‹ Les brigands de RomeChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comine quoi un bonnôte homme devint chef de brigandB

parce qu'il avait été trop joli garçon et de ce qui suivit.

Débarqués d^uis trois jours en Galabre, nous Tenions de prendre la ville et le fort de Scylla sur le détroit de Messine. La forteresse nichée comme un nid d'aigle au sommet du rocher , n'a de remar*quable que sa position.

La ville est plus intéressante ; bâtie sur la pente fort escarpée de la montagne, elle rappelle à l'idée une gigantesque échelle de Jacob. Chaque rue est un casse-cou, chaque place est une fournaise ou un bourbier, cela dépend de la saisoo. A part ces inconvénients, la ville est charmante à visiter une première et seule fois. Sur un autre rocher, plus élevé et plus aigu encore que celui qui supporte la forteresse, Scylla possède un fort beau couvent de capucins, une sorte d'ermitage gothique où douze religieux cassés de vieillesse attendent une mort qui ne

saurait tarder à venir. J'ai rarement vu de couyent dont Taspect fut plus désolé, les murs ébréchés par le temps semblent suinter le désespoir.

Mon cœur se serra quand j'y entrai.

-^ Parcourant les longs corridors voûtés d'où pendaient quelques plantes étiolées, et des débris de sculpture écbappés au ciseau naïf des artistes du moyen âge, je plongeai curieusement un regard dans chacune de ces chambres où tant d'existences tourmentées étaient venues s'éteindre entre le souvenir et la prière.

— Une de ces cellules meublée d'une façon toute cënobitique était habitée. Sur un lit fait en planches, un vieux religieux dont la figure disparaissait à deoii sous une longue barbe blanche se tenait étendu.

— Il me fit de la tête un salut amical.

— Favorite, sigoor, et de la main il me désigna un petit escabeau sur lequel j'ai pris place auprès de son lit.

— Vous paraissez souffrir, dis-je.

— Oui, j'ai deux maladies, un rhumatisme et la vieillesse, cette dernière est incurable heureusement.

— Ce vieux moine paraissait posséder une instruction supérieure à celle des gens de sa profession ; il parlait de tout en fort bons termes.

le pensai que quelque drame inconnu avait secoué cette existepce, qu'tttie tempête avait terrassé cet homme pour le jeter vieilli avant l'âge au fond de ce cloître abandonné.

Je lui fis part de cette impression.

il sourit tristement et plongea son regard dans le mien, comme s'il eut youIu lire au fond de ma pensée.

— Yo^e idée est juste me dit-il après un momoat. Il y a dans ma vie une histoire terrible, personne ne la connaît plus aujourd'hui. Je vous la raconterai volon tiers ! Je ne saurai tarder à mourir, j'aurai cette consolation que quelqu'un sur la terre pourra encore se souvenir de moi. Je me souviens qu'à dix-sept ans j'étais cité comme le plus heam garçon qu'il y eut dans la campagne romaine.

— Mes parents m'envoyèrent à Rome dans un sémi^ naire pour y compléter mes études, ma mère voulait faire de moi un prêtre.

— Oh mon cher llls, quel beau prélat tu feras, disait-elle en m'embrassant; moi je pensais que je ferais un meilleur soldat,néanmoin8j'obéi3. Au séminaire je ne tardai pas à être remarqué, tout aussi bien à cause de ma figure que par mon inteUlgence vraiment précoce.

« Je passe rapidement sur cette partie de rexisteoce du narrateur pour arriver au point où commence véritablement son histoire» •

— Un cardinal qui souvent venait visiter le séminaire désira que le jeune séminariste fût attaché au personnel de son palais.

~ Un désir de monseigneur était un ordre, le jeune homme prit rang parmi les pages de son Éminence.

— Tout d'abord il fut tenu à l'écart et fort sévère-

mont traité, on luidoana des maîtres de toutes sortes, enfin, monseigneur louché des progrès de l'élève l'admit au nombre de ses protégés.

— Il ne tarda pas à parvenir au titre de favori; c'està-dire qu'à table monseigneur ne voulait plus être servi que par lui. Parfois, écartant des deux mains la soyeuse chevelure du page, il le baisait au front en lui disant :

« La face des anges doit être moins pure que la tienne. ^ Un jour le <^rdinal déclara à toute sa maison qu'il exigeait que le titre de neveu fût donné à son page et que chacun eût à le considérer comme tel.

