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L'HOMME DE PAILLE

— Allons ! Mathieu, tiens-toi debout !

Et;, d'un renfoncement amical, Pierre Kergris plaça contre le mur la dépouille dégingandée dont les entrailles crevaient, en tire-bouchons de paille, la peau du ventre en toile grise. Malade, très malade, Mathieu ! Son visage blême, où des taches de peinture rouge et noire marquaient la bouche et les yeux, ses joues traversées par une balle faisaient pitié. Un moment, calé sous la bourrade de la rude main noueuse, il resta debout, roide, le long du mur, puis d'un coup, perdant l'équilibre, il bascula, et, n'eût été le secours à point nommé d'un second matelot, qui le happa dans sa chute, il eût été s'aplatir sur la boue durcie, dispersant ainsi son reste de vie falote.

— Ben quoi I ben quoi ! ma vieille, ricana le sauveur, on refuserait le service ? A des amis qui viennent te faire un brin de toilette! C'est pas gentil, Mathieu.

— Non, mais regarde-moi ça, LeHurec! dit Kergris. Faut-il qu'il ait la vie dure! Une balle dans la tête, deux dans la poitrine, trois dans l'estomac I Crois-tu qu'ils visent bien, ces gueux de Prussiens t Ah I ah ! ah f . . . Avec eux, pas de plomb perdu I

— Ah I ah I ah !

Un bon gros rire secouait ces deux hommes, plissait leurs figures hâlées; tout riait en eux, leurs corps trapus, leurs mains calleuses; et leurs dents jaunes de tabac riaient aussi, dans leurs bouches fendues; et aussi leurs petits yeux finauds, étonnamment vifs, ces yeux du marin emplis de candeur puérile, où la contemplation du ciel et de la mer met un peu du clair

infini de l'espace. Des camarades arrivaient, venant grossir le groupe, d'où partaient des plaisanteries salées, des interjections cordiales à l'adresse du pauvre Mathieu, joujou de ces grands enfants : les cent matelots du Moulin-Saquet.

Terminée en hâte, lorsque à la fin du mois de septembre elle eut été reprise à l'ennemi, la redoute du Moulin-Saquet couvrait, avec celle des Hautes-Bruyères, le plateau de Villejuif, en avant des forts de Bicêtre et d'ivry. A côté de ces puissantes masses, pareilles à de lourds cuirassés de haut bord, la redoute était tout au plus goélette à l'ancre, un frêle esquif d'avancée. De là, ayant à sa gauche la vallée de la Seine, à sa droite, celle de la Bièvre, on découvrait les dernières maisons de Ghoisy, les villages de Thiais, de Chevilly, de l'Hay On était en retour immédiatement exposé à leurs feux, car dans ces riants, ces jolis endroits de banlieue, autant de retranchements allemands, garnis d'infanterie à l'affût.

Même, en plein milieu du plateau, à un kilomètre à peine de la redoute, en face du Moulin-Saquet, le moulin d'Argent-Blanc abritait les premiers avant-postes. Un épaulement allait jusqu'à la Plâtrière, et derrière, bien à l'abri, les casques à pointe d'un côté battaient la plaine, de l'autre plongeaient sur la vallée dominant Vitry. Pas une minute tranquille I Quand les forts taisaient leur grosse voix, une fusillade continuait, incessante. Les tirailleurs se guettaient d'un moulin à l'autre.

On était à la mi-novembre. La bienheureuse nouvelle de Coulmiers, officielle depuis le 14, venait de se répandre dans l'immense ville bloquée. A tous, la reprise d'Orléans semblait le présage de la délivrance de Paris. On ne voyait, sur le rempart et dans les forts, que visages illuminés. Et c'est pourquoi, ce matin-là, un vertige d'espérance égayait encore, autour de Mathieu, la bonne humeur habituelle, l'héroïque simplicité quolidieime deb nidi-ins.

318 LES BRÀYES GENS

Deux officiers et cent hommes composaient tout l'équipage. On vivait, dans ces remparts de terre, comme sur un navire. Un roulement monotone et régulier asservissait chacun à l'exacte discipline; il y avait trois factions , trois quarts ; le premier était chargé de l'exécution militaire du service : la surveillance, les factions, le maniement des pièces; le second s'employait aux besognes de l'intérieur, aux corvées diverses; le troisième enfin se reposait. Et ainsi de suite, les quarts se relayant, sans un malentendu, sans un heurt.

Merveilleuses traditions de la marine I Union puissante des officiers et des hommes, dans l'observance silencieuse des règles! Ici, plus qu'ailleurs, pesait le joug de l'obéissance passive, et là, moins qu'ailleurs, il semblait pesant, étant de part et d'autre accepté pleinement, comme une nécessité vitale. A cette belle qualité de confiance aveugle dans le chef, les marins joignaient encore une vertu précieuse : l'afTection réciproque, née de leur vie d'abnégation partagée, des heures de soufTrance et de joie communes. L'étroit rapprochement du pont, d'une âme à l'autre, s'établit.

Au Moulin-Saquet, comme dans tous les forts confiés à leur garde, les mathurins avaient appliqué le franc usage de leurs habitudes invétérées. Peuple spécial, avec ses mœurs, ses coutumes, ses lois, où chaque équipage formait une parenté distincte. Si près de ce Paris tentant, ils avaient vite pris leur parti d'en être comme à mille lieues. Ils étaient embarqués pour un immobile voyage au long cours. Eh bien, quoi? On ne descendrait pas à terre, voilà touti II y avait de la besogne aux bastingages. Et, dans leur langue familière, chaque chose se transformait; l'embrasure devenait sabord ; la chambre, les magasins, soutes et cambuse. Ils poursuivaient, courageusement, naïvement, gaiement, leur existence périlleuse et calme.

