CHAPITRE XI
Histoire d'an illustre brigand qui s'acquit une nouvelle célébrité en tricottant des bas. Aperçu du régime appliqué dans les bagnes pontificaux à messieurs les voleurs, assassins et autres personnages du môme genre.
Un jour, que je flânais dans Rome, laissant au hazard le soin de diriger mes pas, je me i)ûtai au corps d'un homme qui reposait carrément étendu au soleil.
— dofi votre seigneurie veuille bien m'excuser, me dit-il poliment sans se déranger. L'excessive politesse est un signe distinctif de la population romaine.
— Mait c'est moi, au contraire, qui...
— Nimte, niente, donnez-moi la buona mana^ et n'en parlons plus.
Donnez-moi la buona mana signifie : Donnez-moi un pourboire.
— Comment ! rien de plus juste, vous avez failli me faire casser le cou, je vous dois une récompense.
— Sa seigneurie aime à rire ; mais la rue est à tout le monde, et autrefois, avant l'occupation française, votre seigneurie n'en aurait pas été quitte à si bon marché.
— Voilà le ladrone qui se dessine, dis-je à demi-voix. Le mot ladrone est presque intraduisible en français,
il signifie pas tout à fait un voleur, pas précisément unasmssin, mais un agréable mélange de ces deux professions.
— Ladrone ! fit mon homme en se relevant ; jusque-là il était demeuré étendu sur le dos, humaut le soleil avec délice.
— Et pourquoi non ! dis je résolument et en le regardant en face.
H me toisa, parut calculer que ma taille, mes apparences pbysiq^ lui donnaient peu de cbances à soutenir une lutte, il me tendit la main.
~ Ab ! si votre seigneurie savait à qui elle parle*
— C*est vrai ; au fait, qui es-tu ?
— Un ancien guide de Tillustre Gasparone, signer, pour vous servir.
— Gasparone ! ce nom ne m'est pas inconnu»
— Il a été pendant vingt-sept ans la terreur des états-romains. Si sa seigneurie veut me faiBe Fbonneur de m'ofifrir la moitié d*une foglietta (petite bouteille dont la forme est celle des anciennes fioles à médecine) de vin d'Albano que nous boirons ensemble je pourrai lui raconter dp jolies choses.
— Va pour la foglietta, et môme pour deux, il fait toujours soif à Rome.
Un petit cabaret borgne d'où s'exhalait une forte odeur d'oignons était près de là. Confiant dans mon étoile, j'y entrai à la suite de ma nouvelle connaissance.
Il y a de tout dans un cabaret romain, excepté des tonneaux. Le vin est renfermé dans de petites outres faites de la peau d'un chevreau. Rien n*est plus primitif. Chaque patte est nouée par une ficelle, une sorte d'entonnoir en cuir de buffle est passé dans le cou, c'est par là que Ton remplit Poutre. Un petit bouchon de bois ferme Textrémité du corps qui forme l'inverse du cou, c'est par là que le liquide est livré au dégustateur. Les outres sont rarement d'une propreté exemplaire, mais le vin a un petit goût musqué qui n'est vraiment pas désagréable.
La cabaretiére, une fort belle femme dont le cou disparaissait sous trois énormes colliers d'or, vint en riant nous apporter deux bouteilles de vin, un paquet d'ognons et trois verres.
— Pourquoi trois verres? demandai-je.
— Elle pense que les Français sont trop galants pour boire seuls en présence d'une femme.
Ce que c'est que la réputation. J'emplis les trois verres, et nous trinquâmes. La cabaretiére s'assit et commença d'éplucher des concombres dont elle voulait me faire honneur.
— Les saints en mangeraient, disait-elle.
— Oui, signer, commença l'ex-guide; en 1831, je n'étais encore qu'un tout jeune homme quand déjà Gasparone avait brûlé dix villages et tué plus de cent individus. Quand je dis tué, non pas de sa propre main, Gasparone avait le respect de lui-môme : il condamnait à mort et son beau-frére exécutait les sentences. Celui-là était un vrai bourreau quand son
frère avait remis un homme ou une femme entre ses mains et qu'il lui disait : tue ! La figure de Gasparone s'illuminait; il flairait le sang qu'il allait répandre. Il y atait à cette époque sept ans déjà que la tête de Gasparone était mise à prix pour dix mille écus. Il en riait et disait que le pape n*avait jamais valu autant. On envoya des troupes contre lui ; il les battit, coupa les oreilles aux prisonniers, en fît un chapelet et l'envoya au cardinal secrétaire d'État.
