LE PIGEON DE COULMIERS
A tire-d'aile, au-dessus de la préfecture de Tours, six pigeons voyageurs avaient pris leur essor. Dans l'air vif, le ciel couleur de cendre, ils étaient montés droit; un moment leur groupe hésitant planait, puis du même élan, dispersés dans la direction commune, ils avaient piqué, points noirs, et disparu.
Ils emportaient, lié à la maîtresse plume de leur queue, un petit papier roulé, qui annonçait à Paris assiégé l'immense effort de la province, l'armée de la Loire victorieuse à Coulmiers, Orléans repris. Humble et magnifique message qui devait, au symbolique vaisseau de Lutèce, à la grande ville désespérée et morne, sembler d'aussi triomphai augure que jadis, aux passagers de l'Arche, le rameau vert de la colombe.
Très haut, dans la nuée brumeuse à travers laquelle les six pigeons venaient de se précipiter, un d'eux, le seul que le mystérieux destin guidât, d'un vol sûr, vers le but certain, un beau pigeon bleuté, à col roux, avançait d'un rapide et insensible mouvement, les ailes larges ouvertes. Parfois, il en battait doucement, et, changeant d'inclinaison, il repartait, ailes étendues, vertigineux, sur le plan nouveau de la route invisible. Ses petits yeux dardés sur les profondeurs grises, il s'en allait, grisé d'espace, ivre d'attente. Un inlassable instinct l'aimantait, une irrésistible force le poussait devant lui. Le tout-puissant amour l'emplissait d'une âme.
Il filait maintenant au-dessus de la Loire et des collines de Vouvray;le fleuve, tout en bas,sinuait comme un mince ruisseau, à travers le sable; et c'étaient les plaines sillonnées du fil des routes, les taches minus-
cules des noyers centenaires, le dessin des vignes, l'amas lointain des villages. Que lui importait tout cela? Un désir unique illuminait son obscure pensée. 11 n'y avait de coin familier, il n'y avait d'azur et de soleil, qne là-bas, là-bas, par derrière d'autres rivières et d'autres plaines; là-bas, au fond de l'horizon, à cette place où sur un océan de cheminées et de toits se dressait une tour octogonale, qu'entre mille il reconnaîtrait; il n'y avait de ciel, de patrie au monde que son cher colombier. Là étaient sacompagne, sa couvée, ses petits.
Et le pigeon bleuté rengorgeait son col roux. Sans un regard pour le pays qui fuyait au-dessous, il s'absorbait dans le doux et le confus ressouvenir. Il revoyait le plumage fin, le col rose et gris de sa femelle ; un monotone et lent roucoulement chantait au fond de sa chair : il contemplait le nid plein des siens, les bestioles duveteuses autour desquelles il tournait naguère, dans un battement d'ailes...
Du coup, le cauchemar des derniers jours s'efîaçait. Il oubliait tout. Pourtant, quelle quinzaine mouvementée! De quoi ahurir des cervelles plus solides. D'abord une main l'empoigne; il est enfermé avec deux de ses compagnons dans une étroite cage d'osier. On le séquestre, on l'emporte, et des cahots bizarres, des secousses qui l'épouvantent.
A partir de cet instant, il n'était plus qu'une pauvre chose, vivante et tiède, mais froissée, meurtrie, perdant conscience des êtres et des lieux qui l'entourent. C'est qu'on arrime la cage dans la nacelle. L'aéronaute et deux passagers achèvent de ranger les divers accessoires, les sacs de dépêches. Puis le sacramentel : « Lâchez tout 1 » et, au-dessus de Paris captif, le ballon s'élève, suivi des vœux ardents et des regards; il flotte, il s'éloigne, emportant vers la France la pensée de la capitale, et, serrés dans leur cage, les pigeons précieux, les chers messagers qui rapporteront bientôt la pensée de la nation.
