CHAPITRE IX
Dans leq«^ on voit un souple voleur s'élever ^u rang d'assassin ppur gagner le ciel et commenl en asaurs^ut son salut dans l'autre monde il se procura une existence paisible dans eelui-cL
Cbac^» en ce bas monde a, au moins une fois en sa yie entendu poirier de Terracine le pays classique du brigandage.
Il y a quelque vingt ou trente ans, que parut sous ce titre : « L'auberge de fm'rac^e » une œuvre romantique d'une noirceur «extrême. La fameuse auberge des Adrets n'était qif im couvent de nonnes comparée à cellsrlà, disent les anciens. Mais tout p^se en ce monde. L'auberge jadis si redoutable, où tout était trappes, caves secrètes, escaliers dérobés, poignard et poison n'est plus aujourd'hui qu'une paisible osteria. '
Les seuls attentats qui s'y commettent sont dirigés contre l'estomac du voyageur et l'on n'y écorche plus que sa bourse.
Les ragoûts, par exemple ne se sont pas modemi-
ses et quand, comme moi, l'on arrive des montagnes, un pareil état de choses est vraiment désastreux.
Non loin de cette auberge déchue de son ancien prestige est le bagne. Il occupe tout le rez-de-chaussée du palais construit sous Grégoire XYIet qui fut pendant longtemps la résidence favorite de ce pontife.
Eu arrivant à Terracine le bagne eut Thonneur de ma seconde visite.
— Avez- vous quelque bandit de renom? demandai-je au portier, un petit homme gros, dodu, d'aspect tout-à-fait paterne, et qui prisait excessivement.
— C'est selon comme votre Excellence veut bien comprendre la renommée. S'il s'agit de quelque grand criminel ayant commis de beaux meurtres, aqus n'en avons pas. Les gens remarquables de cette sorte restent à Rome où à Givita Gastella&o. Iln*y a ici que de braves gens.
— Des condamnés politiques !
— Mieux que cela excellence, des voleurs qui ont même un tant soit peu fait parler d'eux dans le temps, aujourd'hui le monde les a oubliés.
— C'est triste pour leur gloire, je vous serai néanmoins fort obligé de me présenter à quelques-uns ; je suis curieux de voir s'ils ressemblent aux compagnons de Chiavone !
— Son Excellence a vu le général ?
— Sans doute, puisqu'il a daigné me faire son prisonnier.
Et le digne custode se mit à m'ouvrir les portes de
la geôle, avec ud empressement des plus respectueux.
Dans une sorte de chauffoir assez confortable, une trentaine d'hommes étaient assis, jouant, fumant ou dormant. Tons avaient Talr assez bonas.-^e, sauf un grand diable qui était borgne et boiteux, et dont la figure portait une affreuse cicatrice.
Il s'approcha de nous en mettant le chapeau à la main.
— Bonjour, mon fils, dit le custode ; comment vastu aujourd'hui?
— Hum ! la santé décline ; je manque de soleil ici, répondit l'homme avec une belle voix de bassetaille.
— Bon! voilà cinq ans, Joano, que tu répètes le môme refrain.
— Oui, mais cette fois c'est décidé, je partirai.
— Gomme il te plaira; mais j'espère que tu ne te réfugieras pas à la Minerve.
— Nullo ! il y a des Français ; mais Rome ne manque pas d'autres couvents où l'on me recevra.
— Bon voyage alors ! et quand tu seras en sûreté, tâche de gagner pour moi une indulgence piénière.
— Ah ça ! difl-je au custode, il n'y a rien de sérieux dans ce que vient de vous dire Joano?
-— C'est au contraire très-sérieux, excellence : ce pauvre diable trowe qu'il manque de soleil au bagne ; n'est-il pas naturel qu'il cherche à s'en procurer ailleurs.
— N'êtes- vous pas responsable de vos prisonniers?
— Oh ! responsable... c^est-à-dire que, quand je leur ai ouvert et fermé les portes aux heures prescrites, que j'ai survdllé la distribution de la soupe, tiré le^errous le soir et mis mes clefs dans mon coffre, le reste ne me regarde plus ; je ne suis ni un sbire ni un gendarme, et le custode, en prononçant ces paroles, se redressa fièrement. Puis, voyez-vous, ajouta-t-il, quand nous fûmes sortis de la geôle, Joano n'est pas un prisonnier comme un autre.