— Dis donc, Kergris, m'est avis que v'ia le citoyen remis à neuf t

Se reculant pour mieux juger de l'effet, Le Hurec admirait son ouvrage. Mathieu exhibait un ventre lisse et rebondi, des joues nettes. De la paille sèche, sous la toile recousue, redonnait de la consistance à la peau tendue. A vrai dire, le citoyen manquait de jambes. Mathieu se bornait à une tète ronde et à un corps oblong, empalés sur un manche à balai, en guise de colonne vertébrale. Cette constitution plutôt singulière lui conférait une sorte de vie à demi humaine, à demi fantômale, imparfaite à coup sûr pour le courant de l'existence, mais plus que suffisante au rôle particulier qu'il jouait.

Chaque matin, attifé par le quart qui n'était de service ni aux remparts ni à l'intérieur, Mathieu, revêtu d'une mauvaise vareuse, était solennellement porté à son poste, contre un des épaulements du côté de l'est, vers la Plâtrière. Solidement accoté, le pieu qui lui servait de jambes enfoncé en terre, les épaules dépassant la crête du parapet, Mathieu de sa ronde figure blême contemplait l'horizon, avec une sérénité imperturbable. Un vieux chapeau de toile cirée, un large col bleu clair complétaient l'accoutrement, lui donnaient de loin la ressemblance d'un matelot, d'une vigilante sentinelle au guet.

Au bout de quelques instants, les Allemands de la Plâtrière s'apercevaient de la présence audacieuse. Alors, acharnés, furieux : — t Comment, il ne bougeait pas, cet animal! Insolent I Attends un peu. » — Les coups commençaient à pleuvoir... Et la fière contenance de Mathieu, son impassibilité sous le feu causaient par toute la redoute une joie blagueuse, une véritable allégresse où chacun mettait, avec l'héroïque oubli du danger pour soi-même, une jolie raillerie, bien française.

— Cette fois, déclara Le Hurec, Mathieu, si tu n'es pas content, t'es difficile!

— On ne le reconnaît plus, dit Kergris.

Et, de fait, du bizarre cadavre qu hier, pour la tren-

StO LES BRAVES GENS

tième fois, avaient abattu le» balles ennemies, un nouveau Mathieu, jeune, noble et souriant, était ressuscité. Un peu de peinture rouge avait ravivé les lèvres, desquelles sortait une pipe en merisier, toute neuve, don de Kergris. Une moustache en crin s'ébouriffait audessus. Pas de nez, mais une ligne noire, humide de goudron, qui le jouait fort bien, à quelques mètres. En revanche, deux billes de loto écarquillaient sous un front bas leurs yeux énormes. Le chapeau de toile cirée verni à neuf, un col propre, la vareuse brossée et boutonnée — (Le Hurec avait patiemment reprisé, avec du fil poissé, les trous glorieux des balles), — et l'homme de paille, vivant vraiment, de par la fantaisie gamine de ses parrains, d'une vie émouvante et surnaturelle, l'homme de paille, joyeux et requinqué, n'attendait plus qu'un signe, pour aller affronter encore une fois la mort.

Soudain, de brefs coups de sifflet retentirent. Le llurec, Kergris, tous dressèrent l'oreille. De nouveau, le signal connu, et aussitôt le cercle de se rompre, tous de se disperser au pas gymnastique. Le branlebas de combat! Inerte et résigné, Mathieu, seul, demeura immobile, oublié, debout contre son mur.

Simple alerte, comme il s'en pratiquait souvent, pour maintenir l'équipage en éveil, ou branle-bas pour de bon ? on ne savait. . . Allons, ce devait être sérieux f La fusillade s'allumait, sur la ligne des avant-postes ennemis. La grosse voix des forts s'élevait, Bicêtre, Ivry, Montrouge se mettaient à gronder

Alors Mathieu, s'il eût pu voir, eût vu revenir à lui, en courant, ses deux amis. Le Hurec et Kergris, qui l'empoignaient chacun par une hanche. Mathieu, s'il eût perçu des sensations humaines, se fût senti emporté, secoué aux brusques tressants de la course. Mais les trois matelots s'arrêtaient net. Le Hurec et Kergris étaient arrivés à leur poste de combat.

Oui, décidément, c'était pour de bon ! On distinguait une iurte colonue allemande allongeant au loin son

serpent noir, un interminable convoi de caissons. De l'artillerie et de la cavalerie se dirigeaient vers Orly, par delà Thiais. Et tout près, débouchant de leurs avant-postes, les tirailleurs ennemis se montrent.

Posément, Le Ilurec et Kergris, agenouillés, abaissent leurs chassepots. Ils visent, tirent et rechargent. Le tout à gestes lents et mesurés, comme à l'exercice. Ils sont abrités par l'épais épaulement, lâchent leur coup, invisibles. Entre eux, Mathieu s'érige, vigie silencieuse et raide. Le chapeau de toile cirée, la ronde figure fantastique, le large col bleu dépassent. Les billes de loto, dédaigneuses, contemplent le ciel brumeux, la plaine grise, et, dans l'air froid, les petits éclairs rouges des feux.

Un éclatement sec, comme du bois qui se brise, des balles qui bruissent à travers la paille du mannequin et sifflent au delà, et, tout d'une pièce, Mathieu s'abat, la colonne vertébrale cassée. Son chapeau est à trois mètres; ses boyaux prennent l'air; ses yeux lui sont sortis de la tète.

— PstI Kergris! Kergris! appelle Le Hurec... iMathieu est mort I . . .

— Laisse donc ! dit Kergris, il en a vu bien d'autres I Mathieu est mort! Vive Mathieu!

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