ANNA
Daûlaz, avec vos pleurs, oh 1 ne me tentez pas, Ou je vais racheter vos jours par mon trépas, t
L'ombre les a couverts : telle que la rosée ,
Leur voix tombe sans bruit par la route boisée ;
Mais au loin vibre encor le son clair du biniou :
i loulcriaientdes danseurs; d*autres répondaient : 1ou!a
0 danses I cris de joie 1 ivresses du bel âge I
La joie est dans le bourg, elle est sous le feuillage.
Le port de Concarneau (Conque des Promontoires). — Appareillage d'uB chasse-marée. — Un prêtre de Scaer et deux jeunes gens, LUdz et Anna , demandent passage. — Départ. — Les lies Glénan et les roches de Penn-Marh. — Calme dans la baie d'Od-Diern. —Liiez rouvi'e les yeux. — Les âmes de Grallon et d'Ahèz. - Vent d'ouest. — Confession d'Anna. — Côtes horribles de Cornonaille. — Les âmes de Grallon et d'Ahèz reparaissent. — Effroi du patron et du > icaire. —Prière à saint Reûzec.
Comme une eonque immense ouverte au bord des eaux , En Comouaille est un port : il y vient cent bateaux. Un sable jaune et fin couvre ses côtes plates » Mais un infect amas de rogues, de morgates , D'ossements de poissons sur le rivage épars, La saumure qui filtre entre les deux remparts, Soulèvent tous les sens quand cette odeur saline Arrive au voyageur qui tourne la colline ^
lu CHANT HUITrÉME.
Laissant derrière lui les taltlb de Melven,
La belle lande d'or qui parfume l'Âven ,
Et ces mouvants aspects de plaines, de montagnes
Que déroulent sans fln nos sauvages campagnes.
Plus de batteurs de seigle ici, plus de faucheurs «
Mais des canots chargés de mousses, de pêcheurs ,
Partant et revenant avec chaque marée,
Et sur les quais du port versant a leur rentrée
Des sardines en tas, des congres, des merlus,
Des homards cuirassés, de gros crabes velus;
Et, du fond des paniers, mille genres énormes,
De toutes les couleurs et de toutes les formes^
Avec leur œil vitreux et leur museau béant ,
Tous enfants monstrueux du grand monstre Océan.
Aussitôt le pressier les sèche, les empile;
Et quand leur grasse chair a dégorgé son huile ,
De Nantes a Morlaix cherchant des acheteurs.
On voit bondir sur mer les hardis caboteurs.
Un côtier de Léon, avec toute sa charge,
Par un matin d'automne allait prendre le large, La voile frémissait et Tancre était a bord. Lorsqu'un homme en soutane arriva sur le port : — « Capitaine, salut! mes amis de voyage « Vers vous m'ont envoyé vous demander passage; « Nous allons en Léon et nous venons de Scaer, ' « Et moi j'ai préféré le chemin de la mer ; fl Car de Tile d'Eussâ je suis fils, et peul-étre « Dans mon Ile en passant pourrez-vous me remettre. « — Soyez le bienvemi, répondit le patron , « Mais hâtez vos amis; vous aurez le vent bon. « — 'Ils sont la sur le quai : c'est une jeune fille « Qui va loin de Kernc prier pour sa famille ; « Son cousin l'accompagne, et tous deux je les suis, « Afin d'entendre encor la langue du pays : « Nous autres Léonards, quoique de même souche, « La langue de Cornouaille est dure à notre bouche.
On s'embarqua, chacun fit sa prière a Dieu, La voile frémissait, la mer était en feu,
Et la barque, bientôt toute blanche d'écume, Aux cris des goélands se perdit dans la brume. — -
Vers le lever du jour, devant les matelots Les neuf îles Glénan montèrent sur les flots , La première Penn-Fred et le Lorh la dernière ; Benn-Oded, au couchant, déchargeait sa rivière; Ensuite le clocher aigu de Loc-Tûdi :
Enfin, quand le soleil vint à marquer midi, ( Car le vent, qui changeait sans cesse de demeure, Obligeait de changer la voile d'heure en heure), Conune un bruit de chevaux cachés dans le brouillard, On entendit gronder les rochers de Penn*Marb.
