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LA RANÇON

(30 octobre 1870)

Dans le matin fouetté de pluie et de rafales, au milieu de la plaine grasse de boue, un bataillon du 128' de marche, venu de Saint-Denis, s'avançait péniblement vers la Courneuve. En tête, bien avant, un vieux colonel éperonnait son cheval maigre. A demi-encolure, un sous-lieutenant imberbe retenait son alezane qui tressaillait, nerveuse, au ronflement du canon.

Ces deux hommes étaient, l'un le colonel de Glémoct, rappelé au service depuis la guerre et faisant fonctions de général de brigade ; l'autre, Robert d« Clémont, officier d'ordonnance. Le père et le fils.

Le vieux était très vieux, le jeune presque enfant. L'un était un vétéran du second Empire, l'autre un cadet de la jeune République. Le père avait porté quarante ans le harnais militaire qui, après cinq ans de retraite, maintenait encore ferme son grand corps usé; il avait gagné sept croix et médailles, autant que de blessures, fait treize campagnes. Le fils, quelques mois auparavant, achevait sa rhétorique sur les bancs du Prytanée de la Flèche. Engagé cavalier le jour de la déclaration de guerre, galonné de laine à Châlons, d'argent à Beaumont, porte-fanion de Ducrot, prisonnier à Sedan, il s'était, comme son chef, évadé à tous risques, préférant la mort à la captivité. Son père, en le revoyant, l'avait étreint avec une joie farouche. Des quatre enfants que sa femme, aujourd'hui morte, lui avait donnés : Henri tué au Mexique, Pierre blessé à Wissembourg, Paul enfermé dans Metz, — Robert, son Benjamin, était

le seul qui lui restât bien vivant, bien à lui. Il avait dit : ■ — Je te garde. Nous irons ensemble à l'ennemi.

Ils y allaient.

Ils y allaient du même pas, du même cœur, vouant à la Patrie mutilée et saignante le sacrifice de leur vie; le père, une résignation grave sur le visage; le fils, les yeux fiers d'enthousiasme, tous deux pâles d'une émotion très noble.

Heure tragique! Les deux armées de l'Empire dissoutes, l'une écrasée à Sedan, l'autre affamée à Metz et livrée à cette heure, affirmait le journal le Combat, par la trahison de Bazaine; l'Alsace, la Lorraine devenues gouvernements prussiens; l'invasion dévastant les provmces et saccageant les villes, Laon rendu, Toul rendu Strasbourg rendu, Châteaudun en cendres, Belfort bloqué, Montmédy, Thionville, Verdun, Bitche bombardés; Gambetta àTours, le Centre et l'Ouest organisant la défense nationale; une armée sur la Loire — mais avec quels cadres, quels soldats, quels canons? — Paris enfin, roi du monde, Paris depuis six semaines investi, séparé de la France comme de l'Europe; cette ville énorme devenue un camp retranché de deux millions d'hommes, toujours en fièvre, en rumeurs, en tumulte, passant du découragement morne aux espérances les plus folles, ne voyant qu'espions, croyant tout perdu après Ghâtillon et tout sauvé après Villejuif; les clubs, les ballons, la garde nationale; Ledru-Rollin prêchant la Commune; Flourens et les bataillons de Belleville ; Trochu discourant bien, agissant peu, le gouvernement débordé, nul plan de guerre, des sorties qui finissaient toujours par des rentrées; la faim bientôt, déjà les stationnements en longues files des femmes aux grilles des boucheries, et l'attente du bombardement d'heure en heure, — quel cauchemar!

Mais le vieux et le jeune Clémont avaient foi dans la vertu de la race et la vitalité du pays. Pouvaient-ils en douter quand du sol des ancêtres se levaient tant

