CHAPITRE VUI
Où Tauteur éUnt à A-thônes apprend ce qui est advenu de Gbia Yone. de la Theresa et de Tristany. Tragique dénouement.
— Pour prendre Gbiavonç pie dît le capitaine pendant que npus essayions de savourer l'abominable liquide qu*on nous avait Sjsrvi, il nous faudrait d'abord prendre Rome.
— Ppunmoi?
— Parce que là est le quartier général du brigandage.
• — Je le crois, et, te»e^, voici m fcrttdoqt plufûeHrs fois j'ai été le témoin.
Chaque après-midi, un qert^in nombre de robustes gaillards, à l'air rébarbatif, dôpen^aillés, vensuept s'asseoir s^r les marches de l'.Eglise Saint- André, église situéesur la place Saint -Sylvestre, vis-à* vis du Quirinal.
Vers siï heures du soif, yn homme vêtu de noir, comme Tinlendant d'un^monsignor, sortait du palais habile par François II et sa famille.
Plusieurs domestiques en petite livrée le suivaient, chacun portant un assez lourd panier couvert.
A sa vue tous les mendiants assis sur les marches de Téglise se levaient, chacun d'eux tirait de sa poche un petit sac de toile, un chiffon quelconque qu'il secouait, et étendait ensuite devant lui, le tenant des deux mains.
L'homme vêtu de noir s'arrêtait devant chacun et comme s'il lui faisait une aumône, lui remettait un certain nombre de choses qu'il puisait dans les paniers.
Un jour la curiosité me prit de vérifier ce qu'il distribuait ainsi, je m'avançai hardiment au milieu du groupe au risque d'en sortir couvert de puces, ce qui ne manqua pas d'arriver.
Les objets remis à chaque mendiant étaient quelques oignons crus, un pain, une pincée de sel, un scapulaire, quatre pouls en argent, somme équivalente à quarante-huit sous environ, et enfin un petit paquet ficelé dans lequel je reconnus à première vue un assortiment de cartouches.
Parfois pendant que la distribution avait lieu, un homme jeune, vieilli avant l'âge, d'apparence maladive, et le regard éteint, apparaissait à l'une des fenêtres du parloir, c'était l'ex-roî de Naples.
11 venait compter les hommes qu'il croyait être ses soutiens.
Le lendemain les journaux de Rome annonçaient pompeusement qu'une troupe de royalistes, commanmandée par un officier venait de passer la frontière.
— Oui, et nous recevions en même temps l'ordre de courir sus à une nouvelle bande de brigands ajouta le capitaine, une bande touiours insaisissable, car lorsque nous approchions d'elle, les endiablés qui la composaient repassaient la frontière.
Je restai vingt-quatre heures encore à causer brigandage avec le brave capitaine qui ne pouvait se lasser de me demander desdétaiissur mes compagnons obligés de quelques jours. •
— Pensez à mon dénouement; lui dis- je le lendemain en le quittant.
— Dès aujourd'hui je vais me mettre en campagne pour vous le triuver. Au revoir, comptez sur moi. Ah ça où vous écrirai-je, si comme je l'espère j'en viens à bout?
— Poste restante dans une ville d'Europe ou d'Asie.
— Merci de l'adresse, je ne l'oublierai pas!
— Au revoir.
— Adieu ! nous nous pressâmes les mains et reprenant mon bâton je m'acheminai vers la route qui devait me ramener à Rome.
— D'autres aventures, un naufrage sur les côtes des îles Ioniennes, la guerre du Monténégro, mon emprisonnement par les Turcs, ma capture au Pentalique par un chef de brigands grecs, un véritable klepfte m'avait fait quelque peu oublier mon séjour au quartier général de Chiavone. Une lettre et un journal que je reçus à Athènes au mois de février 1863
me la remirent en mémoire.
La lelUe était idAée de Molise, le journal venait de
Voici queues fragments de la lettie :
• Mon cher d'Ârnoolt.
» Grâce à la vie nomade qui vous plait tant, les journaux étrangers sont le seul moyen de savoir où TOUS êtes. Comme je pense qu'Athènes vous retiendra quelque temps, je vous y adresse donc avec ces quelques lignes un journal de Naples, où vous trouverez le dénoûment de Thistoire de Ghiavone, dénoûment dans lequel, à mon vif regret, je ne suis pour rien.
» Quant à la Theresa, si jamais vous passez à Molise, vous entendrez dire qu'elle y fait l'édification de la communauté des bénédictines. L'ancienne brigande est devenue une charmante religieuse toute confite en dévotion. Elle sera, dit-on, supérieure de la communauté, et, qui sait? peut-être béatifiée un jour ?
