VERS L'ABIME
Dans les ténèbres d'une vaste cour, au milieu d'un cercle de formes noires, qu'éclairaient le balancement d'un falot ou les grosses lanternes à réflecteur des locomotives, une monstrueuse chose blanche palpitait. On eût dit un oiseau géant pris au filet, une bête ailée que la rafale soulevait d'un élan convulsif ; on entendait comme un froissement d'ailes énormes, et ce qui se débattait à l'entrave des cordes craquantes, ce qui se couchait d'un seul côté pour fuir et se rejetait vers l'espace, c'était un des grands messagers de nuit que Paris investi depuis bientôt quatre mois, bombardé depuis quinze jours, Paris amaigri de faim, perclus de froid, mais indomptable dans sa résistance et son espoir, lançait comme un suprême appel à la province : le ballon.
Pour rompre l'étau de fer, la formidable ceinture des ouvrages armés de batteries, pour percer la masse des régiments et des escadrons allemands, il ne restait plus que la fuite de cette chose frêle et puissante, cette bulle de soie liée à une nacelle d'osier. Depuis la panique de Châtillon, les combats de Bagneux et de la Malmaison, la perte héroïque du Bourget, depuis l'effort prodigieux de la Marne, depuis l'inutile réattaque du Bourget, l'armée lasse, campée dans la neige et la boue, cuvait une ivresse de sang, un engourdissement de froid. Pareils aux morts sans sépulture de la dernière sortie, les survivants se momifiaient dans un rétrécissement farouche, troupeaux gelés.
Des mobiles criaient : « La paixl » aux oreilles des généraux mornes.
L'armée décimée, démoralisée, ne franchirait pas l'obstacle. Et, malgré les dépêches de Gambetta prêchant la guerre à outrance, malgré la nouvelle de victoires à Pont-Noyelles, à Nuits, ni Chanzy, ni Faidherbe, ni Bourbaki, ni Garibaldi, pas un sauveur n'arriverait à temps.
Pour communiquer avec la France libre, aucun moyen Là où 400,000 hommes n'avaient pu passer, un homme, émissaire courageux, se faufilait parfois hors des lignes, mais ne reparaissait pas. Le câble qui, immergé dans la Seine, unissait Paris à Rouen, des traîtres l'avaient coupé. Des sphères creuses, des bûches flottantes livrées au courant du fleuve, échouaient dans les filets de l'ennemi. La terre était bloquée, l'eau barrée, l'air seul était resté libre. Les ballons s'envolaient, emportant un aéronaute et un marin, des sacs de dépêches, des pigeons dans un panier, et même, ces derniers jours, parfois un chien de berger au museau long, aux yeux intelligents, qui rapporterait, cousue dans son collier de cuir, la nouvelle de secours inlassablement souhaitée.
De ces partants, i'aéronaute allait s'offrir au gouvernement de Bordeaux, le marin courait se battre, le chien recevait une balle ou un coup de baïonnette prussienne ; nul ne revenait, sauf les pigeons fidèles, ramenés par l'amour au colombier.
Les ballons 1 Les pigeons I Toute la fièvre de Paris était suspendue à ces départs, à ces retours surtout. L'ouragan emportait souvent le grand oiseau vers l'océan du large, les plaines de Norvège ou les pics de montagnes perdues. Mais le petit oiseau, soutenu par un instinct irrésistible, une indomptable volonté, fendait le vent comme une flèche, échappait aux serres des milans et des faucons, et, meurtri, essoufflé, reposait enfin son vol sur quelque cheminée de la ville.
Pour les pigeons, les Allemands avaient un coup de fusil toujours prêt; pour les ballons, Krupp avait confectionné un mousquet spécial, une sorte de canon
mobile et perpendiculaire. Bismarck avait fait mieux, déclarant qu'il traiterait les aéronautes en espions. Pris, interné ou fusillé. Depuis, les ballons s'évddaient à l'obscurité : ils se sauvaient, préférant au clair de lune les nuits denses qui permettaient d'échapper aux fusées incendiaires. Beaucoup déjà s'étaient enlevés, de la place Saint-Pierre de Montmartre, des gares d'Orléans ou du Nord, quelques-uns disparus à jamais. Ils portaient tous un nom distinct, soit de province, soit d'homme célèbre : la Bretagne, le Washington, le Jules- Favre, le Général -Chanzy. Chacun d'eux soulevait de son essor l'âme d'un peuple, sa souffrance et son irréductible espoir. Ceux qui les montaient étaient graves, conscients de la grandeur de leur rôle et du péril de leur mission.
Le ballon blanc qui s'agitait désespérément cette nuit de janvier, dans l'ombre souffletée de rafales, s'appelait la Délivrance.
11 allait emporter un matelot du fort de Montrouge : Yves Le Glech.
Un peu à l'écart du groupe formé par les mobiles et les marins, attelés à la manœuvre et obéissant au sifflet aigu d'un ingénieur, Yves Le Glech, très grand, robuste dans ses vêtements de drap, le cou nu, le béret découvrant un front large et des yeux couleur de mer, écoutait, avec le fixe maintien que prescrit la discipline, les dernières recommandations d'un capitaine de frégate, « son officier, » M. Bonnéird, qui devait assister au départ et rendre compte.
M. Bonnard, un vieux loup de mer à favoris blancs, tunique propre, galons usés, campé les jambes écartées comme sur le pont d'un navire et se dandinant à un invisible roulis, lui disait :
— Tu as bien compris, matelot?
— Oui, commandant.
— Répète pour voir.
Alors Yves, d'un elfort qui mit un signe entie ses
sourcils, un pli volontaire en forme de V, d'une voix lente, un peu gutturale, récita :
— Sitôt à terre, je vas trouver l'amiral ouïe général qui commande, je lui remets les dépèches Si j'échoue plus loin qu'en France, je vas trouver le consul, les autorités, et qu'on envoie les dépêches sans perdre une seconde I
— Oui, dit la voix grave de l'officier, pas une seconde. Les Parisiens n'ont plus de pain dans leurs soutes, on a mangé les chevaux, les chiens et les rats. Si on veut nous secourir, qu'on se presse I Mais n'oublie pas de dire que jusqu'au bout Paris fera son devoir, et si tu rencontres des camarades, apprends-leur que l'équipage de la Junon tient ferme aux sabords de Moutrouge.
