LES CONTRE-SOLDATS
Un jour, ou plutôt une belle nuit, puipquUl était deux heures du matin, j*étais assis au bord de la route qui mène à Gastelluccio, et je mordais à pleine bouche dans un énorme morceau de pain sec qui, depuis bientôt vingt-quatre heures, constituait toutes mes proYusîons.
Après une journée tropicale employée à chercher un peu d'ombre et d'air respirable, rien n^est bon comme de se trouver libre, la nuit, au milieu des montagnes. Ceci soit dit, entre parenthèse, pour expliquer comment je me trouvais sur une grande route à cette heure indue.
Je jouissais donc de toute la plénitude de ma liberté) quand je fus tiré de ma béatitude par le bruit, fort insolite en pareil moment et en semblable endroit, de
crosses de fusils brusquement posées à terre. Je tournai la tête et j*ai)erçus avec stupéfaction que j'étais entouré par une tr^taine de soldats, tous immobiles et l'arme au pied. Leur chef, un lieutenant, s'avança poliment, me pria de me lever et se mit à m'interroger.
— Vous êtes étranger ? Français probablement, monsieur ?
— Oui, répondis -je d'assez mauvaise humeur. A quoi le voyez-vous ?
— A l'insouciance avec laquelle vous voyagez la nuit dans les Abruzzes.
— Mais, il me semble, dis-je, en faisant allusion à sa présence, que les chemins sont bien gardés. Il n'y a donc pas grand mérite à s'y aventurer môme la nuit.
— Vous croyez ? dit- il. Et se tournant vers les soldats, il leur répéta en dialecte de la montagne, ce que je venais de dire. Ceux-ci se mirent à rire silencieusement.
— D'où venez-vous ? me demanda le lieutenant. -- De Qastrovillari.
— Ah ! Où allez- vous ?
— A Rome. Mais je ne me presse pas. Je tiens à bien voir les Abruzzes.
— N'avez- vous pas rencontré des brigands par les chemins?
— Si, à Sparanise entre autres, où, après m'avoir dévalisé, ils m'ont fait échanger en plein champ mon pantalon contre cette vieille culotte et des coups
de bâton, cbosedoat mes épaules leur gardent rancune.
— N'en avez-vous point vu d'autres que ceux-là? -- Si fait, j'en ai rencontré beaucoup,* mais ceux-ci
étaient encbalnés deux à deux et conduits la corde au cou par des carabiniers.
— Ainsi vous êtes touriste, vous voyaj?ez pour voir les choses curieuses du pays? Ëh bien, sur mon àme, avant qu'il soit longtemps, je vous promets d'ajouter un fameux chapitre à vos souvenirs.
-Mais!...
— Âh, je n'admets point de mais, mon cher ! Il faut nous suivre.
— Vous me faites prisonnier ?
— Oui, jusqu'à nouvel ordre.
Je savais par expérience qu'il était ioulile de vouloir discuter avec messieurs les officiers piémontais. Je me laissai placer au milieu de la troupe et côte à côte avec le lieutenant qui se faisait très-aimable. Nous primes tous ensemble et au pas la direction de Gastelluccio. •
Cette ville que je connaissais déjà est uqe des plus originales des Abruzzes ; eUe se divise en deux parties bien distinctes : Tune, qu'on appelle la ville haute, est bâtie sur un étroit plateau situé à mi-côte d'une montagne assez élevée. Les maisons y sont agglomérées les unes au-dessus des autres, de çà, de là, sans aucun ordre par suite du manque d'espace. C'est un fouillis, un caphamaûm, quelque chose d'impossible. C'eét la vieille ville ; les habitants montrent