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d'obscurs dévouements et d'humbles bonnes volontés? Des quatre coins des provinces, du fond de la campagne et des villes, les engagés volontaires affluaient. Pêlemêle étrange où des vieillards coudoyaient des adolescents, toutes les classes de la société confondues, les plus grands noms de France à côté des plus petits, le paysan et le châtelain, le fonctionnaire et l'ouvrier; une fusion de tous les caractères, de toutes les convictions, dans un unique élan de patriotisme ; l'athée marchant du même pas que le dévot le plus fervent; les voyous de Montmartre et les zouaves pontificaux de Charette; royalistes, républicains, impérialistes, des d'Orléans simples soldats et un colonel Boaaparte; chacun servant selon sa profession, ou bien tout à rebours; des Français accourus des colonies les plus lointaines, un fourmillement d'étrangers, les vareuses du Polonais Lipowski et les chemises rouges de Bordone 1 Etonnant tohu-bohu d'héroïque, de pittoresque, parfois d'absurde : une femme était commandant dans l'armée de Garibaldi; un prêtre, soutane retroussée et galons au chapeau, y conduisait un corps libre; ailleurs c'était Bombonnel, tueur de panthères, avec ses francs-tireurs à l'affût. Des inventeurs, des fournisseurs de toutes sortes; les plus fiers exemples d'abnégation avec les pires défaillances; un bouillonnement de tous les cœurs, une fièvre de tous les cerveaux; espèce d'immense tourmente précipitant et mélangeant dans son creuset terrible les énergies du bien et du mal, les mille instincts déchaînés de l'âme humaine!

Cette chose touchante : le père doublé du fils, le vieux colonel de Clémont avec ses moustaches grises ayant pour second ce gamin, sa vivante image, personne ne s'en étonnait.

Eux moins que d'autres. En pareil temps, les pensées vont vite; elles se plient à tout. Ce qui la veille eût surpris, semblait naturel aujourd'hui. Les yeux, à force d'imprévu, se blasaient; rame aussi. Pourtant, que de chemin parcouru, que d'événements et de secousses I

Tous deux, diversement, remontaient la pente brusque de leurs souvenirs. L'ancien comparait, dans l'amertume et la souffrance de sa foi militaire, les gloires du passé, l'humiliation du présent. Trophées de Grimée, d'Italie, la verdure fraîche des arcs de triomphe et les acclamations des boulevards en délire I Ah! ces fastes du second Empire, dorés du soleil de l'autre I Par quelle fatalité s'effondraient-ils à leur tour, dans l'horreur noire de la défaite et de l'invasion?... A coups machinaux de talon contre les flancs creux de son cheval, il avançait, remâchant ses inquiétudes de vieux soldat et ses préoccupations de chef, peut-être aussi l'inconscient regret de sa paisible retraite bouleversée.

Le jeune, lui, heureux de vivre, amusé par l'incertain et le nouveau de ces journées trop pleines, n'avait en arrière qu'évocation de bals et de chasses, éclair joyeux des vacances entre ses dernières années d'école Un doux et souriant visage féminin traversait sa rêverie, — les yeux bleus, les cheveux de soie de son amie Glaire, à laquelle il serait fiancé dans six mois. L'avenir, il le voyait lumineux par delà la misère de l'heure actuelle. Il l'emplissait de sa confiance naïve et de son ardent désir de gloire.

Botte à botte et si loin l'un de l'autre, aux deux bout? de leurs pensées séparées par l'abîme des ans, ils corn muniaient dans une seule exaltation, la gravité précaire de l'instant. Des troupes françaises étaient en train de se battre; leur brigade, leur régiment étaient engagés; on les appelait à la rescousse, on avait besoin d'eux. Aussi, dévorés d'impatience et d'anxiété, pressaient-ils leurs chevaux. La pluie perlait aux grosses moustaches blanches du colonel, la boue sautait jusqu'aux genoux du sous-lieutenant; ils ne se regardaient ni ne se parlaient; ils se hâtaient du fond de leur âme dans la direction du Bourget, où ils allaient renforcer le gros du 4 28* et relever la mobile en pleine désertion I — du Bourget surpris l'&vant-veille par nos francs-tireurs sur l'ordre du général de Bellemare, du

Bourget qui depuis hier, sans artillerie, sans soutien, résistait aux attaques prussiennes, du Bourget, où l'on se tuait à cette minute I

Le canon redoublait. Des pans de fumée barraient l'horizon. L'Acre odeur en venait par bouffées mêlées au relent de mort de l'automne, des champs et des taillis jaunis, à la désolation de ce paysage de ruines, sillonné de maraudeurs, taché d'essaims noirs et rouges de troupes; çà et là un galop d'estafettes, à droite un groupe de fusiliers marins courant au pas gymnastique, et, sur le tout, un grand ciel roulant des nuages sombres et des vols de corbeaux.