— Pour sûr, commandant!
Et Yves étouffa un ricanement.
Fameux vaisseau, le fort, pas de danger qu'il chassât sur ses ancres; il défiait l'abordage, avec sa coque et ses bastingages de pierre; on y prenait le quart comme sur la Junon, les canonniers aux pièces et le timonier à la longue-vue. Mais la garde y était chaude, oui. Un vacarme à rendre sourd. Et il pleuvait du fer et des moellons. A chaque instant, un cri aigre et perçant f Vite, il fallait se garer. C'est le guetteur qui soufflait dans sa corne : l'obus arrivait I...
— Tu as de l'argent?
Yves mit la main à sa ceinture, où les mille francs en pièces d'or que tout à l'heure, au Louvre, le général Schmitz lui avait fait compter formaient lingot. Et du même coup il revit, avec la soucieuse figure du chef d'état-major, un autre visage, maigre, pâle, moustache et barbiche noires, haut crâne chauve sous un bonnet grec. Un petit homme à pantalon garance et veston civil, une pipe à la bouche, se chauffait le dos à la cheminée d'une vaste pièce. Il avait regardé Le Glech avec complaisance, retiré sa pipe de la bouche, et s'était mis à parler, à parler... Un dévidement de phrases où il y avait de tout, des raisons excellentes et
de beaux sentiments ; mais Yves eût été bien embarrassé de se rappeler quoi. Celui qui dissertait ainsi était le chef de la défense et du pouvoir, le gouverneur, Trochu en personne. A la fin, il avait tiré une grosse bouffée et dit :
— Allez, mon garçon, et bonne chance I
M. Bonnard, au sortir du Louvre, pendant dix longues minutes, n'avait rien dit: puis, tout à coup :
— Tu sais. Le Glech, le général Trochu est un brave. A Champigny, tout le monde était blessé à côté de lui, Les balles sifflaient. Lui ne bronchait pas.
Et M. Bonnard était retombé dans son silence, après un gros soupir. Yves s'était demandé pourquoi il lui avait raconté ça. Si c'était pour lui remonter le moral, pas la peine! Ame simple, il ne se souciait pas de ce que les mécontents, gardes nationaux et mobiles, pouvaient ricaner sur le compte de Trochu : » Général Trop Lu . . . le Colleur d'affiches I » et des propos vilains, murmurés tout bas : « Inertie, incapacité, trahison. » Pas p'us que ses camarades, les brocfirds de la rue ne l'entamaient; il ne pensait qu'à faire simplement son devoir.
— Tu sauras manœuvrer? reprit M. Bonnard. La soupape? Le lest?
— Ça me connaît, commandant.
Yves avait servi parmi les aérostiers de Godard, dans le ballon captif de Gentilly; il avait, à l'Élysée- Montmartre, travaillé aux filets, tandis qu'à l'autre bout de l'immense salle de bal peinte à la détrempe, sous les boules de paillon vert et rouge des lustres, les machines à coudre des ouvrières assemblant les bandes d'étoffe bourdonnaient ; il avait, à la gare du Nord, verni d'huile de lin cuite les ballons destinés à partir le lendemain. Il s'était apprivoisé avec le bizarre être vivant, livré aux caprices des courants, esclave de la pesanteur, fragile et traître, qu'est un aérostat. Et certes, il n'avait pas peur. Pourtant, il eût préféré s'enlever de jour au pâle soleil d'uu midi de neige : voir clair,
c'est quelque choBe. Ce départ aveugle, le mystère de ces ténèbres, la plainte hurlante du vent, le grincement aigre de la soie et les claquements de cette monstrueuse chose blanche l'impressionnaient.
M. Bonnard le regarda dans les yeux :
— Tu n'as pas peur ?
Le Glech soutint le regard et dit :
— Non, commandant.
L'officier lui saisit le bras et reprit, accentuant chaque parole comme pour la lui graver plus profondément dans l'esprit :
— C'est un grand honneur qu'on te fait, Le Glech. Le gouverneur te l'a dit. Tu ne dois avoir qu'une pensée : réussir. Une minute gagnée, tu peux sauver des milliers d'existences. Il y a ici un million d'hommes ; beaucoup se sont offerts ; on t'a choisi. J'ai répondu de toi parce que tu es un vrai Breton, calme et résolu. Tu pars seul, ainsi tu vois ta responsabilité : c'est comme si on te confiait un navire. Aie du sang-froid, tu en auras besoin; élève ton cœur, mets ta confiance en Dieu et songe à la France : ta vie ne compte pas.
Le Glech répondit :
— On fera de son mieux, commandant.
n ajouta, le cœur gros :
— Ça me fait deuil tout de même de laisser là tout le monde.
Oui, ce malaise sourd qui l'oppressait depuis qu'on l'avait été chercher, et qui le poignait maintenant d'une souffrance aiguë, c'était cela, il s'en rendait compte : le regret de quitter cette ville où l'on avait tant espéré, tant désespéré, où l'on s'était grisé d'impatience et de rage, cette ville où maintenant l'on avait faim et froid, où l'on grelottait de fièvre sous les obus ; c'était le regret de quitter ce fort où l'on vivait les tempes battantes, entre une détonation de foudre et une riposte de mort, à la corne d'alarme du guetteur; le regret de quitter les mathurins de quart, ses voisins de hamac, et de ne plus voir M. Bonnard, et de dire adieu à ce
qui, pendant quatre mois, avait été son horizon, sa souffrance, son âme.
M. Bonnard dit avec douceur :
— Nous penserons à toi, Le Glech. Et maintenant, mon gars, embarque; on vient d'amarrer la t chaloupe ». Mais d'abord, embrasse-moi.
