :
— Au feu I au feu !.. , Puis :
— Le feu, au Musée ! Le feu, à la citadelle !
Une odeur de roussi, une chaleur d'étuve se répandaient ; des lueurs bleues se mirent à courir en feux follets sur les toits d'un entrepôt ; puis des greniers de paille crevèrent, en torrents de flammes blanches, avec un grondement sourd ; des brasiers, vers l'ouest, flamboyaient, sous une pluie de flammèches, en un crépitement d'étincelles.
L'oncle Anselme, comprenant enfin, hagard, poussa un grand cri :
— Strasbourg brûle I
— Oui, dit M. Germathà sa femme, c'est ainsi. Maintenant, du courage. Notre espoir est dans l'Éternel qui voit cela et qui juge.
Mais Mme Germath, quoique très pâle, ne tremblait pas. Et cependant elle avait devant les yeux, depuis cinq jours, l'abomination du petit corps de Noëmi; elle revoyait, avec une révulsion de tout son être, le drap poisseux qui enveloppait cette chair en loques, où les cheveux s'agglutinaient à l'écrasement des jambes molles. Accourue des premières, elle avait vu un autre cadavre de fillette coupée en deux ; elle avait entendu les cris atroces des enfants blessées : l'une avait la cuisse tranchée, à une autre les deux mains manquaient; dans le trou de l'épaule de la troisième, on aurait fourré le poing. Verte comme une morte, le visage entouré de bandeaux sanglants, sœur Basilice lui avait dit, d'une voix qui tremblait si fort que les mots claquaient entre les dents :
— Voilà qu'ils massacrent les enfants, à cette heure I
Et en disant cela, ses yeux si doux devenaient terribles.
Mme Germath avait touché le fond de l'horreur. Ces images affreuses l'obsédaient; les deux premières nuits, le regard fixe, elle les écartait, d'un geste machinal d'épouvante. Noëmiétaitunpeu sa fille, elle l'avait vue naître, elle l'avait vue partager avec Charles le lait de la nourrice, elle avait souri aux premiers jeux des enfants dans le même berceau ; mais son chagrin fut
faible à côté du dégoût et de la haine qui la soulevèrent. Cette femme calme et bonne eût tué avec ivresse des Prussiens. Tué? EWe les eût torturés à petit feul...
Ainsi ces troupes qui étaient entrées en guerre proclamaient leurs généraux — pour respecter partout et faire respecter sur leur passage « la religion, l'humanité, la civilisation », voilà comment elles agissaient I Mais, quel homme était donc leur chef, ce Werder? Avait-il une femme, des enfants, une mère? Non, sans doute, puisqu'il poursuivait sa glorieuse mission, brûlait une ville et ses monuments, sa pensée, son labeur, ses richesses, ses arts, ses sciences, écrasait dans leurs lits les enfants, les vieillards, les femmes!... 11 ne manquait plus maintenant que Charles et André fussent tués!
Sa rage concentrée était telle qu'elle l'enfiévrait plus que le plus intrépide élan. Elle était stoïque à force dfl révolte, superbe de mépris, et de tous c'était elle qui montrait le plus de sang-froid.
Une détonation terrible ébranla les vitres et les planchers ; on put croire qu'un obus avait traversé la maison.
— Il faut descendre, cria M. Germath dans l'escalier. Vite 1 descendez tous avec vos matelas sur la tète; Anselme, viens m'aider à transporter le capitaine ?
Mais le blessé, de sa chambre, cria d'un ton irrité :
— Ne vous occupez pas de moi. Occupez-vous des femmes !
Il s'était mis sur son séant, sa jambe brisée allongée aide dans une gouttière ; une barbe dure hérissait ses joues, et ses beaux yeux sombres étincelaient.
— Eh bien, ricana-t-il en voyant entrer Germath, qu'est-ce que je vous disais? Nous allons en voir de belles maintenant que le chambard commence... Non! laissez-moi là; je me f. .. d'être achevé I
Mais Germath, André, Ortrude l'emportaient de
force dans la remise aux voitures, construite en groa murs sous la terra^^se du jardin, et revêtue d'une épaisseur de terre considérable. Puis Germath tira dehors la calèche et la bourra de sacs vides et de couvertures; elle les abriterait du côté de la porte.
Mme Germath, pendant ce temps, habillait Charles. L'enfant, tout endormi encore, pleurnichait. Tout à coup, réveillé par un sifflement strident qui rasait la maison, il poussa un cri terrifié, il appela :
— Noëmi, Noëmi I
Mme Germath tressaillit. On avait déguisé à Charles la vérité, mais il savait certainement quelque chose.
— Je veux voir Noëmi, maman; je veux qu'elle vienne près de moi. J'ai peur, j'ai peur I... Ils vont lui faire encore du mal 1
— Pourquoi as-tu peur, mon chéri ?
Mais l'enfant, avec un calme soudain, réfléchissait :
— Non, je sais qu'elle ne peut pas venir, Noëmi : elle est au ciel avec les anges ; c'est Hannah qui me l'a dit.
Mme Germath l'enveloppait dans un édredon; elle traversait en courant la pelouse, poursuivie par des ricochets de fonte; une branchette de marronnier, coupée net, tomba dans ses cheveux et la coiffa de feuilles. Gretchen et Hannah apportaient des matelas; elles étaient blêmes, la blonde secouée d'un rire nerveux, la brune les lèvres serrées, le blanc des yeux agrandi.
Charles ne pleurait plus. Blotti dans les bras de sa mère, qui lui arrangeait une couchette dans un coin de la remise, il demanda :
— Est-ce que Haffner est avec les Prussiens?
— Oui, mon chéri.
— Et Wilhelm ?
Il avait une grande amitié pour l'ordonnance du lieutenant. On ne lui répondait pas. Hannah, entendant le nom de son fiancé, détournait les yeux. Il reprit :
— Est-ce Hafl'ner et Wilhelm qui tirent le canon sur nous?
— Dors, mon petit ; le canon ne te fera pas de mal.
— Pourtant, il en a fait à Noëmi. C'est vrai, que nous ne la verrons plus ? Dis-moi où elle est ?
— Elle est là où on ne souffre plus. Dors, mon enfant...
Et de songer à Edel, à Heinrich, et à la bonne figure de cet Haffner qu'en ce moment elle haïssait, son cœur maternel creva.
M. Germath s'inquiétait d'Ortrude, disparue. Et Anselme? Où était-il donc?... Il ressortit dans le jardin; l'air trépidait, on sentait comme des secousses de tremblement de terre ; sous les souffles d'ouragan, tous les oiseaux du marronnier centenaire s'étaient envolés : ils tournoyaient, perdus, dans la nuit pourpre. Les cris d'alarme des guetteurs s'élevaient de nouveau :
— Le feu, à l'Arsenal I .. . Le feu, place Saint-Nicolas!
M. Germath leva les bras au ciel, des bras robustes qui en retombant eussent assommé un Prussien. Oh I comme lui aussi aurait tué, tué, tuél... Être un homme et ne pouvoir se défendre, défendre les siens 1 Être là des milliers de citoyens, réclamer des armes, être prêts à sortir et à se ruer sur les canons, et attendre, quoi, que Strasbourg fût en cendres?... « Qu'est-ce que je fais ici ? se demandait-il. Il faut que je me rende utile, il faut que nous organisions des secours I » Mais d'abord, il héla Ortrude. La vieille, ses lunettes sur le nez, tranquille au milieu de sa cuisine en ordre, s'était rassise à la grande table de bois blanc ; elle additionnait ses comptes sur un livret. Germath se fâcha. Et Anselme ?. . . Sourd aux appels, au milieu de son musée, il essuyait avec un linge la poussière tombée du toit sur ses émaux et ses coffrets.
— Voyons, frère, gronda Germath le tirant de ce rêve, à quoi penses-tu ? Il s'agit bien de cela à présent.
L'oncle Anselme, comme un enfant pris en faute, bégaya :
LES BRAVES GENS 8l5
— Tu as raison, frère, la poussière est peu de chose à côté de ce qui... L'habitude, vois-tu I Je descends, je vais avec toi; attends seulement que je prenne mon violon
Il le confiait à Gretchen avec toutes sortes de recommandations, puis, attendri, il admirait Charles couché derrière la caisse aux harnais; Germath, s'arrétantà son cabinet de travail, verrouillait ses papiers les plus précieux dans le coffre-fort de fer scellé dans la muraille. Comme André voulait le suivre :
— Non, reste avec ta mère et ton frère. Il faut un homme ici.
Suivi d'Anselme, il poussa la grille et disparut dans l'ombre, à travers les palpitantes lueurs qui éclairaient l'arête des toits luisants, la dégringolade des cheminées.
— Le feu, à la Bibliothèque!... Le feu, au Templeneuf 1... Le feu, au tribunal! Le feu, rue de la Mésange, rue du Dôme, rue de la Nuée-Bleue !
Ces cris, Ansberque, la nuit suivante, dans le bastion du front d'attaque où il servait, les entendait avec une désolation inexprimable : r«e de la Mésange, c'était là qu'étaient sa maison, sa femme, sa fille. Allaientelles périr ainsi?... Retenu par son devoir, il contemplait, farouche, les bras croisés, la lueur croissante des incendies. Qu'avait été la nuit d'hier, à côté de celleci?... Le terrible était d'être là, à son poste, près des canons muets; d'attendre derrière le parapet les obus, qui partis de tous les coins de l'horizon, s'élevaient pardessus le mur d'enceinte, s'acharnaient sur la cité seule et la foudroyaient méthodiquement, éclatant coup sur coup aux mêmes places, alternant l'obus à pétrole qui incendie et l'obus à shrapnells qui s'écarte en balles et foudroie dans tous les sens.
La même fureur impuissante, Wohlfart, enrôlé maintenant dans la compagnie franche de Liès-Bodard, l'éprouvait, en serrant entre ses doigts son fusil inu-
ta LES BRAVES GENS
tile, et le pasteur Gottus l'e'prouvait aussi. Quand les premiers obus étaient tombés, il allait, sous la lampe familiale, où ses trois fils et leur mère étaient groupés ce soir du 24, anniversaire de la Saint-Barthélcmy, leur raconter le massacre de 1572. Chaque année il reprenait le sinistre récit, afin de leur apprendre à détester
fanatisme religieux. . . Il n'avait eu que le temps de faire descendre les siens à la cave, puis il avait aidé à transporter les blessés de l'ambulance voisine; mais déjà le feu envahissait le presbytère, le gymnase s'enflammait... Chassés de leur cave où l'asphyxie les menaçait, Gottus, sa femme et ses fils avaient du s'enfuir le long d'une voie ardente, poursuivis par la chaleur du brasier. Réfugiés dans les caves d'un hôtel, ils respiraient. Qu'elles étaient amères les réflexions du pasteur I
« Quoil se disait-il, voilà de quoi est capable ce peuple religieux et instruit, qui prétend avoir Dieu pour auxiliaire I Non, ce n'est pas là ce que Dieu inspire; non, ce ne sont pas là les fruits du christianisme ! Si Dieu dictait de pareils ordres, il faudrait le renier sur l'heure! Si le christianisme autorisait de pareilles atrocités, il faudrait l'abjurer immédiatement! Non, ces hommes ne connaissent ni Dieu ni la religion de Jésus! »
Et il se reprochait ses illusions, sa naïveté : les obus « égarés », les accidents* involontaires »... On descendit dans la cave une jeune fille qui avait la poitrine défoncée; un ruisselet de sang coulait de ses jupes, de ses souliers. Dès qu'on l'eut déposée, une mare rouge se fit immédiatement autour d'elle.
— Oh! Dieu! gémissait le pasteur, penché sur cette agonie. Dieu de justice, tu vois cela, et tu le souflresl...
Chez les Germath, de pareilles angoisses agitaient la famille : ni Anselme ni M. Germath n'étaient rentrés; mais les Stoumpfl", chassés de leur demeure éventrée, étaient venus demander asile, rasant les murs, la
femme sanglotant, un bébé dans ses bras ; l'homme livide, un pan de sa redingote carbonisé. Son premier mot fut
— Nous mourrons tous cette nuit. La citadelle nrûle, l'Arsenal brûle, des milliers de fuse'es ont sauté, le Temple-neuf brûle, la Bibliothèque brûle. Tout brûle !
André, qui n'y tenait plus, profita de la diversion, et se glissant entre les battants de la porte, s'élança dans la rue.
Lise !... Pourvu qu'il ne lui fût rien arrivé I
Le vacarme était assourdissant; un feu d'artifice inouï, une apothéose de cataclycme remplissaient le firmament. Les bombes en sillons lumineux grossissaient par-dessus les maisons, arrivaient, s'abîmaient au milieu d'un torrent de feu.
Accouru par la rue des Grandes-Arcades, trébuchant aux pierres écroulées, il entendit des craquements sinistres; le Temple-neuf n'était plus qu'un immense cratère. Il faisait clair comme en plein soleil et chaud comme dans une forge : tous les visages, illuminés d'un éclat rutilant, avaient quelque chose de fou; pas un geste qui n'exprimât le désespoir intense ou l'abattement morne. Certains riaient, d'autres pleuraient; presque tous, les poings brandis, prononçaient des malédictions... La Bibliothèque brûlait sans qu'on pût lui porter secours; le jet des eaux, impuissant contre cette fournaise, se volatilisait en vapeurs blanches. Il flottait en Tair, déjà, une sorte de dais noir, fait de la cendre des livres, des charbons impalpables des pages; parfois un jet de flammes trouait ce nuage, et, sous une bouffée torride, on voyait retomber par milliers ces papillons noirs. Ce qui s'éparpillait là, c'était la pensée des siècles et le savoir des hommes, le trésor du passé, la semence de l'avenir : tout cela détruit, lancé au vent, suie funèbre, poussière stérile.
— Les lâches I les lâches 1 répétait une femme, belle comme une furie.
Un vieillard à longue barbe blanche se lamentait :
— J'ai vécu si vieux pour voir celai Des hommes criaient :
— Aux armes I C'est abominable !
Et d'autres voix :
— Le Broglie prend feu I Les obus tombent sur l'hôtel de ville! Sur la cathédrale!... Quelle nuit! c'est la fin du monde !
Mais les plus impressionnants à voir étaient ceux que l'angoisse et la révolte étranglaient, muets. Il y avait là des hommes de toutes les castes, riches, pauvres, bourgeois, ouvriers : personne qui en sa conscience bouleversée n'exécrât ce Werder, déjà surnommé par la vindicte publique : Mœrder, assassin,, et avec lui, son armée de bourreaux.
Quel était ce nouvel Omar, allumant, sous les yeux des campagnes épouvantées^ à la face de l'Europe civilisée et du monde, cette autre bibliothèque d'Alexandrie? Était-ce là une guerre entre nations chrétiennes?... Depuis quand les soldats, au lieu de combattre des soldats, s'en prennent-ils à la foule innocente, détruisent-ils, au lieu des remparts, maisons et monuments, — et quels monuments, ceux que des siècles de cruauté et de terreur avaient respectés, ceux qu'eussert épargnés des barbares eux-mêmes I... La cathédrale, qui avait traversé intacte toutes les grandes guerres, voyait tomber fracassées ses colonnades et ses statues. Un seul boulet l'avait frappée en 1678, et la chose avait paru si monstrueuse alors, qu'une inscription, à l'endroit touché, signalait aux races futures cet outrage fait à la maison divine!... Mais l'inexpiable, le forfait le plus médité et le plus scélérat, c'était ce brasier colossal, entretenu à coups d'obus, de la Bibliothèque. En une cataracte de formidables écroulements, son toit s'abattait, et l'on eût cru voir une mêlée de serpents et d'hydres, une curée de bêtes flamboyantes qui s'entre-dévoraient, sous la pluie de cendres noires.
LES BRAVES GEwS 219
Éperdu, André courait vers la maison des Ansberque. Elle avait toutes ses vitres ouvertes, et le jour pourpre qui y plongeait était si vif qu'il éclairait jusqu'aux pluspetitsobjets. Elle ne brûlait pas encore, mais de la fumée s'échappait du premier étage, et la maison voisine, toute en poutrelles desséchées, s'enflammait avec la rapidité d'un fagot. Tout, chez les Ansberque, semblait mort, abandonné. Où Lise pouvait-elle être? Partie... sauvée?...
Mais des cris perçants jaillirent du rez-de-chaussée, séparé de la rue par un jardinet et une grille pointant ses piques entre deux murs hérissés de tessons de bouteille. Mme Ansberque apparut, échevelée et meurtrie d'une chute qu'elle venait de faire en s'échappant de la cave, où, avec Lise et Mum, elle s'était blottie. Dans son émoi, elle ne pouvait retrouver la clef et se meurtrissait les mains aux barreaux. Derrière elle, une femme âgée qu'André reconnut, — la servante, — faisait des signes extravagants, se prosternant, le bonnet de travers. Des hommes se précipitèrent, et André, sans étonnement, — était-il éveillé? rêvait-il?... — se trouva à côté de son père, accouru un des premiers. Ils secouaient la grille; elle résista. Le visage de Mme Ansberque était ravagé d'eifroi :
— Sauvez-nous, sauvez ma fille I Si vous ne la secourez pas, elle va mourir!
Un ouvrier apportait un pic; Germath, l'introduisant entre les deux barreaux, d'une pesée arrachait la serrure; trop impatient pour attendre, André, se hissant péniblement sur un dos et des épaules, s'ensanglantant au mur, se laissait couler dans le jardin. Il était temps, le feu gagnait. . .
Mme Ansberque reconnut Germath, André, et d'une voix aiguë, d'une voix de nerfs malades, leur cria :
— Une lampe a pris feu dans la cave. Lise s'est évanouie. Je ne suis pas assez forte pour l'emporter à moi seule.
Derrière eux, la servante continuait ses génuflexions
220 LES RRAVES GENS
bizarres : la terreur venait de la rendre folle... André se jeta dans l'escalier, suivi de son père et de l'ouvrier qui avait offert le pic.
Mme Ansberque les accompagait, criant :
— Mon Dieu, elle est peut-être morte!
La cave n'était que fumée; la lampe en feu s'était éteinte, mais, par le soupirail, l'incendie proche éclairait les ténèbres où aboyait un caniche noir. André se heurta à une forme gisante... des mains douces, un visage délicat :
— Lise! Lise!