Ils étaient la, debout, pôle-môle et sans nombre, Devant eux sur la mer projetant leur grande ombre; Les flots couraient sur eux avec leurs mille bras, Cabres contre les flots, ils ne reculaient pas ; Hérissés, mugissants, inondes de poussière. Ensemble ils secouaient leur humide crinière.
De leur masse difforme ils effrayaient les yeux ; L'oreille s'emplissait de leurs cris furieux ; £t Vbomme tout entier, en face de ces roches Dont les oiseaux de mer seuls bravaient les approches. Sur son mince vaisseau , pâle et dans la stupeur, Se voyant si chétif , sentait qu'il avait peur,
La barque heureusement doubla les noires Pointes, Mais chaque passager tenait les deux mains jointes , Et notre jeune fille, assise sur le pont^ Sous sa coiffe de laine Anna cachait son front.
El jusqu'à Plô-Nëour, lorsque de la mer haute Le vaisseau descendit et regagna la côte, Bieu loin de Men-Ménez et de Vile Nona^ L'affreux cri des chevaux les suivit jusque-l)i. 0 monstres de Penn-Marh, dans son vieil idiome, Durs rochers, c'est ainsi que le Breton vous nomme! 0 chevaux de la mer toujours prêts à hennir ! Géant de Tal-Ifern I noir et grand Carrec-Hir !
Mais du côlé d'Od-Diern^ au milieu de la baie, La vague était moins rude : ouvrant sa large raie Le côtier poursuivit sa route en sûreté ; Le mousse et les marins reprirent leur gaité ; On alluma le poêle, et l'odeur de la soupe Emplit le bâtiment de Tavant a la poupe. C/est alors que Liiez, qui, penché sur la mer, Depuis longtemps mêlait sa bile au gouffre amer, Le bon Liiez ouvrit les yeux ; sa chevelure Pendait comme un filet autour de sa figure; 11 tordit ses cheveux par les lames mouillés, Et, son bâton aidant, se dressa sur ses pieds; Mais sur ce sol nouveau les jambes lui manquèrent; Du jeune laboureur les marins se moquèrent : « Damnés! 8*écria-t-il en tombant, dans nos prés « Venez, venez lutter un jour, et vous verrez! » Puis la houle revint, et le coup de tangage Le roula dans sa bile aux pieds de Téquipage.
Sa cousine disait dans le même moment :
• Heureux qui sans péché vint sur ce bâtiment 1 » Le prêtre la comprit : t Madelaine est absoute ;
• Confessez-Yous comme elle, Anna, je vous écouto. • — Ah I ma mère me fit avec un cœur chrétien ,
i Mais depuis j'en ai fait un vrai coeur de païen.
I Oui, je vous porterai malheur dans ce passage !
• Et cependant ma faute est celle de mon âge.
tf— Calmez-vous, » repartit le prêtre; et sur ses yeux
II plaça ses deux mains afin d'écouter mieux. .
t — C'est une longue histoire ^ et, pour être suivie,
• Elle doit commencer où commença ma vie.
i Nous nous aimions déjk quand nous étions enfants,
• Nous nous aimions encor lorsque nous fûmes grands.
• Dans cette même lande où je gardais ma chèvre
• 11 menait ses bestiaux ; et, plus léger qu'un lièvre,
• Sitôt qu'il me voyait, cet amoureux garçon
• Accourait, en sautant de buisson en buisson ;
« Tous les jours il était le premier à m'attendre ; t Et jusqu'au bois du Lorh on aurait pu l'entendre ,
liO CHANT HUITIÈME.
