‹ Les braves gensChapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

une vie de confort et seulement le charme des habitudes qui le retenaient : son usine était brûlée^ son ex-associé était mort ruiné; tout l'argent de la commandite engouffré sans retour. La plus stricte indépendance matérielle, avec beaucoup d'ordre et d'économie, lui restait en lot. C'était la demi-pauvreté, après le luxe. Sans doute, il obéissait à la répulsion invincible de voir ses enfants et ses petits-enfants séparés en races ennemies, vouées à des guerres sacrilèges ; mais qui l'en eût blâmé? N'était-ce pas naturel? N'était-ce pas humain? Edel, d'ailleurs, avait été si tendre, si filialement dévouée; HafFner s'était montré si brave homme en sa fausse situation, qu'il n'avait pu leur tenir longtemps rigueur; et comment, lui, le grand-père, eût-il repoussé les caresses de ce petit Heinrich qui n'en pouvait mais, vraiment I... Il avait aussi pensé à Anselme, Strasbourgeois dans les moelles, qu'il n'eût pu dépayser sans remords, car c'eût été le tuer. Tout cela lui criait impérieusement :

— Restel...

Et le bien à faire, les charités à répandre, les peines à consoler, les ruines à relever I... Oui, le cœur crevé, il se reconnaissait des devoirs à remplir. Et ces devoirs, seuls des Alsaciens s'en acquitteraient. S'en aller, c'était abandonner la revanche, avancer les progrès de la colonisation allemande; c'était livrer deux fois Strasbourg.

Et il cria sa foi, il dit combien il se sentait Français ; et c'est parce qu'il était Français et voulait le rester à jamais, qu'il acceptait cette tâche pénible, se vouait à ce rôle ingrat. Mais le pays entier, un jour, en saurait gré à ses enfants d'Alsace.

— Ah I dit Ansberque, que vos illusions me font de mail... Vous croyez vous dévouer, je le vois; et vous attendez comme récompense... Dieu veuille que je me trompe; mais je me demande avec terreur si notre France — qu'elle me pardonne de la blasphémer! — saura remplir votre espoir : je ne crois ni à sa

I«?gèretë de cojur ni à son oubli, mais une loi fatale et trop humaine veut que l'on se détourne de ce qui voua rappelle une humiliation et une aiuertume. Ah I si elle pouvait!... conmie elle vous repiendait sur son cœur I Mais elle ne le peut pas, elle ne le pourra avant longtemps; dès lors, je crains que votre souvenir si cher, si profond soit-il, l'opprime parfois comme un regret stérile, ou un remords I...

Germath se révolta :

— Non I Ansberque I Non, je ne le crois pas ! C'est vous qui calomniez ce noble pays auquel vous retournez. Non, non, dans tous les cœurs français, éternellement, l'Alsace et la Lorraine vivront I

Ansberque dit :

— Oui, ouil II se peut que mes paroles aient dépassé ma conviction ; pardonnez-moi, tout cela est si cruel 1... Nous voir, tous deux de braves gens, comprendre notre devoir d'une façon radicalement contraire! S'il ne s'agissait que de nous ! mais ces enfants, ces pauvres enfants...

Germath revint an calme et dit :

— Prononcez donc, puisqu'il le faut.

— Prononcez vous-même I

— Je ne le puis; je ne me reconnais pas le droit de forcer la conscience, la volonté de ces êtres qui s'aiment. Ils nous écoutent, qu'ils décident!

— Soit, dit Ansberque.

Alors les pères se retournèrent vers Lise et André :

— Mon fils, dit Germath, tu sais combien ta mère et moi te chérissons. Tu sais pourquoi nous resterons à Strasbourg. Ce qu'il en coûte à ta mère, à moi, tu le sais aussi, mais nous estimons que c'est le devoir.

— Ma Lise, dit Ansberque, tu connais mes principes; tu sais que je les défendrais de ma vie et de mon sang. Nous allons partir pour la France : nous estimons que là est le devoir.

Lise et André s'étaient dressés, blancs comme de» linges, chancelants; ils sentaient s'écrouler leur boa-

heur, leur avenir, mourir leur jeunesse; leur cœur s'arrêtait, c'était une minute pire que toute agonie. Les pères eurent pitié :

— Lise, tu es libre.

— Tu es libre, André.

— Tu peux choisir entre tes vieux parents et ton fiancé, dit Ansberque. Il a été dit : t Tu quitteras ton père et ta mère pour suivre ton mari. > Si tu crois pouvoir faire ton bonheur en Alsace, loin de nous et chez l'ennemi, va où ton cœur te pousse. Seulement, réfléchis; après, ce sera l'irréparable.

Germath prit les mains de son fils, et, la voix étranglée :

— Je t'ai dit, mon enfant, que nous ferions tout pour que tu sois heureux. Tu peux donc nous dire adieu et partir pour la France. Tu retrouveras une nouvelle famille, une fiancée digne de toi, et nous prierons Dieu pour ton bonheur.

On entendait les sanglots étouffés des mères. Alors Lise, les yeux brûlants, dit à André :

— Je vous aime plus que tout au monde, mais je ne puis vivre qu'en France avec les miens. C'est plus fort que moi : ma conscience le veut.

André répondit :

— Je vous aime, Lise, depuis le jour où j'ai eu une lueur de raison; j'étais enfant encore, et vous étiez déjà pour moi le souffle de la vie; mais je ne puis abandonner l'Alsace et mon père et ma mère. Je ne serais pas digne de vous si je devais me mésestimer : le devoir parle.

Elle le regarda, transfigurée d'une beauté qui venait du rayonnement de l'âme, et lui dit :

— Adieu, André. Je vous rends votre parole.

— Adieu, Lise. Vous êtes libre.

Et à travers le sacrifice sans égal qu'ils faisaient tous deux en s'immolant à la fatalité souveraine du devoir, frémit, en cette banale chambre d'hôtel, l'immense frisson désolé de la mutilation d'un peuple, toutes les dou-

leurs de la race qu'ils incarnaient, — Alsaciens de France, Alsaciens J'Alsace, Alsaciens toujours et quand même; — et dans la crucifiante, l'interminable étreinte qui les lia une dernière fois, visage contre visage et poitrine contre poitrine, se tendit l'horrible déchirement des provinces désolées et de la mère-patrie vaincue.

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