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Alors le périlleux voyage commence : qui sait où Ton abordera? Le vent souffle, le ballon dérive, au gré du courant. On franchit en ce moment les lignes prussiennes, à hauteur de Meudon. Des coups de feu crépitent, des balles sifflent... on est au-dessus de Chartres. Toujours des troupes allemandes. Cette ville, au confluent de plusieurs vallées, ce doit être Nogent-le- Rotrou. Le ballon baisse, on passe au-dessus d'un bois, heurtant les cimes les plus hautes. Du lest I... Et, d'un bond, on remonte, on descend encore. Une série de zigzags qui brisent le corps des passagers, étourdissent les pigeons secoués dans leur cage comme des noix dans un panier.
Enfin des paysans accourent, l'ancre vient démordre solidement dans un pommier; maintenant, la cage oscille, balancée au poing. Encore des secousses, une trépidation continue et assourdissante. Un des aéronautes a pris le train, il faut porter les pigeons à destination, jusqu'à la préfecture de Tours, où on les centralise et d'où ils repartent. Et c'est, pour les animaux enfermés et moulus, une agitation et une rumeur confuse : le Mans, Ghâteau-du-Loir, Tours, enfin I
Là un répit, des heures de calme, de repos. On avait ouvert la cage, et le pigeon bleuté en était sorti, stupide. Il lui avait fallu quelque temps avant de se rendre compte de l'endroit. Il était dans une belle pièce, un salon dont on avait enlevé les meubles et grillagé les fenêtres. Contre un mur, un vaste perchoir couvert de pigeons comme lui, somnolents ou endormis, le bec sous l'aile. A terre, sur un moelleux tapis rouge, des bassins débordant d'eau claire. A'ite, il s'était précipité, se baignant la tête, le col, les pattes, se mouillant le dos, où des gouttelettes coulaient. Puis il se séchait en se roulant sur le tapis, faisant une longue et minutieuse toilette, se curait les pattes, se lissait chaque plume. Alors, seulement, bien propre, il avait Bongé à manger, picoré le grain et la mie. Plusieurs jours avaient ainsi passé, dans le paisible silence de
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la grande pièce, plusieurs jours où ils se racontaient l'un l'autre leur histoire, les péripéties de leur voyage, et puis, une nostalgie les gagnait, le rêve du colombier abandonné. Et, triste, il gonflait son col roux, il sentait frémir ses ailes bleues.
Enfin, une main l'avait saisi de nouveau. Que lui voulait-on encore? On lui attachait quelque chose à la queue, avec un fil de soie poissé. Allait-on l'emprisonner toujours dans sa geôle d'osier? Mais non, il respirait l'air vif, on le portait dehors. Cinq de ses compagnons étaient près de lui. La main s'ouvrait, il était libre!... Et aussitôt, enivré de l'instinct passionné du retour, il interrogeait une seconde l'horizon circulaire, puis, immanquablement, il avait piqué droit vers Paris distant, vers le colombier invisible...*
Le petit pap'er qu'il emportait, roulé aux plumes de sa queue, il n'y songeait guère. Deux grandes nations aux prises, l'antique France envahie, et d'une part les provinces, la Province s'agitant dans un effort suprême, de l'autre, Paris, l'énorme ville assiégée, un des centres du monde, qu'est-ce que c'était que cela, pour un pigeon bleuté à col roux, un pigeon qui s'en revient au nid?
Que la jeune armée de la Loire, la première que le pays eût mise debout, depuis l'évanouissement des armées impériales, que ces soldats mal équipés, mal armés, mal instruits, eussent remporté, sur de vieilles troupes bavaroises, le premier succès de la guerre, qu'Orléans repris ils marchassent au secours de la capitale, lui s'en souciait bien I Qu'il apportât à l'angoisse mortelle de la grande cité, dans cet humble, ce fragile papier roulé, l'éclatant lever de soleil d'une victoire, l'azur prochain de la délivrance, cela n'existait point. Songe, billevesée, néant. Il n'avait que cette seule et profonde vision : sa femelle, ses petits. Moins qu'une Tision, un aveugle élan de tout l'être, qui le faisait, à travers l'espace, se ruer au-dessus de ces haines, palpitant d'amour.