De temps à autre, le colonel se tournait vers sa lente colonne, dont l'éloignement s'accroissait. Soucieux, il voyait s'allonger les distances entre les compagnies, s'espacer les traînards.

— Robert, dit-il, tâche de les ramasser et d'activer la marche.

Il s'arrêta pour attendre les premiers pelotons, tandis que le jeune homme se lançait comme un chien de garde sur les flancs du troupeau. Mais, malgré ses injonctions brèves, les rangs ne se resserraient pas, aucun fantassin ne se pressa.

Le colonel leva la tête vers les plateaux couronnés des forts silencieux, et soupira. Les régiments qu'on lui avait confiés, sans cohésion, prompts à se démoraliser, étaient son perpétuel tourment. Impossible de prévoir s'ils seraient braves ou lâches; cela dépendait du jour, de l'humeur. Gonmient inspirer confiance à ces hommes qui jugeaient tous les vieux généraux incapables ou traîtres? Tout à l'heure, des gardes nationaux bien gras et emmitouflés, qui campaient oisifs, l'avaient dévisagé d'un air narquois. Des mobiles avaient ricané derrière son dos. Partout rindiscipUne. C'était triste.

Enfin la première compagnie arrivait à sa hauteur. Elle défila : visages blêmes, expressions mornes; beaucoup détournaient les yeux.

— Voyons, les garçons, un peu de nerf I Ça chauffe I On n'attend que nous pour tremper la soupe I

Ils ne le savaient que trop, que ça chauffait. Et^ ma foij on ferait mieux de ne pas les attendre : pas envie de se faire casser la tête. Quant à la soupe, une bonne blague : comme, si depuis quarante-huit heures, tout le monde au Bourget ne se serrait pas le ventre I Voilà ce que répondaient les fronts rembrunis, les regards de reproche.

A ce moment un officier arrivait, bride abattue : Jacqmin, l'aide de camp. Il rendit compte.

Le Bourget, crénelé, barricadé, défendu mur par mur et maison par maison, tenait encore, sous la canonnade des batteries de Pont-Iblon et du Blanc-Mesnil, l'attaque en trois colonnes des grenadiers, tirailleurs et uhlans de la Garde prussienne.

— Le 128'? demanda le colonel.

— Les sept compagnies du commandant Brasseur gardent le nord du village, entre l'église et le cimetière, et défendent la barricade de la route du Pont-lblon; les huit autres sont, partie en réserve dans la verrerie, partie en soutien de batterie, derrière le chemin de fer de Soissons. Mais l'ennemi gagne.

— Vous entendez, les braves f cria le colonel. Nos camarades du 128* sont au feu. Hardi, mes amis. Pas accélère f

Et baissant la voix :

— Amenez-les vivement, Jacqmin ! Je pique de l'avant. Viens, Robert I

11 partit au galop, suivi du sous-lieutenant furieux de n'avoir pu secouer l'inertie des soldats. Robert avait sur le cœur l'épithète de * blanc-bec », murmurée au passage par un capitaine qu'il venait d'interpeller. Sa jolie figure en restait bouleversée, et la colère le rendait injuste.

« Quels hommes! » se répétait-il. Et il déplorait de ne pouvoir les mater à coups de salle de police, les bourrer du plat de son sabre. Il n'était pas, comme son

père, i-ésigné à l'inévitable; il rêvait des moyens sans réplique : la cour martiale, l'obéissance ou la mort. Il lui semblait que la défaillance du soldat entache l'honneur du chef; avec la naïveté de la jeunesse, il ne consentait à conduire les troupes qu'à la victoire. Il revoyait dans un haut-le-cœur, — ce n'était pas un amer pressentiment^ au moins? — la récente débâcle de Châtillon, cette ruée à la porte de Montrouge d'une cohue de tous les uniformes, fantassins sans armes, chevaux sans maîtres, des zouaves ivres qui battaient les murs, les cris des blessés, les jurons de conducteurs de prolonges au milieu du grondement furieux de la foule.