a Quand ma mère au logis m'obligeait de rester : « Lui, du matin au soir, ne cessant de chanter. n Hélas! je n*ai point dit quel était ce jeune homme ! « — Ma fille, poursuivez : je sais comme il se nomme. « — Eh bien 1 grâce pour moi ! vous savez mon péché. « De s'aimer saintement, Dieu n'a point empêché; « Mais il avait choisi Loïc pour son Église : « Et moi y chrétienne froide et vierge peu soumise, « J^^i pleuré; je n'ai point reconduit a son lieu « Celui qui s'éloignait de la maison de Dieu ; « Aux noces, aux marchés, au bourg, dans chaque fête, a J'ai permis les ardeurs de cette jeune tête, « Et ma main dans sa main, pauvre couple insensé! 6 Tout le soir du Pardon avec lui j'ai dansé. »
A ces mots, il survint une forte rafale; Le patron, qui dormait tranquille dans la cale, Accourut : a Nous avons ici quelque damné, « Cria- t-il ; au couchant voilk le vent tourné ! « Et je vois deux corbeaux, la-bas, sur le rivage,
J.Ë CUASSE-MARÉK. 121
« Qu'un marin n'aime pas a trouver en voyage :
• Les âmes de Graiion et de sa Glle Ahèz,
« Ils suivent le vent d'Ouest et la mort vient après.
• — Vous Tentendez ! reprit Tenfant a demi morte, « Mon malheur me p^oursuit , aux autres je l'apporte : I Si ma mère déjà languit dans sa maison ,
• Elle me doit sa mort I ô iille sans raison !... « La vengeance a suivi de près cette soirée ,
« Où mou âme au démon , mon âme s'est livrée.
• J'étais avec ma sœur, les femmes du Cleunn^Braz, t Ht la petite Illi, parente de Daûlaz.
« Nous venions du lavoir, nous racontant chacune « Les choses qui couraient alors dans la conmiune ;
• Catellic , arrivée au buisson des trois houx,
« Me dit en s'en allant : Les gens vont bien chez vous? « — Oui-dà , jeunes et vieux ! — Puis, avec notre linge,
• Nous prîmes vers Coat-Lorh; mais, Seigneur, que devins-je, «Quand passant k travers notre petit courttl,
« J'aperçus là ma mère a genoux dans le mil,
12i CHANT HUITIEME.
a Jaune eomme la paille, et ses deux pauvres lèvres,
« Plushlancliesquemon lingeetqult: emhlaienl les fièvres!
« — Hélas! ma fille Hcièue, hélas ! ma fille Anna,
« Me reconnaissez-vous telle que me voila?
« D'o& vient que Dieu me frappe avec tant de colère?
t Dit-elle ; j'ai prié tout ce jour pour lui plaire ,
« Et quand j'avais fini de prier, je filais,
t Tandis que votre père et le neveu Liiez
« Travaillaientdanslecbamp, et que, vous, sans relâche,
« Mes filles, vous faisiez au lavoir votre lâche.
« Le soir, me sentant froid, dans le mil,, au soleil,
« Je suis venue ici prendre un peu de sommeil.
c Je m'étais donc couchée a ce soleil d'automne.
tMais en me réveillant, Jésus! la Fille -Jaune
« Était Ik, face à face, avec ses yeux ardents;
0 Gomme un pauvre en hiver, elle claquait des dents ;
« Des trous de ses habits sortait une odeur aigre,
« Et j'aurais pu compter ses os , tant elle est maigre.
« Elle est restée une heure assise dans le blé.
« Sesdentsclaquaientsifortqu'kmontourj'ai tremble! »
LE CHASSE-MARÉE. It3
t Ma digne mère aiasi parla ; mon âme vaine
• Comprit comment une autre avait porté sa peine : « A présent vous savez mes péchés, et pourquoi
« Je vais prier si loin et pour elle et pour moi. » —
La barque cependant courait, et chaque houle,
Comme un grand linceul blanc qu'on roule et qu'on déroule,
S'ouvrait sous le navire, et puis, se refermant,
Sur les grèves au loin s'étendait lentement.
Les marins regardaient tout brûlés par le hâle.
Le prêtre devant eux leva sa face pâle.
Et de cette voix creuse, avec ce froid regard
Auxquels on reconnaît chez nous un Léonard :
« — La triste mer, dit-il, la mer sombre et terrible !
« Quand elle n'est point triste, hélas 1 qu'elle est horrible 1
t Bonnes gens, vous avez visité plus d'un port,
« Mais dans les eaux du Sud , du Levant et du Nord ,
« Partout où l'Océan se brise sur ses bornes,
• Dites s'il est des mers plus noires el plus mornes ; «Des sables désolés et nus conune ce banc,
iU CHANT HUITIEME.