* — Paolo était vraiment le plus ravissant jeune homme de tous les états romains ; mais il ne s'en enorgueillisait point.

— Chaque jour arrivaient à son adresse un grand nombre de billets doux. Tous étaient par lui renvoyés à leurs auteurs. Ce n'était de sa part ni fierté, ni innocence ; il était amoureux.

— Dans le palais, presque porte à porte avec son appartement demeurait Laura, une grande et belle jeune fille que le cardinal appelait sa chère nièce.

Les méchantes langues prétendaient qu'elle avait des droits incontestables à un titre d'une parenté bien plus étroite avec le cardinal, lequel était un fort bel homme ayant jadis fourni son contingent àla chronique légère de Rome.

Laura était une de ces eréatures comme il semble que Dieu en ait créé un certain nombre pour la

damnation des horr.mes. Grand et largement découplé, son corps n*était qu'une ondulation. Ses épaules qu'elle ne songeait pas à cacher étaient blanches, charnues et à fossettes. Sa figure rappelait ayecplus de finesse celle de la Niobée du Gapitole. Son regard était fixe, un rictus ironique relevait légèrement les commissures desabouche un peu lippue; mais don^ les lèvres étaient pâles et comme glacées. Laura ignorait le rire éclatant comme elle ignorait les pleurs. Ses sensations de plaisirs provenaient de ia souffrance des autres.

Que devant elle, un homme fût en proie à une violente douleur physique ou morale, qu'une femme souffrît tout ce qu'on peut souffrir ; ses narines se dilataient. Elle aspirait la souffrance, comme la panthère noire aspire l'odeur du sang.Un sentiment d'horrible volupté la mordait au cœur, et elle fermait les yeux pour savourer le mal dans toute sa plénitude.

— A Rome, au temps des Césars, elle eût fait jeter ses esclaves aux bétes. Les fortes impressions de la vie la laissaient indifférente; elle eût supporté le choc d'un énorme pile voltaïque sans ressentir rien autre chose peut-être que la sensation produite par une piqûre d'épingle.

— Telle était Laura pour qui Paolo dédaignait les plus belles patriciennes de la ville éternelle.

— Il est vrai qu'elle avait voulu être aimée. Aux premières lettres du page elle avait répondu par un sourire. .

— Un jour qu'il s'était précipité à sa rencontre au

retour de la messe» elle lui avait légèrement touché le bout des doigts.

— Toute ma vie pour un baiser, avait dit le page.

— C'est peu, ou c'est trop, avait répondu Laura en s'éloignant.

— Dès lors Paolo n'eut plus qu'une pensée, qu'un but, aimer Laura et la posséder.

— On le laissa libre d'espérer.

— Sur ces entrefaites, monseigneur dont rafifection pour son cher neveu allait sans cesse en augmentant fut atteint d'une légère indisposition.

— Il consigna sa nièce dans ses appartements, et éloigna les domestiques.

— Et comme l'on s'inquiétait :

— Paolo me soignera, dit-il, qu'on lui dresse un lit dans ma chambre, son dévouement fera plus pour me rendre la santé que toute l'école de Salerne réunie.

— Le page passa cette première nuit dans la chambre du cardinal.

— Le lendemain matin, le premier camerière qui entra remarqua non sans effroi que Paolo avait les yeux rouges comme quelqu'un qui a pleuré et que son visage et ses mains étaient égratignés.

— Le cardinal paraissait fort agité.

— La journée se passa sans que rien trahit ce qui avait pu avoir lieu.

— La nuit suivante, vers onze heures, un grand bruit se fit entendre dans la chambre de son Eminence.

— Paolo priait, pleurait.

— Le cardinal menaçait.

— Puis on ent^dit des piétinements, le bruit d'une lutte et enfin la chute d'un corps sur le carreau,

— La sonnette tinta fortement secouée.

— Le premier qui entra vit Paolo étendu à terre, sanglant et les vêtements déchirés.

— Le cardinal accroupi dans un fauteuil tenait dans ses mains crispées un petit paquet de lettres qu'il lisait avidement.

— Dites. à mon chirurgien de venir, ordonna- t-il d'une voix brève. Relevez cet homme et liez-lui les mains.

— Des laquais mirent ce double ordre à exécution.

— Le chirurgien se présenta peu d'instants après.