Il la soulevait. M. Germath la prenait sous la tête, l'ouvrier aux pieds; ils la remontaient ainsi, suffoqués, le cœur battant à se rompre, dans l'escalier glissant. Une clameur des assistants salua leur retour, et, si cruelle avait été l'angoisse, si douce fut la détente, que lorsqu'on sut la jeune fille hors de danger, revenue à elle sous les larmes et les baisers de Mme Ansberque des applaudissements et des rires saluèrent les gambades de délivrance de Mum.
André connaissait l'ivresse, l'extase la plus absolue; le miracle si ardemment souhaité venait de se réaliser : Lise sauvée par lui!
Mais il fallut reculer en hâte : le feu attaquait la maison des Ansberque; en vain avait-on essayé, à la hache, de faire la part du ravage ; les flammes avançaient, crépitantes; la radiation était si forte qu'elle cuisait les visages et aveuglait. André, qui ne s'écarta pas assez vite, reçut une planche sur la tête : un éblouissement noir... il tomba.
— Le feu, à la cathédrale f
Quand ces cris, grossis dans le porte-voix des gardiens de la plate-forme, tombèrent sur Strasbourg, la vieille cité fut crise d'un tremblement; cela dépassait l'incroyable, cela reculait les bornes du possible. La cathédrale en feu, Dieu chassé par les
hommes de son temple, les vases sacrés voués aux flammes, le pain de vie qui est la chair, le sang du Christ, consumé par le plus effroyable sacrilège; c'était surhumain, c'était plus qu'impie, plus qu'abominable, plus qu'imbécile ; c'était stupéfiant. Non I des Vandales n'eussent pas fait celai... Et hors d'eux, trépidants de fièvre et d'insomnie, par cette troisième nuit du grand bombardement, les Strasbourgeois accoururent au secours de l'énorme monument : sa lueur éclairait toute la ville.
L'oncle Anselme était là, perdu dans la foule, épave ballottée. Depuis quarante-huit heures il errait, passif; il avait les mains noires et le pouce brûlé, parce qu'on lui avait dit de remplacer un pompier blessé. Il avait obéi, machinalement. Il avait donné tout ce qu'il avait sur lui d'argent à de pauvres familles sans gîte; il n'avait mangé qu'un morceau de pain et bu une chope dans la brasserie Kermer, blindée de la cave au gTenier d'un entassement de sacs d'orge; par endroits le grain coulait des sacs crevés, et les pigeons descendant des toits venaient le picorer.
Anselmetoutelamatinée avait parcouru la ville, pendant l'accalmie laissée par une nouvelle sommation de Werder. Sous une fumée épaisse qui voilait le ciel, c'étaient, partout, des carcasses noirâtres, des débris de charpentes chauds encore, la braise couvant sous la poussière noire de ce qui avait été des demeures vivantes, des meubles familiers.
Par instants, il se baissait, examinait curieusement un fragment informe. Des gens de mauvaise mine s'étaient fait les chiffonniers de cette misère, espérant trouver de l'argent, de l'or, des bijoux. L'oncle Anselme ramassa un petit chausson d'enfant dont le bout du pied avait seul brûlé; il le mit dans sa poche.
Sur le Broglie, devant l'hôtel de ville, il s'était trouvé pris dans un remous de foule. Une colonne de manifestants l'avait emporté. On criait :
— Pas de capitulation I Qu'on ouvre les casemates
aux femmes et aux enfants f Des armes I Marchons à
l'ennemi I
Trois délégués et une fraction du conseil municipal accompagnaient M. Ilumann, le maire, chez le général Uhrich. Là, le maire, interprète de ses concitoyens, proposait de se rendre auprès du général de Werder pour le supplier d'épargner la ville. Refus d'Uhrich : une telle démarche ferait supposer une connivence de l'autorité militaire avec la municipalité pour rendre prochainement la place. Sur le reste : à quoi bon délivrer des armes ? La défense n'exigeait ni surcroît de combattants, ni gaspillage du sang des soldats dans les sorties. Et Uhrich ajoutait :
— Quand on annonça le bombardement, j'écrivis à M. de Werder, pour le prier de laisser sortir les femmes et les enfants. Voici sa réponse :
« Les fortifications des grandes places ont leur faiblesse dans les souffrances de la population, qui est exposée sans abri aux boulets ennemis, surtout si, comme à Strasbourg, elles sont sans casemates. La sortie que vous souhaitez d'une partie de la population augmenterait donc la force de la défense; c'est pourquoi je ne puis, si douloureux que ce soit pour moi, donner à votre désir la suite que, dans l'intérêt de l'humanité, je voudrais lui donner. »
Cette inflexible hypocrisie, ces mots d'humanité en un pareil moment, indignaient les assistants.
Bientôt après survenait Mgr Rœss, évêque de Strasbourg. Il venait demander un sauf-conduit et un parlementaire pour se rendre au quartier général ennemi, et, au nom de la religion, adjurer le grand-duc de Bade de ménager la ville. Uhrich répondait au prélat :
— Monseigneur, je consens à ce que vous alliez, en bon pasteur, trouver l'ennemi. Dites-lui de concentrer son feu sur les défenseurs, en dirigeant ses attaques contre nos remparts.
Mais l'évêque n'avait rien pu obtenir, et il venait de
rentrer désespéré. Tout le jour, le bombardement avait tonné, et, pour peu qu'il continuât, certainement, cette nuit, la plus horrible de toutes, Strasbourg, entre ses remparts intacts, serait réduit en cendre I
Anselme approchait de la cathédrale. La Bibliothèque anéantie, il lui semblait qu'il ne restait plus rien à détruire, mais il n'avait pas songé à la cathédrale; non, en vérité, il n'aurait osé, il n'aurait pu concevoir pareille chose I... 11 la vit pourtant...
A l'effrayante clarté, Strasbourg s'illuminait tout entier. Les eaux, les canaux étaient rouges, et rouges les nuages, rouge le ciel, sur lequel la pyramide géante se découpait, non plus rigide, mais ondulante d'un vaet-vient d'ombres et de reflets rapides. Des lueurs sanglantes ondoyaient sur les carapaces noires des maisons; on voyait se démener sur la plate-forme les gardiens; ils lançaient en vain des jets de pompe sur le tourbillon incandescent; en vain les élèves de l'Ecole de santé, les pompiers se multipliaient, en vain mille bras se tendaient vers l'édifice : la toiture massive flambait. Des flammes énormes, bleuies, verdies par le cuivre des plaques du toit, s'enroulaient autour de la flèche; avec un mugissement furieux, les poutres s'effondraient, les plaques de cuivre se tordaient, les vitraux volaient en éclats et, dans cet abîme fulguiant, des obus éclataient encore^ en jets de feu. La façade avec son ornementation innombrable de clochetons, d'arcades, de colonnettes, ses trois portails ornés de statues de vierges à diadème, de vierges folles et de vierges sages, de prophètes et d'apôtres, semblait s'animer d'une étrange et fantômale vie, comme si la pierre s'agitait, et comme si toutes ces sombres figures, réveillées de leur sommeil, ressuscitaient dans cet enfer.
Tout à coup des cris retentirent :
— Le feu, à l'hôpital civil I
Là-bas, à l'extrémité de la ville, l'incendie enveloppait les blessés, achevait les mourants; à Test, la citadelle brûlait toujours, et vers l'ouest, entre le fau-
bourg National et le faubourg de Pierres, saccagés, renversés, rasés moellons par moellons, une autre grande clarté s'élevait : la gare, de longues files de wagons s'étaient embrasées... Des plaintes alors partirent d'une des dernières maisons du faubourg, des plaintes de petits enfants massacrés dans leurs lits, des plaintes déchirantes qui firent venir une sueur froide à ceux qui les entendirent, des plaintes faibles qui agonisaient lamentablement vers le ciel, au-dessus des tocsins d'alarme et des rumeurs de deuil de Strasbourg, en flammes par tous les bouts.
vif
Andrë, dans un cauchemar de fièvre, rêvait ceci • il se promenait avec Lise à la Robertsau; ils avaient longé rill; lis erraient dans les allées dessinées par Lenotre, le long des pelouses et des corbeilles ae fleurs Derrière eux leurs parents marchaient en causant: Il taisait chaud et orageux. Une vapeur grise tamisait 1 azur du ciel et estompait l'ardeur du soleil Lise joyeuse, lui souriait. Tout à coup on entendait des grondements sourds; elle disait : . Voilà l'orage I . Lt Ils marchaient parmi les brusques éclats de foudre qui sillonnaient le ciel de zigzags d'argent; ils n avaient pas peur, exaltés d'une allégresse infinie- ils avaient parcouru l'Orangerie; ils allaient, parla digue et le canal de l'IU, gagner, au bord du Rhin, la cabane de douaniers aux bancs rustiques d'où l'on découvre le merveilleux paysage, le fleuve vert et l'horizon de la i'orêt noire.
« Quel orage I . répétait Lise en riant. Et il répondait :
« Oui, un fameux orage! »
Il s-éveilla. Son rêve était vrai, un infernal tonnerre roulait : le bombardement qui depuis six jours grêlait sans trêve; et, près du matelas où il reposait, assise sur une chaise basse et le regardant avec angoisse et tendresse, qui voyait-il?... Lise!
Il n'y put croire. Où était-il donc? Pourquoi habitait-il cette pièce aux murs nus? Il la reconnut, à odeur presque évaporée des cuirs; elle servait de sellerie, avant qu'on eût mis en réquisition les deux che-
iS
t26 LES BRAVES GENS
vaux. Pourquoi y faisait-il si sombre, malgré le rais de soleil qui perçait les trèfles à jour de la porte et se prolongeait en une traînée dansante d'atomes? Que faisait là Lise, en pareil moment? Était-ce une apparition ? Allait-elle disparaître, s'il la frôlait? Mais non, une petite main brûlante saisissait la sienne, de beaux yeux cernés s'éclairaient; une voix très douce, la voix de son rêve, lui disait :
— Ne bougez pas, restez tranquille?
Il sentait alors le poids de sa tête tuméfiée, l'étreinte des bandages, et son cœur défaillait. Il repassait par l'horrible nuit, les flammes, le sauvetage, il trouvait tout naturel qu'elle fût là, mais en même temps il ne pouvait s'expliquer comment elle y était; il y avait, dans sa compréhension des choses, une lacune, un trou d'ombre.
Lise lut en ses yeux ce trouble et répondit à son inquiétude :
— Soufïrez-vous beaucoup? Non? Quel bonheur! Le docteur Weiss sort d'ici; vous serez bientôt remis.
Et les larmes jaillirent; elle lui serrait la main :
— André, c'est vous qui m'avez sauvée I
Il se rappelait l'instinct, la divination qui l'avaient jeté par les rues, précipité à son secours; il répondit :
— Sans mon père, sans ce brave ouvrier, je n'aurais jamais pu... mes forces m'auraient trahi. Mais j'aurais fait l'impossible, oui, ou je serais mort.
Bouleversée maintenant, elle répétait :
— André, André, vous avez fait le miracle ; mon père...
Mais par la porte entre-bâillée soudain, un visage bien connu se profilait, un visage énergique et triste dont les pointes des moustaches, l'impériale cirée n'étaient plus si fières : Ansberque I Et derrière lui. Mme Ansberque, les yeux rouges, M. Germath. heureux sous son air de fatigue extrême, et Mme Germath ; tous portaient sur leurs traits défaits l'émotion haute de leur réconciliation, la douceur du baiser de paix
qu'ils venaient d'échanger. Mme Ansberque s'agenouilla près d'André et lui caressa le front. — Cher enfant, cher enfant!... Merci! merci f Ansberque, se raidissant, mordait ses lèvres; pas d'attendrissement inutile! Mais, quand il eut réwni dans ses mains les mains d'André, cet homme fort fut pris d'un frisson, et il ne put rien dire, car il revivait toutes ses terreurs d'un coup, et l'atroce désespoir qui l'avait saisi quand, accouru vers sa maison, il n'avait trouvé que des ruines. Sa femme! Sa fille!... Quoi, mortes! Dans le désarroi, l'incertain de la minute au milieu de ces décombres, — personne pour le renseigner; — il avait savouré toute l'amertume de son malheur, et ensuite, toutes les affres du doute. Les retrouverait-il vivantes, dans la cave où elles s'étaient réfugiées? En les pressant sur son cœur, il avait éclaté en sanglots. Et quand il avait su le péril couru, comment s'appelaient celui, ceux qui avaient arraché Lise à une mort certame, son âme orgueilleuse, despotique mais honnête, avait été retournée. '
Tous ses regrets étouffés par la mauvaise honte, tous ses remords d'avoir outragé sans excuse son plus vieil ami, et cette voix impitoyable qui le harcelait, cette VOIX de la vérité méconnue, cette certitude, si douloureuse à son amour-propre, que Germath avait eu trop raison, cent fois raison, et que lui Ansberque s'était aveuglé comme un enfant, le bourrèlement de sa loj^auté qui lui reprochait son endurcissement, son entêtement farouche : « est-ce que vingt fois déjà U n'aurait pas dû s'excuser, tendre la main à Germath? . — ces reproches de sa conscience, comme autant de clous, le déchiraient. Et voilà qu'il devait ce qu'il avait de plus cher au monde, sa femme, sa fille, à qui? A ces gens qu'une seconde auparavant il considérait comme des ennemis, leur en voulant d'autant plus qu'il n'avait aucun droit de leur en vouloir, et que maintenant il était tenu d'aimer et de vénérer, sous peine de la plus odieuse ingratitude.
Mais avait-il donc cessé jamais de les aimer ? Qui peut dire où se fait la séparation de l'affection et de la haine, parfois si inextricablement liées? Quelle confusion il éprouvait ! . . . Les sauveurs de Lise ! Ce Germath dont il avait répudié l'hospitalité, dont il avait franchi le seuil sans se retourner; cet André dont certainement il avait brisé le cœur; cette mère qu'il avait éconduite avec une politesse si dure, lorsqu'elle était venue l'implorer pour son fils ! Généreux et chevaleresque au fond sous sa raideur, Ansberque souffrit en quelques instants un véritable martyre.
Mais le devoir, un devoir qui ne coûtait même plus à son orgueil, car il mettait à présent son orgueil à réparer ses torts, lui dictait son chemin, et ce chemin, c'était — tout de suite, tant pis si ces affreux projectiles éclataient toujours ! — la rue paisible, le mur débordé par le marronnier centenaire, la grande grille des Germath, la grille que si allègrement il poussait jadis, chaque premier samedi du mois, pour le déjeuner d'Ortrude... — les saumons du Rhin, les poulardes farcies!
— Viens, ma femme I Viens, Lise î
Ils s'étaient mis en route, rasant les murs, forcés d'escalader des amoncellements de pierres, tant la rue du Dôme était une longue ruine, avec des excavations noires. A la vue des bâtiments du Temple-neuf, rocs de suie, tisons morts, en foulant l'impalpable cendre des manuscrits et des livres, leur cœur s'était cruellement serré. Place de la Cathédrale, ils avaient senti leurs paupières se gonfler de larmes : quelle sombre chose ! Le parvis jonché de débris : colonnettes rompues, statues décapitées. A travers les lézardes des voûtes, on voyait le ciel; àl'intérieur, les dalles n'étaient qu'un amas de décombres, l'orgue pendait, les vitraux des fenêtres s'ouvraient dans le vide. Ces désastres publics, ajoutés à leurs propres misères, ravivaient leur tristesse, l'exaltaient d'une pitié profonde pour la ville, pour tous ceux qui avaient souffert. Dire que deux jours auparavant ils possédaient, eux aussi, l'intimité
de la petite maison heureuse, le chez-soi, la douceur et la force des habitudes 1 Du cabinet de travail d'Ansberque, de la collection de fusils, dont, grand chasseur, li tirait vanité, du salon de famille avec le piano, l'armoire sculptée, le coin familier d'André, de la chambre blanche de Lise, de l'étroit lit, des mille riens qu'eUe aimait, de ce qu'ils aimaient tous, plus rien ne subsistait. Ils étaient à la rue, eux, riches, enviés, tout comme ces malheureux qui erraient le long des quais, se blottissaient sous la voûte des portes, se creusaient une tanière dans les talus des remparts. Sensation si pénible qu'Ansberque en sentait davantage le froid de la solitude, l'humiliation de la défaite, et qu'U avait hâte de serrer contre sa poitrine un cœur ami...
— Germath!
— Ansberque!
Ahl quelle étreinte! Que de joie profonde en cette amitié reconquise, amitié plus chère et plus précieuse encore qu'autrefois, — un bien si rare, si noble, et on avait faiUi le perdre I — Que de douleur aussi I... Les Germath avaient fait les honneurs de leur logement, les trois pièces sous l'épaisseur de terre de la terrasse : la remise où Germath, quand il a un moment de repos, dort près du capitaine blessé et de l'oncle Anselme; la sellerie réservée à Mme Germath, à André et à Charles ; l'écurie où se sont installées Ortrude et les servantes. Un sourire a passé sur leurs lèvres quand elles ^ ont vu entrer dans leur pièce les Ansberque : c'était triste de penser que de si braves gens étaient brouillés par la politique; et bien sûr, cela allait guérir André mieux que les pansements au cérat du docteur Weiss. Mais que de souvenirs pour Ortrude, combien de visites pareilles , en des temps plus heureux, de l'autre côté de la pelouse semée de branches, dans la vieille maison où chaque chose depuis tant d'années était à sa place, où les meubles, à la longue, étaient devenus vivants, où tout portait l'empreinte des traditions de famille et du confort durable I
Alors Germath dit :
— Écoutez, Ansberque, il ne sera pas dit que samedi prochain, notre samadi, nous ne romprons pas le pain ensemble. Dites que vous viendrez, comme les autres fois, s'il ne nous arrive pas malheur. Ne pouvant nous unir dans la joie, nous nous unirons dans la résignation et l'espoir.
Très ému, Ansberque acceptait; mais Ortrude exclamait :
— Vous ferez un triste déjeuner monsieur Ansberque I Où est le temps où on avait de tout, et du poisson, et des légumes frais, ei du bon beurre ! Est-ce seulement du bœuf qu'on mange encore I Est-ce qu'ils n'ont pas fait de ma belle cuisine une bauge à porcs, sauf votre respect!
