CHAPITRE IV
Quel homme était GhiaTone, il Bauve la via de l'auteur, entretien remarquable qu*il eut avec lui, horribles éYénements qui pfécédèrent et suivirent cette conversation.
L'homme qui marchait à eôtédu tieutenant pouvait être âgé d'euTiron quarante ans. Sa taille, au-dessus de la moyenue, était osseuse et fortement charpentée. La ruse et l'audace dominaient sur son visage d'ailleurs assez peu accentué. Il avait le menton rasé, une épaisse moustache noire garnissait sa lèvre supérieure, son costume rappelait celui qu'on accorde généralement aux brigands d'opéra-comique. Un pantalon de velours enfoncé au-dessous des genoux dans des guêtres de cuir fortement serrées autour de la jambe par des cordons. Une tunique de velours noir serrée à la taille par une ceinture en laine brune garnie de deux pistolets Au-dessous, passait un ceinturon de cuir fauve qui retenait un lourd sabre de cavalerie. Ston cou était nu. Il portait pour coiffure une sorte de toque assez semblable par la forme
au chapeau hongrois porté par Garibaldi dans sa dernière campagne. Un fusil en bandouillière était passé à son épaule et il tenait un sabre nu dans sa main droite. Sa chaussure était ce qu'on appelle en italien des ciocci^ c^est un morceau de peau séchée, coupée d'après la forme du pied et ajustée au moyen de ficelles.
Si j'insiste sur tous ces détails puérils en apparence, c'est que l'homme auxquels ils se rapportaient occupait en ce moment Tattention d'une partie de l'Europe; c'est que cet homme, dont mon gardien venait de me dire le nom, était le chef des bandes Chiavone.
Avant mon départ pour Naples, j'avais entendu siu* cet homme sinon extraordinaire, du moins très-remarquable, une foule de dit-on qui avaient singulièrement aiguillonné mon désir de le voir en face. J'avais connu d'inflniment près tout ce qu'il <^tait convenu d'appeler alors les grands hommes de l'Italie. Garibaldi, un cœur; Giatdini, un petit corps gonflé d'ambition sans cerveau et sans cœur; Rattazi, un renard sans malice; Liborio Romano, la fourberie faite homme. J'en passe et des meilleurs. Tous, sans exception, je les* avais trouvés au-dessous du rôle qu'on leur avait prêté et j'étais curieux de voir si la partie adverse était mieux partagée.
Hélas! je l'avoue hurablepfteut, en voyant Cfeiavone je fus on ne peut plusdésillusionoé.
Un mot d'explication sur ce célèbre partisan.
Ghiavone est né à Isola dit Sora, un petit village des
LES BRIGANDS DE ROME 6i
Abnizzes, dans une maison voisine de celle où naquit le fameux Fra Diavolo. Ghiavone a du reste un lien de parenté avec ce chef, bon sang ne peut mentir. Enfant* il dut à la bienveillance du curé de Sora d*acquérir une instruction élémentaire, chose encore assez rare aujourd'hui dans le royaume de Naples. A vingt ans il devint soldat, et conquit assez rapidement le grade de sergent. A la fin de son congé, il entra comme garde forestier au service du duc d'Aquila ; quelques malversations qu'il commit à cette époque le firent destituer, n rentra en grâce après un certain temps, reprit son emploi ; mais alors le bruit courut qu'il était aflSlié à la police, ceci lui occasionna de fréquentes querelles avec ses collègues qui l'obligèrent, à la suite d'une correction peu fraternelle, à donner sa démission.
Chiavone se retira alors à Sora, où iVdevint fermier; mais les travaux de la campagne ne pouvaient convenir à son esprit un peu exalté ; il partit de Sora, et le bruit courut qu'il s'était enfoncé dans la montagne pour s'y faire isolé (j'ai dit précédemment ce qu'étaient les isolés). C'est peu de temps après le départ de Garibaldi de Naples qu'on le voit apparaître dan? les environs du lac Fucino, d'abord avec une petite bande, puis, peu à peu , avec une troupe grossie de tous les hommes qui fuyaient la conscription, c'est-àdire le joHg piémonlais.
Peu à peu, grâce à son ancien prestige 4e garde chasse des parcs royaux il put s'appuyer sur les braconniers si nombreux dans cette province.
62 LBS BRIGilN&S DE RONK
En peu de temps il parvint à réunir cinq ou six ceoli hommes, aidé qu'il était par des exhortations à la guerre civile de Montuori, évéqae de Sora. Lorsqu^il se trouva à la tétede cette respectable bande, monsignor Montuoii emmena Ghiavone à Rome et le présenta à François II, qui le nomma immédiatement général, mais oublia de lui donner son brevet.