Il avait dépassé Blois, Mer, Orléans. Il volait depuis
une heure et demie ; il avait franchi sans les voir les cantonnements des corps d'armée de d'Aurelle et de Chanzy; il atteignit Pithiviers.
Là, il dut s'abattre un moment, reprendre des forces; posé sur le mur d'un jardin, il contemplait les arbres défeuillés et noirs, la neige qui couvrait les allées, et, au loin, les champs ; il était las, le souffle court, les plumes trempées. Au bout de quelques minutes, linstinct le reprit, il s'éleva d'un vol oblique, regagna les hauteurs brumeuses. Il filait droit, et audessous de lui les vallons, la terre brune et boueuse, les bois confus se déroulaient. Il venait de laisser en arrière la petite ville de Malesherbes, il était si fatigué qu'il ne se sentait plus avancer, il lui semblait être immobile, et qu'en dessous, au contraire, le décor plat, l'étendue, se déplaçassent, tapis mouvant.
Enfin, enfin, ce furent les nappes sombres de la forêt de Fontainebleau, le ruban d'étain de la Seine, puis les toits de Melun, et des villages, des villages ! 11 n'arriverait donc jamais! Un abattement le glaçait, il était presque perclus d'épuisement et de froid. Mais la petite flamme intérieure, la promesse vague du colombier proche le soutenaient. Il volait toujours.
Brusquement, il pressentit, plus qu'il n'aperçut, une chose ténébreuse qui le guettait, un vol en cercle de faucon meurtrier. Il changea de direction, fit un long crochet. De nouveau, le terne ruban deau , la courbe fuyante de la Seine, et des maisons, et des maisons. Villeneuve-Saint-Georges parut ; en même temps, un fourmillement noir, des masses d'hommes qui serpentaient le long des routes, des amoncellements de voitures. Il traversait les lignes allemandes. Des coups de feu claquèrent. Il perçut vaguement des détonations lointaines, et, tout près, des sifflements singuliers. Soudain, un heurt brutal, une horrible sensation de douleur. Il tomba d'une cinquantaine de mètres, sous le choc de la balle. Il avait la patte gauche brisée Mais, plus fort que la mort, l'indomptable instinct, le
tout-puissant amour était en lui. Le froid intense et la morsure renouvelée de l'air vif comprimèrent sa blessure, séchèrent le sang. Il volait toujours.
Maintenant, c'étaient des champs hf^rissés de maisons, la banlieue ruinée et déserte de la grande ville. Un opaque brouillard couvrait toutes choses. Ivre, éperdu, saignant, le pigeon volait droit vers le but, la tour octogonale invisible, la tour dressée rue de Grenelle, au-dessus du ministère des postes. Encore trois mille mètres, deux mille peut-être, et le colombier allait apparaître.
Mais, à bout de forces, il s'abattit ; il restait assommé, un instant, à l'angle d'un toit. Il voulut repartir, dut se poser encore à l'appui d'un balcon. D'en bas, une foule l'avait aperçu, levait vers lui des mains secourables, lui adressait des encouragements et des prières. Un messager I Qu'apportait-il?... Des nouvelles des absents, l'annonce d'une défaite, qui sait? L'annonce d'une victoire, peut-être ?. . .
Et un murmure attendri montait de la foule, puis soudain un hourra joyeux, des bravos et des cris.
Tous, le cœur battant, regardaient s'enlever dans un suprême effort le pigeon bleuté à col roux, et à travers la brume incertaine, la douce bête blessée reprendre enfin, pour de bon cette fois, le chemin du colombier. Tous, sans se douter qu'ils saluaient l'annonciateur de la victoire, regardaient, émus, passer le bienvenu, le messager qui portait, sur ses ailes précaires, l'élan joyeux de la Patrie.