— C'est vrai; venez voir nos dégâts, Ansberque. Quand Germath avait su que ses amis avaient tout
perdu dans l'incendie, il leur avait offert de partager l'hospitalité précaire de leurs abris; sur leur refus, il leur avait fait accepter, puisqu'ils n'étaient point trop mal dans leur cave, — pas mal du tout! je vous assure! affirmait Ansberque, — l'essentiel en vêtements, en linge, en couvertures. Comment refuser ce qu'il offrait de si bon cœur?... C'était même une pensée délicate qui le poussait à montrer à Ansberque la maison, telle que le bombardement l'avait ravagée; un mélancolique orgueil à indiquer qu'eux aussi avaient souffert : n'était-ce pas la seule consolation qu'il pût lui offrir?
Deux obus étaient tombés, l'un la nuit de l'incendie de la Bibliothèque, l'autre la nuit de l'incendie de la cathédrale : chacun fracassant pour son compte mobilier, parquets et murs. La cuisine avait pour fenêtre supplémentaire une crevasse béante; le souffle de l'explosion avait arraché les casseroles, les bassines d'un pan de mur : débris informes dans du sable pierreux; crevé, le grand fourneau de fonte; eu miettes, la porcelaine de l'office. La salle à manger gardait dans ses lambris des éclats de fonte incrustés; par miracle, les
assiettes de Chine demeuraient entières, alore que la glace et les vitres étaient pulvérisées.
On vit une face blême émerger de l'escalier du soussol : c'était Stoumpff. Il vivait, avec sa femme et son bébé, terré dans la cave, qui lui semblait plus sûre, bien qu'elle fût terriblement humide. Germath hébergeait aussi quelques ouvriers de son ancienne usine, pauvres gens sans pain ni gîte. Ils campaient dans ces ténèbres de la façon la plus hétéroclite, avec des paillasses, des meubles échappés à la destruction, Lina Stoumpff couchant sur un canapé, Stoumpff vêtu d'une pelisse de fourrure du cousin en cette chaude fin d'août; il gémissait du matin au soir, prédisant leur mort à chaque détonation. La présence d'Ansberque le stupéfia; mais s'avisant que la cave à liqueurs, une caisse en bois des îles se dépliant comme un paravent, avec son jeu de carafons guillochés portant au col un écriteau, était encore intacte, il s'en empara et la redescendit, pour la préserver, affirma-t-il.
Dans la chambre des Germath, l'ouragan avait passé : c'était le second obus. — De l'armoire à glace en morceaux, des loques de linge s'étaient répandues; le grand lit s'était efibndré, le papier de tenture pendait ; une telle intimité ainsi saccagée, tant d'habitudes, les causeries à deux, les choses qui gardent l'empreinte des êtres, le lit où l'on a dormi côte à côte, tout cela brutalement fracassé, souillé, faisait mal à voir. Ansberque, dont le tic nerveux au coin des lèvres, le tremblement des moustaches, était revenu, dit ■«dors :
— Mon pauvre ami, comme vous aviez raison I Cet Empire, auquel j'avais tant cru, qui était ma foi, mon orgueil, le voilà qui n'est pas seulement fichu de nous défendre I Ahl mes illusions!... Y croyez-vous encore, à ces bruits de victoire? Moi non I Tout craque, tout s'en va. Quand je pense aux badauds qui, avant-hier, couraient vers la porte d'Austerlitz, au-devant d'un corps de trente mille hommes, s'approchant musique
en tête I Des blagues, voyez-vous, des blagues, comme le reste!...
Il y avait une telle douleur dans cet aveu, un tel bouleversement d'idées chères, que Germath garda le silence. D'abord, l'embrassement d'Ansberque lui avait fait un bien immense, son cœur s'était allégé de cent kilos; maintenant une sourde mélancolie lui venait à songer que ce qui avait été eût pu être : reprendraientelles aussi vivaces, les racines de leur affection? leur confiance renaîtrait-elle entière? Et, sans savoir pourquoi, il redoutait quelque chose d'obscur dans l'avenir si vague...
Ils montaient l'escalier branlant; au-dessus de leur tête, un trou énorme montrait des hérissements de lattes, le noir du grenier, une fissure dentelée de ciel. Une porte, arrachée de ses gonds, ouvrait sur une immense pièce à demi calcinée, où l'on voyait des lambeaux de riches tapisseries, moitiés de singes montant des restes de chevaux, poursuivant des bras et des épaules lacérés de baigneuses nues; le grand bureau Louis XV, en pièces, avait rompu la glace des vitrines; des faïences précieuses, des potiches rares n'étaient plus que tessons; à peine, çà et là , quelques fragments du cabinet d'ébène et d'ivoire pareil à de la dentelle; quelques médailles, une lourde épée à deux mains, deux dagues, balayées comme un rebut et jetées dans un coin. C'est tout ce qui restait du musée de l'oncle Anselme.
Mais, ses gros bons yeux écarquillés, il parut sur le seuil de sa petite chambre d'étudiant. Il tendit la main, sans surprise, à Ansberque ; et comme s'il se parlait à lui-même :
— J'ai trop aimé tout cela, j'ai trop vécu avec ces vieilleries : j'en suis puni. Cependant il y avait là de belles choses; pourquoi les ont-ils anéanties? cela ne peut être agréable au Seigneur. Mais qu'est ma perte à côté de celle qu'a faites Strasbourg ! Et pourquoi tout cela, je vous le demande, pouiquoi?... Quelle
nécessité de brûler tant de merveilles, de tuer tant de
gens?
Il pressa vainement son front entre ses mains, d'un geste naïf et désolé : il ne pouvait pas comprendre. Depuis son retour à la maison, depuis qu'il avait trouvé son musée détruit, il vivait dans une sorte de stupeur, n'entendant pas bien ce qu'on disait, répondant de travers, ne reprenant sa lucidité qu'auprès de Charles, comme si leurs deux enfances se comprenaient.
Ansberque partait, et sa femme et Lise; la longue, la bonne pression de mains entre lajeune fille et André... et leur regard qui ne pouvait se séparer 1... Mais pourquoi, de cette entrevue si douce, de ce revoir si ardemment souhaité, conservaient-ils l'un et l'autre une inexplicable tristesse, l'impression d'un étrange avertissem3nt?
Le bombardement foudroyait la ville avec une froide précision, une inflexible régularité. Des chevaux tués gisaient dans les rues. Pas d'instant où on ne vît s'élancer les pompiers, tomber des passants, où des civières ne transportassent des blessés. Au Jardin botanique, les morts s'entassaient dans une salle que les élèves de l'École de médecine, si braves au feu, dénommaient, en leur argot macabre, la t salle des bidoches ». Cadavres pêle-mêle, soldats, civils, femmes, enfants, confondus dans une navrante promiscuité. Strasbourg, sous l'ardent soleil, sentait à vomir le brûlé et la pourriture. La citadelle achevait de flamber. Au parc à boulets, le rayonnement de l'incendie de la salle d'armes avait été tel, que les ailettes de plomb des boulets avaient fondu. Le faubourg de Pierres et le faubourg National n'étaient plus qu'une carrière de gravats. On coupait, on inclinait les arbres contre le talus des remparts pour faire des blindages, derrière lesquels couchaient les misérables. Les figures sinistres se multipliaient. Des hommes déguenillés mendiaient, menaçants. On criait à la trahison d'Uhrich, si ferme
pourtant dans sa résistance, si loyal dans son patriotisme; mais on sentait qu'il eût pu faire davantage, et l'amitié protectrice, la surveillance du préfet, le compromettaient. Des âmes fléchissaient. Une partie du conseil municipal, Humann en tête, venait réclamer l'autorisation de s'aboucher avec Werder, afin de le prier de suspendre le feu pendant quatre ou cinq jours; en échange on lui verserait une somme importante pour chaque jour de grâce. Uhrich s'y refusait : la démarche était peu digne, et l'ennemi, prêtant à la ville l'espoir d'être secourue, redoublerait son feu pour l'accabler plus vite.
— « J'ai ma mission, déclara-t-il ; je l'accomplirai jusqu'au bout. »
La révolte couvait, on s'attroupait place Gutenberg, des menaces de mort s'exhalaient contre Uhrich; il armait la garde nationale. Les pompiers étaient sur les dents, les habitants, organisés en veilleurs, à tour de rôle faisaient des rondes de nuit et couraient aux incendies. Les denrées devenaient chères, la misère croissait. Les journaux, le Courrier du Bas-Rhin et l'Impartial du Rhin, réduits aux détails locaux, enregistraient de longues listes de décès et les rares naissances. Cependant Uhrich lançait dépêches sur dépêches, appels désespérés au ministre : Palikao lui répondait, par la voie de Schlestadt, de franchir le Rhin avec son armée et de se jeter dans le pays de Bade. Uhrich haussait les épaules.
Les rumeurs de délivrance couraient toujours ; et la foule, avide, se laissait prendre à cet éternel mirage. Un jour, les bonnes nouvelles, disait-on, avaient été transmises par un agent, dans un tube de cigarette; une autre fois, on remarquait dans les rues un soldat dont les boutons de tunique portaient le numéro d'un régiment inconnu. La fièvre battait aux cerveaux; les inventions bizarres pullulaient. Des gens étaient devenus fous. La peur noire des ensevelis, des emmurés des caves s'opposait au stoïcisme morne des plus bra-
LES BHAVES GENS 235
ves. Une résignation farouche soutenait le plus grand nombre. On continuait d'aller sous les obus, parfois se couchant à plat, parfois s'abritant derrière un coin de porte, parfois marchant droit; l'héroïsme journalier avait ses heures; mais Strasbourg mutilé, brûlé, écrasé, derrièie ses remparts intacts, ses bastions debout, raidissait son Ame et disait :
— Je ne me rendrai pas.
VTII
La table était mise dans la sellerie, une table sur tréteaux entourée de chaises disparates. Les pêches des espaliers, les prunes du verger sur leur lit de feuilles vertes, faisaient pyramide dans les assiettes de Chine.
Il y avait plus d'une pièce du service de table ébréchée, et Charles réclama en vain qu'on lui mît une flûte à Champagne : il dut se contenter d'un verre glauque pour vins du Rhin.
Aidée de Gretchen et d'Hannah, Ortrude avait trouvé le moyen de rallumer le feu dans la cuisine ; elle mettait son honneur à ce que ses hôtes déjeunassent, non certes ainsi que les autres samedis, mais aussi bien que le permettaient les circonstances. Parfaitement indocile aux injonctions, aux prières de ses maîtres, elle avait, comme aux grands jours, enfourné des tartes aux quetsches, préparé seulement trois plats, mais exquis, — qu'eu t-ce été avec le beurre de la Robertsau ! — des pigeons au ragoût d'écrevisses et de champignons, des pigeons tirés sur les toits, mais où avait-elle pu dénicher la garniture? — un filet de bœuf au madère, des kneppes au fromage.
— Quel dommage!.., marmonnait-elle.
Les autres années, sitôt la chasse ouverte, on régalait les invités de gibier 1 D'abord, avec un pourvoyeur comme M. Ansberque !... Il apportait des bourriches pleines. Certainement il se serait bien réjoui si elle avait servi des cailles au salpicon, ou des perdreaux en papillote. L'an passé, à pareille époque, elle avait ma-
riné un cuissot de chevreuil dont on avait parlé pendant six mois; M. Wohlfart levait les yeux au ciel, rien qu'à ce souvenir.
Mais une casserole monstre attirait aussi son attention. Elle y avait introduit successivement un quartier de jambon fumé, un saucisson, de la graisse d'oie, des pommes de terre, un sachet de mousseline plein de baies de genièvre et de gros grains de poivre noir, et il s'exhalait du tout, quand elle soulevait le couvercle, une délicieuse odeur de choucroute. Puisque c'était fête, elle ferait largesse aux ouvriers réfugiés dans la cave, et aussi à des pauvres qui venaient deux fois par jour remplir leur écuelle ; quant à Lina StoumplT, sûrement eue n'entendrait pas parler de choucroute sans en demander une assiette.
Mais onze heures sonnaient, et la porte de la grille s'ouvrait.
— Bonté du ciel ! exclama Gretchen aux aguets, ils y sont tous I Derrière les Ansberque, voici M. "Wohlfart, voici le pasteur Gottus, et le croiriez-vous ? voici M. Humblotl
— 11 aura senti l'odeur des écrevisses, dit Hannah, à qui la pusillanimité du gros homme n'avait pas échappé.
Il soufflait entre ses énormes moustaches, et il était à la fois pâle et fier à l'idée du péril qu'il avait couru. Tous d'ailleurs étaient satisfaits d'arriver. Celle qui avait le plus de mérite était Mme Ansberque, car Lise eût passé à travers le feu pour rejoindre André, et sa seule crainte, en entendant redoubler le bombardement, était que son père jugeât le trajet impossible. Mais StoumpfF aussi sortait de la cave, après d'inutiles instances pour décider sa femme; il n'était rassuré qu'à demi.
— Soyez les bienvenus, dit Germath ; remercions Dieu qui nous rassemble vivants.
— Oui, dit M. Gottus, lÉternel nous a épargnés, et, dans une telle épreuve, ce ne sont pas seulement nos
corps, mais bien nos âmes qui se rapprochent ici, liées en un seul faisceau, tendues dans une volonté commune. Le pain que nous allons rompre sera, je puis le dire, une communion dans la tristesse, mais aussi dans le devoir, car une seule idée nous anime : le salut de Strasbourg !
Alors, on s'assit chacun à sa place, et, comme les autres fois, on se regarda en souriant ; mais ce sourire était plein d'émotion : que de chemin parcouru en un mois, que de revers, que de catastrophes 1 En vain, Mme Germath, son mari tâchaient de ramener un peu d'entrain : la gêne ne se dissipait pas tout de suite; et il n'y avait qu'André et Lise, assis Fun près de l'autre, de parfaitement heureux
Chacun songeait aux grands événements qui avaient modifié leur vie, et chacun se sentait changé en soimême : il ne restait plus rien de la bonne sécurité d'autrefois, une alarme assombrissait toutes les âmes, et le petit Charles, à côté de l'oncle Anselme, ne se sentait pas rassuré quand il pensait à la pauvre petite Noëmi. Il semblait d'abord que l'on n'eût pas faim; l'on éprouvait une pudeur à faire bonne chère en un pareil moment; mais ce scrupule, tous l'éprouvaient assez dignement pour rassurer leur conscience : non, ce n'était pas un plaisir égoïste qui les réunissait, dans cette sorte de casemate, près de la remise où gisait le blessé, le capitaine de tirailleurs, que son état n'avait pas permis de transporter au milieu d'eux et que Mme Germath servait elle-même.
Peu à peu les paroles vinrent d'abondance aux lèvres, quand, à l'apparition du filet de bœuf au madère, on eui versé un vieux bourgogne que Germath ne sortait qu'une fois l'an. L'espoir invincible revenait, au tournant de tous les propos, Tespoir déçu, renaissant quand même, de la délivrance. Ne parlait-on pas d'un corps d'armée français accourant? Malgré tant de déceptions, chacun espérait. Et en eux-mêmes, dans leur atmosphère à part, André et Lise espéraient tout
LES BRAVES fiENS 239
du sort, de l'inconnu. A présent, que ne pouvaient-ils attendre? Le bonheur jaillissait de la force de leur amour.
— Je vous assure, dit Humblot, que le corps d'armée n'est pas à plus de vingt kilomètres; je le sais !
— Oui, oui ! dit StourapfT crédule, qui venait de porter à sa femme une copieuse part de ragoût de pigeons et une autre de choucroute.
— Nous le saurons, en tout cas, — dit Wohifart, dont le frère faisait partie de la commission municipale, — car Louis et quelques autres sont résolus à demander au préfet communication de ses dépêches.
C'était le grand événement, cette création de la commission municipale. Elle remplaçait l'ancien conseil dont les insignifiantes séances, sans vitalité, gardaient l'écrasement du choc ressenti par la cité ; à peine si le maire le convoquait encore. Les instances de quelques conseillers avaient décidé le préfet à nommer la commission : condescendance significative; certainement l'Empire allait mal, l'édifice se lézardait. Le préfet ne couronnait déjà plus les proclamations de l'aigle et ne mentionnait plus les mots sacramentels : l'Empire français. La commission, ensemble disparate, bonapartistes, orléanistes et libéraux, contenait une majorité jeune et républicaine groupée autour d'un homme de grand mérite, en qui le calme et la perspicacité s'alliaient au dévouement le plus entier à la chose publique, à une bonhomie simple, à une bonté parfaite, le docteur Kiiss. L'opinion soutenait ces hommes nouveaux : leur premier soin avait été d'organiser des secours aux bombardés. Déjà la mairie avait fait annoncer à son de cloche que les familles sans asile seraient recueillies au théâtre, dans les écoles communales, au château impérial. Il fallait nourrir ces malheureux. Avec l'aide de M. Zopff, la commission venait d'ouvrir des restaurants populaires à l'école de la rue des Tanneurs, à la halle couverte, en d'autres endroits.
Wohifart d(^peignait les séances à l'hôtel de ville. A la première réunion dans la grande salle du rez-dechaussée, des obus avaient éclaté contre la fenêtre. Quelques membres proposant un refuge plus sûr, le maire Humann s'était écrié, dans un patriotique désespoir, qu'il serait beau de mourir à ce poste d'honneur. La séance à peine levée, un obus fracassait tout. On s'était installé alors dans le réduit des archives de la mairie.
— Vous la connaissez ? dit Wohifart, une petite pièce sombre et voûtée ; les fenêtres sont blindées de sacs de son et de matelas, des bougies éclairent la table; on y entre par les caves, quand le bombardement l'exige. Au quartier général, constamment visé, le général Uhrich et son état-major ont dû se caser aussi sous un abri blindé.
— Bah I dit liumblot, à qui le bourgogne rougissait les joues et ranimait le cœur, on peut être tué partout.
Pour lui, il avait moins peur, faisant son service aux ambulances, encadré de voisins, s'efforçant à se rendre utile, que seul avec sa femme dans les caves suintantes. Par exemple, son rôle était parfois pénible; la veille, il était — après le petit combat livré par le colonel Blot — sorti, avec des soldats de santé, pour enterrer les morts, mais sous le feu de l'ennemi on avait dû se retirer. Il avait vu rapporter sur une civière un douanier, le haut de la tête enlevé, sa cervelle empaquetée dans un mouchoir. Humblot avait cru s'évanouir.