« Ghiavone, au reste, n'y regardait pas de si près. Mgr Montuori était là pour attester qu'il était général; sa bande croyait à Taltestation de Mgr Montuori, lespaysans pactisaient avec luietlui foumissaienUout ce dont il avait besoin. Il n'en demandait pas davantage. Taut alla bien pendant un an à peu près. Pendant un an Ghiavone régna en maître dans cette partie des Abruzzes qui s'étend d'Ascoli à Yenafro.
« G'était un assez beau royaume, d'autant plus qu'en exerçant, son industrie sur la ligne que nous venons de désigner, Ghiavone, s'il était inquiété par les soldats italiens, et il faut dire qu'en effet il Tétait de temps en temps, allongeait la jambe, se trouvait de l'autre côté de la frontière romaine, faisait une pirouette et, vu la défense qui leur était faite de dépasser la froQtière, faisait la nique aux soldats italiens.
« Tous les mois il allait régulièrement à Rome, émargeait pour lui et sa troupe sur les registres du ministère de la guerre de François II, et revenait distribuer la solde à ses hommes.
Ghiavone était alors un grand personnage, n se donnait et ses hommes lui donnaient le titre de iieu-
teoant-général des armées de Sa Majesté François il.
Je n'invente rien. i*ai tenu entre mes mains, à Naples, dans le cabinet du général Gialdini, une proclamation écrite toute entière par Gbiavone et signée par lui de tous les titres que je viens d'énoncer. L'écriture allongée^ quelque peu tremblante, était celle d'un écolier qni s^esdaie à écrire en demi fin.
Je me rappelai tout ceci en regardante lieutenmtgénéral Gbiavone; et phis je le dévisageai, moins je parvenais à me convaincre que je voy^Tbomme qui renouvelait dans les Abruzxes les exploits des grands aventuriers du nouveau monde dont les noms sont devenus légendaires.
Je m'étais imaginé trouver un Montbards ! Je n'apercevais qu'un routier.
Plus tard, j'ai su que Gbiavone n'était qu'un prêtenom ; il était le bras qui agissait ; mais non pas la tète qui pensait. Gbiavone, l'indigène de Sera, joua dans toute cette campagne >le rôle de l'àne revêtu de la peau du lion.
Je m'explique.
La lutte engagée dans l'Italie méridionale, réaction toute naturelle contrôle joug importé par le Piémont avait pour cbef reconnu Gbiavone de Sora ; mais le cbef suprême, l'organisateur de cette lutte incroyable de quelques centaines d'hommes contre cent mille soldats, a été pendant Iciigtemps un Français du meilleur monde. Le lieutenant X..., qui s'était battu à Solférino, donna sa démission de l'armée française, après la campagne et passa dans les Abruzzes. ht il
pritleDom déjà connu de Ghiavone, et, de conc^ avec celui-ci, organisa cette guerre de surprise, de marches et de contre-marches, qui mit l'armée piémontaise tant de fois sur les dents.
Grâce à cette doublure de noms, dûayone se trouyait être partout et n'était nulle part. Le fameux major Fumel en penpa devenir fou. ^ Aujourd'hui, M. X est rentré en France ; mais une terreur superc^titieuseest restée attachée à son nom, et Ghiavone de Sera lui est en partie redevable de ses derniers succès. Ceci est un des mille é{Hsodes inconnus de cette guerre sur laquelle il reste tant à dire encore, et qui un jour certainement trouvera sa justification.
Je reviens à Ghiavone, l'envahisseur deGastelluccio.
Quand la troupe de grenadiers, qui n'étaient autres que des montagnards déguisés en soldats, fut arrivée sur la place où était situé le corps de garde, Ghiavone ordonna la halte, fit former le carré sur deux files de profondeur, s'y enferma avec le heutenant, et pendant que les hommes du premier rang présentaient leurs baïonnettes avec l'aplomb de vieux soldats, il donna Tordre au second rang d'ouvrir un feu de peloton vers l'angle de la place où s'étaient réfugiés les Piémontais. Ceux-ci, guidés par leur major, qui lui-môme avait pansé sa blessure avec son mouchoir, ripostèrent par une fusillade bien nourrie, qui jeta par terre une douzaine de Ghiavoniens. Puis, profitant d'un moment d'hésitation qui se manifesta dans les
^ Voir la uoio B à la fin du livre.
rangs de ces derniers à l*aspect de leurs morts, ils s'élancèrent à la baïonnette en désespérés. Mais à la Yue du choc qui se préparait, les Gbiayoniens, par une manœuvre qui devait leur être familière, se séparèrent tout à coup et se glissèrent le loug des maisons dans lesquelles beaucoup disparurent. Si bien que les Piémontais étant lancés ne trouvèrent que le vide devant eux, ils passèrent sur les cadavres, acbevèrent les blessés et furent se reformer en bataille à rentrée de la rue Garibaldi. fifal leur en prit, car de toutes les maisons partit une fusillade qui causa de grands ravages dans leur troupe.