Une étreinte d'homme à homme, cœur à cœur, et Le Glech déjà escaladait la nacelle. Ses pieds foulèrent les sacs de dépêches, heurtèrent son sabre court et sa hache. Suspendus déjà, les pigeons dans leur panier à claire-voie. Le baromètre, la boussole étaient en place. Les sacs de lest s'entassaient au fond.
Une main passa des provisions, un pain, une bouteille, un quartier de lard. Puis d'autres mains se tendirent, ouvertes et tâtonnantes, des mains d'adieu. Un murmure attendri s'élevait à la vue de cet homme livré à l'inconnu de la tempête; une émotion saisissait les marins, une angoisse nerveuse agitait les mobiles. Le Glech, cramponné au rebord de sa frêle nasse d'osier, tanguait dans la bourrasque.
— Larguez les amarres, cria une voix.
On rendit aux cordes, le ballon s'éleva avec de brusques oscillations. Le Glech aperçut comme un chaos pétrifié les bâtiments les plus voisins, l'angle d'un toit, la raie d'une rue, puis la flaque de clarté d'un falot, l'œil rond des réflecteurs, et toutes les têtes levées vers lui.
M. Bonnard cria :
— Adieu-vatI
— Lâchez touti
Et, dans un éclair, l'esplanade, les maisons, Paris, tout sombra.
La première pensée de Le Glech fut :
— Tiens, je ne bouge plus I
Immobilité complète, comme si le vent était tombé. Une sensation d'allégement, il ne percevait plus le poids de son corps, devenu lui aussi une chose fluide,
ailée, nageant suspendue dans le ciel sans limites. Il se pencha, et au déplacement de zigzags lumineux tout en bas, il comprit que le ballon filait.
Le fracas du bombardement lui arrivait distinc, un tonnerre d'orage dont il percevait les palpitations d'éclairs, les traits de feu. Autour de lui passaient, stridents, des vols d'oiseaux sinistres, des cris déchirants d'obus. Il écarquilla les yeux pour mieux voir. Un amas de suie noire tiqueté de rares étincelles qui était Paris; une ceinture de petits points jaunes formant les remparts; puis la lueur vague d'un brasier, un fort crachant de la flamme; enfin, le fil d'acier d'un fleuve, voilà, avant que les ténèbres se refermassent sur lui comme un bain d'encre, ce que vit Le Glech.
Ce qu'il ne vit pas était autrement tragique : des steppes de givre labourées par la mort, plateaux de Châtillon, coteaux de Champigny, plaine du Bourget; un désert de bois rasés, de champs incultes, ponts sautés dont il ne restait qu'une arche, routes sans passants, monceaux de gravats qui avaient été des maisons, cimetières éventrés, tranchées et épaulements de terre pareils à de gigantesques travaux de taupes. Derrière, commençait la France : un tiers du territoire foulé de grosses bottes, pressuré de mains avides, les villes et les campagnes suant l'or, le blé, tout ce qui nourrit, tout ce qui habille, tout ce qui chauffe; le reste du pays en armes, fourmilière éperdue courant en tous sens.
Le ballon filait, chassé comme une plume au vent du nord qui soufflait par à -coups avec un grand aboiement triste. La terre et le ciel avaient disparu. 11 faisait noir comme dans un four. A peine si Yves distinguait à un mètre devant lui la ligne d'un cordage. Il leva les yeux Le ballon n'était qu'une informe lueur blême. Avec une singulière émotion, il s'assit sur un sac de lest et, la tête dans ses mains, songea confusément.
C'était étrange, ce qui lui arrivait là. Comment, il avait quitté Paris, il n'entendait plus l'écho^ même assourdi, du canon? Était-ce possible, s'envoler ainsi?... Cela tenait du prodige. Quel silence autour de lui, entre les rages du vent! Un silence de sommeil, de mort, de fin du monde. Bien sûr, tout reposait à cette heure, hameaux et bivouacs. Allemands, Français, vieux, femmes, enfants, les riches dans leurs lits, les pauvres sur leurs grabats, les animaux dans leurs litières ; trêve au massacre, pour quelques heures I Lui seul ne dormait pas, et malgré la fatigue des dernières nuits, insomnies hagardes, réveils fourbus, il lui fallait veiller, les nerfs tendus, l'œil au guet. Oh oui I c'était étrange et stupéfiant d'être là, d'être lui, et de se demander s'il était bien lui, si tout cela était vrai et ne se passait pas en songe.
Et Le Glech se sentit tout à coup transporté à cent lieues de la nacelle et du ballon. Il se retrouve au pays, à Guildalo, sur la grève basse où les vagues clapotent, où les goélands rament suspendus aux crêtes d'écume ; il revoit le petit village dont les dos de maisons s'épaulent comme un troupeau de moutons noirs, le cimetière, et, dans une des plus pauvres cases, la vieille Loliguen et sa nièce, la douce Annie, pareille avec son teint pâle à une rose de Noël.
Son temps de service fini, Yves rentrera à Guildalo et épousera Annie, un beau lundi de Pâques. A cette idée, qui devrait le rendre joyeux, une tristesse tombe comme un poids de plomb sur son cœur.
Pourtant les prédictions lui ont été favorables, lors de son dernier congé. Annie a consulté la fontaine aux aiguilles, en penchant son frais visage sur le miroir tremblant; l'épreuve a réussi. La vieille Loliguen, un peu sorcière, a jeté des gouttes d'huile dans l'eau d'une assiette; et le signe fut propice. N'a-t-il pas lui-même fait dire avec ferveur les messes aux trépassas et vu cuire les crêpes consacrées aux morts? N'at-ii pas suivi la procession, au pardon de la Trinité?
Pourquoi donc douterait-il de l'avenir, lui qui n'a jamais cessé, aux pires heures du siège, d'espérer? Comment, il est libre comme l'oiseau, il fend l'espace, il va descendre peut-être en Bretagne — ça en serait un miracle I — et le voilà t tout chose ». D'où lui vient cet accablement funèbre, angoissant comme un danger, insolite comme un pressentiment?
