CHAPITRE V
Qui continue le précédent, d'une manière fort tragique, l'auteur dine avec le général et fait connaissance avec certains brigrands non moins intéressants que leur chef.
De quelque côtt que se portassent mes yeux, je n'apercevais que des figures menaçantes. Les femmes aux fenêtres me montraient le poing ; les hommes agitaient leurs armes d'une manière significative.
Que leur avais-je donc fait?
Ces démonstrations nous suivirent jusqu'à la maison municipale, où m'attendait Son Excellence le lieutenant général des armées du roi.
Nous entrâmes dans une salie basse, enfumée, pleine de gens dépenaillés, qui tous étaient armés de la façon la plus originale. Celui-ci portait un revolver dont il avait démonté le canon; celui-là portait au côté un sabre sans fourreau et s'était fait une ceinture de couteaux. La plupart, moins bien partagés, n'avaieot pour toute arme qu'une baïonnette emmanchée à l'extrémité d'un bâton. Une bruyante hilarité régnait parmi cette foule au moment de notre
arrivée. C'est qu'au milieu d'un petit espace laissé vide par la soci^ti^ uq loustic improvisé s'appliquait sur la figure des moustaches et une barbe fraîchement arrachées à un soldat italien. Je ne puis aujourd'hui me rappeler sans horreur cette face humaine avec sou masque de lambeaux saiguatffs.
Pour traverser la salle, je dus passer à côté de cet abominable saltimbanque. A peine me vit-il à sa portée qu'il m'appliqua sur la joue une de ses hideuses dépouilles.
L'assemblée rit aux larmes et battit des mains.
La sensation que j'éprouvai me fit faire un mouvement de bras si violent que le pitre, atteint en pleine poitrine, alla tomber en arrière à quelques pas de moi. Il se releva, saisit un sabre et s'avançant :
— Païen de Français! s'écria- t-il, puisque tu ne veux pas de ma barbe, je vais prendre la tienne.
Des bravos frénétiques accueillirent ces paroles.
— Oui, oui, la barbe du Français !
Et l'on se rua sur nous. Mon escorte, formée en peloton autour de moi, faisait bonne contenance ; mais que pouvaient sept à huit hommes contre une trentaine de furieux !
— Donne-moi un fusil, une arme quelconque, dis-j<» à mon sosie dont les yeux lançaient des éclairs, que je puisse au moins t'aider à nous défendre.
— La barbe du Français ! la bkrbe de l'espion ! continuait de crier la foule en délire.
Tout à coup une voix forte, métallique, partant de l'extrémité de la salle, jeta au milieu du tumulte ce mot :
— Silence!
Bien que pronoiiGé avec calme, ce mot fut entendu et compris par chacun. U en résulta un Yéritable coup de théâtre. Tous les bras s'abaissèrent ; il se fit un mouvement oscillatoire d'avant en arrière dans la vague humaine dont j'étais entouré. Toutes les têtes se découvrirent et un grand espace vide s'ouvrit en &ce de moi.
Alors j'aperçus l'embrasure d'une petite portequi paraissait ouvrir sur une cour, et dans cette embrasure, comme dans un nimbe lumineux un homme fièrement campé sur ses jarrels et les mains appuyées sur son sabre nu, la pointe piquant le sol. Cet homme, vêtu de noir, dans cette lumière, rassemblait à une apparition fantastique.
C'était Ghiavone. Après avoir contemplé avec une apparente satisfaction l'impression qu'il venait de produire, d'un geste théâtral il remit son sabre au fourreau, et s'avançant lentement, il vint s'arrêter à trois pas en avant de moi. Là, croisant les bras sur sa poitrine, il me regarda silencieusement, m'examinant, comme Ton dit, de la téta aux pieds.
Je m'inclinai d'abord, puis je le regardai aussi, sans forfanterie, mais sans timidité non plus. J'étais arrivé à ce paroxysme d'idées où l'instinct de la conservation personnelle disparaît, pour faire place à un je ne sais quoi qui semble déjà ne plus appartenir à la vie réelle.