Le major, atteint par plusieurs balles, tomba pour ne plus se relever ; un seul officier survivait : c^étail un tout jeune homme, un Toscan, beau comme un Antinotis ; il se tourna vers les soldats et leur dit : « Voulez- vous fuir ? fuyez. Voulez- vous mourir ? faites comme moi. Vive l'Italie! et il se précipita vers l'entrée d'une maison d'où partaient de nombreux coups de fusil. Vive ritalie! crièrent ses soldats, qui, à son exemple, se précipitèrent dans les maisons. Une partie de cette lutte corps à corps sans pitié, m'échappa. Mon gardien» debout sur le banc, semblait rivé à la muraille, sa poitrine laissait échapper des grondements de béte fauve en furie.
Evidemment cet homme était en proie à la fièvre du combat ; il rugissait de ne point avoir sa part dans la tragédie qui se jouait. Soudain, il poussa un cri tellement rauqiie et si violent qu'il semblait que sa poitrine eut dû s'entrebriser. Je le regardai. Ses yeux
hagards deyenaient saDguiooleDts ; il avait du sang aux lèvres ; il était hideux.
— Bravo ! ah ! Dieu ! La Thérésa est la plus forte ! C'est pourtant à cause de vousque je suis ici ! s'écria til en se tournant vers moi d'un air furieux.
— Eh ! qui t'cmpôche de sortir. — Je ne me sau- Teraipas, où veux-tu que j'aille?
Le handit hésita s'il devait sortir ou rest^ ; mais le sentiment du devoir l'emporta, il reprit aua|i tranquillement qu'il le put, sa place auprès de moi et se mit à regarder de toute la force de ses yeux.
Voici ce qu'il regardait avec tant d'attention et dont le souvenir se retracé à mon esprit, comme s'il 8'agissait d'un événement arrivé hier.
A la fenêtre d'une maison située vis-à-vis du poste apparut un soldat dans lequel je crus reconnaître un chiavonien ; il traînait après lui par les cheveux un homme à demi-mort qu'il se prépara à jeter par la fenêtre. — Déjà la moitié du corps de ce dernier était penché en dehors du point d*appui, quand, paraissant renaître, il poussa un cri, auquel répondit un autre cri parti des profondeurs de la maison, un cri strident, épouvantable. — En l'entendant, le Gniavonien voulut se hâter de jeter le mourant ; mais celui-ci se cramponna, une lutte s'engagea; Pendant qu'ils étaient ainsi tous deux, une femme échevelée, sanglante, presque nue, qui venait du fond de la chambre, se précipita le couteau levé sur le Chiavonien qui s'affaissa. — La lame tout entière lui était entrée dans le cou. — La femme se baissa, retira le couteau
dont elle mit la lame ruisselaDte entre ses dents^ puis^ aidée par Ibomme qui paraissait avoir juste assez de force pour se tenir sur les genoux, elle mit le corps du Ghiavonien au bord de la fenêtre, la tète appuyée sur la balustrade.
Gela fait, elle reprit son couteau, et, pendant que rbomme maintenait le corps dans la position qu'ils venaient de lui donner, elle se mit en devoir de séparer la tête du tronc. G'était une borrible et rude besogne à faire avec un méchant couteau. Sous la morsure du fer, le Ghiavonien se réveilla ; il eut quelques soubresauts ; Taffreuse mégère sciait toujours ; elle paraissait se complaire dans son œuvre. Quand la lame eut atteint Tos du cou, elle jeta le couteau, se baissa et se releva, tenant à la main une hachette à fendre le bois. A Faide de cet instrument, elle acheva de couper la tête, qu*elle arracha violemment quand Fos eut été brisé.
Pendant que ce drame atroce s'accomplissait à la fenêtre, plusieurs soldats faisaient le siège de la maison dont la porte étaitfortement barricadée, et tiraient des coups de fusils. Plusieurs balles atteignirent la femme car son sang ruisselait à flots, mais elle n'y prenait point garde. Quand elle eut arraché la tête au tronc, elle la prit par les cheveux, Téleva à hauteur de ses yeux et la considéra un instant en silence. Puis, comme saisie par une sorte de rage, elle se mit à lacérer cette tête coupée avec la lame de son couteau, elle en arracha les yeux, la couvrit d'injures et de crachats, et enfin la lança de toutes ses
forces à travers la place où elle tomba au milieu d'un groupe de soldats qui s'écartèrent avec effroi.