« Qui s'étend devant nous au pied de Lan-Baban? « Moi, prêtre, je n'ai point visité d'autres plages : « De Saint -Pôl à Kemper voilà tous mes voyages; ff Mais un jour, appelé cbez un vieux desservant, « Mon ancien maître , alors dans le bourg de Plô • Van , « Je vis que notre sol, qui nous rend si moroses, « Ne m'avait pas encor montré de telles choses. « Seul, j'allai de Penn-Marh à la Pointe-du-Râz, «Et toujours devant moi c'était un pays ras, « Aus&i plat que la mer ; sans arbres, sans eau douce. « Le vent, comme du feu , brûle tout ce qui pousse. « Dans les sillons salés le blé seul peut venir. « Parfois je découvrais au loin quelque men-bir « Dans un champ de bruyère ; ou , sans toit ni fenêtre, ' (( Une église enfouie et près de disparaître. « La désolation, des ruines partout!
« Ça et la des pignons , des murs restaient debout, « De la vieille Penn^Marh qui vivait de naufrages, « Et qu'ont détruite aussi la guerre et les orages. »
LE CHASSE-MARËE. W
« — Monsieur! reprit soudain Liiez, que dites -vous? i Parlez donc en breton, et parlez pour nous tous. « A ces hommes de mer vous contez des merveilles : « Laissez votre français, j'ouvrirai mes oreilles. »
Aucun ne répondit, car les sombres oiseaux Volaient, volaient toujours sur la crête des eaux : U mer enflait d'horreur ses verdàlres mamelles. Le vent d*Ouest arrivait et la mort sur ses ailes.
Hélas ! et le patron ! quel effroi dans son œil Tandis qu'il consultait les bruits de chaque écueil ! Il semblait déjà voir au milieu des tempêtes La mer se soulever toute grosse de têtes; Son geste était bizarre et brusque; il parlait clair Gomme pour suriàonter les sifflements de Tair ; Et sa parole forte, et rude, et saccadée Sillonnait sa figure avant l'âge ridée.
Le premier, il cria : « L'homme ici ne peut rieu ,
lie CHANT HUITIÈME.
a Ainsi prions la Vierge et notre ange -gardien. » Liiez pleurait : le mousse, en appelant sa mère , S'accrochait h la barre. -— « Enfonts, vite en prière ! « Dit le prêtre a son tour. Par ce chemin salé , « Autrefois saint Beftzec en Gornouaille est allé ; a Paisible, il naviguait dans son auge de pierre. « Aui Saints de l'Océan faisons notre prière. « — Oui, répondit Anna, priez tous I mais d'abord , « Jetez-moi dans la mer, moi qui suis votre mort ! • —
Mer féroce, rescifs géants, horrible gouffre, Vaguesquibondissezd'amourquandrbommesouffre, Dois -je, mer implacable, ajouter en tremblant A tant de noirs récits quelque récit sanglant? Et cependant, naguère, errant sur ces rivages, J'allais comme enivré de leurs beautés sauvages ! Malgré moi je prenais plaisir à tant d'horreurs 1 L'homme aime l'amertume et jouit des terreurs.
L'Ile-dc-S«ln : — Tempête. — Le Recteur et les gens de l'Ile accourent sur la grève. — Souvenirs druidiques. — On prie pour ceux qui sont en mer. — Coureurs de bris du Cap : — Vccn à saint Beûzec pour obtenir des naufrages. — Un navire dans la Passe. — Vachei et torches errantes des pilleurs de côtes. — Baie-des-Trépassés. — Combat de nuit.
I^ phares de Plô-Coff et de Tlle-de-SelD, Sur le détroit que nul ne peut franchir en vain , Ont allumé leurs feu& tournants , et, dans Tespaee, Ces géants de la nuit se regardent en face. Hntr eux rugit la mer. Habitants et douaniers, Tous les hommes de llle ont quitté leurs foyers ; Ils portent des harpbns, des torches, des cordages, lit , s'appelaut l'un l'autre , errent le long des plages :
Car riisprit de douceur soufUe ici sur les eaux , Des loups de rOccan il a fait des agneaux. Heureux de ranimer aux Qammes de leur âtre Cielui qu*ils ont tiré mourant du flot saumàtre
Avec eux le recteur. Vénérable vieillard ,
Sa tôte chauve et blanche est livrée au brouillard ;
11 rassure les cœurs et dissipe les rêves
Qui des âges païens s*étendent sur ces grèves ,
Lorsque les pâles morts dans leurs pâles linceuils
Venaient du monde entier pleurer sur ces écueils.