Quant au père, il ne songeait qu'au Bourget, à ses compagnies du 128* engagées, au brave commandant Brasseur. Il se représentait le long village en bordure de la route de Lille, sur les rives de la Mollette, avec ses épais bâtiments, ses enclos, ses jardins, son église, son cimetière, la verrerie, la gare, l'usine à gaz, tous ces murs, toutes ces pierres dont chacun formait abri, défense. Mais il eût fallu de lartillerie, des renforts. A Bellemare réclamant des canons, on avait répondu : t Tant pis. Débrouillez-vous! — Trop en flèche, le Bourget, d'aucune importance stratégique, déclarait Trochu. — Conquête inutile, » ajoutait Ducrot. Et si l'on n'avait pas évacué le village, c'était par crainte de l'opinion publique, enivrée du succès, et que la retraite eût exaspérée.

Les balles sifflaient. Un obus s'enfonça dans la terre mouillée. A toute allure ils croisèrent, vision confuse des deux côtés de la route, des frères de la Doctrine chrétienne ramenant des blessés, une voiture d'ambulance sous un hangar, des fantassins aplatis derrière un talus; enfin, dans le tumulte du combat, à travers des voiles de fumée, la Courneuve apparut, avec un bataillon de ligne, un autre en avant sur la gauche, et vers Drancy des masses en désordre, soutenant d'un crépitement de fusillade quatre pièces qui tonnaient.

Là, le colonel de Clémont s'informait, donnait des

ordres; il allait courir au Bourget quand, devant eux, des lignes de tirailleurs fléchirent, des essaims de moblots détalèrent, le feu de la batterie se ralentit, cessa On entendit au loin des hourras rauques... des galops d'attelages : les canons s'éloignaient dans un éparpillement de soldats.

Les visages des officiers qui entouraient le colonel trahirent une vive anxiété. Sur son ordre, deux compagnies du 135* se déployèrent pour recueillir les paquets d'hommes débandés. Mais, maintenant, du Bourget refluait un désarroi compact, précipité; des chapelets de fuyards s'égrenaient dans la plaine. Alors la grosse voix des forts s'éleva, et de Noisy, de Romainville, d'Aubervilliers, une canonnade à toute volée tomba en pluie dobus sur le village, écrasant pêlemêle Prussiens et Français.

Le vieux Clémont regarda son fils avec tristesse; celui-ci, haussé sur ses étriers, cherchait à reconnaître, au numéro de l'uniforme, des fantassins qui bousculaient un convoi de charrettes, pour aller plus vite. Un cri lui échappa :

— Oh! des hommes du 128' I...

n leur courut sus, les somma de s'arrêter; sans répondre, ils s'écoulaient d'un air égaré; un gradé se glissa sous une voiture, d'autres haussaient les épaules; un adjudant, l'air désolé, répondit enfin au colonel... — € On ne pouvait tenir, la Garde prussienne cernait le village, tout flambait entre l'usine et la bergerie... »

Il n'acheva pas; le flot le prit, le roula, l'emporta. Les deux Clémont durent se jeter à travers champs pour n'être pas renversés. Les lai'mes aux yeux, ils regardaient, impuissants.

Un quart d'heure après, le colonel, — l'épaulette arrachée d'un éclat d'obus, son cheval blessé, — atteignait une masure derrière laquelle une voix le héla, li reconnut le général qui commandait la défense, en 1 absence de Bellemare conférant à Paris avec le gou-

veniemeiil. La situation empirait. Rien n'avait pu briser l'ai laque concentrique de l'ennemi : sa colonne du centre avait enlevé la barricade de la route de Pont- Iblon; le colonel allemand tué, le vieux général de Budritzki, se saisissant du drapeau du régiment Reine- Élisabeth, avait payé d'exemple en s'exposant le premier. Débordé au nord et à l'ouest, le Bourget ne se défendait plus qu'à l'est et au sud; les pionniers faisaient brèche partout; on se fusillait de rue en rue, de chambre en chambre. Les troupes du chemin de fer, presque tous les mobiles, les réserves du 128' avaient lâché pied. Seules les sept compagnies du 128% commandant Brasseur, admirables celles-là, luttaient encore; reculant pied à pied, avec quelques poignées de mobiles et francs-tireurs de la presse dirigés par le commandant Baroche, elles prolongeaient une résistance acharnée, de minute en minute décimées, hachées, détruites. Il fallait des renforts. Où en prendre? Le colonel de Clémont releva la tête avec une satisfaction douloureuse. Son régiment ne serait pas déshonoré, puisque le tiers du 128* de marche se faisait tuer de la sorte, balançant la défaillance du reste. D'ailleurs, il amenait des compagnies fraîches.