Moi, je regardai toujours la furie, mes yeux ne pouvaient se détacher de cette femme tant est grande la fascination de l'horrible.
Le drame n'était pas terminé; elle se baissa vers l'homme blessé qui l'avait aidée à tuer le Chiavonien et lui enfonça son couteau dans le cou; le malheureux tomba sans pousser un cri. La femme le regarda pendant quelques secondes, puis elle disparut dans l'intérieur de la maison qui subissait en ce moment un véritable assaut. Soudam des jets de flammes s'élancèrent par les fenêtres, en un instant la maison ne fui plus qu'un vaste foyer, vers lequel les soldais tirèrent sans discontinuer pour empêcher la femme de s'échapper ; mais celle-ci ne reparut plus.
Mon gardien, à cette vue, parut en proie à une violente exaspération ; il était peut-être imprudent de lui adresser la parole en ce moment, toutefois, je l'interrogeai.
— C'est une vengeance, n'est-ce pas? lui dis-je en montrant la maison incendiée.
— Oui tme vengsance, reprit-il d'une voix sourde, comme s'Use fût répondu à lui-même. La Théré^a est une femme! Mais la famille n'est pas morte avec elle, elle a un frère.
Je flairai une histoire et j* allais interroger encore, lorsque le bandit me coupa brusquement la parole. — « Pas à présent, signor^ taisez-vous ! Je vous raconterai tout cela ce soir, si vous êtes encore vivant! •
Je fis un haut le jcorps eu entendant cette parole. On a beau être brave, être résigné à tout, il est toujours désagréable de s'en tondre dire de pareilles choses — si vous êtes encore vivant. Parbleu, rien que cela suffit pour vous donner une terrible envie de vivre. Enfin, je me tus, et me remettant à la fenêtre, je me promis de ne rien perdre du spectacle pendant que j'étais encore vivant.
Le combat touchait à sa fin. Les Ghiavoniens vainqueurs célébraient leur victoire en jetant à qui mieux mieux par les fenêtres, les meubles et les gens, il résultait de ce pêle-mêle des scènes bizarres. Gomme partout, le bouffon ici se mêlait au terrible. D'une maison dévastée sortit un homme auquel on avait lié les bras derrière le dos et deux chats autour du cou. Les pauvnBS bêtes se cramponnaient de toutes leurs griffes aux Tôtementsde leur victime. Les habits qui jadis avaient été oeufs se déchiraient et les chats se livraient alors à une gymnastique désespérée pour reprendre leur équilibre. C'étaient des sauts, des bonds, devant lesquels le visage et les épaules du pauvre homme devenaient ce qu'ils pouvaient. Il criait à faire pitié, les chats grinçaient, miaulaient, il résultait de ce spectacle un ensemble si grotesque que je ne pus me retenir de rire bruyamment.
Une autre scène faisait pendant à celle-ci sous une autre forme. Un homme, les bras liés, les jambes entravées par des cordes, marchait ou plutôt sautait par petits bonds devant trois jeunes femmes qui le houspillaient à^rands coups de baguette de fusil, les
cris de ce malheureux dont les chairs étaient entamées Défaisaient qu'exciter la colère de ces femmes qui le battirent tant que le pauvre diable à bout de forces se laissa choir au miheu de la place. Elles voulurent le faire lever et Taccablérent de coups ; mais elles ne purent arriver à le mettre sur pieds. Alors une de ces furies alla vers la maison qui flambait, y prit un brandon allumé et revint le promener le long des jambes du prisonnier qui se mit à hurler.
Le moyen réussit, il se leva. Je le suivis des yeux jusqu'à ce qu'il eut disparu dans une ruelle, toujours torturé par ces trois furies.
— Qu'est-ce donc que ceci, demandai-je au bandit que ce spectacle semblait amuser fort,; les habitants se massacrent entre eux?
— Non ! La ville haute se venge dela^jâile basse, répondit-il sentencieusement. *|p^
— Ainsi, les femmes qui torturent le prisonnier? —• Sont de là-haut, lui est d'en bas.
— Et Thérésa?
— Ah! Thérésa, c'est encore une autre affaire! Mais tenez, voici qu'on vient nous chercher pour vous conduire devant le général.
— Quel général? Chiavone?
— Oui.
La porte du corps de garde fut ouverte violemment, et un groupe d^hommes moitié soldats moitié paysans, entra en vociférant.
