‹ Les brigands de RomeChapitre 9 sur 27 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

L'auteur tombe de Charybde-en-Sylla. Singuliers moyens employés pour le rendre invulnérable et quantité d'autres choses intéressantes.

Une fois dehors il ne me fut pas difficile de m'orienter. La maison était pleine de bruit et de lumière; l'état-major de Ghiavone, brusquement réveillé par les coups de fusil, allait et venait, cherchant partout l'invisible ennemi qui s'était permis d'attaquer le campement de Son Excellence.

Deux officiers que je rencontrai au bas de l'escaUer m'interrogèrent. Je leur racontai en peu de mots ce que je venais de voir et ce que je croyais. Ils parurent vivement impressionnés.

— Venez dire cela au général, monsieur.

Je les suivis dans la cour, puis dans une chambre où le général avait dû coucher, puis dans une autre encore, puis nous redescendîmes dans la cour.

Le général n^était nulle part.

— Son Excellence est sortie avec deux aides-decamp, nous dit un brigand qui paraissait fort occupé

à se passer une multitude de médailles et d'amulettes autour du cou.

C'est encore une des manies invétérées de messieurs les brigands. Si braves qu'ils puissent être, il est rare qu'ils consentent à prendre part à une expédition s'ils n'ont d'abord été bénis, rebénis et assurés contre la mort par une bimbeloterie.

Le moyen de se rendre invulnérable varie selon les provinces, de même que la vertu des madones. Pour un brigand des Âbruzzes, la Vierge qu'on adore en Gapitanate est bien inférieure en ^àce à celle d'Isoletta. De même, les amulettes ont plus ou moins de vertu selon leur provenance. Une goutte du lait ^ la Vierge, desséchée et cousue entre deux mprceaux de peau, est une excellente chose pour préserver de la mort ; mais une parcelle du sang de ^nt Janvier ou de saint Antoine est infiniment supérieujre.

Mais le moyen suprême pour se rendre invulnérable est celui-ci : un bandit va trouver certain prêtre.

— Pore, dit-il, je vais rejoindre les défenseurs de la sainte cause (la sainte cause, c'est le briganctage avec une cocarde blanche). Gomme il faut que je vive encore longtemps, je viens vous prier de jgae consacrer.

— Es-tu en état de gràoe, mon iils? ne dois-tu rien à PËglise?

— Si, père ; je dois ces cinq carliaos cgue je vqus restitue.

— Ne dois- tu rien autre chose ?

— Si, mon père ; je dois ma vie à la bonne cause, celle de la Vierge, de Dieu et du roi.

— Tu es mon fils, en bonne disposition ; mais mon; église est si pauvre qu'il ne me reste plus d'hostie.

— Ah ! père, comment ferons-nous? il ne me reste plus un carlino pour en acheter.

— Allons, tu as bien encore quelques grains?

— Peut-être bien, père.

— Dépose-les dans le tronc de la madone. Peut-être bien aussi trouverai-je par là une hostie qui pourra faire ton affaire.

Le bandit fouille dans sa poche, jctfe qutelcfues grains (centimes) dans le tronc. Le prêtre ouvre mi tabernacle et en tire une hostie.

— Ton couteau est-il béni, mon fils ?

— Oui, père.

— Donne-le-moi.

Le prêtre prend le couteau d'une main, de l'autre la main gauche du bandit, auquel il fait une entaille à la base du pouce. L'entaille faite très-adroitement, il y glis^ rhostie, qu'il a ramollie dans sa bouche.

Le bandit se prosterhe, marmotte une prière, se refêve et sort de l'Eglise avec la conviction que les balles s'aplatiront sur sa poitrine ou qu'elles pasderon^ au-dessus de sa tê te.

Cette scène est adoucie et non pas exagérée. J'en ai été témoin deux fois.

Or, le bandit qui nous répondit était consacré, ce qui ne l'avait pas empêché d'êlre blessé le jour précédent.