11 voulut croire qu'il avait faim, et chercha à tâtons le morceau de pain dur ; puis qu'il avait froid, et il se couvrit d'un caban; mais, bien qu'ensuite il se trouvât mieux, il demeurait indiciblement anxieux, dans cette solitude perdue, cette course à l'inconnu qui tenait du cauchemar, à travers ce noir oppressant, ces ténèbres tantôt visqueuses, tantôt hérissées de petits glaçons, parfois livides d'un sale brouillard, parfois si opaques qu'il lui semblait entrer dans du marbre noir qui s'entr'ouvrait pour se refermer plus épais. Il lui arrivait des bouffées qui étaient l'humidité des forêts, des sécheresses aiguës rayonnant des plaines gelées, et il avait le cœur étreint par cette nuit et ce silence d'avant le jugement dernier.
Peur d'un homme, peur de ce qui vit, mord, frappe, entaille, Yves ne redoutait rien; mais il est de la terre des légendes, et, sans y croire, il repense à la dame blanche des dunes, à l'homme maigre qu'accompagne une chienne noire, sous la lune bleuâtre. Ne racontet-on pas aussi que les âmes de ceux qui se sont noyés en vue de Douarnenez passent huit jours dans l'une des grottes Morgat, avant de partir définitivement? Pourquoi pense-t-il aux noyés? Est-ce parce que son père a sombré, il y a dix ans, avec l'équipage de la Marie- Jeanne?...
Il se secoue d'un frisson. Une pluie sans gouttes le pénètre, il est entré dans uue averse fluide qui ruisselle, lourde. Il se penche et voudrait voir, écoute et n'entend rien. Les dépêches ? Leur sac goudronné les protège. Les pigeons?... Il jette sur leur panier une toile. Des heures s'écoulent, qu'aucun clocher n'apporte.
Et cependant les champs, les bols, les coteaux, les routes et les rivières étalent leurs contours, dressent leurs reliefs, entre-croisent leurs rubans Au souffle de la tempête, ces paysages d'ombre ont la fièvre et claquent de l'entre-choquement des branches, du bris des tuiles arrachées aux toits, du choc des vagues froides, bruissent du sifflement des hauts peupliers courbés comme des roseaux, de la plainte hululante des cheminées et des portes. La rafale beugle, et très haut le ballon sans secousses file, file, d'un élan vertigineux.
Si Yves savait I... Mais il ne sait pas. Comment saurait-il?...
11 a dépassé Versailles et son château, ses parterres et ses bassins; la ville aux silencieux hôtels et aux larges avenues sert de campement au quartier général; à cette heure, le pillage officiel, les réquisitions griff'onnées en hâte et timbrées d'un poing lourd dorment dans les bureaux empestés de l'odeur des pipes; la bière ne coule plus dans les cafés; l'hôtel des Réservoirs est éteint; à la préfecture, le roi vient de s'endormir; seules, les sentinelles encapuchonnées vont et viennent. A peine une lumière àrhôtelJessé,uneautre aux fenêtres d'un logis de la rue Neuve : Bismarck et Moltke qui veillent.
Le chancelier a copieusement dîné d'oie grasse et de jambon de Westphalie, bu deux bouteilles de beaune; retiré dans sa chambre, il fume sa pipe en pensant à son œuvre, l'unité allemande, cimentée dans le sang, qu'il va bientôt, aux hourras frénétiques d'une assemblée de princes, de dignitaires et d'officiers, proclamer dans la galerie des Glaces, sous les lambris dorés de Louis XIV. Il aura cette joie de voir la majesté de l'empire se poser comme une couronne sur les cheveux blancs de Guillaume, son vieux maître. Moltke, lui, glabre et ridé comme une Parque, suppute de son regard glacé, sur la carte, le destin final de nos armées : Chanzy défait au Mans, Faidherbe isolé dans le Nord, Bourbaki tâtonnant dans l'Est. Quant à Paris, c'est une
affaire de jours I... Moltke songe à la gloire des soldats de l'Allemagne, et à cette idée, le sang d'un cœur jeune bat dans son corps refroidi.
Yves a laissé, bien en arrière sur sa droite, Rouen et sur sa gauche, Chartres; les Allemands y sont; ils sont partout, dans les bois noirs, sur les chemins blancs, dans les campagnes, derrière les lances des uhlans. Ils sont à Péronne, ils sont à Châteaudun, ils sont en Normandie, dans l'Ile-de-France, demain en Bretagne, pourquoi pas? Yves laisse passer, là-bas, des champs de bataille ensanglantés : que d'hommes sont restés en ces plaines de la Beauce, en ces halliers du Maine, tués dans les élans superbes de Coulraiers, désespérés de Loigny, dans l'écroulement de la déroute sur Orléans I Combien ont jalonné les lignes de Josnes, le désert de boue qui mena l'armée de Chanzy au combat de Vendôme! Combien en est-il resté sur le dos ou la face contre terre, après la grande bataille du Mans et la retraite rompue, essaimée, sur Laval I...
Laval ! Yves vient de passer au-dessus de la ville où halète le mauvais sommeil de ces milliers d'hommes traqués, aux oreilles desquels gronde encore la rumeur du canon qui, depuis des semaines, les poursuit. Malgré Chanzy, malgré l'amiral .lauréguiberry, malgré Jaurès, c'en est fait de l'armée de la Loire. Elle a vaincu le froid, la maladie, la fatigue, elle a triomphé de tous les obstacles; ses paysans, ses ouvriers, ses bourgeois, ses soldats improvisés, ofTiciers de hasard, ont versé sans compter leur sang pour la patrie, mobiles de la Gironde à Goulmiers, zouaves pontificaux sous Charette et Sonis à Patay ; maintenant c'est fini, la bête se traîne, elle est forcée !..
Si Yves savait! Mais il ne sait pas... Et pourtant, comme si ime émanation de mort montait jusqu'à lui de tout ce sol ensemencé de carnage et grouillant de corbeaux, sa mystérieuse angoisse croît de minute en minute. Où est-il? Où va-t-il? Voir, savoir!...