— Ah bah ! est-ce parcequ'il est beaucoup plus laid?
— Votre excellence aime à rire dit le custode en se fourrant dans le nez une énorme prise qu'il huma avec délices ; mais je me permettrai de lui faire observer que tout ce qui est relatif à Joano est très-sérieux.
— Vraiment ! contez-moi donc ça, je vous écoute sans rire cette fois.
— Asseyons nous sur ce banc, là au soleil, à ce bon soleil qui fait tant soupirer mon pauvre prisonnier.
— Ah le pauvre homme !
— Vous avez raison de le plaindre. Hum ! Hum ! Votre Seigneurie qui a déjà vu et entendu parler de tant de choses, connaît-elle la confrérie des bons frères de la miséricorde?
— Oui et non ! Vaguement, comme tant d'autres qui pullulent dans (es états romains.
— Votre seigneurie ne doit pas confondre, car celle-ci diffère beaucoup des autres.
— Gomme Joano diffère Leaucoiip de^ bandit».
— NoD, non, dit impétueusement le gros hy écoutez-moi. La très-sainte œnfrérie dont le» v
ont été approuvés en l'an 1487, alors qu'elle siégeait à San-Biagio délia Pagnotta^ a pour mission d'assister les criminels depuis la nuit qui précède leur exécution jusqu^à Tinstant de leur mort. JiO vêtement d(>s frères se compose d'un sac noir surmonté d'une cagoule; eux seuls ont le privilège de posséder un chrapelainqui administre le condamné, et qui en outre a le pouvoir d'absoudre même les cas réservés, c'cslà-dire pour les péchés dont le pape seul peut donner rémission.
— Permettez.... je ne vois pas trop quel rapport...
— Un moment ! Joano, avant d'être Thomme paisible que vous venez de voir, était, comme beaucoup de ses compatriotes, voleur ; mais exerçant honnêtement sou métier, c'est-à-dire ne prenant jamais plus qu'il n'en sentait le besoin. Malheureusement survinrent les événements de 1848 et l'établissement de la république. La police futalors organisée de telle façon que le métier de voleur devint impossible. Pour une baloque dérobéeàson voisin, les autorités républicaines vousen voyaient un homme au bagne. Quelle pitié ! Joano,à bout de ressources s'associa à deux amis. Une nuit ils pénétrèrent dans une église et firent main basse sur les vases sacrés. Cet horrible sacrilège était à peine accompli, que les deux amis de Joano eurent peur ;
lui, se railla de^lcur épouvante, et, les laissant partir les mains vides, il emporta les vases et se mit à escalader la fenêtre. Elle était en dehors garnie de pointes de fer, auxquelles Joano s'accrocha par la figure ; une lui creva un œil, l'autre lui déchira la joue, et il se cassa la jambe en tombant.
Aux cris qu'il jeta, ses complices revinrent. — C'est unft punition du ciel ! dirent-ils Cependant, comme les vases n'étaient plus dans l'église, et que d'ailleurs ce n'était pas eux qui les avaient dérobés, ils les ramassèrent et s'enfuirent laissant là le pauvre Joano, qui baignait dans son sang.
Des mois s'écoulèrent, Joano guérit ; mais le pape était revenu à Rome; Joano passa en jugement et fut condamné, non comme voleur, mais comme sa^ crilége. A ce titre, l'approche des sacrements et l'entrée des églises lui furent interdites.
Il n'eut pas même la ressource de pouvoir profiter des indulgences, ce qui est à Rome la chose la plus facile du monde.
A la porte de chaque église est collée une affiche très-apparente dont le texte esta peu près invariablement celui-ci :
« Qui fera dire une fois par semaine ou chaque jour une messe à l'autel de ... . gagnera trois cents jours d'indulgence» »
— « A qui présentera son offrande pour telle ou telle œuvre, seront accordés sept cents jours d'indulgence. »
— « Si la chapelle ou Téglise a besoin de réparations les indulgences sont réglées par im tarif spécial. Pour cent écus Romains Ton peut gagner une indulgence pléniére. »
— Vous voyez, excellence, qu'il est difficile de ne pas faire son salut et que ceux qui vont en enfer y descendent de leur propre volonté.