Wohifart, qui faisait intrépidement le coup de feu, et qui avait pris part à la sortie avec les deux bataillons du 87% dit :
— Le courage, pour nous autres civils, dépend du jour, de l'heure, de l'état physique et moral. Il faut un entraînement de tous les instants, une force morale peu commune pour arriver à l'impassibilité d'un Dupetit- Thouars, d'un Exelmans. Hier, m'a-t-on conté, l'amiral
LES BRAVES GENS m
marchait à la tête de ses marins, sous une piuie de bombes. Ils hésitaient. . Où je passerai, s'écrie-t-il vous pouvez me suivre sans danger I . A l'instant, un éclat lui enlève son sabre et le fait rouler par terre II se releva et poursuit son chemin; un matelot a la tête emportée : . C'est qu'il ne marchait pas juste derrière moi, . dit l'amiral; et il continue d'avancer.
— Oui, ditGermath, je sais combien de bravoure 1 on dépense dans les reconnaissances quotidiennes dans les petites sorties; mais le résultat, néant L'héroïsme passif d'Uhrich ne me satisfait pas. Strasbourg n avait pas que des murs et des canons, Strasbourg avait des hommes.
C'était sa plaie, ce refus d'employer neuf mille Strasbourgeois comme lui; la garde nationale restreinte occupée seulement à intimider l'émeute Ansberque ne protesta pas, cette fois. Il écoutait, hautain toujours, mais triste. Germath, inemployé, - et combien il lui en eût coûté de tirer un coup de fusil - (ilaffner ah J quelle lutte sacrilège I et comme il le haïssait déjal...) donnait son temps aux ambulances, à la création des restaurants populaires, à tout ce qui étai œuvre utile. Mme Germath, dans le cercle de ses relations et de ses connaissances, visitait les pauvres donnait à pleines mains. '
Les tartes aux quetsches apparaissaient, et Charles sembla se réveiller; la gaieté ressuscita sur son petit visage un peu maigri, pâlot, depuis cette réclusion de trois semaines. L'encle Anselme, muet, semblait absent, fout a coup, M. Gottus dit, et on sentit que sa pensée venait de très loin :
— La Bibliothèque a été brûlée le 24 août. C'est à 1& même date correspondante, l'an 70 après Jésus-Christ que le temple de Jérusalem a été incendié, et le 6 seotembre Jérusalem a été prise.
On se regarda. L'on était le 3; dans trois jours ^ Non, certamement l'ennemi n'oserait risquer l'assaut* .1 s elail bien résigné à entamer les travaux du siège^
fis LES BRAVES GENS
voyant que les habitants ne forceraient pas Uhrich à
capituler, au contraire s'enrageraient dans k résistance, mais il n'en était qu'à la seconde parallèle. Et cependant, si proche était le souvenir des horribles nuits de flammes et de la pluie de fonte que le malaise 86 prolongea, dans un anxieux silence.
M. Germath leva son verre ;
— A notre vieux et bon Strasbourg, mes amis, à notre chère Alsace, à notre France !
Tout le monde se leva le cœur gros, et l'on trinquait, quand Ansberque dit, d'une voix altérée :
— Oui, à la France, car elle est bien loin de nous; Strasbourg peut sombrer, personne ne viendra le secourir. A la France I Puissions-nous la retrouver bientôt I Puisse-t-elle nous garder sur son cœur, comme une mère son enfant. A la France I... Mon Dieu, mais serons-nous seulement encore Français dans trois semaines?...
Il y eut un nouveau silence; Ansberque avait crié ce que chacun n'osait s'avouer, l'obsession abominable de tous; mais l'entendre dire cela, à lui si croyant!... Cette fois il pesa comme un froid de mort. André et Lise se regardèrent soudain, glacés; un noir présage, une douleur aiguë, les traversaient : il leur sembla qu'un abîme allait s'ouvrir entre eux. Vertige d'une seconde!... ils se souriaient maintenant, les larmes aux yeux, tandis que, silencieusement, graves comme s'ils accomplissaient un rite pieux, tous allaient choquer leur verre contre celui que Mme Germath venait de porter au capitaine blessé, et que celui-ci, avec un regard inoubliable, pâle de fièvre^ élevait en un tintement de cristal contre les autres verres, tant sa main tremblait.
Les jours passèrent. Sous les obus, les monuments publics, les bâtiments militaires flambaient. On avait dû évacuer la citadelle. Le lycée était ravagé; la manutention des vivres, le moulin militaire près de la
porte des Pêcheurs, la caserne de la Finckmack, criblés; le temple Saint-Thomas, à l'heure du service religieux, recevait un obus à sa porte et un dans la nef, il avait fallu boucher les trous béants de la porte de Pierres avec des sacs de plâtre ; le faubourg de Saverne n'était plus qu'un amas de poutres et de plâtras, au milieu desquels des cadavres de chevaux pourrissaient, aux ardents rayons du soleil ou sous les pluies d'orage. Deux cent quatre-vingt-dix-sept maisons étaient rasées; en deux jours, plus de soixante personnes blessées. Le feu de l'ennemi, sans épargner la ville, croissait maintenant contre les ouvrages et les remparts; et Strasbourg manquait de canonniers. Le 8, en l'honneur de la fête du grand-duc de Bade, le bombardement fut terrible. Les tranchées de l'assaillant se prolongeaient avec rapidité, il essayait de faire brèche au bastion 42. Un parlementaire vint pour la quatrième fois sommer Uhrich. La viande manquant, on mangeait les chevaux.
Passant par des alternatives d'espoir et de désespoir selon que le mirage des fausses nouvelles avançait ou reculait, Strasbourg, de son exaltation fébrile, tombait à un abattement morne. Une seule idée : ne pas se rendre. Et un seul espoir : être délivré. Pas de jour qui n'enfantât sa chimère. S'il fallait en croire les réticences d'un agent du préfet, le commissaire central de police, étonnamment renseigné, l'armée de Rome franchissait le Rhin à Huningue, le Prince Royal était battu à Meaux, la division Dumont arrivait à étapes forcées; et les rumeurs de courir : rien de plus sûr; on avait vu la dépêche, on avait parlé au messager I Puis, de nouveau, l'horizon se rétrécissait; on ne voyait plus que le bombardement tonnant, la mort suspendue, cette mort que chacun attendait d'un moment à l'autre, avec la résignation cpie donnait, déjà, l'habitude d'une pareille vie.
— Oncle, disait Charles, qu'est-ce qui est brûlé dans la Bibliothèque?
C'est avec une stupe'faction immense qu'il avait appris qu'il ne reverrait jamais tant d'objets curieux, dont la mystérieuse provenance l'intriguait, et qui, à travers les récits de l'oncle, avaient pris à ses yeux une existence particulière, à demi réelle, à demi fantomatique.
— Tout, bien sûr, petit Charles, tout est brûlé.
— Même le sabre de Kléber? même le petit drapeau de Strasbourg, où il y a la Vierge et l'enfant Jésus?
— Oui, Charles... Veux-tu jouer aux cartes, veux-tu que je te lise les contes du chanoine Schmid, tu sais, l'histoire du petit soldat de plomb ?
Mais Charles, dont la tête travaillait, méprisait ces distractions : il voulait savoir. Tant d'idées étranges, tant de visions nouvelles le poursuivaient.
— C'est vrai qu'on va manger les chevaux?
— Oui, mon petit, c'est presque aussi bon que du bœuf.
— Et quand on les aura mangés? fit Charles inquiet, se demandant où l'on s'arrêterait, et hanté par le tableau de la Méduse et la chanson du Petit Navire, où le mousse, tiré à la courte paille, est mangé à la sauce blanche, « avec des sal-sal-salsifis pas cuits. i> {Bis.)
— Eh bien, dit l'oncle en essayant de rire, alors nous nous régalerons avec les terrines de foie gras; voilà une chose que tu aimes bien I Et pense que tu es heureux, Charles, car beaucoup de gens n'ont que du pain sec, quand ils en ont!...
Maintenant qu'il tentait de se faire à cet effondrement de ce qui lui était si cher, à la perte de ce musée qui lui avait coûté tant d'années de patientes recherches, procuré des joies si vives de collectionneur, Anselme Germath se donnait aux malheureux : penser que des êtres humains étaient forcés de se réfugier dans le grand égout, heureusement à sec, qui, passant sous le Broglie, se jette dans le canal près du
théâtre I... Avec une charité naïve, il alla par la ville,
détournant les yeux de ces visions qui lui faisaient trop de mal, les monuments abîmés, les rues croulantes, Strasbourg souffleté, meurtri, blessé dans toutes ses pierres. Il distribuait de l'argent, achetait des provisions, assurait un abri, tout cela furtivement, se cachant pour faire le bien, en solitaire. Chaque jour, il découvrait de nouveaux sinistres et de nouvelles misères; et il souffrait dans les êtres autant que dans les choses inertes qu'il eût voulu ne pas voir, mais qui violaient son regard et obsédaient son souvenir : ces quartiers, ces rues, ces visages, ces regards, tout cela, c'était son cher Strasbourg en détresse, et il se demandait, quand éclatait sur son chemin un obus, si cet enfer cesserait jamais. Vingt fois il faillit être tué.
Un jour, revenant à la maison, il regardait marcher devant lui une femme, cheveux bruns, petit panier au bras; sa taille, sa démarche ne lui étaient pas inconnues. Passant devant la brasserie Kermer, elle saluait d'un signe de tête la grosse servante aux bras blancs, Suzel.
— Tiens, se dit-il, mais c'est Hannah !
Il l'admirait, pour son simple courage ; aussi brave qu'Ortrude, tandis que Gretchen préférait rester à couvert, Hannah sortait, rentrait, vaquait à son service ou à ses affaires, comme si de rien n'était. Tout à coup une bombe tomba au bout de la rue. Anselme voulut crier à Hannah de se garer, soit en se couchant à terre, soit en s'effaçant dans une encoignure. La bombe éclata, et il vit la pauvre fille agiter son poignet gauche où ballottait, retenue par un lambeau de chair, sa main sanglante. Il accourut. Hannah était très pâle, perdant le sang à pleine artère; il lui ligota le poignet de son mouchoir serré de toutes ses forces; à l'annulaire de cette pauvre main pendante, une main rougie par les travaux serviles et cependant soignée, une bague d'argent brillait, sous le flot rouge : la
bague donnée par Wilhelm le jour où ils s'étaient fiancés...
Anselme soutenait Hannah, et devant cette chair mutilée, cette belle fille rendue infirme en pleine jeunesse, il se sentait triste à mourir; une nausée lui montait du cœur pour tant de sauvagerie inutile.
A la maison, on s'empressait, douloureusement. Mme Germathj Gretchen, Ortrude multipliaient les soins touchants ; une révolte se crispait dans les yeux usés de la vieille; le grand couteau de cuisine dont elle se servait pour hacher fin les échalotes luisait sur la table d'un éclair d'acier. Il n'eût pas fallu qu'à ce moment un Allemand, fût-ce Wilhelm, fût-ce Haffner, entrât!...
M. Germath revenait de conduire M. Weiss, — un triste bonheur voulait que le docteur fût arrivé à point : quelle chose affreuse à voir que cette amputation achevée en hâte, ce jeune sang, cette fontaine de vie coulant, coulant, baignant serviettes et tampons, et la triste odeur du phénol, cette odeur mortuaire qui s'imprégnait partout, s'exhalant de tant de maisons I . . . M. Weiss, avec un branlement désolé de sa vieille tète, s'en allait ; Germath vit accourir, aussi vite que son âge le lui permettait, M. Gottus. Il semblait hors de lui :
— Mon cher ami, dit le pasteur d'une voix entrecoupée, de grandes nouvelles I... Voilà huit jours qu'une grande bataille a été perdue à Sedan. Le général et le préfet le savaient et le cachaient. Toute l'armée est prisonnière avec l'Empereur; l'Empire est renversé; Paris a proclamé la République.
Ces mots accablaient Germath de leur poids formidable, le roulaient sous une avalanche. L'Empire à bas, la Répubhque debout ! En d'autres temps, son cœur de libéral eût battu d'une joie folle; mais trop de désastres accompagnaient cette surprise, trop de lugubre inconnu, pour qu'il éprouvât plus qu'un allégement farouche à voir s'écrouler le régime qui avait en-
gendre de tels revers. Et cette idée même ne le consolait pas, ne le rassurait pas.
La République ? Où était l'élan de 92 ? Sauverait-elle Strasbourg?
— Quoi f dit Gottus, vous n'êtes pas plus joyeux? Ne souhaitiez-vous pas ce qui arrive ? Vous si convaincu... je croyais vous réjouir en me dépêchant si fort.
M. Germath secoua tristement les épaules, et, au milieu du sourd vacarme, dans l'ébranlement acharné des détonations, sous le ciel fermé, entre ces murs sans espoir, il répondit, songeant à l'inconnu de demain, les larmes aux yeux ;
— Pardonnez-moi, voyez-vous; mais je ne puis penser qu'à la France .
Mais qui donc avait énervé, amoindri, corrompu la France, sinon l'Empire? Il s'écroulait, tardive expiation. La République pouvait, devait régénérer la patrie. Pourquoi faillirait-elle à sa tâche? Et Germath revécut à l'espoir : ce beau mot de République représentait toutes ses croyances à la liberté, à l'égalité, à la justice. Il se rappelait la magnifique aurore de 48, l'œuvre de la Révolution reprise, les illusions ravivées : la foi dans la paix des peuples et le bonheur des hommes.
Ignorant tout de la situation politique, grisé par ces âpres bouffées de l'air du dehors, il se consumait d'impuissance et eût voulu savoir : c'était si affreux, la réclusion, l'ignorance, dans cette ville malade de fièvre, ivre de crédulité, secouée aux mille vents du doute, de l'espoir^ du découragement! Un secours, la délivrance, il n'y fallait plus compter I La fameuse division Dumont, attendue d'heure en heure, s'évanouissait définitivement à l'horizon de fumée. Mais qui sait si un armistice, si la paix n'allaient pas se faire? Le nouveau gouvernement n'était pas solidaire des fautes de l'ancien; s'il était vrai que le roi Guillaume fît la guerre à Napoléon, et non au peuple français, pourquoi ne traiterait-on pas? La France était assez riche pour payer les frais de la défaite. Quant à l'Alsace et la Lorraine, elles se rachèteraient par une contribution ruineuse, dussent-elles draguer tout l'or des riches et jusqu'au dernier sou des pauvres!
Non I des rêves!... des rêves! Germath le savait trop ! l'Alsace en chair et en os serait la rançon, quoi
qu'il arrivât, de cette horrible guerre. Elle était aban* donnée d'avance, elle resterait la part du feu et du sang. Après cent quatre-vingt-neuf ans d'annexion française, elle retournerait à ce grand peuple allemand qui, pour l'attirer plus tendrement, la souffletait et la piétinait. Alors toute sa révolte revint; il se mura dans son idée fixe, ne pas se rendre, mourir s'il le fallait. Et il allait et venait, ce matin du 40, dans la ville, on couraient les pompiers exténués, à travers les éternels cris :
— Le fou ! ... Le feu, au théâtre I ... Le feu, à la mairie I
C'est alors qu'il apprit une chose surprenante, qui le bouleversa.
Dans le silence des peuples, les uns ravis de nous voir infliger une si dure leçon, les autres indifférents, ceux-là apitoyés, mais se gardant de protester trop haut, une voix venait de s'élever : celle du libre petit peuple suisse. Ému des souffrances de Strasbourg, il voulait les soulager. Ce qu'Uhrich n'avait pu obtenir de la dureté de l'ennemi, le départ des femmes, des enfants et des vieillards, la Suisse l'arrachait à cet impitoyable Werder. C'était l'humanité qui se dressait, qui assignait la Prusse devant le tribunal de l'histoire. Werder cédait : demain, trois délégués des cantons de Zurich, de Bâle et de Berne, pénétreraient dans Strasbourg.
Une affiche officielle l'annonçait.
Germath apprit du frère de Wohlfart l'indicible émoi de la commission municipale quand le maire, Humann, d'une voix tremblante, les mains agitées de tressaillements nerveux, avait déplié et commencé à lire la lettre par laquelle le Président de la République Helvétique annonçait l'arrivée des délégués sauveurs. Incapable de poursuivre, Humann passait le pli à son secrétaire, qui reprenait... mais des sanglots étranglaient sa voix, à peine pouvait-il achever. Quand il eut fini, les auditeurs, blasés sur l'horreur de quinze jours de bombardement et par le spectacle de
tant d'incroyables misères, pleuraient : une douloureuse joie emplissait les cœurs : quelque chose de grand passait dans le silence attendri. Ce que les Strasbourgeois posse'daient de plus précieux, les seuls biens auxquels ils pussent encore tenir, leurs femmes, leurs mères, leurs malades, leurs enfants, leurs vieillards, tous ces faibles, tous ces innocents que la mort fauchait, la République de Suisse venait les prendre sous sa garde, les abriter, les nourrir!... Ce fut, dans la ville, une commotion profonde. Le salut entrait : pour beaucoup, c'était la délivrance; pour tous, un réconfort.
Le 41 septembre se leva conune un jour de fête, de piété, d'espoir. Toutes les âmes frémissaient. Des affiches avaient convié la population à saluer l'entrée des délégués. Il n'en était pas besoin. Précédée du maire et des adjoints, la commission municipale se porta vers la porte Nationale; une foule énorme la suivait. Germath et ses fils, l'oncle Anselme étaient là.
Charles tenait la main de l'oncle qui, dans ses plus beaux habits, rayonnait. Non qu'il attendît rien pour lui-même ou les siens de l'intervention des Suisses, mais il s'épanouissait à ce beau spectacle; son cœur ingénu s'ouvrait à l'admiration et à la reconnaissance; il avait répété pendant toute la soirée d'hier :
— C'est bien! Ah! c'est bien!