« — Entendez- vous leurs cris? l'ouragan les apporte , « Murmuraient les pêcheurs , ah ! fermez votre porte ! « Voici les Trépassés qui roulent sans repos , « Car la mer s'est remise a ballotter leurs os : « Fermez bien vos maisons, puisallumons des flammes, « La -bas un bâtiment lutte contre les lames, d
Le prêtre répondait : • O chrétiens! mes enfant-i,
« Ces cris sont les sanglots de la lame et des vents.
• Les pauvres voyageurs, quelle dure agonie I
i Tour eux tenons -nous prôts à donner notre vie.
• Prions pour eux. Jadis, sur ces mômes îlots »
i Des prêtresses calmaient ou soulevaient les flots :
• Or, ce qu'elles ont fait, ces vierges druidiques,
• Par leurs enchantements et leurs runes magiques, « Demandons-le à celle en qui tout est clarté ,
« L'Etoile de la mer, TAstre de pureté. »
Et ces fils dévoués d'impitoyables pères, Dont les sanglants rochers n'étaient que des repaires. Attendaient en priant que l'orage eftt cessé : Belle tle hospitalière où les Saints ont passé ! —
Hélas ! la barbarie est cette aride mousse Que toujours on arrache et qui toujours repousse ! En vain , pays d' Arvor, sur ton ingrat terrain , De pieux ouvriers vont semant le bon grain ; Les ronces, les ajoncs, le chardon parasite
Renaissent par endroits, et leur œuvre est détruite.
Oh ! oui , malheur eucor, malheur au bâtiment Devant cette île sainte échoué par le vent ! Malheur I cette nuit même, en face de ces cotes, Dans leurs huttes de grès veillaient des Kernéotes : Aux premiers sifflements du vent d*ouest sur leurs bords, Semblables à des loups qui vont manger les morts , Hommes, femmes , poussant des hurlements de joie, Sont accourus, tout prêts à. fondre sur leur proie ; Et , comme souteneurs de leurs affreux dessins y 0 profanation ! ils invoquent les Saints !
Barbares chevelus, hideuses Valkyries, Aux fureurs de la vague unissant leurs furies ; Plus les immenses voix de la mer grandissaient, Plus montait leur prière effroyable; ils disaient :
« Vous êtes, ô Beùzec, le patron de ces côtes,
<r C*est vous, qui, chaque hiver, nous envoyez, des h'^tos,
• Kt les larges vaisseaux ouverts sur ces brisants,
i A vos fils dévoués, bon Saint, sont vos présents.
• Ah ! comme cette nuit, votre digne servante ,
• Au cœur des étrangers doit jeter Vépouvante !
t Gomme elle tend vers vous ses bras, prêts b saisir f Tout ce qui, condamné du ciel , n'a qu'à périr !
• Vous aurez votre part , Beûzec, et la plus riche : « Deux chandeliers de cuivre aux coins de votre niche.
• Laissez donc le courroux de la mer éclater ! « Avec Dieu , cette nuit, venez nous visiter ! »
Ainsi, dans ses rochers, cette race cruelle
Que la mer a rendue aussi féroce qu'elle^
Vers le ciel élevait son exécrable vœu ;
Et, croyant V honorer, leurs voix blasphémaient Dieu.
Un de ces forcenés reprit : « Paix ! donc , Jean-Pierre ! « Ne sifflez pas ainsi quand on est en prière : « Laissez la vos filets avec leurs hameçons ! • Êtes- vous donc venu pour prendre des poissons?
t3i CHANT NEUVIÈME.
