‹ Les brigands de RomeChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

Où l'Auteur fui appelé à faire coonaissance avec une autre caste de brigands nommés par .eux-mêmes les lêoléê et de ca qui en résulta.

Gomme les coupe-jarrets, les isolés forment une caste de brigands dont les mœurs, pour être quelque peu moins pittoresques, ne laissent cependant pas que d'être assez originales. Les isolés sont les bêtes fauves du brigandage. Au contraire des bandits dont sont formées les grandes bandes, ils n'ont ni famille, ni amis, ni affiliés. Nul ne connaît leurs refuges, nul ne sait comment ils vivent. Ce sont pour ht plupart des hommes taciturnes qui semblent tuer pour le plaisir de la chose ; il est rare de voir un isolé mourir riche. Je dis voir mourir, car généralement les isolés, devenus vieux, rentrent dans la v^ commune, où, loin de leur nuire, leur ancien métier leur constitue aux yeux des gens des campagnes une sorte 4e titre nobiliaire : — C'est un protégé de la Madone, disent les paysans, puisqu'il est échappé sain et sauf des grands

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chemins. El la superstition aidant, le yieil assassin devient un être qnasi-béatifié.

. Aux environs d'Avezzana, le personnage chez lequel rétais descendu connaissant ma otriosilé relativement aux mœurs des pays que je parcours, me conduisit chez un ancien isolé qui, devenu vieux, s'était transformé en honnête rentier.

C'était un homme grand, sec, fortement charpenté; sa tête, aplatie, était couverte par d'épais cheveux blancs, taillés en brosse; il lui manquait un œil ; ses oreillw n'existaient plus qu'en lambeaux ; la moitié de sa lèvre supérieure avait été enlevée et, à la place de la chair disparue, une dent longue et jaune s'avançait comme une défense de sanglier. Cette difformité donnait à la figure du vieillard un tel aspect de férocité, qu'en le voyant je m'arrêtai instinctivement sur le seuil de la porte.

— Je ne suis pas très-beau, n'est-ce pas ? me dit-il en assez bon français et en me tendant la main ; mais je suis un brave homme ; entrez, je vous ferai rire. Or, voici ce que ce brave homme me conta pour me faire rire, quand nous eûmes diné :

. « Après la chute du roi Murât (vous' voyez que je date de loin), nous tous qui avions servi sous ses ordres, nous fûmes traités un peu moins bien qu'on ne l'eût fait des chiens galeux. Il fallait vivre ; j'essayai de tout sans succès, et je me décidai enfin à partir pour la terre du Bari, où je comptais me faire contrebandier.

Je pars ; bon ! voici qu'à quelques lieues de Map-

fredonia, vous savez, où se trouve un assez gran^ bois, je suis accosté par cinq soldats du nouveau régiment qui s'écrient : t Tiens c'est un isolé ; faisonsle cuire, ça sera un éb moins dans le pays. —Je leur protestai que je n'étais pas ce qu'ils pensaient. — Je suis un ancien soldat, leur dis-je ; un muratiste ! — Raison de plus, il faut lui mettre une jarretière, dit l'un de ces hommes. — Oui, oui ! une jarretière, nous le brûlerons ensuite.

Voici, monsieur, ce que voulait dire mettre une jarretière. C'est le supplice par lequel généralement les isolés commencent à torturer leurs victimes. Audessous du genou, on trace deux sillons parallèles avec la pointe d'un couteau ; puis l'on enlève d'un seul coup, si l'on est habile, le ruban de peau qui se trouve compris entre les deux sillons. — Cela forme un écorchement partiel indélébile comme ceci, dit mon hôte en abaissant sa guêtre et en me montrant une cicatrice rouge bien dessinée, qui contournait sa jambe au-dessous du genou comme un ruban.

Ceci, monsieur, est Ja jarretière que me mirent les soldats, lors de la circonstance dont je vous parle.

Après m*avoir ainsi arrangé, ils m'attachèrent (notez que j'étais déjà lié comme un fagot) sur un tronc d'arbre renversé. Us amoncelèrent autour une grande quantité de broussailles, ils y mirent le feu et me regardèrent brûler.— Oh! monsieur, à ce moment j'oubliai la douleur, et pourtant il me semblait que mille milliards d'épingles s'enfonçaient dans ma chair, ma peau se fendillait; mais je ne songeai qu'à lavengeance.