— Ou par manque d'argent !
— Les premiers jours, continua le custode, qui ne jugea pas à propos de répondre à cette dernière réflexion, les premiers jours tout alla bien; Joano rit de sa condamnation ; mais quand il eut été chassé une ou deux fois du milieu des processions, quand il vit de simples prêtres se détourner de lui avec horreur, alors il faillit devenir fou. Il eut faim de sacrements, il entrevit des joies inconnues dans Facte de la confession, il en vint au point de se donner une grave maladie dans Tespoir de recevoir V extrême-onction.
Le prêtre auquel il dit son nom lui répondit par un anathème.
Une fois il parvint jusqu'aux pieds du saint-père, lui demandant Tindulgence pléniére ; le saint-père, malgré sa bonté lui répondit par un non possumus.
Songez, monsieur, de quel crime Joano était coupable ! voler dans une église ! Repoussé de ce côté, le misérable se dit : Je me ferai condamner à mort. Au moment de l'exécution le chapelain de la Miséricorde ne pourra me refuser Tabsolution.
Pour se faire condamner à mort, il faut tuer. Joano songea à tuer un de ses parents ; mais, moins heu'
reux que l'empereur Conslanlin, canonisé depuis, il ne trouva aucun membre de sa famille qu'il put massacrer. L'idée lui vint d'imiter le pape Alexandre VI, c'est-à-dire de se défaire d'un ou deux de ses amis ; mais, depuis son iatcrdiction, Joano n'avait plus que des ennemis.
— Le hasard choisira mes victimes, dit-il ; car il voulait faire les choses grandement, commettre un beau meurtre sur lequel il ne fût pas possible de concevoir un doute. Il vola un bon et solide couteau dans l'office d'un monsignor, ^t se mit à flâner dans les rues les plus mal famées de Rome.
Deux ou trois jours se passèrent sans qu'il eût trouvé de victime à sa convenance ; peut-être même aurait-il abandonné momenlanément son projet, lorsqu'au détour d'une rue apparut un prêtre portant le viatique. Joano s'agenouilla.
— L'interdit ne doit pas saluer son Dieu car il n'y a plus de Dieu pour lui, dit le prêtre.
— Enfer ! il y eu aura ce soir pour moi, dit Joano en s'élançant comme un fou dans une de& ruelles sombres et infectes qui aboutissent à la Pescaria.
Comme il passait devant une petite boutique d'orfèvre, deux éclats de rire qui venaient du fond de l'antre frappèrent son oreille.
— A mort qui me railie cria-t-il en pénétrant :
— Deux hommes occupés à peser des lingots étaient assis devant une table, ils raccucillirenl par ces paroles :
— Eh ! Joano, ce n'est pas ici une église caro mio.
— Ce sera yotre toiabe, dit Joano en se ruant sur eux le couteau levé, dansées deux hommes il Yenail de reconnaître ses anciens complices.
Une lutte terrible s'engagea entre ces trois hommes dont l'un était animé d'une fureur superstitieuse.
Les passants attroupés devant la boutique entendirent des piétinements, puis deux râles, puis un soupir, puis rien, et un couteau teint de sang lancé de l'intérieur de la boutique, tomba au milieu d'eux.
— Bah ! ce n'est qu'un meurtre, dirent les curieux, allons-nous-en.
Les choses se passent ainsi à Rome ; la foule s'arrête pour voir une. procession, pour écouter les lazzis de deux gamins ; elle prendra peut-être fait çt cause pour deux hommes qui se battent à coups de poings, mais un meurtre; fi dttnc! c'est l'affaire de la police.
Joano, délivré des curieux, s'assura que ses complices étaient bien morts, puis il s'assit entre les deux cadavres, tira de sa poche un chapelet qu'il se mit à égrener en attendant que la police vint le prendre. Celle ci n'arriva que le lendemain matin.
— J'ai tué ces hommes, dit. Joano, emmenezmoi.