• Elle excelle, du reste, dans Part de préparer les confiicries. Je vous les recommande.
» Moralement et matériellement, tout sucre et tout miel, voilà ce qu'est devenue la Theresa.
» Pour ce qui regarde Son Excellence le général Ghiavone, prenez la peine de lire il Pungolo ci-joint.
» Tout à vous,
» Major X... »
L'on se rappelle que, après la déroute de l'expédition commandée par le général espagnol Borges, ua
de ses lieutenants, Tristanny, parvint à gagner Rome, oii il fut présenté à l'ex-roi François II.
L'ex-roi reçut parfaitement l'ex-colonel. Ce dernier développa, dit-on, le plan d'une nouvelle expédition dan» rex-royaume de Naples. Quoi qu'il en soit, il fut nommé général de division par une ordonnance datée du Quirioal, et il partit pour les Abruzzes muni de son brevet*.
Là, il se trouva en rapport avec Ghiavone qui, lui, n'était guère que général in partibus, François II, avec ou sans intention, ne lui ayant encore délivré aucun brevet; Tristanny songea à tirer parti de cette négligenoe dei'ex-rokpour supplanter Gbiavone. Un anlagooisme implacable entre les deux cbefs en résulta.
Ghiavone voyant son influence compromise, partit pour Rome ; mais il jouait de malheur, la gendarmerie française le reconn«it ; le préfet de police fut averti, et l'ordre fut donné de le surveiller.
Gela se passait au mois d'octobre 1862.
A la suite de quelques démarches de Ghiavone au Quirinal, à- Givita-Vecchia et ailleurs, la police française n'ayant plus aucun doute sur Pidentité de Ghiavone résolut de Tarrôter.
Ghiavone qui avait à son service la police du Quirinal, fut prévenu des intentions delà police française ; il partit en toute hâte sur un navire espagnol qui le déposa à Terracine.
De là, il se dirigea sur les montagnes pour regagner ses quartiers. Il se croyait fort ; Tex-roi de Naples avait enfin consenti à lui signer sa nomination de lieutenant
général; mais la roche Tarpéieane est près du Gapitole. Cbiavone qui revenaii de Rome et qui devait counaître cet adage allait en faire bientôt la dure expérience.
Gomme il passait non loin du quartier général de Tristanny, l'enyie lui prit d'humilier ce dernier en lui montrant ses titres: Tristanny, simple général de division, devait recevoir les ordres de Ghiavone, lieutenant général.
En conséquence, Ghiavone expédia un de ses aides de camp à Tristanny pour lui enjoindre de venir au plus vite le reconnaître comme son chef.
— Son Excellence est arrivée de lome avec une armée, n'est-ce pas ? demanda Tristanny à l'aide de camp après iui avoir fait servir le café.
— Son Excellence est seule, répondit le chiavonien.
— Ah ! dit Tristanny.
— Ge ah ! voulait dire bien des choses sans doute, car aussitôt Tristanny manifesta le plus grand empressement à se rendre auprès de son Excellence pour prendre ses ordres.
— Qu'on prépare une escorte d'honneur, ordonna-t-il.
Gette escorte d'honneur, composée d'une dizaine de sacripans bien armés, fut réunie en un clin d'œil. Tristanny en grand uniforme, se mit à la tôte de l'escort^ et, guidé par l'aide de camp, se dirigea vers l'endroit où Tattendait Son Excellence le lieutenant général
Celui-ci était seul, occupé, pour passer le temps, à relire les brevets et les proclumalions.
En l'apercevant, Tristauny fil quelques pas en avant de l'escorte et sinclinant profondément :
— Je m'attendais à trouver Sou Excellence entourée de ses vaillantes troupes, dit-il.
— Non, je suis seul. J*ai à vous parler, répliqua brusquement Chiavone. Votre escorte d'honneur était inutile, renvoyez-la. Ce que j'ai à vous dire ne doit pas être entendu.
— Ce que j'ai à te dire le sera, pardieu ! cria Tristauny en armant un pistolet et en se précipitant sur Chiavone qu'il saisit à la gorge.
Son Excellence, à df^mi suffoquée, seule et désarmée, perdit naturellement toute assurance, et ce fut en ba^lbutiant qu'il demanda ce qu'on lui voulait.
— Je t'arrête, répondit Tristanny; je t'arrête comme traître au roi et comme meurtrier. Qu'on l'attache ! ordonna -t-il en se tournant vers ses hommes.
L'escorte ne se flt pas répéter l'ordre.
— Tu vas recevoir la punition de tes forfaits, dit Tristanny ; mais comme je ne suis pas, moi, un assassin, je te donnerai d'abord de» juges.