Sur mon salut éternel, je fis vœu à la madone, si je sortais de ce mauvais pas, de lui pendre chaque année dans Tune de ses chapelles, au moins six jarretières enlevées par moi à des soldiats.

J'avais à peine prononcé ce vœu que j'accompagnai d'une prière à Notre-Dame des Flammes, que deux vieux amis à moi vinrent à passer sur la route. C'étaient d'anciens soldats qui s'étaient faits isolés ; je les avais perdus de vue; mais ils me reconnurent* En deux mots, je les ai mis au courant de ma mésaventure. Par San fi^ennaro, monsieur, ils n'étaient que deux , les codini étaient cinq et armés. Eh bien^ en un clin d'œil, ceux-ci furent étendus à terre et ficelés comme des paquets de cigares avec les cordons de leurs aiguillettes; cela me parut si drôle que, malgré ma rôtissure qui marchait à point, je partis d'un formidable éclat de rire. — Eh ! l'ami qui cuit toujours ! s'écria un de mes libérateurs, — Christo^ dit l'autre, arrêtons la cuisine. Tous deux se précipitèrent sur moi, non sans se roussir quelque peu ; ils m'enlevèrent et furent me jeter dans une petite mare voisine. Ce bain me remit, et quoique mon corps ae fût qu'une vaste ampoule, je m'habillai et je dis : — Mes amis, çà, maintenant, je me fais isolé comme vous et, comme début dans le métier, je vais me gratifier de cinq jarretières empruntées aux jambes de ces codini. Il n'en faudra plus qu'une pour accomplir mon vœu de cette année. — Aussitôt dit, je me mis à la besogne, et quand j'eus fini^ non sans un peu de peine, car je n'étais pas encore habile : Amusons-

00U8 nn peu, dis-je à mes amis* Nous déshabillâmes les cinq soldats qui criaient pour un petit morceau de peau enleyé comme s*ils eussent été écorcbés vifs; nous les liâmes chacun debout au tronc d'un arbre; puis, nous mimes autour de leurs pieds de petits paquets de branches sèches bien flambantes; notre intention n'était que de leur rôtir un peu les jambes, pour leur donner une idée de la cuisson qu'ils venaient de me servir. Gela dura bien un quart d'heure, pendant lequel nous rimes à nous tordre. Mais tout plaisir a une fin ; nous détachâmes les codini et, leur souhaitant mille chances, nous partîmes chacun de notre côté. La montagne compta un isolé déplus, à dater de ce jour.

— Moi, je n'ai jamais été voleur, bien que j'aie tué et beaucoup ; mais les exploits des grandes bandes me répugnent. Du reste, à quoi bon se mêler aux bandes, l'isolé a*bien assez à faire en travaillant seul.

— Bah! vraiment, dis-je ; en quoi donc consiste ce travail?

— A débarrasser la société d'une foule de gens qui en gênent d'autres, me fut-il répondu avec le plus grand sang-froid. Une femme veut-elle se soustraire à une poursuite trop pressante, elle a recours au stylet d'un isolé. Une bande est-elle fatiguée de son chef, une carabine d'isolé l'en débarrasse ; car il faut que vous sachiez que, par suite d'une terreur superscitleuse particulière à toutes les bandes, aucun de teux qui la composept n'oserait porter la main sur le chef; je crois qu'ils aimeraient mieux briser le buste

sacréde Saiot-JaaYier. Un grand personnage doit-il être mis à mort, c'est encore à Tisolé qu'on s'adresse, car il est le seul avec lequel il n'y a pas de complices dont on puisse craindre l'indiscrétion.

11 n'y a pas très-longtemps, deux mois environ, trois isolés de mes amis furent mis en réquisition pour une singulière besogne. Connaissez tous signor, la rue Foria à Naples.

— Oui, de Bom I

— Dans la rue Foria demeure un maçon affilié à la camorra, nous y reviendrons tout à l'heure. Un soir que mes amis les isolés étaient assis à l'entrée des bois de monte Gavallo et qu'ils devisSient delà dureté des temps, un homme les aborda.

— Bonsoir les amis, leur dit-il ! Ck)mment va le métier !

— Celui de rentier signor comte ?

— Ah vous me connaissez, c'est au mieux, non: celui d'assassins, le vôtre dit -il en s'asseyant sans façon à côté d'eux.