« Oh 1 Dous avons a faire une meilleure pêche, <f Si quelque démon vert ou gris ne nous empêche : « Car depuis que les Sainte sont par nous reniés , « Sur la côte on ne voit que soldats et douaniers. « Autrefois , les chrétiens pouvaient vivre en Bretagne. « Alors, contre tout Tor et les joyaux d'Espagne, « Lui-même, notre duc n^aurait pas échangé i Les écueils noirs et nus, qui bordaient son duché. « Les bris viennent de Dieu. Mille morts sur sa tête « A qui nous ravirait ces fruite de la tempête ! (( C'est notre seigle, a nous! c'est le blé destiné « Par les Sainte de la mer aux enfante de Kerné ! »
Comme le cormoran perché sur le rivage Attend Theure où sa proie apparaît, le sauvage, Longtemps l'œil sur les flots resta silencieux. Puis ce fut comme un cri d'animal furieux.
« Une voile 1 une voile! lann , amenez la vache! a Vous, Pennée ; amenez les bœufs, et qu'on attache
• Les fanaux a leur corde, et tenez haut les feux ;
• Puis, lâchons sur la duue et la vache et les bœufs.
• Vous Terrez , quand les feux brilleront sur les lames,
< Si les moucherons seuls viennent se prendre aux flammes.
• C'est une vieille ruse en notre vieux pays :
« Nos pères en vivaient, qu'elle proflte aux 61s.
I Sur le vaisseau maudit encor quelques rafales,
« Demain , tout est ^ nous , les tonneaux et les balles, t Du drap pour nous vêtir, du vin plein nos maisons. 1 0 justice du ciel , si c'étaient des Saxons I »
Ils se lurent alors, s'apprôtant au pillage : Mais si je dis un jour le nom de leur village , Contre eux le bourg entier, le pays viendra tout ,
II ne restera pas une pierre debout!...
Leurs regards avaient vu clair dans le sombre espace. Voici qu'un bâtiment ft-bas cherche la Passe, Ht ne peut la trouver ; et ces derniers signaux , Connus des gens de mer ont traversé les eaux. I «Ue affreuse ! Le ciel est plus noir que de Tencre ;
Tous les veuts déchaînés sifflent; autour de Tancre, Autour du mât, partout, marins et passagers S*agitent sur le .pont, tous ont mômes dangers. Un prêtre, un paysan se mêlent aux manœuvres. Âb I quels bruits ! on dirait des milliers de couleuvres . Et tous les grands rescifs mugissant, bondissant, Comme des insensés vers le ciel s'élançant I
Un vent si furieux sur l'angle d'une roche Poussa le bâtiment, que sa perte était proche. Tous, se couvrant la face, invoquèrent leur saint.
Des feux brillaient toujours sur la côte de Sein.
Comme après une nuit de fièvre et de délire. Jusqu'au nouvel accès un malade respire, Après tous ces grands chocs , ce fut , pour un moment, Sur les flots fatigués un brusque apaisement ; Mais craignant de nouveau Tassant de la tourmente, Les marins se tenaient dans une sombre attente.
Le vent tourna. Soudain, plus vifqu'un goéland, Le côtier franchissait le râz , lorsqu'en boulant Lue montagne d'eau l'entraîna dans la baie, La Baie -des -Trépassés blanclie comme la craie. Ce coup fut d'un instant. Surpris par le roulis , Un marin disparut, criant : a Mon (ils Louis ! » Le navire y aussitôt qu'il eut touché les sables, Sombra. — « Seigneur Jésus, secourez-nous ! » — Des cables Furent lancés du bord; passagers, matelots, Comme sous un linceul roulèrent sous les flols.
Mais quand les bras tendus un malheureux aborde, Sur la grève on entend rugir l'arfreuse horde. Les harpons des brigands , des sabres de soldais Se choquent : ces bords seuls ont vu de tels combats. «—0 païens, jesuisprôtre ! à grands coups de faucille ,
• Lâches ! vous me tuez! Vous tue? cette Glle
• Que je viens de sauver ! Infâmes , a genoux 1
• Ou moi , prêtre du Christ , je vous damnerai tous ! »
|.a Mort! la Mort partout! Ouvrant sa double serre , Elle était sur fô mer, elle était sur la terre.