^ Le regard de Ghiayone me parut être plutôt empreint de bienveillance que d'hostilité. Il me salua des yeux^ et, se retirant avec la majesté qu'il avait mise à venir, il donna Tordre de me faire entrer dans la cour à sa suite.
Deux minutes après j'entrai dans cette cour, petite et malpropre. Au centre se trouvaient deux chaises. Ghiavone était assis sur l'une ; il m'invita de la main à prendre place sur l'autre, ce que je fis sans plus de cérémonie.
Me voilà donc assis face à face avec Gbiavone, qui m'examinait toujours en silence. Ma situation était au moins singulière ; mais je ne la supposais plus <!bingereuse. On ne jait pas asseoir devant soi un condamné à mort. Puis je me rappelai qu'on nemV vait pas fouillé, or il pouvait être que j'eusse sur moi un revolver, une arme quelconque, et dans ce cas. Son Excellence, à la distance où je me trouvais d'elle, aurait pu s'en mal trouver. Malgré ces réflexions rassurantes que je faisais m petto, le silence du générai commençait à devenir inquiétant, et déjà je me le figurais le chat jouant avec la souris.
Enfin, après s'être recueilli, il parut se disposer à parler.
Je crus qu'il allait m'interroger. Je me trompais. De l'air le plus impassible du monde, comme s'il récitait une leçon apprise, il se mita me faire Thistorique de mon voyage depuis Naples. A telle heure, tel jour, vous êtes passé à tel endroit ; v*us y avez logé chez telle personne. — Oui. — A Sparanise, on
LBS BRIGANDS D« ROME 79
Yons a dépouillé et battu dans telle et telle circous* tance. — Oui. — A Mola, vouB avez été reçu par le syndic Spina, qui sera bieu empêché de le faire dans quelque temps.
Ghiavone donna à ces derniers mots une accentuation singulière qui me lit le regarder ; il sourit et redevint impassible.
A quelque temps de là, j'eus Texplication de cette phrase énigmatique. Spina, qui était syndic de Molo di'Geata et député au parlement italien, tombait assassiné par les brigands. Les détails de cet assassinat méritent d'être rapportés. C'est un trait de mœurs.
Le syndic Spina avait fait des offres à un brigand nommé Guccito pour rengager k organiser une troupe de contre-partisans destinée à donner la chasse aux bandits. Guccito, ayant reçu de Siûna à cet effet une assez fortesomme d'argent, ^'enfuit dans la montagne, où ildénonçaà un lieutenant de Ghiavone nommé Galozzi les pnoiictsdu syndic. Les chefs de brigands se réunirentet condamnèrent le syndic et député Spina à être poignardé. Le dénonciateur Guccito fut chargé de l'exécution. La condamnation portait que Spina serait enlevé, séquestré en lieu sûr, interrogé, puis mis à mort. Peu de jours après, la sentence recevait un commencement d'exécution; le syndic était enlevé et transporté par les brigands dans un de leurs endroits familiers.
Ici se place nn curieux incident d'une rigoureuse authenticité. Le syndic Spina avait un frère, supérieur de la cox^régation désignée sous le nom de frères du
80 LES BEIGi^NDS DE ROME
Sang répandu. Informé de la séquestration de son frère, celui-ci chercha à le sauver. Usant des prérogatives que lui donnait son titre de supérieur d'une communauté, il requit et obtint l'intervention des autorités pontificales auprès de Ghiavone. Par ordre du délégué deFrosimone, un sous officier des gendarmes pontificaux se rendit dans la montagne près du lieutenant général de François 11^ pour le prier d'ordonner la mise en liberté du syndic. Avant de répondre à rinvitation, Ghiavone fit demander des détails de Taifaire à son lieutenant Galozzi ; celui-ci répondit par le billet suivant :
a Très estimable don Luigi,
» FrancescoSpina, syndic et commissaire du gouvernement dans la commune de Mola, a eu la tête coupée, et Guccito a portéà Rome le mousquet du défunt. Francesco Piazza autrement dit Guccito, a bien agi et a rendu service en tuant un célèbre révolutionnaire, ennemi du roi notre seigneur. Le défunt syndic avait appelé à lui Guccito, et voulait Tobliger à organiser une troupe en lui promettant beaucoup d'argent, troupe avec laquelle il devait marcher contre nous pour nous détruire ; il voulait même l'obliger à vous assassiner vous-même, mais Guccito, au lieu de trahir, l'a tué ; et c'est là un devoir sacré qu'il a rempli.