— Hum, c'est comme on veut bien le comprendre, s'il s'agit de tuer, le métier va mal, les Piémontais sont intraitables sous ce rapport.

— Diable, je venais précisément vous proposer une affaire.

— Sérieuse.

— Et de plus fort lucrative.

— Parlons bas alors.

L*homme désigné par le titre de comte approcha sa bouche de l'oreille de mes amis.

L'entretien dura quelques minutes.

Le lendemain, mes amis allaient frapper à la porte du maçon de la rue Foria.

— Tu vas venir avec nous pour un travail d'urgence, prends un sac de plâtre et tes outils.

—De quel travail s'agit -il donc?

— Viens, et tais-toi, dit un de mes amis en piquant au bras le maçon.

Celui-ci comprit qu'il s'agissait d'une qitreprise do la camorra, il fit ce qu'on lui demandait.

Une voiture était dipe la rue, tous quatre y montèrent.

— Tù vas te laisser bander les yeux, dirent mes amis à l'ouvrier.

— Je suis entre vos mains, disposez de moi; mais ne me faites pas de mal.

On lui noua un fort bandeau autour de la tête, la voiture roula pendant près d'une heure en accomplissant un assez grand nombre de circuits, après quoi elle s'arrêta.

Mes amis descendirent portant dans leurs bras le maçon plus mort que vif. Ils le portèrent, afin sans doute qu'il ne put se rendre compte des escaliers et corridors jusque dans une chambre.

Là, on lui ôta le bandeau.

Une porte s'ouvrit, la tète du comte parut dans l'entrebâillement, il échangea du regard un signe avec mes amis, puis la porte se referma.

— Tu vas, dit un de nos amis , au maçon, faire dans ce mur un trou assez grand pour

qu'il puisse contenir un cercueil posé debout

— Per Dio^ compèros, rien n'est plus facile, et point n'était besoin de tant de mystères, tous les jours j'aide à enterrer ainsi quelques morts.

— Trêve de discours, mets-toi à Tœuvre.

L'ouvrier piocha le mur; quand l'ouverture fut pratiquée, José frappa de son pied deux coups sur le planchtjr.

Deux coups y répondirent de l'étage inférieur.

— C'est bien, allez chercher l'objet, dit-il aux deux autres, moi, je reste id pour surveiller ce bavard.

Pietro et Amico sortirent, peu d'instants après ils rentrèrent apportant un cercueil vide dont le couvercle était armorié. Ils le posèrent au milieu de la chambre et sortirent de nouveau.

Ils revinrent traînant après eux une jeune femme bâillonnée et liée de cordes.

José la mesura du regard, elle est bien grande pour le cercueil, dit-il.

— On pourrait lui couper les pieds, répondit Amico!

— Il nous est interdit de la tuer, essayons, nous verrons après.

Tous trois se jetèrent sur la jeune femme dont les yeux paraissaient pleurer du sang, ils la terrassèrent et la soulevant dans leurs bras ils s'efforcèrent de la faire entrer dans le cercueil.

Le comte qui était entré sur ces entrefaites tenait im revolver braqué sur la poitrine du maçon.

Tout à eoup, les liens qui retenaient les bras de la

victime se détachèrent, une lutte terrible s'engagea ^tre elle et mes amis.

— MalairoitS; cria le comte.

Ge reproche piqua au yif Tamour propre de José !

—Priez Dieu, seigneur comte, que jamais vous n'ayez occasion de vous convaincre sur vous-même de notre adresse. Puis furieux d'être mis en échec par une femme, il se jeta sur elle avec tant de force que d'un seul bond il Tengloutit dans le cercueil.

Le comte leur tendit un marteau et des clous.

Le couvercle fut cloué.

— A toi maintenant dit-il au maçon.

Le cercueil mis debout fut placé dans la brtehe, que des pierres et du plâtre achevèrent de combler, puis un gros meuble fut placé devant et nul ne put se douter qu'une créature vivante agonisait dans Fépaisseur de la muraille K

— Nos amis reçurent un assez bon salaire. José m'envoya quelques bouteilles de vieux Falerne à cette occasion.

— C'est ainsi que selon vous, mon brave, l'Isolé rend à la société des services réels ?

— De cette manière et de beaucoup d'autres encore et la meilleure preuve qu'ils sont réels, c'est qu'ils sont presque toujours récompensés par la plus noire ingratitude.