Et comme réveillé de sa torpeur, pour la première fois depuis longtemps, il avait rappelé à Charles les vieilles légendes, les liens d'amitié qui avaient uni Strasbourg, ville libre, aux villes suisses :
— Tu te rappelles, Charles, pour la fête de l'arquebuse, les Zurichois et leur bateau, le chaudron de riz bouillant, et ce que dirent les Suisses à l'amneistre : — « Et de même que nous pouvons aujourd'hui vous porter du riz chaud encore, de môme, au jour du danger, comptez que notre secours sera rapide. »
Oui, Charles revoyait la marmite géante conservée à la Bibliothèque et aussi, au musée de peinture, le ta-
LES BRAVES GENS 2bi
bleau, également détruit par l'incendie, qui représentait l'arrivée du Hirsebrei à Strasbourg.
— Quand Bâle fut renversé par un tremblement de terre, reprenait Anselme, c'est chez nous que se réfugièrent les familles ruinées, et Strasbourg et la République rhénane aidèrent avec leur argent les Bâlois à reconstruire leur ville. Nous avons de tout temps été de bons amis, les Suisses et nous...
— Est-ce qu'ils apportent encore du riz chaud? demanda Charles, qui aimait beaucoup le riz au lait et qui s"inquiétait de plus en plus d'entendre dire à Ortrude que les provisions diminuaient, qu'un œuf coûtait cinq sous et soixante francs le sac de pommes de terre.
— Ils apportent mieux que cela, dit l'oncle; car déjà il voyait son petit Charles, André et sa belle-sœur sortant de leurs casemates, de ces pièces où l'on couchait tout habillé sur des matelas ; il les voyait avec Ortrude, Gretchen et la pauvre Hannah, gagnant une ville paisible de Suisse, où ils oublieraient leurs angoisses et où Charles reprendrait vite de bonnes joues. Mais dès que son mari avait posé la question, Mme Germath avait répondu, avec une douce fermeté :
— Non, je ne te quitterai pas, n'insiste pas, mon parti est arrêté. Ensemble nous avons traversé ces épreuves; ensemble, s'il plaît à Dieu, nous les achèverons. Je ne pourrais supporter l'angoisse de te savoir ici, et vous aussi, Anselme, tandis qu'à Bâle ou à Zurich je vivrais grassement. Nos enfants ont été jusqu'à ce jour préservés ; il ne convient pas qu'une famille comme la nôtre se sépare.
Les instances les plus pressantes se heurtaient contre sa volonté. Mais les démarches qu'elle refusait pour elle, bien vite, il fallait les faire pour Lina Stoumpff, dont le bébé, privé de lait, dépérissait, pour Hannah et les autres servantes; mais Gretchen seule acceptait, ayant des cousins à Lucerne. Ortrude s'était fâchée tout rouge : — t Hé bien I donc, est-ce qu'elle s'en irait
ainsi, laissant ses maîtres, une maison où elle était entre'e depuis tantôt trente ans? » Hannah non plus n'avait voulu rien entendre : — « Où est-ce que j'irais, maintenant, avec la main qui me reste?... » Elle avait changé au point qu'on ne pouvait plus la reconnaître; elle ne se résignait pas, et pleurait longuement son infirmité, ou bien, farouche, restait absorbée, les yeux fixes.
André regardait de tous côtés, si, dans cette foule impatiente, il ne rencontrerait pas Lise. Il souhaitait à la fois qu'elle partît et qu'elle restât. La savoir désormais sauve, ne plus la voirl... ces deux sentiments se disputaient en lui, selon que l'égoïsme ou l'abnégation de son amour l'emportaient. Mais, — quelque parti que prissent les Ansberque, — devant la certitude de l'issue fatale, reculée de jour en jour, d'heure en heure, mais inéluctable, il sentait croître cette souffrance dont l'étreinte poignante l'avait déjà averti. Il devinait, il savait, bien que personne ne le lui eût dit, que la chute de Strasbourg ouvrirait un drame dans leur vie : il se poserait là des questions redoutables, l'avenir serait remis en jeu; c'était une ombre mystérieuse, d'inquiétantes ténèbres qu'il craignait de sonder.
Autour de lui, des murmures, des imprécations...; c'était la première fois que la foule entrait dans les faubourgs : on ne voyait que murs calcinés, maisons effondrées; là où s'était élevé le quartier le plus pauvre, le plus populeux, un désert de pierres s'étendait. La porte Nationale, avec ses deux tours sombres, s'ouvrait au loin, percée à jour, criblée de brèches. Les batteries les plus proches se taisaient, mais à droite, sur tout le front d'attaque, le tonnerre du bombardement grondait.
La commission municipale franchissait seule le pont-levis de la première enceinte, une sonnerie de clairon retentissait dans la campagne, la seconde porte se déployait : les délégués de la Suisse étaient là. C'étaient le secrétaire d'État Bischoff, le colonel de
Bûren, le docteur Rœraer. Des mains se tendaient vers eux, des larmes coulaient sur les visages. Us allaient passer outre. Humann les retint et leur parla. 11 leur dit la reconnaissance de la cité :
— Oui, soyez les bienvenus, vous qui venez sauver des femmes, des enfants, des vieillards... Rapportez à l'Europe le spectacle dont vous allez être témoms dans nos murs; dites ce qu'est la guerre au dix-neuvième siècle.
Sa voix frémit, s'éleva :
— Ce n'est plus contre les remparts, contre les soldats que le feu est dirige, c'est contre les populations... ce sont des femmes et des enfants qui sont les premières victimes. Nos remparts, vous l'avez vu, sont intacts, mais nos demeures sont incendiées. Nos églises, nos monuments séculaires et historiques sont indignement mutilés et détruits, et notre admirable Bibliothèque est à jamais anéantie... Vous pouvez dire tout cela à l'Europe, mais dites également que ces cruautés, ces dévastations, ces actes renouvelés des musulmans et des barbares sont inutiles, qu'ils n'ont point dompté nos courages, et que nous avons toujours été ce que nous voulons rester toujours, de courageux et fermes Français I
Le docteur Bischoff, de Bâle, répondait quelques mots :
— Je ne suis pas éloquent, mais les actes parleront pour nous...
Et le cortège reprit le chemin de la ville.
Quand il déboucha dans le faubourg, une onde électrique parcourut la foule, une acclamation partit : — Vive la Sitisse! Des mouchoirs s'agitaient, les têtes se découvraient : ce fut un élan irrésistible ; les Germath, à cette âme collective, fondaient la leur. Tout à coup André, qui protégeait de son mieux, contre une poussée, Charles juché sur les épaules de l'oncle, sentit une petite main saisir, serrer nerveusement la sienne. C'était Lise. Elle avait^ prise à la contagion, obéi à un
â54 LES BRAVES GENS
mouvemoot plus fort que sa volonté : dans ses yeux bleus brûlait la flamme subtile des grandes émotions. Mais bien vite elle s'était ressaisie. Ansberque, à côté d'elle, regardait s'avancer lentement, entre les rangs pressés, ces trois hommes qui incarnaient la pitié d'un peuple, l'humanité du monde civilisé. 11 avait l'air vieilli, dégonflé de son orgueil. Il n'avait même plus de colère contre cette succession de désastres, il ne voyait qu'une chose : l'Empire à bas, toutes ses croyances par terre; il se sentait vaincu avec ce qui s'écroulait là; la République, il n'y croyait pas; funèbre, il contemplait l'horizon noir.
Avec les délégués suisses, entrait, dans la cité close, la vérité. La vérité proscrite, étouffée, déguisée. Strasbourg du coup apprenait les grands événements, les commentait avec véhémence.
Le mensonge officiel s'écroulait. Ainsi, depuis une semaine on était en République et on l'ignorait!... Les délégués, après avoir délibéré avec la commission municipale à l'hôtel du Commerce, se rendaient chez le gouverneur. Les rues étaient alors désertes. Partout, ce n'étaient que fenêtres bouchées avec des matelas, soupiraux de caves tamponnés de fumier ; au-dessus des maisons mornes, les sifflements et l'explosion des obus : Strasbourg apparaissait comme une cité des morts.
Pendant que le général Uhrich recevait les délégués, que la commission examinait les demandes de sortie et préparait les listes que devait ratifier le général Werder, la préfecture, menacée, faisant agir la police, essayait de ramener à elle l'opinion. Soudain se répandirent des rumeurs : . . ces Suisses étaient des émissaires prussiens chargés, par de fausses nouvelles, de décourager la population : MM. de Bûren, Rœmer, Bischoff, des imposteurs! Ds n'étaient pas même Suisses !... Une fraction des habitants, crédules, s'irritait, attendait dans la cour de l'hôtel de ville le retour des délégués, en ce moment chez Uhrich. Des scènes pénibles eurent
lieu, des discussions violentes entre bourgeois et miutaires, fonctionnaires bonapartistes et citoyens libéraux. Le préfet pérorait dans les groupes, démentant Sedan, le renversement de l'Empire, la République.
Quand les délégués, à quatre heures, montèrent en voiture rue Brûlée et reprirent le chemin du camp prussien, peu de personnes les accompagnèrent; quelques heures de plus à Strasbourg, et ces hommes, en récompense de leur dévouement, recevaient de cruelles avanies. Même le bruit courut dans la soirée qu'on les avait retenus et emprisonnés comme espions.
Le lendemain, la vérité vengeresse balayait ces rumeurs. Strasbourg apprenait la révolution pacifique du 4 septembre. Quantité de maisons pavoisaient. La Marseillaise retentissait dans les intervalles du canon. De nouveaux espoirs renaissaient : mieux qu'une victoire, mieux qu'une délivrance, la République semblait promettre un avenir sauveur, un armistice, la paix prochaine. Lepouvoir impérial, préfet, commissaire central, disparaissaient. Le baron Pron, sa démission donnée, recevait un successeur provisoire, délégué par la commission municipale. Le maire, Humann, se retirait avec ses adjoints. Le docteur Kûss assumait la lourde responsabilité de représenter la cité, entouré d'adjoints nouveaux. Sitôt reconstituée, la commission municipale flétrissait, par une protestation, les individus valides qui, sans raison majeure, avaient quitté Strasbourg depuis l'ouverture de la guerre; elle les déclarait indignes de remplir désormais aucune fonction publique.
Cette affiche recouvrit celle par laquelle le préfet, en prenant congé de la population, s'était décidé à annoncer les grands événements, et celle où Uhrich, reconnaissant le gouvernement de la Défense nationale, faisait appel au patriotisme de tous, soldats et habitants...
Cependant, on s'inscrivait, pour quitter Strasbourg, au bureau de l'hôtel du Commerce ; dès la matinée du 12, quinze cents personnes réclamaient des sauf-
conduits. Des négociations se poursuivaient entre les délégue's suisses, le général de Werder et les magistrats municipaux. Le premier convoi devait être composé de gens ayant des ressources suffisantes pour vivre en Suisse. ; puis viendraient les malades de toutes catégories. Des soldats prussiens escorteraient les voitures d'émigrants jusqu'à Rhinau; cinquante charrettes découverte f, avec de la paille au fond, transportant ceux qui n'auraient pu trouver de place.
Le 15, l'oncle Anselme et Hannah accompagnèrent Gretchen vers la porte d'Austerlitz. La servante blonde, désolée maintenant de partir, pleurait à chaudes larmes. Elle devait accompagner dans la même voiture Lina Stoumpff et son bébé, Mme Gottus et ses trois fils. Les mêmes raisons qui avaient retenu Mme Germath auprès de son mari avaient fait rester Mme Ansberque et Lise. Obstinément, elles s'étaient refusées à quitter, celle-ci son père, celle-là son mari. André tour à tour s'en réjouissait et s'en désolait.
— Voyons, Gretchen, disait bonnement Anselme, n'abîme pas tes jolis yeux. Sapristi, tu devrais être contente de nous quitter !
— Oh I non, monsieur Anselme !... Et les pleurs de la servante redoublaient.
Ils voyaient arriver le break qui contenait les Gottus et les Stoumpff. Le pasteur et Stoumpff en descendirent ; ils avaient voulu rester le plus longtemps possible avec les leurs. Escortée par une interminable colonne de piétons, la longue file des voitures se formait, dans un encombrement hâtif. C'était un spectacle lamentable que celui de cette foule effarée se pressant, ces enfants cramponnés au cou de leur père, ces femmes sanglotant, les malades aux yeux de fièvre qui jetaient autour d'eux des regards épouvantés.
Longtemps Gottus, Stoumpff, l'oncle Anselme, Hannah virent s'éloigner le break chargé de femmes, d'enfants et de malles. Les têtes blondes des fils du pasteur se pressaient entre les rideaux de cuir, la robe blanchâtre
du bébé de Stoumpff faisait une tache claire, et Gretchen envoyait des adieux à Hannah qui, de sa main valide, agitait un mouchoir.
Quand le break eut disparu dans le flot des émigrants, ceux qui restaient là, retenus par la nécessité ou le devoir, se regardèrent, soulagés de penser que tant de chères vies seraient sauves, navrés de rester seuls... Ils se séparèrent sans pouvoir rien se dire, le pasteur tirant de son côté, les trois autres revenant ensemble, le cœur si gros qu'ils étouffaient.
Chacun avait conscience que Strasbourg touchait à un moment suprême. Ces exodes de femmes, d'enfants, de vieillards, de malades, ressemblaient à la fuite de passagers, dans les canots lancés à la mer, du pont d'un vaisseau qui coule. Et chacun le sentait aussi, il fallait rester sur le pont : c'était le devoir des hommes. Mais déjà l'ennemi se repentait de son humanité tardive. Deux jours après la première sortie des émigrants, Werder élevait des difficultés, se refusait au départ en masse. La poite une heure ouverte ne fut plus qu'en tre-bâillée, puis se referma. A peine, sur une cité de 80,000 âmes, si trois ou quatre mille personnes purent s'éloigner. Le bombardement reprenait plus furieux. Un parlementaire venait sommer derechef Uhrich : si l'on ne capitulait pas, la destruction n'épargnerait rien, il ne resterait debout que la cathédrale : t L'attaque était entrée dans une période telle que le bombardement de la ville s'y rattachait. » Werder priait Uhrich * de préparer de nouveau les citoyens à cet acte » , résolu qu'il était à prendre Strasbourg mort ou vif.
Les grands jours du fléau étaient revenus. L'ennemi battait en brèche les remparts et démolissait les maisons; plus de quatre cents déjà étaient en ruine. En trois coups, les artilleurs allemands tordaient la croix de la cathédrale. Les victimes augmentaient, soixante a quatre-vingts chaque jour. Six mille habitants étaient sans abri. Sous le feu formidable des batteries^ les ouvrages
avancés croulère'wt. Aidés des campagnards qu'ils forçaient à travailler, les pionniers allemands, cheminant de parallèle en parallèle, couronnaient déjà les glacis. L'ouvrage 53 avait au saillant une brèche de trente mètres. On l'évacua et on le fit sauter. Le bastion 52 était écrasé. Pendant la nuit, l'assiégeant vint planter un drapeau au saillant du glacis 44, comme pour en prendre possession; le lieutenant d'artillerie Darboussier sortit de l'ouvrage et l'arracha.
La résistance n'était plus qu'une question de jours, bientôt d'heures. Du matin au soir, un voile de fumée roulait au-dessus de Strasbourg ; la nuit, de Mundolsheim, on voyait la masse noire des maisons et des monuments s'éclairer de rouge, en une transfiguration sinistre. Les trains de plaisir pour amateurs de feux d'artifice (die Schaulustigen) enrichissaient les compagnies allemandes; des chariots, réquisitionnés à Kehl et dans les environs, transportaient près des bords du Rhin les dilettantes de spectacles. Depuis ses écrivains les plus idylliques jusqu'à ses savants, ses professeurs les plus austères, l'Allemagne exultait. Berthold Auerbach, romancier champêtre, célébrait sur place, dans des épîtres enthousiastes, la beauté de cette ville en feu, la grandeur de ces destructions sauvages, l'auréole d'incendie dont se nimbaient les princes et les généraux allemands. Un écrivain déclarait que sans doute « la France était pleine de charme, de finesse, de beauté, mais qu'il fallait une bonne fois serrer ses doigts délicats jusqu'à ce que le sang jaillisse d'entre ses petits ongles roses ». Cependant, assurait-on, dans l'artillerie assiégeante, des soldats eux-mêmes, des officiers émus, n'avaient obéi qu'à regret. Quant au grand-duc de Bade, philanthrope impuissant, il répondait à des pasteurs l'implorant au nom du Dieu de paix et de miséricorde : — * Es ist dos Kriegsreckt, es kœnnte noch ûbler zugehen. C'est la loi de la guerre; les choses pourraient se passer plus mal encore. »
Par un soir humide et froid, trempé de pluie, c'était,
chez les Germath, une sombre causerie entre vieux amis : Humblot, le pasteur Gottus, Stoumpff; Wohlfart aussi était là ; il ne faisait plus partie des francs-tireurs, menacés par Wcrder des lois de la guerre ; avec un grand nombre de ses camarades des compagnies Liès- Bodard et Geissen, il avait signé son engagement dans la mobile; une légère blessure le dispensait de service ce soir-là. Les nouvelles étaient mauvaises; mal nourris, les soldats se plaignaient. Dans les ambulances et les hôpitaux, déclara Humblot, on ne réprimait pas l'indiscipline. En vain les médecins, les élèves de l'École mihtaire de médecine se multipliaient, l'infection putride et la petite vérole faisaient d'effrayants ravages; à l'hôpital militaire, la chapelle restait tendue de noir, les messes de mort s'y succédaient.
— Le pire, dit M. Gottus, est l'état d'âme des basfonds : on sent s'agiter cette tourbe obscure qui se lève aux moments de grande crise. Dans les faubourgs, des bandes sans aveu se précipitent, enfoncent les portes des maisons, enlèvent tout. Hier soir, j'entendais, au coin de ma rue, des gens à mine patibulaire ricaner : € Ce n'est pas trop tôt, on va piller les riches. »
Stoumpff émit :
— Strasbourg ne pourra plus tenir longtemps.
— Qu'importe, dit Germath, s'il tient jusqu'au bout de ses forces I Nous nous dévouons, nous retenons BOUS nos murs un corps d'armée. Nous restons le bouclier de la France.
Wohlfart hochait tristement la tête. On pensait déjà à capituler...