Ses idées sont vagues. Sa stratégie est médiocre. U
ignore même la géographie de cette terre de France qu'il défend. Que lui servirait de savoir le nom de ces villes et de ces villages endormis qu'il surplombe de son vol fou? il ne les connaît pas. Les ressources en hommes, en généraux, pas davantage. Chanzy, Bourbaki, noms sonores, symboles obscurs, dès qu'ils ne se lient pas pour lui à la vue du chef, ferme en selle, au milieu d'un brillant état-major.
Et sa pensée retourne à Paris bien lointain; une nostalgie, un regret lui tordent le cœur. Il serait si bien, au fort de Montrouge, dans une casemate, à rire avec les camarades, tandis que le tonnerre de seconde en seconde éclate au-dessus de leur tète, à droite, à gauche, partout! Là-bas, avec les autres, ça lui serait égal de mourir..
Une drôle d'idée tout de même, qu'il a là! M. Bonnard ne lui en ferait pas compliment : bien sûr. 11 lui a dit:
— Ta vie ne compte pas.
Et Yves a compris qu'il avait raison. Pourquoi mourrait-il, d'abord? il a toutes les chances de s'en tirer. Comment, il n'est pas content? L'espace, la liberté, le silence et la nuit qui le protègent, qu'est-ce qu'il lui faut donc?
Mais Yves avait beau faire, il éprouvait une détresse d'enfant auandonné, luttant contre un cauchemar. U s'efforça de penser au « pays », à l'avenir, à la grève de Guildalo, à la vieille Loliguen et à la pâle Annie : tout cela ne lui apparaissait que brouillé, indistinct, comme ces images que dissipe le réveil.
La plainte d'un pigeon, un roucoulement très doux lui fit lever la tête.
— Us ont froid, pensa-t-il, ils sont mal dans leur panier.
Avec des précautions infinies, il dénoua les liens qui attachaient les cages d'osier, prit dans sa main le pigeon qui gémissait. Il serrait, de peur que la bête s'échappât, point trop cependant, pour ne pas lui faire
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mal : c'était soyeux, c'était tiède et ça palpitait. Le Giech s'attendrit. 11 avait vu mourir des hommes, mais tout ce qui était faible le touchait. Il pensa de nouveau à Annie, parce qu'elle donnait à manger aux pigeons, aux poules, parce qu'elle était bonne et que les bêtes l'aimaient. Et, cette fois, il la vit très bien; elle avait son petit air sérieux; sous son bonnet de dentelle des dimanches pareil à un papillon blanc, elle lui souriait. Alors Yves sattendrit plus fort, et d'une main qui tremblait il remit le pigeon dans son panier. Quelque chose de singulier bouleversait son âme. 11 se sentait très humble, très petit, un point perdu dans l'espace, un souftle humain dans l'infini.
Un moment il prêta l'oreille, il avait cru entendre des détonations sourdes, un fracas de canonnades. Non, ses oreilles bourdonnaient, voilà tout. 11 éprouvait un douloureux tintement de sang aux tempes, à ses artères; la suffocation du froid des hauteurs et l'angoisse du vide. De bruit vivant, point. Tout dormait.
La France, dans ce désert noir, gisait inerte; elle semblait morte. Ah! cette nuit qui n'en finissait pas!... De jour, au moins, Yves eût pu se rendre compte. Était-il vrai qu'il n'y eût plus d'hommes, plus de chassepots, plus de cœurs à se battre? Où était-il, dans quelle direction? Planait-il seulement encore sur la France? Toute son angoisse revint, dans un humble et passionné amour pour la terre maternelle. Qu'il eût voulu la voir, contempler la forme si douce de ses collines, les méandres de ses rivières, l'étendue brune des champs, les lointains violets des bois, les toits de tuile ou de chaume, les pauvres fumées montant de l'âtre; qu'il eût voulu voir des êtres de cette terre, citadins, paysans en sabots, femmes tenant un enfant dans leurs bras, gamins blonds qui se bousculent en sortant de l'école; voir la terre, voir la vie, descendre! Quelle ivresse! On saisirait la corde, on l'aide-
rait à accoster; le8 dépêches... les pigeons... Sa mission remplie... Il serait fier I
Mais ce noir, toujours!... Descendre, comment, où? Il ne peut tomber en pleines ténèbres dans l'inconnu, chez l'ennemi peut-être. Que le jour est long à venir I Des heures s'écoulent, et bien certainement Yves Le Glech est une des très rares âmes éveillées dans ce grand pays muet. Il y a longtemps qu'à Versailles les deux clartés de l'hôtel Jessé et de la rue Neuve se sont éteintes. Moltke et Bismarck sont endormis. Elle s'est engourdie aussi, la pensée vigilante de Chanzy le Tenace, de Faidherbe, l'inquiète préoccupation de Bourbaki. On dort à Laval, à la Lisaine, on dort à Bordeaux, dans les salles de la préfecture, où Gambetta couche dans la chambre de l'Empereur; on dort à Paris d'un sommeil fiévreux, coupé de sursauts. C'est l'heure où les pires insomnies cèdent à l'enlizement de plomb des dernières heures de la nuit.
Enfin, claquant des dents, transi, ankylosé dans ses habits trempés que le gel avait raidis, les yeux gonflés, les mains gourdes, bleui de froid, Yves, se retournant, vit l'ombre qui blêmissait. L'aube indistincte allait poindre.
Il la salua d'un soulagement infini, d'un appel éperdu : le jour, qui chasse les sourdes terreurs, les mauvais esprits invisibles, les fantômes de la fièvre, le jour, enfin I
C'était, à l'orient, une tache d'un gris sale, qui peu à peu s'élargissait, une triste lividité à laquelle Yves riait d'allégresse, comme s'il apercevait déjà la lumière bénie, le soleil du bon Dieu I
Terre!... Elle ne lui apparut à travers des trouées de brouillard, qu'en teintes vagues et en linéaments perdus. D'abord, dans l'opacité du noir fondant à mesure entre des horizons mornes, elle se déploya terne et plate; des routes coupaient de (il j blanchâtres de vastes espaces où flottait encore une brume assombrie. Le
premier cri qui monta fut le chant du coq. Yves sétonna de ne point voir se creuser les vallées et surplomber les montagnes : tout était lisse comme un tableau; des bois paraissaient petits comme des toufîea d'herbe, des maisons ressemblaient à des points blancs, des étangs luisaient en plaques brillantes. Puis une ville s'ébaucha. Yves, s'emparant d'une lorgnette marine, y riva longuement son regard, fouilla cette contrée inconnue encore. Son cœur tressauta, il distinguait au faîte d'une maison le drapeau tricolore. Un hymne de reconnaissance balbutia sur ses lèvres, il tendit les bras vers la terre.