Il est vrai de dire que tous mes anciens confrères n'ont pas tout à fait la douceur de Fagneau ; comme

* Voir la note A placée à la an du Utto.

exemple, je vous parlerai d'une mienne connaissance encore dans le métier, et qu*on appelle le Sourd.

Le Sourd entend mieux que vous et m«i ; ce surnom lui a été donné à la suite d'exploits conune ceux-ci.

De concert avec le célèbre Grocco (un isolé qui est devenu un grand chef), il s'était emparé d'un syndic coupable d'avoir organisé plusieurs battues contre )es isolés. Tous deux l'avaient emmené dans leur repaire, et, après lui avoir enlevé deux jarretières, ils délibérèrent de quelle façon ils le feraient mourir. • Ça m'est égal, pourvu que ça soit long, dit lé Sourd.

— Hettons-le à la broche, alors, répondit Groccp.

— Il faut larder la viande avant de )a rôtir, dit le Sourd. — Lardons, répondit Grocco. t Alors, avec la pointe de leurs stylets, ils firent une multitude de petits trous au corps du pauvre syndic. Le Sourd enf onçaitdans chaque piqûre un petit morceau de bois; il appelait ça mettre des lardons. La victime criait Dieu sait comme. « Je suis sourd ! » répétait le bandit en ricanant.

Quand ils jugèrent que le pauvre syndic amjt été assez martyrisé de cette façon, ils rattachent de tout son long à une grande perche, qu'ils posèrent sur des bâtons disposés en X ; chacun d'eux prit un feu de broussailles clair et qui devait durer longtemps, ils se mirent à la faire tourner doucement. Le syndic criait de façon à attendrir des rochers.

— Je suis sourd, je suis sourd, répondait le bandit Jacoppo.

Croyez bien, monsieur, que ceci n'est pas un conte inventé à plaisir. Vous savez comme tout le monde que le fameux Grocco a pris un tel goût pour le rôti humain, qu'il ne termine jamais une expédition sans faire mettre à la broche et brûler à petit, feu un pauvre diable, dont il donne ensuite la chair à manger aux cochons. C'est de Thistoire ^

Les exploits du Sourd sont très-nombreux ; mais comme ils se ressemblent presque tous, je me bornerai à vous dire que c'est à lui qu'on attribue le coup de stylet dont certain duc napolitain fut frappé un soir dans I^aples. Ce qui i*a fait croire, c'est que pendant qu'on relevait le duc et que la foule criait comme on crie à Naples, l'on entendit fort distinctement une voix qui criait dans Téloignement : « Je suis sourd. »

Quant aux faits qui me sont personnels, me dit mon hôte, permettez* moi de les passer sous silence; ils ne vous apprendraient rien de nouveau; ils sont communs à tous les isolés.

Je me suis appliqué pendant trente -quatre ans à tuer le plus de soldats qu'il m'a été possible ; ça c'était justice, puisque je leur dois ma jarretière et la belle figure que vous voyez.

Quant à une organisation quelconque, les isolés

* Le- juge du Mandement de Crignola nous racontait qu'il avait 8u d'un brigand enfermé dans la prison de cette ville que Crocco est allé deux fois à Rome travesti en moine pour conférer avec François II ou les autres membres de sa famille. (Extrait du rapport officiel Eur le brigandage.

(Voir la note A B.)

n'en ont pas; leur signe, pour se reconnaître eotre eux, est une ceinture de cuir coupée d'une certaine façon; car, je vous Tai dit: tout homme, qu*il soit bandit ou citoyen, est leur ennemi et ils le tuent. Depuis que je suis Yentier, je me suis souvent demandé depuis quelle époque les Isolés ont paru en Italie, et j'y suis arrivé (car je suis un peu savant). Dans ma carrière d'assassin, j'avais des livres, et la solitude m'a appris que l'origine des Isolés remonte à la conquête espagnole. C'est à ce moment que s'est formée la Camarra, et les nobles hidalgos n'ont rien trouvé de mieux pour la combattre que d'avoir à leurs gages des assassins isolés et inconnus. Cette tradition ne s'est pas tout à fait perdue, je vous assure.

N'allez pas croire cependant que nous sommes sans aucun lien entre nous, ce serait une erreur; mais c'est un lien tout moral, une espèce de communion mystique consacrée dans le sang répandu.