— Approchez, lui dit Monseigneur. Use pencha vers l'oreille du chirurgien et lui dit quelques mots à voix basse.

— L'homme de l'art ne put dissimuler une expression de terreur !

-—Faites, reprit durement le Cardinal, je vous donne par avance l'absolution.

— Le page emporté par les laquais fut jeté dans un de ces cachots profonds comme la plupart des palais à Rome en possèdent encore.

— On le crut disparu pour jamais.

— La nièce, la belle Laura parut le regretter pendant huit jours, pendant quatre autres jours elle fit célébrer des messes à son intention, puis elle n'y pensa plus et se laissa faire la cour par un prince romain.

— Deux mois s'étaient écoulés quand on vit revenir au palais Tancien page. Il était affreusement maigri, une pâleur maladive couvrait ses joues, et la difficulté qu'il éprouvait à marcher disait assez quel genre de mutilation avait été pratiqué sur sa personne.

— Le cardinal furieux de l'amour de Paolo pour Laura s'était vengé sur le malheureux, comme jadis le chanoine Fulbert s'était vengé d'Abeilard; mais le cardinal avait un double motif de haine.

— Laura sortait du palais comme le page en franchissait le seuil. Amica mia lui dit-il !

— Quel est ce mendiant, répondit la fière jeune fille !

— Ce mendiant s'appelait Paolo votre amant, Laura.

— Ah ! c'est vous répondit-elle avec un haussement d'épaules. Vous n'êtes plus un homme, mon cher, votre place est à l'hôpital et non pas ici.

— Laura! cria le malheureux en joignant les mains ! Laura donne-moi un seul mot de pitié!

— Povero Castrato dit-elle ! Tu ne me demandais qu'un mot, je t'en donne deux. Adieu ! Elle s'éloigna en fredonnant un motet de Palestrina.

— Paolo tomba de tout son haut sur le marbre du vestibule, on le crut mort. Il se releva , essuya ses yeux qui débordaient de larmes et se retira en chancelant.

— On ne le revit plus.

— Peu de temps après Laura épousait le prince

romain, et devenait la reine du plus grand monde.

— Le cardinal rayonnait; mais un nuage obscurcissait sa félicité. Chargé de la secrélairerie de TEtat et par conséquent de la police il ne pouvait parvenir à mettre la campagne de Rome à Tabri des bandes de brigands.

— Une surtout mettait sa police, ses dragons, toute son armée sur les dents.

— Rien n'égalait Taudace de cette baode. Chaque jour de longs rapports arrivaient au cardinal à ce sujet. Ici une compagnie de dragons était tombée dans une ambuscade, les soldats avaient été dépouillés de leurs vêtements, liés à des arbres et fustigés jusqu'au sang, après quoi on les avait laissés libres et nus. Là, c'était bien pis encore, les bandits s'étaient emparés d'un prélat qu'ils avaient mis à rançon après lui avoir coupé les oreilles.

Peu à peu ces exploits devinrent plus rares, les bandits avaient sans doute été cbercher fortune ailleurs.

Les habitants de Rome , le cardinal en particulier commencèrent à respirer, et les promenades dans la campagne redevinrent à la mode.

— Un soir l'Eminence et sa nièce, tous deux nonchalamment étendus sur les coussins d'un grand caresse revenaient de la villa du prince.

— Tout à coup les chevaux se cabrent, les cochers, les valets poussent des cris de détresse, des coups de

eu retentissent, des hommes armés et masqués entourent la voiture.

— Le cardinal revenant d'un premier moment de stupeur, tira sa bourse !

— Gardez vos écus lui cria un des assaillants qui en même temps monta sur le marche-pied.

— Que voulez- vous donc, demanda Laura ?

— Silence répliqua le même homme.

— Un bandit avait pris sur le siège la place du cocher il fouetta les chevaux, la voiture partit dans la direction de Tancienne voie appienne.

— Après deux heures de chemin elle s'arrêta près de Tun de ces immenses tombeaux dont les ruines sont encore des monuments.

— Nous sommes arrivés dit le même homme masqué. Il fit un signe, dix brigands se jetèrent sur le cardmal et sur sa nièce, en un instant ils les eurent garottés et les soulevant dans leurs bras les emportèrent à la suite du chef.

— Celui-ci remua quelques pierres qui fermaient un escalier lequel conduisait à une salie assez grande, Tancienne chambre sépulcrale du tombeau.