Et baissant la voix, il dit :
— Sans le Conseil de Défense, ce serait fait. On était incrédule, il affirma :
— Oui, après un long entretien avec la commission municipale, Uhrich, influencé par la situation sans espoir, ému par les souffrances de la population, a rédigé une lettre pour le général de Werder, et devant son Conseil de Défense, après l'exposé des faits, il a
conclu que la résistance était à bout et il a remis la lettre au colonel Ducasse en lui enjoignant d'aller traiter de la reddition au quartier général ennemi. Le Conseil s'émeut, protestations violentes. Uhrich dit :
— € La séance est levée. » Les membres du Conseil sortent, et s'arrêtant dans la pièce voisine, discutent avec une telle violence qu'Uhrich apparaît. Les protestations, les supplications redoublent. L'amiral Exelmans déclare : — * Cette décision est prématurée, je proteste et je me retire. » Le général Barrai s'emporte •
— « Cest la capitulation de Baylenl... » Le lieutenant-colonel du génie Maritz éclate en sanglots, implore Uhrich. Le colonel Bloi refuse de s'associer à la décision prise : — « bon régiment a bien souffert, mais est prêt à se naître encore. » Le colonel Ducasse, en vrai soldat, « se déclare prêt à exécuter les ordres, mais ce sera la mort dans l'âme : on peut encore lutter, on le doit; le règlement exige qu'il y ait au corps de place une brèche praticable... La résistance immobilise plus de 60,000 Allemands. Il demande le registre des délibérations pour y inscrire son vote : la défense à outrance! » Uhrich ébranlé répond : — « Les larmes du lieutenant-colonel Maritz et la protestation correcte du colonel Ducasse me touchent plus que toutes les violences que je viens d'entendre. Alors, messieurs, vous pensez que nous pouvons encore lutter? » — t Oui! Oui! » Uhrich : — « Cela suffit. Colonel Ducasse, rendez-moi ma lettre, la défense continuera et nous ne mettrons bas les armes que lorsque vous me direz tous que tout est fini ! »
A travers la voix incisive, les gestes sobres de Wohifart, chacun entendait, voyait la scène. Il était trop certain que la commission municipale, par pitié des misères de la ville, souhaitait en finir. La veille, tous ses membres, quarante-cinq, moins deux protestataires, Mallarmé et Lipp, avaient exprimé au gouverneur le vœu qu'on négociât avec l'ennemi.
Uhrich, mieux inspiré cette fois, répondait : certes,
il était cruel de voir souffrir à ce point les habitants ; mais l'exemple donne' ne serait pas stérile : Toul, Verdun, Montmédy résistaientencore. Paris, qui couvrait de fleurs la statue de Strasbourg sur la place de la Concorde, s'inspirerait de ce grand exemple pour vaincre... Il ajoutait : « Strasbourg, c'est l'Alsace; tant que notre drapeau flottera sur ses murs, l'Alsace sera française; mais Strasbourg tombé, l'Alsace deviendra fatalement prussienne. » — Il demandait encore un peu de patience, de noble et courageuse résignation.
— Il a raison 1 cria Germath.
Mais, si tout le monde le pensait, il fut seul aie dire; un morne silence régnait.
Le lendemain, on ne s'entretenait que de l'arrivée du nouveau préfet, Valentin, et de son odyssée héroïque.
On savait bien que le gouvernement de la Défense nationale l'avait désigné pour remplacer le préfet de l'Empire; mais le moyen de croire qu'il pourrait percer les lignes, pénétrer dans la ville?
— Je ne l'aurais jamais cru, disait M. Germath.
La famille était groupée autour du déjeuner, une daube de cheval entourée de pommes de terre. Il reprit :
— Et je savais pourtant Valentin un homme énergique. C'est un enfant de l'Alsace ; te rappelles-tu, Anselme? en 49, le Bas-Rhin, à la presque unanimité, J'a élu représentant du peuple à l'Assemblée nationale
— Oui, dit l'oncle; mais mange donc, Charles; tu n'as donc plus jamais faim?
Le petit, plus pâlot, ses bonnes joues complètement fondues, fit la moue. Il avait retrouvé son appétit quand, selon la prédiction de l'oncle, on avait mangé les terrines de foie gras; mais ce cheval, était-ce un cheval de bois, pour être si dur?
André passionnément écoutait son père conter les tentatives, la réussite de Valentin. Elles tenaient du roman, et resteraient dans l'histoire.
— Écoute, Charles, dit Mme Germath, c'est beau et c'est vrai.
Elle portait sur ses traits paisibles l'animation de cette lutte contre tant d'obstacles : l'habileté, l'audace de cet homme traversant seul une ai'mée.
— Il a risqué vingt fois sa vie, dit Germath. Muni d'un passeport américain, il essaie de gagner Strasbourg par le côté sud. Une patrouille l'arrête, au bout de quinze heures le relâche. Il veut entrer par l'IU dans la forteresse ; on l'arrête, on l'expulse encore. Il se décide à se rendre à Wissembourg. Tout le monde se fait son complice; les femmes, les enfants le guident; déguisé en paysan, il passe au milieu des lignes ennemies, couche dans la maison où Werder et son état-major prennent leur café, parlent devant lui du « fameux Valentin » et de leur bonne garde. Il s'installe dans une des dernières maisons de Schiltigheim, tout près de notre pauvre usine. Pendant plusieurs jours, il observe les tranchées et les manœuvres des soldats, saisit son moment, s'élance; un cri, des coups de fusil I A plat ventre dans des champs de pommes de terre et de maïs, il rampe sous les balles, atteint les bords de l'Aar, en avant de la lunette 57, et se jette à la nage. Il s'embarrasse dans des herbes, rebrousse chemin, se rejette à l'eau, et après avoir inutilement appelé la sentinelle au bord du fossé, il atteint l'autre bord, il s'élève péniblement au sommet du parapet et se dresse en criant : — France I Des coups de fusil lui partent dans la figure, un vieux zouave le couche en joue; un caporal rabaisse l'arme : — t Ne tirez plus, TOUS voyez bien qu'il est seul I »
— Voilà un homme I dit Ortrude, qui écoutait en desservant.
Germath reprit :
- On l'a enfermé dans un des pavillons du jardin Lipps; il était trop tard pour l'introduire dans la ville. Ce matin, à six heures, on le conduit au quartier général; Valentin drt : — « Annoncez le préfet du Bas- Rhin. » Il tire de sa manche déchirée le décret qui le nomme, et le tend à Uhrich.
— Quel malheur qu'il arrive si tard, dit Mme Germath. Une énergie pareille, plus tôt employée, eût pu faire de grandes choses.
Le soir même, la préfecture était incendiée : « J'ai eu une belle illumination pour mon entrée! » dit Valentin en riant. Sa présence rencontrait pourtant, à la commission municipale et dans la ville, de la froideur. C'est que le même décret qui le désignait comme préfet nommait maire M. Engelhardt, avocat et publiciste, que son rôle politique avait rendu impopulaire. Beaucoup de libéraux se révoltaient à ridée que le gouvernement nouveau, imitant l'ancien, s'arrogeât le droit de désigner les premiers magistrats des communes, infligeât à Strasbourg un représentant dont nul ne voulait. Avait-on donc réclamé pendant vingt ans les franchises communales pour se les voir refuser par la jeune République? Le nouveau préfet allait-il imposer le nouveau maire? Heureusement Valentin, sur de franches explications, dénouait la crise : la nomination d'Engelhardt resterait non avenue; Strasbourg n'aurait d'autre maire que M. Kùss.
Mais que pouvaient des hommes de cœur, à présent, sous cette grêle de feu et de mort qui ensevelissait tout? En vain, dans les quatre arrondissements de la défense, sous les ordres du lieutenant-colonel Rallet, du colonel Petitpied, du colonel Blot, du contre-amiral Exelmans, fantassins du 87% mobiles, douaniers, marins, s'étaient battus intrépidement; en vain les canonniers se faisaient tuer sur leurs pièces démontées, en vain les embrasures ruinées, les parapets à bas, passait-on les nuits à relever les sacs de terre autour des canons, l'ennemi, d'heure en heure, approchait. Ses gros mortiers de siège faisaient d'affreux ravages. Des trains spéciaux, vingt wagons par jour, apportaient, du fond des forteresses, l'énorme quantité d'obus, de shrapnells et de bombes. Plus de 180,000 projectiles avaient déjà accablé la ville et les remparts ; les bastions 14 et 12 étaient battus en brèche; cinq ouvrages, successivement abandonnés, s'égrenaient comme les perles d'un collier dont le fil est rompu.
La commission municipale avait fait, au nom des
souffrances de la population, encore une tentative auprès d'Uhrich. Il avait répondu :
« La loi militaire me domine et il est de mon honneur de lui obéir fidèlement. »
11 ajoutait :
« Les événements marchent... »
Et chacun se sentait emporté par leur courant terrible.
Les heures, les minutes étaient interminables. Les âmes les plus vibrantes se blasaient. Apprenait-on que le théâtre était en flammes, que des femmes accouchaient dans le grand égout, qu'une bombe frappant l'église Saint-Jean avait tué des malheureux réfugiés, que les pompiers décimés ne pouvaient plus suffire aux incendies, car les obus brisaient les baquets d'eau et foudroyaient les attelages, que la disette menaçait, que les vidanges répandues sur les glacis devenaient un foyer d'infection, qu'au Jardin botanique c'est par tranchées de vingt-cinq cadavres qu'on comblait la terre empestée, on regardait sans étonnement celui qui parlait, on répondait : « Ah I » et c'était tout.
La faculté de souffrir s'atrophiait, les conditions de l'existence étaient renversées : la vie devenait l'exception, la mort la règle; on s'y faisait. Chose navrante, on s'habituait. L'ami auquel on avait serré la main disparaissait, qu'y faire? on ne s'affligeait même plus : où aurait-on trouvé encore des larmes? Dans les caves humides, pourris de saleté, d'innombrables emmurés attendaient passivement leur dernière heure, paquets inertes. Les faibles mouraient, vieillards et petits enfants.
Ceux qui gardèrent leur âme intacte jusqu'au bout furent grands. Ils allaient, ceux-là, dans les rues él:)0ulées, s'arrêtant, se garant de l'obus, souvent pâles, le cœur battant, la chair en révolte contre l'esprit qui la menait, d'autant plus braves. Et ce n'étaient pas seulement des militaires endurcis à Tépreuve, mais de simples bourgeois, des femmes, des gamins. Humblot
s'était raffermi, Stoumpff osait s'aventurer, Charles avait oublié Noëmi et le vacarme lui semblait maintenant tout naturel; il disait, aux explosions soudaines :
— Paratapoufl Bouml N'est-ce pas, maman, nous ne nous rendrons pas?
Anselme, certains soirs, reprenait son violon, etpendant des heures jouait du Beethoven; quand la rumeur de l'ouragan était trop forte et étouffait la plainte de l'archet, Mme Germath et son mari se penchaient et tendaient l'oreille. Cette voix ardente s'exhalait comme une âme, et rien qu'à l'entendre, une atmosphère meilleure s'établissait : on oubUait le présent, on vivait dans le passé; les tristes murs de ces casemates disparaissaient, faisaient place aux boiseries du vieux salon. On revoyait tant de bonnes soirées familiales, sous la lampe; alors la paix régnait; on s'était tout le jour promené dans la campagne, le ciel était transparent, les verdures décolorées par septembre palpitaient, baignées de lumière^ au-dessus des eaux vertes; la terre n'était que labours, les hirondelles s'assemblaient, les brouillards du matin et du soir présageaient l'automne; il s'exhalait de la splendeur des champs et des bois un rayonnement d'une joie et d'une mélancolie infinies... Voilà ce qu'évoquait le violon d'Anselme, le bonheur évanoui, les beaux jours disparus; car l'avenir, qui. eût osé y songer!...
André, sombre, écoutait sans se lasser la voix gémir, chanter, prier. Elle était l'écho de son cœur malade, et il éprouvait une singulière angoisse à suivre sur le bois sonore le dessin fugace de l'archet montant, descendant en houle de sons tendres ou graves. Certains soirs, au lieu de se hasarder dans les rues de ténèbres et d'aller passer une heure auprès de Lise, dans la cave où, avec sa mère, elle était blottie, il lui arriva de rester là, les coudes sur la table et le menton entre ses mains, rêvant profondément. Cependant, ce n'était ni la paresse ni la prudence qui le retenaient; ce n'était pas non plus l'ennui de ne pouvoir entretenir Lise en
LES BRAVES GENS f«7
particulier, la gêne de ne la voir qu'en présence de fanâmes terrifiées, car se tenir auprès d'elle, la contempler en silence était pour lui un bonheur attendri; non, il n'eût su dire ce qui le faisait rester là, comme aimanté par la musique profonde. A peine osait-il descendre au fond de lui-même : il reculait, effrayé de se chercher et de ne plus se trouver.
Lise! Dieu, s'il l'aimait pourtant I Quel désespoir quand il avait cessé de la voir, quelle exaltation quand il l'avait sauvée, quelle extase à se retrouver ensuite, à se dire que le mauvais cauchemar s'effaçait, qu'il renaissait à la vie, à l'avenir I
L'avenir"?... Mais quel avenir? En serait-il un pour eux... est-ce que ce terrible présent n'absorbait pas tout? Si égoïste, si passionné, si fervent que fût son amour, quelque chose de plus grand s'imposait à lui en ce moment, l'écrasait : le malheur de sa patrie. C'est à Strasbourg qu'il s'étonnait de penser, et il ne pensait guère qu'à cela. Quinzejours d'émotions, d'angoisse, l'avaient repétri, fait presque un autre. Il y a quinze jours, son amour pour Lise l'occupait plus que le deuil public ; il se révoltait parce que Lise pouvait être tuée; il s'indignait de ce qu'ils ne pussent librement, paisiblement jouir de leur belle jeunesse; il maudissait cette guerre qui lui était étrangère... Que se passait-il donc en lui, pour qu'à présent les catastrophes nationales l'atteignissent au plus intime de ses nerfs et de sa moelle, pour qu'il souffrît à plein cœur de toutes ces souffrances, non plus parce qu'elles menaçaient Lise et lui seul, mais parce qu'elles frappaient tant d'êtres innocents? Identifié au péril de la cité, il se sentait lié par mille fibres saignantes à Strasbourg, à l'Alsace, à la France; déjà^ il avait éprouvé cela, le jour où il sVtait promené avec son père hors des murs, ce jour où toutes les traditions, les coutumes, le passé de Strasbourg et de ses rues étaient remontés en lui, ce jour inoubliable des premiers grands incendies. Mais comme il l'éprouvait davaintage aujourd'hui)
268 LES RRAVES GENS
Enfant hier, homme à pre'sent, il avait en quelques jours mûri, dans cette serre de feu. Oui, il aimait autant Lise, plus complètement, plus se'rieusement peut-être, mais non de la même manière. Tout le romanesque qui auréolait sa tendresse s'était dissipé, il voyait en face la réalité; et il lui semblait que leur amour, si beau, si sincère, si grand fût-il, était peu de chose, un pauvre sentiment individuel, à côté de tous les violents remous d'âme qui bouillonnaient en eux par ces heures cruelles. L'autre soir, près de Lise, il l'avait ressenti de façon douloureuse. Ils n'avaient pu parler d'eux, ils se sentaient absents d'eux-mêmes; leurs pensées s'élevaient vers cette immense affliction qui les enveloppait, vers tous ceux qui souffraient dans leur chair et dans leur pensée; ces silences inexprimables, ces courts propos de détresse les avaient pénétrés alors d'une rêverie poignante, au bout de laquelle ils s'étaient réveillés, regardés comme deux êtres chers que sépare un large fossé, et qui se tendent les bras, et ne peuvent se rejoindre...
Puis, il chassait ces idées : Dépression ? abattement?. . . Oui, ils ennoblissaient leur passion de la douleur de tant d'êtres ressentie, partagée par eux; mais est-ce que vraiment ces grands desastres pouvaient prévaloir contre leur amour, et en quoi leur amour faisait-il tort à ce qu'ils devaient à la patrie ? Pourquoi eussent-ils eu honte de s'aimer? N'était-ce pas le moment au contraire de se serrer cœur à cœur, sous la mort suspendue
Le violon d'Anselme chantait toujours...
Le 24 vint. Strasbourg était investi depuis sept semaines et s'écroulait d'heure en heure. Aux deux côtés de la porte de Pierres, le mur du corps de place s'ouvrait. Des lunettes 52 et 53, les mortiers et les canons faisaient brèche à l'enceinte : on pouvait distinguer, dans la ville, le tonnerre sourd du projectile éclatant contre la maçonnerie et la pulvérisant. L'assaut s'apprêtait. L'assiégeant préparait des radeaux de
tonneaux, des fascines chargées de pavds. La ville serait bombardée avec des obus incendiaires (mit Brandgranaten), par toutes les batteries à la fois; les Poméraniens, que Werder appelait les turcos de Prusse, précéderaient les colonnes d'attaque. Une fois lâchés, on ne pourrait plus les retenir. Toutes les horreurs d'une ville à suc se verraient alors
Le grand-duc de Bade intervenait. « Comme bon voisin de l'Alsace et surtout de Strasbourg, » il écrivait à Uhrich d'écouter « la voix d'un prince allemand qui combattait pour la gloire de sa patrie, mais, néanmoins, connaissait son devoir envers Dieu, devant lequel il n'y a qu'une vraie gloire : l'amour des frères » . Le général avaitfait son devoir; pourquoi attendre la prise certaine de Strasbourg, sachant qu'elle « coûterait cher à sa garnison et que les suites pour cette pauvre ville seraient bien plus funestes encore » ?
Uhrich répondait en « citoyen de Strasbourg » , titre d'honneur que lui avait conféré la ville. Malgré sa pitié « pour les ruines qui l'environnaient, pour ces hommes inoffensifs, ces femmes, ces pauvres enfants qui tombaient frappés par les boulets et la mitraille », il ferait jusqu'au bout son devoir.
Notre artillerie succombait, démontée, éteinte. Le rempart n'était plus tenable que pour des hommes isolés. Les parapets des derniers ouvrages avancés, ceux du corps de place, étaient rastf's. Il n'y avait plus sur le front d'attaque une pièce en éial de faire feu. Il ne restait pas un abri pour masquer les troupes qui repousseraient l'attaque des brèches. La garnison surexcitée, dispersée, n'était plus dans la main des officiers. Le colonel Blot était blessé. Dupetit-Thouars blessé. Le 27, le directeur des fortifications et le chef du génie vinrent prévenir Uhrich que la brèche du bastion H était praticable : l'assaut pouvait être donné le lendemain, le soir même ou dans deux heures; on était à la merci de l'ennemi.