Uq autre bandit, le sergeat Romane, chef de la bande de Gioia, dans la province de Bari, était accoutumé à faire célébrer, en la payant, une messe dans la ferme dite des Mpnaci, messe qui, pour cela, fut nommée la messe des brigands, et il trouvait toujours prêt le chapelain qui, en invoquant les bénédictions divines sur celle bande, osait tenter d'en rendre le Ciel complice. A Minervino, dans la même province, un caporal de Tarmée était malade et près de mourir; le prêtre, invité à administrer les consolations et les sacrements de la religion à ce brave qui avait combattu contre les brigands, les lui refusait impitoyablement. A Viesti,dans le Gargano, il suffit à un prêtre après une me^se célébrée devant les troupes, d'avoir chanté le Domine salvum fac regem, pour que l'église fût interdite par Tarchiprétre. Dans une autre localité, au contraire, un brigand entrait dans Téglise à cheval, et, sans mettre pied à terre, il entendait la messe: Un brigand du Gargano, surnommé le prince Luigi, ayant réussi, dans une rencontre avec les lanciers de Montebello, à sauver sa vie par la fuite, eut ridée de représenter son salut à un miracle opéré par la très-sainte Vierge, et fit peindre un tableau dans lequel on le voyait aux prises avec les lanciers, protégé contre leurs coups et conservé sain et sauf par la Madone del Carminé. Ce tableau fut religieusement et solennellement placé dans Téglise de Monte San t'An gelo. Le préfet de Gapitanata fit arrêter l'artiste, auteur de la peinture, et le prêtre qui s'étaât prêté à cette profanation.

Beaucoup de bandits à Taxera pie du fameux Gasparone dout je raconterai Thisloire un peu plus loin, ont certains jours consacrés à la dévotion.

Ces jours-là, ils ne tuent ni ne commettent aucun vol, ils les consacrent au jeûne et à la prière.

Des prédicateurs fanatiques prennent soin de les maintenir dans ces dispositions par des sermons dans lesquels se trouvent des phrases comme celle-ci :

« Nos frères les brigands dans diverses provinces dllalie triomphent, et ils triompherotit toujours, parce qu'ils combattent contre le roi usurpateur. La madone nous doit le miracle, de voir les usurpateurs chassés du royaume. ».

De telles paroles étaient dites en chaire, dans une des églises la plus fréquentée de Naples, un autre prédicateur, portant la parole dans une autre église de la môme ville, durant la neuvaine dePImmaculée Conception, s'écriait en apostrophant la Vierge : « Vierge o immaculée, je ne te croirai plus vierge, si tu ne

• nous rends tout de suite nos adorés François et

• Marie Sophie. • Autrefois, les ministres de Tautel avaient coutume de réclamer du ciel, par de solennelles prières, la cessation des fléaux publics : Les temps ont changé pour Rome et pour les sectateurs du pouvoir absolu. (Voir la note C).

Revenons à notre sujet :

Le général avait disparu.

Je ferai grâce aux lecteurs des pérégrinations que nous Qmes à la recherche de Vintrouvable Gbiavone.

Personne ne Tavait vu.

~ Où est le général ? demanâaimt mes deux nou^ ▼eaux gardiens.

— ie ne sais, seigneur. Peut-être au eiel !

Mes compagnons, un peu moins stupidcs, paraissaient peu convaincus que Giiiavone se fût transformé en ange. Enfin le jour parut ; nous étions harassés, et Ghiayondne se retrouvait pas.

A rentrée de la» maison où Matteo était mort', un bambin dépenaillé s'approcha d'un de mes gardiens, et, le tirant par Thabit, lui dit quelques mots à voix basse ; puis tout haut :

— Excellence, nasilla le gamin, donnez^moi la bofme-madn (pourboire.)

— Va^t'en au diable !

— Illustre Excellence.... reprit le gamin en» s^adressant à moi.

Je lui donnai (Quelques pièces de monnaie.

L'enfant les prit avec avidité, puis s'enfuit.

-* Seigneur ! nke cria-l-il de loin, le général est parti cette nuit. Les Piémont'ais arrivent. Méfiez-vous des gens avec qui vous êtes.