— C'est rihterdit! il est fou, se dirent les hommes de police; allez- vous-en, l'ami!
— Per Christo! hurla le meurtrier en grinçant des dents, je suis l'assassin, entendez -vous ! faut-il que je vous tue aussi pour vous le prouver '^
Gomme des paroles il allait passer aux actes, on l'arrêta ; uq mois après il était condamné à mort, et il entrait en chapelle dans l'église de Saint-Jean-de-la Décollation.
He chapelain de la Miséricorde vint remplir auprès de lui son office ordinaire, Joano confessa tous ses péchés qui n'étaient après tout que despeccadilles dans un pays où, avant les événements de 1859 et 18G0, un père transmettait à son fiis sa charge de voleur et d'assassin en même temps que sa bénédiction ; où la mère, en remettant au jeune homnle le fusil paternel, lui disait : « Tiens, voici la carabine de ton pauvre père. Il n'a jamais volé sans s'en confesser ; il n'a jamais tué sans payer un cierge à la mémoire du défunt. J'espère que tu feras comme lui. »
Quand il arriva au sacrilège et à la peine dont il avait été frappé. If- chapelain fit un mouvement d'horreur.
— Mon père ! cria Joano en se roulant à ses pieds !
— Ta faute est grande mon fils ; mais la miséricorde l'est davantage encore ! Au nom du pouvoir divin qui m'a été délégué je t'absous ; et le chapelain étendant les mains au dessus de la tète de Joano prononça la formule latine de l'absolution.
Au dernier mot, Joano sauta au cou du prêtre et l'embrassa avec effusion.
Le chapelain demeurait confondu ; c'était la première fçis qu'il voyait tant de joie chez un condamné à mort ; il flaira un mystère et se mit à interroger le condamné.
JooDO absout ne lui- cacha rien et lui «xpiiqaa comment il s'était fait condamner pour mériter l'absolution.
Le digne prêtre fut très-touché par ce récit. Sous prétexte que le patient n'était pas suffisamment prépaie* à paraître au tribunal de Dieu, il obtint un sursis à l'exécution ; puis, commutation de la peine en celle de dix années de bagne à Terracine.
Joano, Excellence, continua le custode serait le plus heureux des hommes s*il était un peu plus libre ; malheureusement les frères de la Miséricorde ne peuvent rien à cet égard ; il faut que le pauvre diable se contente des trois pauies que la confrérie lui assure pour tout le temps qu'il passera au bagne.
— Pauvre Joano !
— Trois pauies par jour ! vq^b cela fait 36 sous de France. Que de pauvres gens se tuent à travailler pour gagner ce que reçoit votre voleur.
Je pris congé du custode, que ce mot avait indigné. Un voleur murmurait-il ! appeler Joano un voleur î Ces français ne comprennent rien à nos mœurs.
L'usage ne remonte pas très-haut encore où Ton exposait sur la porte de Terracine la tète fraîchement coupée des bandits célèbres dont le chef avait été mis à prix.
Cette cérémonie s'accomplissait avec un grand appareil ; c'était jour de fôte pour la population, qui en outre était régalée d'un sermon fort éloquent contre le vol, le dol et le meurtre:
146 Lee brigands de rome
On raeonte qu'un jour où l'on venait de poser une télé sur la corniche, pendant que le moine s'évertuait à prêcher, il sentit tout à coup un tiraillement à sa robe. Le prédicateur porta la main à sa poche ; il y trouva la main d'un jeune garçon; laquelle escamotait le produit de la quête qui naturellement %vait précédé le sermon.
— Malheureux! dit le moine, oses-tu voler l'argent du Seigneur.
~ C'était avec l'intention de le lui rendre, padre mio; la tête qu'on a placée là-haut est celle de mon pauvre et bien excellent père. Je voulais faire dire des messes à son intention ; et je suis si pauvre mio padre et les messes coûtent si cher !
xMalgré cette réplique iugénieuse le pieux enfant fut conduit en prison et plus tard, une dizaine d'années après, sa tête valait prendre place à côté du chef paternel. Heureux pays que celui qui conserve ainsi les traditions du passé.