Il était cinq heures du soir. Germath et André enteu-
dirent des rumeurs dans la rue ; ils sortirent. Tout le monde courait, gesticulant. Arrivés devant la cathe'drale, ils virent flotter le drapeau blanc.
— La capitulation! disaient les uns. — Non, répondait-on, c'est un drapeau de la convention de Genève! — Mais il n'a pas la croix rouge!.. . — Si, si, c'est la capitulation!..
Des gens l'affirmaient, on interrogeait les officiers. Toute la population dégorgeait des rues, s'amassait aux places publiques. Les Germatb, dans un floL d'hommes, se ruèrent à l'hôtel du Commerce. Un officier avait annoncé une suspension d'armes. Un silence solennel pesait sur cette fourmilière humaine : la grêle de feu s'était arrêtée. Le silence subit était impressionnant.
— Ah! fit Germath, étreignant le bras de son fils, je donnerais tout pour entendre encore le canon 1
Dans les groupes, des imprécations éclataient. Le maire avait été vu, les larmes aux yeux, déclarant que la ville venait d'être rendue. Des officiers étaient partis au galop, on attendait leur retour avec une impatience exaspérée; on maudissait Uhrich; des jeunes gens voulaient enfoncer la porte de la cathédrale et arracher le drapeau flottant au-dessus de ces têtes hurlantes. Des coups de fusil partirent vers la flèche. Le rappel battait. Les francs-tireurs parlaient de sortir ensemble et de se faire tuer. Quand le maire traversa la place Gutenberg pour se rendre au quartier général, des clameurs retentirent : t Mort au maire! mort au gouverneur 1 mort aux traîtres ! » Le général, les membres de la commission furent entourés, menacés. A la préfecture, Valentin réussit à grand'peine à calmer l'émeute. Parmi les plus exaltés, beaucoup, pâles de l'obscurité des caves, étaient de ceux qui la veille consentaient à se rendre : les timides devenaient enragés. Les femmes surtout, qui avaient tant souffert, étaient les plus indignées. Et tous ces désespoirs sincères et ces fureurs tardives faisaient la base du formidable concert
de gémissements et de malédictions qui s'élevaient de Strasbourg en ruine. Vaines convulsions de l'agonie 1... Les baïonnettes de la garde nationale apparurent, des bataillons se massèrent. La foule reflua.
Germath et André retrouvèrent StoumpfT et Humblot frénétiques, Gottus et Wohlfart navrés; aucun d'eux ne put parler et leurs regards mêmes se détournèrent ; Ansberque les aperçut de loin, mais il évita de se mêler à eux : il souffrait trop et s'écarta
L'agitation populaire se calmait. La nuit tombait.
Les rues bourdonnantes peu à peu devenaient désertes. Les factionnaires se promenaient de distance en distance ; seul, l'affreux silence pesait plus lourd d'heure en heure.
Strasbourg avait vécu.
Cette nuit-là, la dernière pendant laquelle Strasbourg fut français, Germath, sa femme, son frère et ses fils firent le pèlerinage de ces rues et de ces ruines auxquelles tenait leur vie entière : souvenirs d'enfance, émotions graves. C'est à Strasbourg qu'ils étaient nés. à Strasbourg qu'ils avaient enterré leurs vieux parents, à Strasbourg qu'André et Charles étaient venus au monde. Ils ne connaissaient rien d'aussi beau que cette noble ville où l'existence était si simple et si douce. Elle résumait pour eux Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, tous les foyers lumineux de la France. Elle était pour eux le meilleur de la patrie.
Il leur semblait qu'on leur arrachait le cœur, en les arrachant à la nation dont le sang depuis bientôt deux siècles coulait dans leurs veines, dont la pensée vivifiait la leur. Car maintenant enfin, maintenant seulement, l'irréparable, l'irrévocable, écartés de toute leur épouvante, de leur incrédulité, de leurs illusions désespérées, de leur stoïque énergie, s'imposaient, avec une cruauté d'évidence. Demain le drapeau allemand flotterait sur les remparts, des soldats allemands rem- [ilaceraient les soldats français, la langue qu'ils entendraient ne serait plus qu'allemande. Cette liberté dont ils jouissaient, et qu'ils trouvaient incomplète sous lEmpire, ils ne l'auraient plus. La République chère à leur foi régnait, mais non pour eux. La France, ils la perdaient au moment où elle devenait libre, et eux esclaves. Cette pensée amère leur noj^ait l'âme d'une détresse telle, qu'elle semblait dépasser toutes les soufirances humaines. Ils pleuraient Strasbourg germanisé
LES BaAVES GENS 273
plus qu'ils n'eussent pleuré un mort aimé ; leur deuil était accru de celui de la cité entière, et cette douleur collective faisait de leur désespoir individuel quelque îhose de si noir et de si poignant qu'ils sentaient les alTres de ceux qu'on enterre vivants.
Des membres de la commission municipale faisaient des rondes dans les différents quartiers. Les Germath se joignirent à VVohlfart, qui accompagnait son frère Louis. Ils portaient, les uns et les autres, de tristes falots, de pâles lanternes, et silencieux, buttant dans les ténèbres, ils allaient comme en un trajet de funérailles ; et c'est bien la dernière image de Strasbourg français qu'ils convoyaient ainsi. Demain ils ne verraient plus ces monuments, ces rues avec les mêmes yeux. Entre le passé et l'avenir, le présent s'abîmait en cette minute vacillante.
Ce qu'ils voyaient rendait leur angoisse plus cuisante; ces rues désertes, ces places où stationnaient des groupes de gardes nationaux, le drapeau blanc de la cathédrale que le vent agitait dans le ciel, les faubourgs sinistres, une mer de ruines sous la lune. Les arbres des remparts levaient des branches de gibet, déchiquetées, spectrales. L'horizon était rougi par les feux de victoire de l'ennemi : l'écho lointain de ses musiques, de ses lieds, avait longtemps retenti. Gela seul était affreux, il y avait pire : c'était les plaintes étouffées, les lamentations de femmes et d'enfants fi'élevant des berges du canal, le murmure nocturne de toute cette populace désespérée qui avait cherché un lefuge derrière le mur du quai et sous des poutres amoncelées : dix mille malheureux sans lit ni toit campaient ainsi çà et là, dans une promiscuité de troupeaux. Et par-dessus tout, le silence des remparts, canons, fusils, clairons muets, le silence de la ville, l'insomnie, l'agonie soiu'de de ces quatre-vingt mille âmes, — ce silence inouï, stupéfiant, de cimetière, cette paix lugubre, après quarante jours de tonnerre...
Quand les Germath, harassés de fatigue, ivres de
désolation, étaient rentrés chez eux, — Anselme portait sur son dos Charles engourdi de sommeil, — ils avaient trouvé, au coin d un feu allumé par Ortrude dans la chambre des Haffner, Ansberque, sa femme et Lise.
Eux aussi succombaient d'horrible détresse. Eux aussi n'en pouvaient plus de souffrir. Fuyant leur cave malsaine, sans abri, avides de respirer l'air glacé de la nuit, ils étaient venus d'instinct chez leurs plus vieux amis, ils étaient venus pour être moins seuls, pour pouvoir, près de cœurs fraternels, pleurer à leur aise. Mornes, ils regardaient flamber, dans la cheminée, des débris de meubles et de poutres.
Stoumpff aidait Ortrude à réinstaller sommairement la maison; Ilannah tenait compagnie au capitaine blessé, une bougie sur une table, entre eux, éclairant leur navrant silence d'infirmes.
Funèbre veillée, prolongée jusqu'à deux heures du matin, paroles rares, silences oppressés. MmeGermath avait couché Charles, écoutait avec inquiétude le souffle agité du petit. Elle contemplait le cerne bleu de ses paupières, son visage creusé, elle formait le vœu, dans son cœur de Française, qu'il se souvînt!.. Oui, que toute sa vie le poursuivît le souvenir de Noëmi écrasée, de Strasbourg rouge d'incendie et retentissant d'explosions, que les privations, les larmes de ces heures sombres; que cette dernière promenade dans le froid de tombe de Strasbourg vers les ruines éclairées de lune, restassent gravées en lui à jamais I Elle eût voulu pouvoir de ses mains pétrir cette molle tête, de son regard implanter dans les yeux clos de l'enfant toutes ces visions sacrées. . . Puis elle eut pité de ce sommeil fiévreux, et s'éloigna.
Elle entendit des sanglots rudes, et, pénétrant dans le salon, vit, étendu sur une chaise longue, l'officier blessé. Il pleurait comme un enfant, à l'idée que demain les Prussiens verraient son impuissance et sa misère. Sa vieille poitrine suffoquait, et les larmes qui
coulaient sur ses joues faisaient mal avoir... Hannah à l'écart pleurait silencieusement.
Que dire, que faire ? Mme Germath eut un geste découragé : elle ne pouvait consoler personne et personne ne pouvait la consoler. Elle passa.
Ansberque parlait :
— Vous rappelez-vous, Germath, mes illusions? Dans quel abandon nous a-t-on laissés. Seuls, comment ne pas succomber? Ceux qui crient à la trahison, les patriotes de la dernière heure, iront voir demain les remparts, ils ne trouveront plus ni batteries, ni parapets, ni chemins couverts, rien que des canons démontés dans un chaos de terre, de fascines défoncées, et la brèche qui croule sous les pieds... Du moins nous avons fait notre devoir jusqu'au bout, tous.
Germath hochait la tète : plus courageux, non, on n'avait pu l'être, mais plus audacieux, plus inventifs, plus actifs, oui, cent fois oui ! Strasbourg s'était défendu comme au vieux temps, sanglier aux abois qui tient tête; il n'avait pas foncé au dehors. Point d'occupation préalable des positions défendables; point de grandes sorties; que n'avait-on armé les citoyens? L'exemple des compagnies franches prouvait ce qu'on aurait pu attendre des gardes nationaux. Voilà par quoi Uhrich, si chevaleresque et si brave^ avait méconnu la grandeur de son rôle, n'avait pas tiré parti de toutes les ressources.
Ansberque ne protestait plus, son amitié pour les pouvoirs officiels ne lui bouchait plus les yeux. S'il ne pouvait méconnaître que le baron Pron s'était montré fonctionnaire résolu, il lui tenait rancune de ses leurres, de ses perpétuels mirages de délivrance et de succès, qui eussent affolé une ville moins raisonnable.
— Quel sort nous sera fait demain? dtt-il.
Car à cette heure même s'élaborait, à Kœnigshofîen, la convention fatale. La commission municipale attendait avec anxiété de connaître les clauses débattues entre les fondés de pouvoirs de Werder et les émissaires
français, le colonel Ducasse et le lieutenant-colonel Mengin. A deux heures et demie, ces deux vaillants officiers apposaient, le cœur brisé, leurs signatures sur l'acte suprême qui remettait Strasbourg à l'ennemi. A huit heures du matin, la garnison évacuerait la citadelle, la porte d'Austerlitz, la porte Nationale, et ces points seraient occupés en même temps par les troupes allemandes. A onze heures, soldats français et mobiles sortiraient avec les honneurs de la guerre et déposeraient leurs armes, prisonniers de guerre. Les gardes nationaux et francs-tireurs resteraient libres en signant le revers; même latitude, en désignant une résidence, était laissée aux officiers et assimilés. Le colonel Ducasse avait demandé que Strasbourg ne fût frappé d'aucune contribution, qu'on respectât la Banque de France, la caisse municipale et les caisses d'épargne. Uhrich avait réclamé de Werder, pour les habitants, la vie et les biens saufs, avec le droit de s'éloigner.
Werder s'était engagé à « guérir les plaies de la ville ».
André et Lise, à l'écart, causaient bas. Lise avait son regard de flamme bleue, et maigrie, pâlie, semblait devenue presque une autre Lise. André recherchait sur ses traits délicats le charme flou, la grâce frêle d'autrefois; ils avaient fait place à un air de volonté douloureuse et d'angoisse révoltée. Ses paupières étaient rouges, et par moments des larmes lui jaillissaient. Elle ressentait à fond l'horreur de cet instant; en elle aussi, cette série de catastrophes avait déchiré l'âme enfantine qui l'animait; de cette épreuve elle sortait femme. A sa tendresse pour André, toujours pure, toujours intacte, s'ajoutait une immense passion pour Strasbourg vaincu, pour la France mutilée. Autrefois elle les aimait si naturellement que l'id-ée de leur vouer un culte ne lui venait même pas; elle respirait, joyeuse, l'air du pays, goûtait son soleil, son ciel, ses moissons heureuses, mais le glas de la patrie n'avait pas sonné à ses oreilles; elle ne soupçonnait pas le bouleverse-
ment qTi'ap])ortait en elle, déjà, cette alternative affreuse : perdre Strasbourg, ou bien perdre la France ! Un choix était-il possible? Ce choix fait, la coupure sanglante en existerait-elle moins? L'inconnu redoutable l'enveloppait, autrement sombre, autrement cruel que ce jour de Frœschwiller où ils avaient perçu, dans l'atmosphère d'orage, la menace d'un invisible péril.
Oui, quel sort leur serait fait?
N'allaient-ils pas déjà se séparer? Sans doute M. Ansberque, ayant pris part avec le grade d'officier à la défense, serait considéré comme prisonnier de guerre ? En ce cas, sa femme et sa fille l'accompagneraient en Allemagne. Pour des semaines, pour des mois?... Quelle obscurité I...
— Lise, murmurait passionnément André, je vous aime plus encore; vous êtes tout pour moi, à présent. Dites-moi que vous ne m'oublierez pas, dites-moi que, moi aussi, je vous suis nécessaire...
Elle répondait :
— Oui...
Et ses mains fiévreuses rendaient aux mains d'André leur pression. Mais le passé était loin où ils se souriaient; qui les eût vus eût pu croire qu'ils venaient de souffrir l'un par l'autre et en gardaient encore sur le visage une crispation fugitive.
— Lise, vous rappelez-vous comme l'avenir s'ouvrait facile et beau pour nous? Nous n'avions qu'à nous laisser vivre et qu'à attendre notre bonheur. Mais nous reconstruirons notre nid, et peut-être, d'avoir souffert, notre tendresse sera-t-elle plus sûre, plus grave et meilleure.
Elle répondait :
— Oui...
Et sa voix faible semblait lointaine.
11 y avait entre eux quelque chose dont ils ne parlaient pas, dont ils n'osaient, dont ils ne pouvaient parler: c'était comment, où, ils rebâtiraient sur les ruines. Alsaciens toujours, mais de quel côté de la
in LES BRAVES GENS
frontière?... C'était là une porte d'ombre qu'ils évitaient de pousser, de peur qu'elle n'ouvrît sur une fosse béante; et de là venaient, ils le savaient bien, l'étrange avertissement, le sourd malaise qui les avaient élancés, dans la joie de se retrouver. Chaque famille allait se diviser, Strasbourg allait se vider de la moitié de son sang, l'Alsace, retranchée vive de la mère patrie, verrait ses enfants s'éloigner les uns des autres : les uns resteraient sur le sol natal, prisonniers volontaires ou par la force des circonstances, des intérêts; les autres, émigrants, s'en iraient vers la France, ou plus loin encore, vers des contrées par delà des mers, sous des cieux inconnus...
Séparés par tant d'idées, réunis par le malheur, qui sait ce que leurs parents décideraient, comment ils envisageraient leur mission de chefs de famille, leur devoir patriotique ? Qui sait si des obstacles plus redoutables que ceux qu'ils avaient rencontrés n'allaient pas se dress«r entre eux ?
Leur amour I... Sans doute! leur amour était grand, fidèle, ardent; mais ils étaient l'un et l'autre sous le coup de fatalités plus puissantes que l'amour; un fléau s'abattait, qui ravageait tout. La vie d'un peuple, la durée de sa race était en suspens, des milliers et des milliers de morts pourrissaient en terre; combien de mères, de veuves, de fiancés désolés? Ils étaient des brins d'herbe dans la tourmente.
Cependant la nuit avançait. Mme Ansberque s'était assoupie dans un fauteuil ; Germath consulta l'heure . ils ne pouvaient s'en retourner, ils n'avaient qu'à reposer ici quelques heures, en attendant le réveil. André apportait un châle, retendait sur les genoux de Lise. Longtemps, retiré avec les hommes dans la pièce voisine, il contempla le visage de la jeune fille à demi éclairé par une bougie et à demi noyé d'ombre. Elle ne s'endormait pas, regardait fixement devant elle. Et André souffrait de la voir ainsi, perdue dans une pensée unique. Peu à peu il sentit que sa vue te brouil<
lait, sa tête pencha contre le dossier du fauteuil : il apercevait encore Lise, mais moins nettement, comme si la clarté répandue sur son visage faiblissait et qu'elle appartînt déplus en plus à l'ombre...
L'oncle Anselme ni Germath ne purent s'assoupir. Ils prolongèrent leur veillée mortuaire jusqu'à l'aube livide, et à mesure que les minutes coulaient, tombaient dans le vide et le noir, leur supplice devenait intolérable.
Dès sept heures du matin, Strasbourg, en habits de deuil, était debout. Les Germath et les Ansberque se serrèrent la main, et se quittèrent ; ils en étaient au point où la douleur ne se partage plus et veut s'isoler, farouche.
Deux affiches couvraient les murs. Uhrich disait adieu à Strasbourg, remerciait les habitants et les soldats, mobiles, marins, douaniers, pompiers, médecins, élèves de l'école militaire de médecine, tous ceux qui s'étaient dévoués, tous ceux qui avaient souffert. Le maire, Kûss, invitait la population à la résignation ; tout acte agressif entraînerait de terribles représailles, les maisons rasées, les habitants passés au fil de l'épée... Le grand citoyen qui avait écrit en pleurant ces lignes, lui aussi allait poursuivre son calvaire. Accompagné de deux membres de la commission municipale, il se rendait à Mundolsheim, afin de recevoir les instructions du vainqueur. Mais le général de Mertens, le nouveau coEomandant de Strasbourg, était déjà parti avec son état-major à la rencontre des troupes françaises : un de ses aides de camp remettait les ordres à M. Kùss Quand il rentrait, Strasbourg était à l'ennemi.