A Paspect des dispositions hostiles de ces gens, mon gardien , qui probablement avait sa consigne,
se posa entre eux et moi, et, tenaut son fusil en joue, il cria: Le prisonnier est sacré, il appartient au général, le premier qui le touche est mort.
C'était concluant; Forage s*apaisa, les hommes, m'entourèrent et, serré de très près, je sortis avec eux. Ici commença pour nous tous un véritable danger. L9, populace exaspérée fit pleuvoir sur nous une grêle de pierres, des groupes de femmes et d'hommes armés de sabres se ruèrent sur nos pas. Mort au Français ! mort à l'espiou 1 criait la foule. L'escorte qui meeonduisait dut plusieurs fois abaisser ses fusils pour maintenir ces furieux à distance. Nous marchions très-vite ; mais pas assez cependant pour que je n'eusse le temps de regarder autour de moi; la place seule présentait un affreux spectacle. DeB cad^^ de soldats et de citadins se balançaient pendus ^Hkssus des portes des maisons. Un peu en avant Wla maison de la Thérésa, un malheureux avait été lié à deux pièces de bois arrangées en croix de sainf Ândsé, et son corps, absolument nu était lacéré par une multitude dlncisions cruciales faites à la pointe du couteau. La plupart des morts au milieu desquels nous marchions avaient la lèvre supérieure et la peau du meoton arrachéies. (Cette mutilation, considérée comme déshonorante, est exercée même à l'égard des blessés, c'est une variété du scalpe des Indiens ; au lieu de s'adresser à la chevelure, elle s'attaque ici à la barbe et aux moustaches. Je dois dire, pour être juste, que je Pai vue pratiquer par les deux partis.)
Nous passâmes près d*QD officier grièTemcnt blessé qui se débattait à demi nu au milieu d'un groupe de femmes.
I/une d'elles, penchée sur lui, s'amusait à lui tenailler les sources de la virilité avec une paîre de piQcettes: — Taez-moi, par pitié! Tuéz-moi! criait ce malheureux. Ma plume ne saurait traduire en français les atroces et obscènes plaisanteries par lesquelles ces femmes répondaient aux supplications de l'infortuné.
Si habitué que je fusse aux scènes de combat, ici le carnage me donnait des nausées, ce n'était plus une bataille, c'était un égorgement, un abattoir humain. Les gens de la ville haute s'étaient abattus sur ceux de la ville basse, comme use escouade dis bouchers. Les femmes surtout se livrak^^des raffinements de cruautés dont les hommes «Hémesne pouvaient supporter la vue.
Une jeune fille basse, sans doute vouée à la mort en raison de je ne sais quelles haines, paniint à s'échapper des mains de ses bourreaux féminins.
Elle courut se réfugier au pied de la croix qui s'élevait au centre de la place ; elle s'y accroupit, étreignaut Tarbre dans ses bras. Les bourreaux arrivèrent ; mais, par suite d'une terreur religieuse, elles n'osaient pas massacrer la victime au pied de la croix. Elles se jetèrent sur elle, s'eflforçant de rentraiaer, mais la jeune fille paraissait rivée au saint bois. Coupons-lui les bras, dit une femme, nous la tuerons plus loin, et, joignant le geste à la
parole, cette forcenée se mit à taillader les bras de sa victime avec un mauvais sabre. A cette vue, un cri d'indignation s'éleva d'un groupe d'hommes qui jusqu'alors avaient regardé la «eèue sans mot dire. L'un d'eux arma son fusil et logea une balle dans la tête du bourreau femelle. Toutes les femmes s'enfuirent, la jeune fille fut sauvée. Mais que d'autres sacrifices ! nous marchions littéralement dans une boue détrempée de sang, aucun soldat piémontais n'apparaissait plus. Etaient-ils donc tous morts ?
Nous gravîmes la chaussée briquetée qui conduisait à la ville haute où Ghiavone avait établi son quartier général. A l'entrée de cette ville s'arrêtait la désolation. St je n'avais vu un grand nombre de Chiavonicns et d'hommes armés courir par les rues en gesticulaot, j'aurais pu me croire à cent lieu^ des horreurs de la ville basse. Des femmes assises devant les portes filaient en allaitant leurs enfants. Des jeunes filles se peignaient mutuellement leurs magnifiques chevelures. Des bambins, qu'aucun costume n'embarrassait, grouillaient paisiblement parmi des bandes de petits cochons noirs fort tranquilles.
Mon arrivée eut pour effet de troubler cette touchante tranquillité ; en me voyant, les jeunes filles, les femmes^ les bambins et les petits porcs se sauvèrent dans les maisons, dont les portes furent closes avec grand fracas.