Descendre, vite! Il se pendit à la corde de la soupape, eut le temps de voir le sol s'élever insensiblement vers lui, puis tout disparut. Yves plongeait dans le blanc floconneux, la ouate fine d'un brouillard compact. Plus rien; le ballon lui-même était devenu invisible. Inquiet — s'il allait, descendanttoujours, se briser à un toit, crever l'énorme bulle légère contre un clocher I — il jeta du lest. Le brouillard s'épaississait encore. Du lest! il remonta. La couche dense sous lui interceptait la vue, étendait comme une molle nuée de neige.
Quel malheur! Dire que la terre était là, la terre libre, sans ennemis. Être au port et ne pas débarquer! S'il se risquait à descendre, à percer ce maudit brouillard I La tentation de fouler le sol, de revoir des visages, d'échapper à soi-même, la hâte d'arriver, de remplir sa mission, le poignaient d'une envie irrésistible. Tout à coup il releva la tête, flaira l'air. Il connaissait ce souffle plus âpre, ce vent salé. C'était la côte; bientôt, c'était la mer.
Sans le voir, sans le savoir, Yves a laissé Rennes à sa droite, Châteaubriant à sa gauche; la ville qu'il a dépassée, c'est Redon; il a longé un instant la Vilaine. Il va descendre en Bretagne, pas loin du « pays » , de la grève de Guildalo, d'Annie. Mais il faut se hâter. Pourquoi la soupape ne joue-t-elle pas? Yves se cram-
ponne en vain, tire de toutes ses forces. Un bruit singulier grandit, un bruit pareil à celui que feraient cent locomotives, un tonnerre invisible : c'est le fracas des vagues sur les rochers. Vite, vite! La soupape cède, le ballon tombe. Mais la tourmente l'eaiporte, il franchit avec une soudaineté d'éclair les falaises contre lesquelles s'écrasent en rejaillissement d'embrun les paquets de mer, les reflux ruisselants; il est bien loin déjà, le brouillard s'ouvre, et à trente mètres au-dessous de lui, Yves aperçoit dans sa chute la mer soulevée, d'un vert affreux, avec des goull'res d'écume...
C'est la morti
Instinctivement, il précipite un sac de lest, un autre, un autre encore. Le ballon se relève, Yves jette un regard de désespoir vers la terre qui diminue, sur l'immensité d'eau qui s'étale. A quelques encablures, un coin de terre déjà franchi, Belle-Isle;le vent chasse au large, au plein de l'Océan.
La mort, entrevue d'une secousse révulsée, d'un recul instinctif, alors entra soudainement, invinciblement, dans les prunelles et dans l'àme d'Yves. Elle se découvrit à lui fatale, irrémédiable, Umitée à un temps prévu, sans espoir, sans recours. Pas un bateau en vue, pas une voile. Au-dessous de la nacelle, la mer démontée... 11 revit son existence, sa jeunesse, sa vie d'homme; des figures qu'il avait oubliées lui revinrent en mémoire, et des paysages qu'il ne savait plus. Les longues traversées, les escales, l'arôme des pays barbares, le soleil d'Orient, il revécut tout cela. Et de ce tumultueux passé qui surgissait en images intenses, accumulées, fugaces, une le poursuivit, d'une intolérable angoisse. C'était un visage dans les flots, un homme à la mer I Yves le reconnaissait bien, un vieux gabier, très doux, — par un temps comme aujom'd'hui,le vent déchaîné, les vagues folles. Impossible de lancer un canot, les bouées jetées sans résultat; toutl'équipuge sur le pont, le capitaine casquette bas. L'aumônier, d'un geste auguste, avait béni le malheureux. Longtemps la tête,
balayée par instants sous l'eau, avait surnagé, puis disparu.
Mais Yves repoussa l'obsession : le courage qui l'avait raidi à Montrouge, sous les obus, qui lui avait valu l'estime de M. Bonnard et même un jour un sourire du commandant Amet, lui rehaussa le cceur et tendit ses muscles. Il se retrouva un homme, et, après qu'il eut imploré la Vierge du Bon-Secours et ses saints patrons, il n'eut plus qu'une idée : se défendre.
Le ballon redescendait. Yves jeta le lest qui restait. La mer s'éloigna... il se dit : * 11 ne faudrait qu'un courant! » Au lieu du soufile terrible qui poussait vers linfini des mers, le souffle miraculeux qui le ramènerait à terre 1 . . .
Vain espoir, l'Océan se rapprochait avec une lenteur sinistre. Lhorizon n'était que flots aboyants, rués les uns par-dessus les autres, d immenses lames bombant en volutes d'émeraude ou sincurvant en crêtes de neige : une rumeur monotone montait de cet enfer liquide, bouillonnant et sauvage.
Yves put compter les minutes qui le séparaient de l'abtme. Un sang-froid étrange, une lucidité merveilleuse lui étaient revenus. 11 jeta tout ce qui restait sous sa main, le pain entamé, une bouteille, il jeta son sabre court et sa hache.
11 ne restait que les pigeons et les sacs de dépêches.
Les pigeons, l'eau eût vite fait de les étouffer dans leur panier; s"ils devaient mourir, quils périssent libres. Et dune main fiévreuse, brisant les attaches, arrachant le couvercle, Yves saisit un à un les oiseaux et les lança au vent. Le premier tomba comme une pierre, coula à pic. Le second, en touchant l'eau, rebondit, tourno.ya affolé, revint se percher au bord de la nacelle; les deux derniers battirent des ailes, et, d'un vol inégal fendant les bourrasques, cinglèrent vers la terre.