Bétes fauves nous sommes, et, comme les bétes fauves, nous avons un langage que nous comprenons, des signes mystérieux qui nous avertissant de nous retirer dans nos bouges quand un danger nous menace; ce qui arrive souvent.

Notre manière de vivre, en nous laisant les ennemis de tous les hommes, rend ceux-ci impitoyables contre nous. C'est nous qui sommes les boucs émissaires et qui devenons ka victimes expiatoires de tous les forfaits que commettent les grandes bandes; p arfois ,on organisecontre no us des chasses auxquelle

rien ne manque, pas même les chiens. « Tenez, me dit le vieil isolé, qui s'exaltait peu à peu, regardez mes oreilles; ce sont deâ débris informes, n'est-ce pas? C'est hideux, repoussant; eh bien, c'est ce qui me reste avec ma rage d'une chasse dont j'étais le gibier. Voici le fait. Une bande avait pillé le village aux environs duquel je me tenais ordinairement. Le bruit courut que j'avais servi de guide aux brigands et que j'avais reçu une part du butin. Rien n'était plus faux, je VOUA le jure, par saint Janvier; mais le syndic d'alors voulut faire du zèle ou se donner un divertissement.

Un matin, le bois où je demeurais fut investi. — La chasse commença au lever du soleil. Que vous en dirai-je, il ne m'est resté de cette journée qu'un nuage de sang devant les yeux, qu'un brouhaha, un tumulte infernal de coups de feu, de cris humains et d'aboiements, qu'un souvenir des efforts désespérés avec lesquels j'ai franchi les fossés, les marais, les buissons — que j'ai glissé, que deux chiens m'ont sauté aux oreilles, qu'homme j'ai lutté comme un homme contre des bétes, et qu'assailli par des hommes, j'ai lutté contre eux comme une béte, me défendant des ongles et des dents. J'élais fou de rage, je mordais, j'étranglais. J'eus le bonheur de m'emparer de deux couteaux, mes poings se levaient, se baissaient, et, dans cet intervalle, je percevais vaguement comme le bruit de la chute d'un corps. •— Combien de temps dora cette lutte insensée, inouïe ? Je ne sais. — Un orage violent éclata, le ciel sembla s'effondrer en

eau ; le bruit cessa, et peTidant rr^ie le tonnerre faisait rage, je me retrouvai seul au milieu de plusieurs cadavres.

Ici le vieil isolé s'arrôta comme écrasé par ce souvenir. Au bout d'un instant, il releva la tête ; ses traits étaient décomposés, sa figure livide ; il était vraiment effrayant. J'ai eu tort de parler de cela ; ce souvenir remue ma bile jusqu'au fond des entrailles, et je me prends à regretter d'avoir soixante-treize ans. Ah ! Tautorité bourbonienne de ce temps-là ne nous ménageait guère! et pourtant!... Je ne sais comment vont les choses aujourd'hui.

Là, voici que je me calme ; mais il se fait tard et je pourrais vous entretenir jusqu'à demain. — A quoi bon? vous savez maintenant que nous existons, vous m'avez vu, j'ai eu (soit dit sans me flatter) quelque réputation dans mon temps, et j'étais, il y a vingt ans, un des échantillons de la race des isolés. Maintenant, je suis vieux et retiré, je vis tranquille parmi ces gens .dont les uns me respectent et les autres me craignent, car Ton sait que ni ma vieille carabine, ni mon couteau ne resteraient muets devant une injure.

Si vous continuez à voyager dans les Abruzzes, vous apprendrez beaucoup d'autres choses plus inlôtéressantes que ce que je vous ai dit relativement aux grandes bandes et à ce qu'on appelle les contresoldats.

Quoiqu'il arrive, vous n'oublierez pas les isolés, j'en suis sur ; et tenez, mon cher Français, s'il arrivait que par hasard vous en rencontriez un, présen

tez-iui ceci ; quand il l'aura regardé, loin de vous enlever une jarretière, il deviendra pour vous un défenseur intrépide et Gdèle.

Le vieux bandit, en disant ces paroles, me remit un petit sac de toile rouge plié en forme de triangle. Dedans était renfermé un morceau de gros papier sur lequel étaient grossièrement dessinés un profil de saint et quelques signes cabalistiques. Je remerciai mon hôte et je partis en serrant avec soin mon précieux talisman. J'avoue, avec un peu de regret, que je n'ai jamais eu l'occasion d'éprouver sa vertu.

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