Il avait des espions partout, jusque dans Rome, au palais du maître de police; malheur à qui lui devenait suspect.
Ayant appris que dans un village quelqu'un avait parlé de la possibilité de le trahir, il résolut de donner à ce village une leçon dont on pût garderie souvenir.
Je lui servis de guide en cette occasion. 'C'était un dimanche, on célébrait une noce; la mariée parée comme une chasse venait d'embrasser tous les convives au sortir de table. Quand un cri se fait entendre : Voilà Gasparone !
— Eh ! oui, c'est moi, per dio, Ton ne m*a pas invité, je m'invite tout seul. Allons! à table, dit-il à sa bande, et vous autres, servez-nous.
Les gens de Gasparone étaient au nombre d'une vingtaine, les convives avaient parmi eux à peu près cinquante hommes.
— Gasparone parle bien, dit le marié, nous allons le servir. Tien§, à toi ceci ! et il se rua le couteau levé sur notre chef.
LES BRliïANDS DE ROME 165
— Y a-t-il donc d«8 poulets vivanls ici? répondit Gasparone, que sa cuirasse en peau de buffle protégea; c*est le moment de leur tordre le cou.
Ce disant, il se ramassa sur lui-même, bondit eu tendant les deux bras en avant. Ses mains se crispèrent autour du cou du marié ; nous entendîmes un craquement. Gasparone ouvrit les mains; le pauvre diable tomba comme un buffle assommé ; il avait les vertèbres du cou brisées.
— Au couteau, maintenant. A toi, Gaspar, bourreau du diable, tue, tue, va, respire du sang ; tiens, un, deux, quatre, cinq cadavres. Allons donc, paresseux.
En poussant ces exclamations, Gasparone, fou de rage, un couteau à chaque main, frappait sans miséricorde; ses hommes l'imitaient de leur mieux, mais nul ne pouvait régaler, le sang des victimes lui avait fait un vêtement rouge.
Moi je regardais tout cela en me demandant^ce qu'il adviendrait de la mariée.
— C'était une courageuse fille agenouillée près du corps de son époux; elle priait. Tout le monde s'était enfui.
— Gasparone posa sa main fumante sur une de ses épaules ; elle se releva pâle et le regard étincelant*
— Tue-moi donc aussi, bandit, lui dit-elle en présentant la gorge.
Gasparone la regarda pendant un instant, puis il fit ua signe. Deux hommes se jetèrent sur lapauvre femme et la garrottèrent étroitement.
— Qu'on l'emporte chez moi, dit-il.
L'ordre fut exécuté. AlorsGasparone gagna le milieu du village et cria de manière à être entendu de fort loin.
— Si, dans quatre jours, deux mille écus ne sont pas déposés sur la limite du vieux bois, la fille aura le cou tranché.
Puis il rejoignitsa troupe, diminuée de trois hommes.
— Moi je restais dans le village. Ce fut une désolation, votre seigneurie. Un escadron de dragons pontificaux arriva le jour môme, ils partirent pour le vieux bois, ils revinrent sans avoir rien trouvé, seulement un avis apporté on ne sait comment avertissait les habitants que si les dragons ne s*jen allaient point, Gasparone ne laisserait pas une maison debout dans le village.
Chacun, les larmes aux yeux, les pria donc de partir. Les parents de la mariée purent, en se réduisant à la mendicité, trouver les deux mille écus. Ils les portèrent à l'endroit désigné, Gasparone s'y trouvait ; il reçut la somme, la compta.
— Voilà votre quittance, dit-il en remettant à la mère un objet enveloppé dans de la toile.
Celle-ci prit le paquet.
— Regarde, dit le chef.
La mère aiïolée de terreur ouvrit la toile, elle contenait la tôle de sa fille, fraîchement coupée.
— Tu es venue une demi-heure trop tard, sois plus exacte une autre fois, et Gasparone s'enfonça dans le bois.