Tristanny s'assit sur une pierre, les hommes de l'escorte se rangèrent en cercle autour de lui. Un certain Scardino, Napolitain, qui savait écrire, s'empara des proclamations de Chiavone et s'en servit en guise de papier blanc pour écrire le procès verbal d'accusation, l'interrogatoire et le jugement
Tristanny mit une sorte de coquetterie à ce que tout,
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dans «t étrange tribunal, se passât selon les formes de la plus stricte légalité. Ghiavone fut interrogé ; il se défondit, et en 6n de compte s'entendit condamner à être fusillé séance tenante.
L*arrêt étant rendu, paraphé et signé tant bien que mal par tous les hommes de Tescorte, les juges se transformèrent en exécuteurs. On adossa Ghiavone à un arbre.
— Que Dieu me pardonne ! cria-t-il. Vive le roi !
Dix coups de feu retentirent ; il était mort.
Tristanny revint vers ses hommes avec qui beaucoup de Ghiavoniens venaient de fusionner. Leur instinct leur montrait dans Tristanny un nouvel astre qui se levait à l'horizon, Ghiavone était usé, ils saluèrent la nouvelle de sa mort par des acclamations joyeuses.
Celte allégresse dura peu, Tristanny leur expliqua brièvement qu'il n'avait rien de commun avec l'assassin qu'il venait de faire fusiller, Ghiavone leur dit-il n'était qu'un brigand, je suis, moi, un homme politique, notre but doit être de travailler au rétablissement de Tautorité légitime du roi; mais sans appeler à notre aide la lapine et l'assassinat.
Les bandits firent la grimace en entendant ces paroles. Ils se soumirent néanmoins en faisant de nombreuses restrictions mentales.
Tristanny était à peu près un homme sérieux. Il commandait avec le titre de colonel un régiment lors de réchauJBfourée du comte de Montémolin ; dans le cours de cette campagne, si courte qu'elle ait été, Tris-
(anny fiit successivement Dommé général de briptde, puis général de division ; puis réfupé en France et interné à Besançon, il y reçut le grade de maréchal d'Espagne.
» Lorsqu'il s'agit de venir combattre pour François II, il s'embarqua pourlifalte où devait se faire une petite armée composée entièrement d'Espagnols. L'armée ne se fit pas ; Tristanny, chaudement recommandé à François II, partit pour Givita-Vecchia, vint à Rome et s'y aboucha avec Tex-roi de Naples.
François II le nomma général de division.
Les bandes le reconnurent sous ce titre.
^ Tout alla bien ou à peu près tant que François II put faire les frais de solde. Les registres de Tristany ^blissent qu'il a reçu, dans l'espace d'un mois et demi, pour lui et ses hommes la somme de 70,000 francs, reçus en argent romain.
« Mais François II se lassa de payer. La bande de Tristanny se lassa de ne pas être payée, et se remit à faire du brigandage, comme au temps de Ghia- "vone.
« Tristanny, maître de ses hommes tant qu'ils recevaient une solde, comprit jjft'il ne pouvait exiger de leur dévouement qu'ils se laissassent mourir de faim.
« Il revint à Rome, où François H le décora du cordon de Saint-Janvier.
« Il y était depuis quelques jours, habitant chez un Français, M. Bonivard, rue Mercede, 32, lorsque, sur un ordre du général de Montebello, on s6 présenta
une première fois, vers onze heures du matin pour Tarrêter.
» La perquisition fut mal dirigée. On ne trouva personne.
» On y retourna quelques heures plus tard.
» Cette fois toute la maison visitée on allait m retirer comme la première fois après avoir fait buisson creux lorsque tout-à-coup un brigadier de gendarmerie avisa sur un sofa un paquet enveloppé de toile cirée, ficelé et cacheté avec le plus grand soin comme s'il n'y avait plus qu'à le porter au chemin de fer.
• Le gendarme tira à lui, fourra sa main par une ouverture, sentit des cheveux, et dit: Nous le tenons.
» En même temps une voix f épondit en très-bon français :
• — Ne me faites pas de mal, je me rends.
» — Pardieu, dit le brigadier, tu y es bien forcé de te rendre.
» On ouvrit la toile cirée, Tristanny en sortit.
C'était un homme de quarante-cinq ans, de taille moyenne, d'un visage ^réable, portant impériale et moustaches, ayant le teint fort brun, et la barbe noire.
» On trouva daas les malles un habit de général avec quatre décorations, au nombre desquelles la plaque de Charles lll d'Espagne et celle de Saint-Georges Gonstantinien de Naples.
Conduit au château Saint-Ange, il partit pour
Marseille, puis pour Nice où il fut iutcrué, il doit être, maintcnaDt, daus les possearions espagnoles d'Afrique.