Restaient les dépèches. Ballots lourds, sacs compacts. Les jeter allégerait le ballon, prolongerait pour Yves les chances du salut ou la durée de l'agonie...
Débat très court, débat stoïque où tout ce qu'Yves. Le Glech possédait de JBierté, de courage, d'honneur, de religion, où les exemples des obscurs ancêtres, où la foi humble, naïve, dans la vertu du devoir et la grandeur du sacrifice remontèrent du fond de son être, plus forts que l'amour de la vie et la crainte de la mort.
Non, il ne jetterait pas les dépêches! Elles s'engouffreraient avec lui à la dernière seconde puisque aussi bien il était perdu...
Mais une voix secrète qui avait l'accent mâle de M. Bonnard lui parla :
— Tente l'impossible I Rends le ballon au vent, à l'inconnu, à la Providence; qui sait si un miracle?... Risque-le. Sacrifie-toi tout entier, sans réserve... Oui, qui sait si un courant sauveur ne ramènera pas le ballon en France, avec les dépèches, et si ta mission ne sera pas remplie, sans toi, par toi pourtant!. .
Un jet de bave lui cracha au visage, les vagues énormes se haussaient jusqu'à lui pour l'engloutir. Sa jeunesse, Annie, le bonheur, Montrouge, les camarades, M. Bonnard, visions fulgurantes, regrets déjà lointains, comme ceux d'une vie antérieure... Avec une simplicité héroïque, Yves Le Glech fit le signe de la croix et se précipita par-dessus bord.
Remonté du gouffre, et crachant l'eau amère, avant de couler — quand il serait à bout de force... bientôt! — il vit alors, joyeux, comme un point perdu dans l'espace, le ballon qui disparaissait, dans le sillage des pigeons invisibles, vers la terre natale, vers la petite patrie de Bretagne, vers la grande patrie de France.
LA REiMISE
— Tout de même dur, — jeta un vieux canonnier, en soulevant sa brouette chargée de terre, — d'astiquer pour ces cocos-là f
Alain Le Gaigneur soupira sans répondre. Il pressa son éponge au-dessus du seau, l'imbiba, la pressa encore, puis, décrassée, humide, il se mit à tamponner, à petits coups plaqués avec soin, silencieusement, la pesante pièce allongeant sur laffût son cou de bronze.
11 s'appliquait à sa besogne, têtu; une moue douloureuse tendait, raidissait ses mâchoires fortes, où, depuis le siège, une barbe rude poussait en brosse. De ses petits yeux gris, il contemplait sa pièce, le canon noir où des gouttelettes couraient sur le métal lisse, propre maintenant.
Il ne regardait ni le va-et-vient de ses camarades, empressés autour de lui à faire la toilette du bastion n* 3, ni derrière lui les abris effondrés, les toits béants des casernes, ni devant lui l'horizon brumeux, la plaine dévastée. Montrouge, comme un lourd vaisseau de pierre à l'ancre, estompait vaguement sa masse puissante, ses lignes de remparts fondues dans le brouillard, qui rendait aussi sombre, aussi triste qu'un soir, ce blême matin. Au loin, à peine si l'on distinguait, quoique bien proche, la hauteur de Bagneux, et entre les maisons en ruine le ruban de la grande route, fuyant vers Bourg-la-Reine.
Alain Le Gaigneur, d'un air absent, continuait à laver Arthur. C'était le petit nom d'amitié que les servants avaient donné au canon, le choyant et le vénérant
comme une personne, pour avoir éprouvé, chaque jour depuis quatre mois, sa rectitude, sa bonne humeur égale et sa soUdité. On leur avait dit tout à l'heure : « — Vous allez mettre en ordre le matériel, nettoyer les pièces! » Et, machinalement, Alain nettoyait, mais son corps seul était là.
Vraiment, est-ce que ce n'était pas à n'y rien com prendre? Montrouge, gardien fidèle, comme d'habitude dressait aux portes de la ville ses sabords hérissés de canons béants, ses soutes pleines de munitions.
Et bientôt, demain peut-être, on allait remettre tout cela, ces canons, ces obus, ces murs, aux mains de ceux qui là-bas, de l'autre côté, sur la hauteur de Bagneux, braquaient, en vainqueurs désœuvrés, leurs lunettes impatientes.
Et c'était ce silence surtout, cet étrange et mortel silence, planant depuis la veille à minuit sur la ville et sur les forts, qui à la fois étonnait et déchirait le cœur. Plus haut encore que la voix tonnante du bombardement, il attestait la présence et le triomphe de l'impitoyable cercle de fer, l'outrageante étreinte des lignes allemandes.
Alain croyait rêver. Finie donc, cette tourmente au vacarme sanglant duquel ils s'étaient à ce point habitués que dans le perpétuel grondement secoué de détonations, d'aigres glapissements d'éclats de fonte, du cri de paon lugubre des cornes au guet, paisibles, ils allaient, venaient, familiers delà mortl C'est pour rien qu'ils avaient subi privations et danger, et le froid des nuits de factions, aussi meurtrier que l'obus ! Dépaysé, Alain scruta l'horizon, Bagneux confus, prêta l'oreille. Le bruit énorme lui manquait. Puis, docile, il se mit, Arthur étant propre, à éponger l'affût.
Mais, revenu avec sa brouette, le vieux canonnier, achevant d'enlever un tas de terre déplacé par une explosion, et qui gênait le passage, grommela :
— Dis donc, Alain, t'aurais-t'y jamais cru que tu travaillerais pour le roi de Prusse?
La haute silhouette d'un capitaine de frégate qu'ils n'avaient pas aperçu se retourna. L'oflicier riposta seulement :
— Ce n'est pas pour le roi de Prusse que vous travaillez, les gas, c'est pour vous.