Dès huit heures, les portes s'étaient ouvertes aux détachements allemands. Us occupaient en force la citadelle et son amas de décombres, les remparts de l'hôpital, d'Austerlitz et du faubourg National. La foule, de loin, les contemplait, le désespoir et la rage au cœur.
Les détachements français étaient venus, tambours et clairons en tête, se réunir sur la place Kléber. La
garde nationale et les francs-tireurs, convoqués par le rappel, avaient déposé leurs armes. Déjà les rues et les places étaient pleines de débris de sabres et de fusils jetés par la garnison; des gamins se promenaient chargés de cartouches, des gens avaient, pour canne, des baguettes de fusil. A l'exception des douaniers, des gendarmes, des pontonniers, des marins et des artilleurs qui défilèrent, dignes et tristes, les soldats, vociférant, certains ivres, brisant, lançant leurs armes du haut des ponts dans les eaux vertes, roulèrent en cohue désordonnée vers la porte Nationale.
L'ennerai,qui présentait les armes, les reposa. Et le général de Werder, qui venait d'embrasser Uhrich, en le complimentant de sa défense, déguisa mal son dégoût. Ce défilé honteux ajouta une tristesse de plus à la reddition de Strasbourg. Uhrich, en rentrant en ville, fut insulté par des soldats. Mais déjà, sans cris, sans rires, d'un pas raide, au son des fifres aigres, les Prussiens se répandaient dans les rues ; leur musique, au pied de la statue de Kléber, jouait l'hymne national allemand.
Alors les Strasbourgeois, parents, amis, qui voyaient ces choses, se serrèrent la main et, rentrant chez eux, fermèrent leur porte.
Des canons roulaient sur les pavés, des troupes, des troupes encore s'amassaient dans la ville, des chariots de ravitaillement et des troupeaux de bœufs se pressaient dans les faubourgs. Sous les yeux des sentinelles gardant les ponts, des troupes à uniforme sombre occupant les places, l'invasion entrait, entrait sans trêve dans Strasbourg abandonné, rues vides et maisons mortes. On n'entendait que le pas rythmé des escouades et le heurt des crosses de fusil aux portes , il fallait loger le vainqueur. A trois heures, la cathédrale sonna. Ce son, qu'on entendait tinter pour la première fois depuis de longues semaines, tomba fatidique, solennel sur la cité, se répercuta longtemps dans les âmes.
LES BRAVES GENS fSl
Les Germath avaient dit adieu aux Ansberque, ils avaient dit adieu à Wohifart, au pasteur Gottus et à Stoumpff qui n'avait qu'une idée : déguerpir au plus vite et rejoindre sa femme. Ils retrouvaient leur chez eux plus vide encore. Leur blessé n'était plus là; par les soins d'Anselme et d'André, on venait de le trans porter dans une ambulance; si cordiale qu'eût été l'hospitalité, si affectueux les soins de ses hôtes, il voulait être avec des soldats quand l'ennemi entrerait. ^'oir, dans son pauvre état, envahir cette maison, lui eût paru trop cruel.
Charles, auprès d'Ortnide, la regardait éplucher des pommes de terre. Il avait envie de distendre, comme du caoutchouc, les pelures, mais il n'osait pas, et il ne se risquait pas davantage à parler, tant le silence morose de la vieille femme l'intimidait.
Assis en face l'un de l'autre, la main dans la main, Germath et sa femme songeaient au présent, à l'avenir. Ils attendaient les vingt hommes qu'on leur assignait. Sous la conduite d'un vice-feldwebel ils virent arriver un détachement, comptèrent quinze gros corps barbus, au mufle placide : des Badois.
Germath les initallait dans la remise, la sellerie et l'écurie, quand un officier s'approchant lui dit :
— Bonjour, père.
Tout pâle, pris d'un tremblement, Germath se retourna, reconnut Haffner. Il n'avait pas changé : sa bonne figure, ses fines moustaches en croc, ses yeux calmes. Sanglé dans l'uniforme, il écartait les bras pour étreindre son beau-père ; un geste, et il l'eût embrassé. Visiblement, il était très ému, mais ne paraissait éprouver aucune gêne et aucun regret. Ce qui était, était... C'était malheureux, c'était ainsi... Il eût dit, comme le grand-duc : « Es ist das Kriegsrecht : C'est la loi de la guerre... » L'essentiel était que l'Allemagne triomphât et que Strasbourg, la * ville sœur », la « perle de l'Empire », • la reine du Rhin » fût, de gré ou de force, revenue à la mère commune.
Quand il rencontra le regard de douleur et de reproche de Germath, il dit, très étonné :
— Eh bien, donnons-nous la main, au moins.
Mais comme les soldats le regardaient, il attendit que son beau-père lui offrît la sienne. Germath le contemplait toujours en face, sans une parole.
— Ah! je comprends, je comprends, dit Haffner après un silence, vous nous en voulez I oui, le bombardement!... Mais pourquoi vous êtes-vous défendus? Vous savez bien que vous devez nous appartenir. La France vous a abandonnés. Tournez-vous vers la grandeur de la patrie allemande!... Vous réfléchirez... Edel 8ora là demain avec Heinrich. Dites-moi, père, si vous voulez qu'elle repose sous votre toit.
Il y avait de la dignité dans son attitude; lui demander de la délicatesse et du raffinement eût été trop. Germath lui fit signe de le suivre vers la maison dévastée, l'introduisit dans la chambre où, avec Edel, il descendait d'ordinaire. Mme Germath les avait vus; elle entra, imposante dans ses vêtements noirs. Haffner s'inclina très bas et lui prit les mains :
— Mère, ne me direz-vous pas une bonne parole?
— Quelle parole veux- tu que je te dise? Veux-tu que je te souhaite la bienvenue? Veux-tu que je te complimente pour la guerre que vous autres vous faites aux enfants, aux femmes? Je te dirai alors que vous êtes des sauvages, des bandits !
Elle lui cria ces mots dans une explosion d'ironie si foudroyante qu'il blêmit.
— Vos paroles sont amères; mais elles ne s'adressent pas à moi ; mon cœur a souffert, mon cœur a saigné quand j'ai vu les flammes s'élever au-dessus de Strasbourg. Mais je ne suis qu'un soldat, j'ai dû faire mon devoir.
Il ajouta :
— Je le ferais encore. Un soldat obéit, quand ses chefs ordonnent.
Ils ne trouvaient plus maintenant une paiole. Ils se
regardaient avec des expressions iadicibles. Un grand cri perça cet étreignant silence. C'était Hannah que Wilhelm, entré sur la pointe du pied, avait surprise par derrière et embrassée. Elle lui tendait, avec défi, son poing coupé et le toisait, les yeux étincelants. Déconfit, l'ordonnance balbutiait ricanant :
— Mei7i Herz, mein Vogel I Mon cœur, mon oiseau I Et il avançait, sentant le vin.
Un coup de poing sur la nuque le fit s'immobiliser, comme dans le rang. Haffner, déchargeant sur lui sa colère, lui cria :
— Dehors !
Lançant sa jambe en avant, mécaniquement, comme un automate, Wilhelm franchit le seuil de la cuisine, atteignit la rue sans se retourner, disparut.
Haffner porta la main à sa casquette plate : et avec un sérieux qui ne manquait ni de fermeté ni de bonhomie :
— Je reviendrai, mon père et ma mère, quand ma présence vous sera moins pénible. Songez qu'en tout ceci, Edel et Heinrich sont innocents et qu'ils n'ont qu'une pensée, vous embrasser le plus promptement possible. Je suis votre fils respectueux, et je vous salue.
Raide, il s'éloigna, après avoir fait au vice-feldwebel des recommandations sévères : qu'on eût pour les habitants de cette maison tous les égards possibles I
Le lendemain, Edel et Heinrich entraient dans la foule de citadins et de villageois qui inondait Strasbourg : hommes, femmes, enfants, vieillards, la gibecière au côté, le parapluie à la main, munis de provisions qu'ils mangeaient en se promenant, ou traînant avec eux des charrettes chargées de tonnelets de bière, marchands juifs, curieux, paysans de la Forét-Noire, grandes dames de Cai'lsruhe et de Heidelberg : un peuple entier amené par fournées de wagons, par files de voitures, tous se montrant les ruines avec satisfaction, parlant haut et chantant fort.
Edel, qui avait les yeux, les cheveux, le teint clair, l'expression de bonté de sa mère, arriva, tenant lleinricli, blond et joufflu, par la main. Elle poussa la grille avec une vivacité toute française. Elle aperçut Mme Germath, et lui sautant au cou :
— Ah I maman I . . .
Elles s'embrassèrent en pleurant.
Sept mois plus tard, par une tiède journée d'avril, les Germath et les Ansberque étaient réunis dans un petit salon d'un hôtel de Bâle. On entendait, par la fenêtre ouverte, monter les cris de plaisir de Charles et d'Heinrich, jouant dans les allées du jardin au cheval et au postillon. De bons Suisses paisibles, sous la véranda vitrée, buvaient de la bière blonde et fumaient leurs pipes. Avec ses gravures sentimentales aux murs, avec ses meubles d'une usure propre, avec son parquet ciré, le salon d'hôtel était bien le cadre banal qui convenait à ce rendez-vous de passage, à ce terrain neutre de conversation, entre l'Alsace où les Germath allaient retourner, et la France qu'Ansberque, revenant de captivité, brûlait de revoir.
Ils s'étaient rencontrés là, à heure et jour dits, et une profonde tristesse assombrissait leurs traits, car ils sentaient renaître en eux l'affreux déchirement de la nuit noire, de la dernière nuit française de Strasbourg.
L'avenir de Lise et d'André se décidait.
Graves tous deux, très pâles, une lueur de sacrifice dans les yeux, les jeunes gens se contemplaient jusqu'à l'âme. Ils n'étaient plus assis côte à côte, ils ne se tenaient plus les mains, et s'ils se souriaient encore de toute leur tendresse vivace, plus forte que la douleur et plus poignante que la mort, c'était avec un sourire triste comme les larmes. Ils écoutaient parler leurs pères, et ces voix graves, ces voix mâles venaient, ils en avaient conscience, d'un lointain passé de conscience et d'honneur ; elles exprimaient, avec la persistance
des traditions et des idées, le devoir tel que l'un et l'autre le comprenaient : devoir opposé, inconciliable. Les mères, elles, tête basse, le cœur gros de sanglots, écoutaient aussi la voix des hommes. L'oncle Anselme .n'avait pas eu le courage i?" assister à l'explication; il errait, désemparé, sur les quais du Rhin. Ansberque disait :
— La patrie, c'est la terre libre, c'est l'air qu'on respire et qui vous appartient; je vois des champs, des maisons, des soldats, des hommes pareils à moi; ils parlent ma langue; ils sont mes frères. Le drapeau tricolore flotte au vent. Je suis chez moi, je suis en France. Je ne puis hésiter. Là, — il étendit la main vers la frontière et les Vosges, — là est mon devoir !
Il aurait pu, Strasbourg rendu, être libre et rentrer en France, mais il fallait signer le revers, s'engager à ne plus se battre. C'était impossible : il avait préféré 'a captivité. 11 venait de passer six mois à Rastadt avec sa femme et sa fille. Il n'en désirait que plus âprement revoir la France. Les Allemands lui faisaient horreur. Il sentait qu'il ne pourrait plus remettre les pieds à Strasbourg. Il préférait s'en exiler pour toujours, refaire sa vie; et cependant, quel déchirement I On ne demeure pas impunément vingt ans dans un pays, il l'éprouvait. Strasbourg lui manquait, ses rues, «on ciel, sa vie facile, ses mœurs calmes : des coins de vie familière, l'aspect de certaines places, la forme des maisons, la fuite des nuages, la couleur des eaux revenaient l'assaillir d'une nostalgie étrange. Ses rêves tumultueux et fébriles étaient hantés de voix connues, de visages amis. Il connaissait la souffrance de ceux qui s'expatrient.
Germath répondit gravement :
— La patrie... êtes-vous sûr que ce n'est pas la terre malheureuse, opprimée de notre Alsace ? La patrie?... Mais est-ce quelle n'est pas, pour chaque homme, les toits de son village, la flèche de son clo-
LES BRAVES GENS t87
cher ? Je vois ces champs que les yeux de mon père, de mon grand-père ont contemplés; cette vieille maison où ils ont vécu, où ils sont morts. Je sens frémir en moi des racines profondes, des liens résistants qui m'attachent au passé, aux coutumes, à la vie de Strasbourg; je ne pourrai, j'en suis sûr, les briser qu'en mourant. Cela ne trompe pas, et je dis . « C'est là que je dois rester; voilà ma patrie et mon devoir. »
Austère, Ansberque répliqua, mais sans morgue, et avec une conviction haute, car la guerre l'avait refait par la souffrance et rendu meilleur :
— Germath, la France est abaissée ; elle n'a jamais été aussi bas depuis Charles VII, quand les Anglais étaient à Bordeaux et à Paris. Le traité de paix qui cède l'Alsace et la Lorraine « à perpétuité » est le plus honteux qu'ait enregistré Ihistoire. La France saigne par tous les bouts, elle est ruinée, elle est piétinée ; croyez-moi, tous ses fils doivent courir à elle !
Germath fit quelques pas dans la pièce, une sueur d'angoisse aux tempes. A lui aussi, cette pensée était une torture : perdre la France; se dire qu'elle était là, ici, partout autour de lui, et qu'elle n'y serait plus. La voir s'éloigner, reculer, amoindrie; se dire :« Ce sol que je foule, hier français, le voilà allemand. Et moi aussi me voilà Allemand, ou du moins on m'inflige ce nom. J'avais une patrie, on me l'enlève; on me dit : — • En voilà une autre. » Et cette autre, gonflée de sang et d'or, orgueilleuse de sa puissance, n'est grande que parce qu'elle a écrasé celle que j'aimais, ma mère d'adoption, la France si bonne, si belle et si chevaleresque, la reine des idées généreuses, l'avant-garde du progrès I » *
S'il n'eût écouté que son humiliation, que sa douleur, certes ! il eût quitté Strasbourg depuis longtemps. Tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait espéré I. .. Il n'avait pu, malgré la certitude aveuglante, se résigner à croire au désastre définitif de la France. Après la capitulation de Strasbourg, il avait espéré en Metz ; après la chute de Metz, il avait espéré en Paris, il avait i
i8» LES BRAVES GENS
espéré en Chanzy, en Bourbaki, en Garibaldi mêmei il avait espéré dans l'Assemblée de Bordeaux I... Hélas I De quelle âme il s'était associé à la sublime manifestation de l'Alsace élisant ses députés, protestant de toutes ses forces contre l'annexion I Quand il avait tout perdu, il s'était raccroché à cette chimère : la neutralisation. Puis, à cette folie : l'Allemagne assez intelligente pour laisser à l'Alsace ses codes, ses coutumes, la langue française, pour lui donner franchises complètes, liberté provinciale, communale, municipale, liberté de presse et de réunion. Que Strasbourg démantelé, sans armée permanente ni liste civile, vécût comme un canton de la République Helvétique... Mais demander cela à la Prusse de Sadowa et de Sedan I... Quelle dérision ! Enfin, il voyait clair : l'Alsace, pour un temps, subirait le joug allemand, et ni Dieu ni puissance humaine n'interviendraient contre cet attentat à la justice des nations, contre cette chose monstrueuse, un pays violé, volé, gardé de force par le vainqueur, cédé, livré — dérision rare ! — parle vaincu, le couteau sur la gorge.
Déjà, après les spoliations de l'entrée des vainqueurs, après leurs vengeances mesquines, Valentin, pour prix de son héroïsme, enfermé cinq mois dans une forteresse, les persécutions commençaient. Le comte de Bismarck-Bohlen, gouverneur général de l'Alsace, imposait à une population surexcitée les tracasseries de sa police, les visites domiciliaires : enlèvement des armes de luxe, des couteaux de chasse, des drapeaux et des sabres d'enfants; mise en prison des gamins qui criaient : Vive la France ! ... Ah] si, en fuj^ant Strasbourg, Germath eût pu oublier tout cela, emporter la patrie aux semelles de ses souliers, il n'eût pas attendu une seconde; seulement, en vérité, c'était trop simple.
Il demanda :
— Et ne croj^ez-vous pas que Strasbourg, lui aussi, ait besoin de ses enfants? Laisserons-nous des Prussiens
défricher l'Alsace et repeupler Strasbourg? N'avonsnous pas des obligations envers la cité ? Qui défendra notre belle province si vous l'abandonnez? Oui, qui? sinon nous autres qui restons?... Ètes-vous sûr de ne pas déserter un poste d'honneur, une mission sacrée? Un peuple peut résister autrement que par la violence. Si nous restons Français, envers et contre tous, qui nous contraindra à devenir Allemands? Personne. Les Alsaciens ont un grand rôle à remplir devant l'histoire . offrir à la germanisation autant d'opposition sourde et tenace, qu'ils ont déployé de courage lorsqu'on les foudroyait d'obus.
— Non, dit Ansberque, vous vous leurrez. Vous êtes désintéressé, vous êtes pur. Vous n'obéissez, je le sais, à aucun intérêt égoïste. Mais vous vous trompez. Strasbourg subira peu à peu l'infiltration étran gère; il la subira d'autant plus facilement que langue, mœurs, coutumes sont analogues, étaient autrefois fraternelles.
— 11 y a maintenant un fossé de sang; la haine nous sépare
Ansberque dit :
— La haine s'émoussera. Tout s'use. C'est une question de temps. Vous resterez, je l'admets, irréductible; André aussi, soit; mais ce petit garçon, qui joue dans le jardin avec Heinrich, le sera moins. Ses fils serontils encore réfractaires?. . Mais songez donc, Germath, n'est-ce pas affreux, votre Charles soldat, un jour, soldat d3 l'Allemagne, contre la France ?
— Ne dites pas cela, cria Germath avec désespoir. Dieu merci, dans un an, dans trois ans, vous aurez repris la revanche. Nous la préparerons. Il faut qu'elle trouve des Alsaciens à Strasbourg pour pavoiser, pour tendre les bras à nos soldats I
— Mon pauvre amil... dit Ansberque.
Et, dans le silence d'apitoiement qui pesait sur lui, Germath s'interrogeait avec épouvante. Certes, il ne croyait obéii- à aucun motif égoïste : ce n'était pas