— J'ai un bataillon, dit-il.

— Où est-il?

— A la Courneuve.

Sur ce mot, un obus tomba près de la masure. 11 y avait là trois soldats et un cheval. L'obus éclata; on vit le cheval se cabrer et s'abattre, un soldat courir en boitant et tomber; les deux autres gisaient à plat, la cervelle répandue.

Le colonel détourna les yeux et contempla Robert, qui était devenu blanc; il le contempla avec une fixité navrée, un déchirement de sacrifice : se séparer de lui à un tel moment coûtait affreusement à son devoir. Il se raidit pourtant et d'une voix de commandement :

— Lieutenant, courez chercher le bataillon. Vous le ramèueiez au pas de charge.

II ajouta :

— Va^ mon enfant.

Robert emportait son regard, l'indicible expression de ce regard qui lui criait courage et bonne chance; et toute sa tendresse^ son respect pour son père le prenaient aux moelles, d'une émotion brûlante. Cher père, il serait fier de lui! Il se vit enlevant les dernières réserves, galvanisant les courages, réchauffant les cœurs, lançant ces centaines d'hommes, tambour battant, clairon sonnant, à la délivrance des débris du régiment cramponné aux décombres du Bourget en flammes. Dans son enthousiasme, il ne s'apercevait pas qu'on fuyait autour de lui ; c'est machinalement qu'il évitait les heurts, tournait les obstacles, voyait tomber et gémir des blessés. L'horrible odeur de suie, de bois et de chair carbonisés, le sang qui tachait les visages, les murs, faisait flaque sur la route, ne l'écœuraient pas, le grisaient au contraire d'une âpre ivresse.

— Le 128' I criait-il... Un air étonné, des silences, on ne savait pas. — Le 128'!... — Pourquoi faire? répondit une voix. Y a assez de viande! — Et un autre : — Le 128'? Il est loin, s'il court toujours!

Robert, comme si l'injure l'eût atteint au front, jeta à cet homme un regard furieux. S'il disait vrai!... Si le bataillon que son père et lui conduisaient tout à l'heure, englobé dans la panique... Mais non! avec un soulagement indicible, il reconnaissait Jacqmin, l'aide de camp.

— Le bataillon?

— II est là.

Jacqmin étendit la main vers les bâtiments d'une usine, à une centaine de mètres. Il ajouta, en soufflant dans ses moustaches :

— Pas sans peine.

Robert coupait à travers champs, sautait haies et fossés.

-- A moi! le 128*! cria-t-il d'une voix éclatante, pauvre voix perdue dans le vacarme.

Ce qu'il vit était étrange : un troupeau d'hommes pareils à des moutons, tassés, couchés, accroupis, formant bloc pour ne pas perdre un pouce d'abri, des visages verts, des yeux morts. D'autres, debout, causaient par groupes, d'un air fébrile. Plusieurs, éreintés, dormaient. Il répéta son appel, personne ne bougea.

— Allons, debout, debout, les fantassins I Capitaines, formez vos compagnies! Sergents-majors, entendezvous? Ordre du colonel! Debout!

Des paupières clignèrent, des visages se tournèrent; quelques hommes se dressèrent en pied, puis se recouchèrent. Les officiers, les gradés les plus proches essayèrent de leur autorité, secouant ces aveugles et ces sourds. Paroles et menaces perdues.

Robert de Clémont, la rage au cœur, implora pourtant :

— Voyons, le 428' 1 Un peu de bonne volonté I Estce que vous laisserez massacrer les camarades? Un peu de cœur! Pour le drapeau, mes amis, pour la France !

Un tambour était assis, le coude sur sa caisse II lui cria :

— Bats la marche !

L'homme élargit les bras, sa caisse était crevée.

Robert mit pied à terre, parla aux soldats, il trouva des mots ardents, des prières humbles, il leur fit honte; il les adjura au nom de la Patrie en danger : Oseraient-ils rentrer à Paris? On leur dirait : — t Vous avez donc abandonné vos frères? » Que leur demandait-il, de le suivre seulement, de faire diversion en arrière du village... « Nous les chasserons dans les reins, les Prussiens, nous les tuerons dans le dos ! »

Tout ce qu'il put obtenir, tout ce que la force morale des officiers obtint, ce fut de mettre debout, d'aligner presque une compagnie. Là dut se borner leur etfort désespéré. Déraciner ces hommes indécis, émus pourtant, de la terre gluante qui leur collait aux semelles, les arracher aux murs protecteurs de l'usine, les en-

traîner sur le terrain fauché de balles, impossible. Que leur parlait-on de gloire? Ils ne voyaient que la mort. Aller en avant? Ils ne souhaitaient que retraite, derrière les remparts et les forts.