Cela dit, le gamin se sauva à toutes jambes, non sans faire la nique aux deux officiers chiavonieûs.

— Décidément un bienfait n'est jamais perdu, pensai-je ; et je songeai sérieusement à me débarrasser de mes gardiens.

Ils paraissaient médiocrement rassurés ; ils marchaient lentement, la tète basse, sans prononcer

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uoc parole. Je me gardai bien de troubler leur silence.

Soudain un grand remue-ménage (le cinq ou sixième depuis vingt-quatre heures) se lit dans la ville haute. Hommes, femmes, enfants, tous se mirent à courir dans toutes les directions.

— Les Piémontais ! les Piémontais !

Ce cri me donna Texplication du tohu-bohu qui se produisait, mais oe me laissait pas moins perplexe au sujet de ma délivrance. Cependant nous arrivâmes • à l'endroit de la ville où venait aboutir la fameuse chaussée. Là, en regardant à l'autre extrémité, vers la ville basse, je crus apercevoir des uniformes. Bientôt je vis la troupe s'établir près du corps de garde, et les habitants faisaient fête à cette troupe.

— Ce sont là devrais soldats, pensai- je.

Ce fut aussi la pensée de mes gardiens, car, sans se préoccuper davantage de ma personne, ils s'enfuirent à toutes jambes dans la direction opposée.

Tétais libre, je pressai le pas, et j'arrivai sain et sauf au milieu des soldats piémontais qui me regardèrent avec étonnement.

— Un Français en pareil lieu ! s'écrièrent-ils.

. Cet étonnement eût pu avoir des conséquences fâcheuses, car ils avaient appris en chemin que les brigands avaient avec eux un espion.

A cette époque, tout voyageur isolé rencontré dans les montagnes, était qualifié de ce titre, aussi bien pur les soldats quç par les brigands.

Ni les uns ni les autres ne comprenaient que l'on put sans y être forcé, parcourir un pays où la mort la plus horrible se présentait à chaque détour du chemin.

Heureusement le capitaine du poste m'avait reconnu.

— Pardieu! monsieur, me dit-il en français, vous l'ébhappez belle cette fois encore ! j'espère que vous voilà guéri de la manie de voyager dans les Abruzzes.

Ce capitaine était un Savoisien resté au service de ritalie, je l'avais connu à Turin, et nous nous étions depuis rencontrés plusieurs fois dans les montagnes.

— Mon cher capitaine, lui répondis-je, il y a des manies incurables, et la mienne est de celles-là. Pourtant, je Tavoue, je me reposerai volontiers de cette manie pendant quelque temps.

— Je le crois. Ah çà ! et Chiavone ?

— Ma foi ! capitaine, vous m'en croirez: tout le monde là-haut est persuadé qu'il est en route pour le paradis.

— Bon !... et moi qui croyais le prendre ici ! Mais voyons donc si l'on peut trouver un peu de café au milieu de ces ruines.

Et puis, bras-dessus bras- dessous, nous nous dirigeâmes vers un taudis baptisé du litre de café^ où, grâce à ce que le capitaine se mit en colère, on nous servit un Uquide noirâtre, presque buvable, dans des tasses à peu prôs propres.

Là, le Capitaine eut à subir Taudltion du récit que je viens de vous faire.

— Avouez, cher ami, me dit-il en me pressant les mains, que vous avez un bonheur tout particulier. Voici la troisième fois à ma connaissance que vous échappez à pareille aventure. Ah çaî et la Theret^a, qu'est-elle devenue? a-t-ellesuivi Chiavone?

— Je Tignore. Si j'étais romancier au lieu d'être un simple touriste à la recherche d'émotions, je ne manquerais pas d'imaginer quelque beau dénouement ; mais comme c'est une histoire vraie que je vous raconte, mon dénouement est qu'iln'y en apas. Mais vous pouvez m'en donner un.

— Comment?

— Prenez Chiavone. En admettant que plus tard j'écrive ceci, la destinée de ce bandit original intéressera certainement le lecteur.

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