Le canonnier, saisi, hredouilla. Parhleu, Alain et lui le savaient ! . . . Oui, Alain le savait, que si dans ce blême matin silencieux, aux portes de Paiis demain captif, ils fourbissaient ainsi leurs pièces, réparaient les embrasures, rangeaient tout, c'était afin que les Prussiens, en entrant, vissent bien que les marins du fort de Montrouge n étaient ni désarmés, ni démoralisés, prêts au contraire à reprendre la lutte I Qu'ils s'enorgueillissent tant qu ils voudraient d'avoir réduit à la famine deux millions d'hommes dupés et bernés par un gouvernement d'incapables, ils ne se vanteraient pas du moins d'avoir battu les marins de Paris I
Mais, tout de même, Alain ne le sentait que trop, au fond de son cœur naif! Le vieux avait raison, c'était dur!
Le soir, dans ces abris où, séparés du monde, ils avaient vécu tant d'heures de résignation courageuse et d'espoir, le lendemain, par les cours où l'on pouvait à présent errer en sécurité, par les mornes couloirs de cette demeure qu'ils allaient quitter, Alain, en des alternatives d'immobilité songeuse, d'activité fébrile, endormit, promena son indignation et sa révolte. Tout ce qu il entendait dire accroissait sa fièvre. Des loustics affirmèrent qu'ils avaient été trahis. Quelques-uns chuchotaient que des officiers de la garde nationale avaient écrit à des officiers du fort, les suppliant de protester contre la capitulation en brisant les armes et en détruisant les munitions.
Et à part lui, dans sa conscience simple, Alain se disait que, ma foi! ceux de la garde nationale donnaient là un conseil d'hommes. Est-ce que ce n'était pas dégoûtant de penser que, dans quelques neuies,
cinq cent raille soldats allaient se rendre à deux cent mille, et que des milliers de canons, les forts bondés de munitions et d'approvisionnements, d'immenses arsenaux pleins, tout cela, parce qu'un avocat pleureur et bavard avait signé « Favre », au bas d'un bout de papier, tout cela, sans combat, serait perdu I
Alain avait beau être une nature simple, Breton bretonnant d'un petit bourg côtier du Morbihan, âme de marin tendre sous le hâle, respectueuse de hiérarchie et de religion, front bien dur où la discipline tenait lieu de pensée, il en revenait toujours là. Trochu, un Breton pourtant, avait encore été pis que l'avocat. Paris entier était debout. Et demain matin, à l'aube, bon gré, mal gré, le dernier mot serait dit. Ils défileraient sous la poterne basse, et aussitôt que, derrière les bagages, quittant à son tour le bord vide, le commandant se serait éloigné, on amènerait les couleurs. Un autre drapeau tricolore, rouge, blanc et noir, claquerait au vent.
Alain, surexcité, se tournait, se retournait sur sa couchette. Il s'en souviendrait longtemps, de sa nuit d'adieu au fort! Pas moyen de fermer l'œil. Les voitures étaient chargées, les sacs paquetés. Encore quatre heures, encore trois heures, encore deux heures, et froid, pluvieux, maussade, le petit jour se lèverait, l'instant honteux du départ. Plus il réfléchissait, plus Alain devenait sombre. Abandonner Montrouge, ce fort où ils avaient vécu ces quatre inoubliables mois, céder le ferme, l'inébranlable abri de pierre sans même y avoir attendu l'assaut, piteusement, — car être forcés d'obéir ne diminuait pas l'humiliation d'un tel acte, - piteusement déserter sabords garnis et soutes pleines, vrai, c'était une chose qui passait l'entendement, vous rendait fou. Alors, des semaines et des semaines il avait soigné Arthur, hier il ne l'avait si bien paré et pomponné que pour que messieurs les Prussiens, qui, avec tous leurs obus, n'avaient seulement pu lui faire une égratigniure, n'eussent qu'à se donner la peine de
le prendre I Et à cette Idée il serrait les poings, pleurait de rage.
Le petit jour vint. L'instant suprême approchait. Il faisait moins froid ; on eût dit qu'un pâle soleil s'efforçait à percer la brume, voulût saluer le départ. La brise fraîche dispersa lentement le brouillard, à travers lequel une vague et rouge lumière dorée rayonna. Des oiseaux voletaient, pépiaient. L'appel fait, l'équipage au grand complet, rassemblé par compagnies, piétina longuement sur place, dans les cours, attendant autour des faisceaux l'ordre strident des clairons.
Enfin il retentit. Les rangs se formèrent. Alain, entre ses compagnons, embotta le pas^ lança aux remparts, aux murs, à tout le cher d^cor habituel de tant de joies et de soufl'rances un regard farouche, . désespéré. Ce matin, comme l'aube pâlissait à peine, indistincte, il s'était glissé seul jusqu'aux remparts, avait été dire au revoir à Arthur. Maintenant, morne, l'esprit soulevé, le cœur brisé, il emboîtait, marquait le pas. 11 s'en allait, silencieusement.
Soudain, comme à quelque distance du fort il relevait la tête, il aperçut, sur la route, un groupe d'uniformes bleu clair, des officiers d'état-major à cheval qui les regardaient passer. Un général se tenait en avant, immobile. C'était le commandant des troupes bavaroises qui allaient prendre possession de Montrouge. Il attendait, patient, déférent presque, que le défilé cessât.
Alors, mû par une rage ou tout le sang français criait, Alain, automatiquement, s'avança. Et comme un somnambule, les yeux menaçants et hagards, il brandit son poing sous le nez du Bavarois, et d'une voix sourde, proféra :
— Ne riez pas au moins I
Tant de patriotisme et de douleur vibraient dans ces mots que le général Hartmann, avec une sorte de respect, répondit *
— Mon ami, nous n'avons nulle envie de rire de
vous; vous êtes de très braves gens qui avez très bien fait votre devoir.
Et, avec dignité, il tourna bride, s'éloignant jusqu'à ce que les mathurins disparussent, et dans leurs rangs Alain Le Gaigneur, dont l'humble geste instinctif avait forcé le vainqueur à s'honorer soi-même, en honorant le vaincu.