Robert, désespéré, songeait à casser la tète à l'un d'eux, ce grand sec, à nez d'oiseau de proie, qui le regardait bien en face, ou à cet autre, voyou de ruisseau, qui sifflotait entre ses dents.

— Lâches ! cria-t-il, lâches I

Mais le bataillon se mit à rire, une huée couvrit ses paroles. Quelqu'un gouailla :

— As-tu fini?

Robert crut qu'il allait devenir fou. L'exemple de Beaurepaire à Verdun se faisant sauter la cervelle le hanta. Il se remettait en selle, les menaçant du poing. Et les éperons au ventre de l'alezane, il se précipita vers le Bourget.

— Lâches I Lâches t répétait-il. Puis avec un amer sentiment de révolte : t Fini ! Ils ont raison I C'est bien fmi, fini de la gloire, fini de tout ! » Que dirait-il à son père ? Pourquoi n'avait-il pu remplir sa mission ? ]N'était-il pas responsable ? Et là-bas, les derniers soldats du commandant Brasseur, les derniers mobiles et francs-tireurs du commandant Baroche, cernés de partout, se faisaient tuer !

A cette pensée, dans les ténèbres où il se débattait, se leva l'aube, un jour d'évidence, un soleil de vérité. Oui ! mourir comme ceux-là, avec eux ! Effacer par une fin glorieuse l'opprobre de ses soldats, donner son sang, rançon de celui qu'ils n'avaient pas voulu verser, se livrer en expiation, racheter l'honneur t Le doux visage de Claire, les yeux bleus de sa fiancée s'évanouissaient avec les souvenirs charmants de son enfance. Il n'y avait plus ni passé, ni avenir. Rien que l'inflexible rigueur de cette minute qu'il vivait, qu'il souffrait, l'intolérable douleur de la minute présente. Non, non, il n'irait pas dire à son père : t Je reviens seul. Ils n'ont pas voulu. » Kon^ il n'avouerait pas cette vilenie. Mais une voix

plus forte que son orgueil lui cria : « Ton devoir ! » 11 avait une mission; remplie ou non, il en devait compte.

En sens inverse, il refit le calvaire qu'il avait parcouru avec tant de fièvre :

— Le colonel de Gléraont?... On ne savait pas. — Le colonel de Gléraont? — Tué, dit quelqu'un. — Blessé, dit un autre. Et un troisième : — Non, vivant, là-bas. .

Robert galopait à l'aventure, cherchant son père. Autour de lui, c'était le suprême tourbillon de la déroute; chevaux sans cavaliers, gens qui couraient; des blessés, des morts ; il voyait vaguement des champs et des arbres dans la fumée, la pluie, la boue. Plus loin, des rougeurs d'incendie, hautes gerbes de flammes sous les nuages noirs.

Oui, c'était fini. 11 eut conscience qu'il touchait à une heure suprême. Il n'y avait plus rien, plus de famille, plus de foi, plus d'espérance, plus d'armée ! Jamais il ne retrouverait son père. Derrière lui croulait sa jeunesse, comme un pont coupé. Devant lui s'ouvrait l'abîme, avec une lueur au fond. A demi fou, Robert galopait toujours. Instinctivement il s'en allait du côté de l'ennemi vers la fournaise, vers les maisons embrasées, vers le Bourget foudroyé maintenant d'obus français. Grenadiers, tirailleurs, uhlans de la garde prussienne entouraient le village d'un cercle de feu. Sabre au fourreau, revolver aux fontes, il avançait, le visage transfiguré. Il tendit toutes les forces de son être, s'offrit à la mort, il était si près qu'il distinguait les figures. On le visa, sa bête s'abattit; il se releva; d'autres fusils se braquaient sur lui. Alors, apaisé, joyeux presque, sa vraie mission remplie, il vit dans un éblouissement subit la fumée du coup et tomba, les mains en croix, face au ciel.

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