— Quel scélérat !
— Eh ! signor, chacun vit de son métier. Gasparone était brigand, comme un autre est prélat. Jamais ce scélérat, comme vous dites, n'a péché envers la religion, lui et son beau frère avaient une dévotion particulière envers la Sainte- Vierge, ils lui avaient consacré le samedi, et jamais ils n'ont tué ce jour-là ; il le passait à jeûner et à dire des prières (historique).
— Cette dévotion a sauvé Gasparone. Traqué de tous côtés, il consentit à se rendre, à condition qu'il aurait la vie sauve, on le lui accorda. Notre chef fut conduit au bagne de Givita-Vecchia, dans lequel il s'est éteint tout doucement et d'une manière fort édifiante, il y a quelques années.
Sa vie au bagne se passait à tricoter des bas, qui se vendaient fort cher. C'a été longtemps la mode de porter des bas tricotés par Gasparone. 11 était fort doux, timide même, et se trouvait très heureux de son sort.
Un aperçu du régime appliqué aux forçats, dans le bagne de Givita-Vecchia, servira de corollaire à ce triste exemple de la justice pontificale.
Le bagne de Terracine, dont j'ai parlé précédemment, est un endroit horrible comparé à celui-ci. Que l'on en juge.
Les galériens sont parfaitement vêtus ; ils ont deux habits complets, l'un pour Tété, l'autre pour l'hiver. Quant à la nourriture, ils reçoivent les jours gras un pain blanc de deux livres et demie, six onces de bœuf
OU huit onces de mouton ; seize onces de vin, ce qui revient à peu ptès à une bouteille, une soupe accommodée au lard les jours gras et à Thuile les jours maigres. Ces jours-là, ils ont à la place de la viande cinq onces de morue, ou trois œufs cuits, ou trois onces de fromages. A souper, chaque jour, neuf onces de pain, du vin et de la salade. Les malades sont traités d'une manière particulière. Leur soupe est faite avec le meilleur bouillon ; la viande qu'on leur donne est plus délicate ; aucun soulagement ne leur est refusé.
Plusieurs centaines de galériens sont employés à une fabrique d'étoffes de coton établie dans le voisinage du bagne ; d'autres travaillent aux salines. Leur journée se paye à raison de huit à douze sous, et le gouvernement leur accorde de plus une remise sur le temps auquel ils ont été condamnés. De cette manière, une année leur est comptée pour seize mois. Quelques-uns exercent encore leur ' profession, font des habits, des souhers, ou servent des particuliers.
L'argent que gagnent ainsi les galériens se partage en trois portions égales : la première est pour le gouvernement, la seconde est laissée à leur disposition, et la troisième est déposée dans une caisse pour leur être remise à l'expiration de leur temps.
L'administration, si attentive aux besoins temporels des prisonniers, n'oublie pas leurs besoins spirituels : il y a dans le bagne cinq reUgieux capu-^ cins qui se dévouent à leur service.
Convenons, dit Fauteur catholique duquei j'emprunte ces détails*, qu'en aucun lieu du monde, la charité envers les condamnés n'est portée à un plus haut degré; je crois môme qu'elle va trop loin, et que des galères régie? avec tant d'indulgence, n'inspirent plus cette crainte salutaire, seule capable d'arrêter le bras des misérables. Le trait suivant confirme ce que j'avance.
On annonça, il y a quelques mois, à un prisonnier que le temps de sa détention allait expirer et qu^ii devait se disposer à sortir. Rien n'égala son désespoir ; il adressa à Sa Sainteté supplique sur supplique pour en obtenir la permission de finir ses jours au bagne; L'obtiendra-t-il? je l'ignore; la réponse de Rome est encore à venir.
La réponse arriva : elle ordonnait la mise en liberté du prisonnier. Celui-ci commit deux vols, tua à moitié une vieille femme, et, six mois après, revenait dans ce bagne, objet de ses désirs.
Dans cet admirable gouvernement pontifical, c'est toujours, comme on le voit, la société entière qui paye pour quelques-uns, soit qu'il s'agisse de procurer une existence agréable à un bandit ou d'ajouter à la richesse d'un couvent.
* Le père de Gôramb.