— Assez de jour pénétrait encore pour qu'il ne fût pas besoin d'allumer des torches.

— Le cardinal et sa nièce furent posés sur le sol au centre de la chambre.

— L'homme se plaça debout devant eux et retira son masque.

— Laura et son oncle le regardèrent fixement.

— Ne me connaissez- vous pas , monseigneur , et vous, signera.

— Non dirent-ils.

— Sur votre salut éternel ?

— Sur notre salut !

— Le malheur m'a donc bien changé! Je suis Paolo !

— \h ! ce cri s'échappa strident de la poitrine des prisonniers! Tous deux fermèrent les yeux, s'attendant à quelque chose d'horrible !

— Paolo s'assit sur un débris de ruine, appuya son front sur la paume de sa main et se mit à considérer ses victimes. 11 devait être effrayant ainsi, car les cheveux du cardinal se hérissèrent etLauracria: « Tue-nous, tue-nous tout de suite. »

— Paolo ne bougea pas !

Les brigands groupés dans un angle paraissaient être eux-mêmes sous le poids d'une profonde terreur. Chacun s'entendait respirer tant le silence était grand.

— Qui de vous, dit Paolo sans remuer, sans rien perdre de son épouvantable fixité, qui de vous possède un couteau bien affilé.

— Moi, dit un brigand en s'approchant et présentant un couteau à son chef.

— Paolo prit l'arme, poussa son doigt sur le tranchant de la lame! C'est bien dit-iL

— Coupole nez à cette femme!

— Le bandit recula avec épouvante.

Je t'ai ordonné de couper le nez à cette femme, reprit Paolo sans se déranger autrement que pour prendre un pistolet qu'il braqua sur le bandit.

— Celui-ci s'agenouilla et d'un seul coup fit de Laura la plus hideuse des femmes.

— Hercole, cria Paolo !

— Signor répondit une voix dans le groupe !

— Prends le couteau de Julio et fais de monseigneur un povero castratoi

— Cette mutilation fut accomplie comme la pre- , mière.

— Aucun muscle du visage de Paolo n'avait remué.

— Détachez les prisonniers et conduisez-les au grand air, ils sont libres.

— Cela fait, Paolo réunit sa bande, il lui distribua toute sa part de butin que depuis plusieurs années il avait mis en réserve. Adieu, mes amis, leur dit-il, ma destinée est accomplie, dès à présent je suis mort pour le monde. Il revêtit un habit de moine et s'en alla Dieu sait où.

Laura devenue odieuse à elle-même s'empoisonna, le cardinal mourut six mois après, de honte et de douleur.

— Paolo était bien vengé.

— Ne pourriez-vous *me dire ce qu'il est devenu, demandai-jeau moine.

— Vous le voyez me répondit- il simplement.

— L'ancien page, le mutilé, le redoutable bandit, tous ces personnages m'apparaissaient dans ce vieillard couché sur un grabat que recouvrait une robe de bure déchirée.

— Mais, lui dis-je après un moment de silence, n'avez-vous aucun regret de vous être ainsi vengé ?

— Il parut étonné.

— Du regret? me dit-il en flxant sur moi ses yeux élincelaDtS", du regret ; je ne vous comprends pas ! Sans l'intime satisfaction que me donne le souvenir de ma vengeance accomplieje serais depuis longtemps mort, tué par le désespoir.

— Prenez garde, lui dis-je ! ceci est de l'orgueil.

— Cestvrai, reprit-il, en souriant tristement.

— Il se recueillit pendant quelques secondes, puis il releva la tète et me tendant la main:

— Dieu me pardonnera; l'orgueil et la douleur c'est tout ce qui me reste de Thomme.

— Je quittai la cellule aussi ému que si j^eusse joué un rôle dans le drame dont je venais d'entendre le récit.

Au retour de mon voyage en Grèce, au printemps de l'année 1863, je revins assister le vieux de Scilla.

La cellule qui portait le n® 42 était vide. Un moine me dit que le religieux qui l'avait habité, rendu fou par la douleur que lui causaient des rhumatismes, s'était précipité par la fenêtre. La mer dont les flots battaient incessamment la boue du rocher avait entraîné le cadavre brisé*

— A quelle époque a eu lieu cet événement ?

— Le30aoûll860.

— C'était juste six jours après la confidence que le moine m'avait faite de son histoire.

— Etait-ce bien la douleur physique qui l'avait orté à se donner la mort?

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