» 16 décembre 1861.
» Votre tout dévoué et très humble serviteur,
» GlUSEPPE GALOZZI. »
Ghiavone répondit donc à l'envoyé pontifical qu'il était trop tard, et le pria de porter .ses compliment à Guccito, en attendant qu'il allât lui-même lui serrer la main ; car tous les mois, Ghiavone se rendait à Rome ; il y assistait à la messe dans la chapelle du Quirinal, alors habité par l'ex-roi de Naples: il communiait ; puis, sa conscience ainsi mise en repos, i^ se rendait à la trésorerie particulière du ministère de l'intérieur de François II, il émargeait la solde convenue pour lui et pour ses hommes. Gela fait, il revenait à Sora ; ce manège dura une dizaine de mois.
Il est bien entendu que j'ignorais absolument tous ces détails au moment où j'avais l'honneur d'entendre Ghiavone me parler du syndic Spina. Quand il eut fini de me raconter jusqu'à la moindre particularité de ce qui m'était arrivé depuis Naples, Ghiavone sourit avec satisfaction.
— Tout cela est vrai, n'est-ce pas? je n'ai rien oublié! me demanda-t-il.
— Absolument rien, et je crois que la police môme de Londres pourrait prendre des leçons de la vôtre.
Get éloge parut plaire à Ghiavone ; un nouveau sourire plissa ses lèvres minces, et il continua Ventretien.
— G'est que reprit-il, je fais ma police moi-même. Si je ne suis pas partout de ma personne, j'y suis par mon esprit, par ma volonté. Je sais qui vous êtes et ce que vous vouiez. Gomme tous les Français, vous êtes incrédule autant que téméraire. Vous vous êtes dit : — Est-ce que vraiment Ghiavone existe ? G'est
an conte, t Et, partant de là, vous avez eu Tidée de Toyager seul dans les Àbruzzes sans armes pour tous défendre. Eh bien ! Ghiavone existe, et c'est lui qui TOUS a protégé ; c'est lui qui, après avoir permis qu'on vous attaquât un peu vertement à Sparonèse, n^a pas voulu qu'on vous tuât. Dans les gens qui vous ont donné l'hospitalité sur la route, dans le lieutenant qui vous a fait prisonnier» dans le gardien qui vous a été donné, il ne faut voir que Tesprit de Ghiavone. Maintenant vous voilà dans l'antre du lion. Regardez-moi bien en face ; croyez-vous que j'existe? Oui, et, pendant que je vous parle ici, il y a là-bas, à Rome et à Turin; deux rois qui s'occupent de mon existence, qui pensent à moi, Ghiavone ! L'un de ces rois espère, l'autre tremble !
J'écoutai avec surprise ces paroles dont la traduction française ne peut rendre la tournure imagée. Et l'ancien garde-chasse grandit quelque peu dans mon esprit.
— Croyez bien, général, lui dis-je, que je m'estime honoré de vous avoir vu, et je goûte d'autant plus cette faveur que vos gens paraissaient disposés à faire tout ce qu'il fallait pour m'empôcher d'en jouir.
— Vous aurait-on menacé, injurié?
— Non- seulement on m'a injurié, mais on m*ajeté des pierres; du reste, vous avez pu voir dans la salle ce qui en était.
— C'était vous qu'on voulait tuer ?
— • Mon Dieu, oui, tout simplement.
LES BRIOAIfDS DE ROME 83
Ghiavone fit signe à un officier de s'approcher, il lui dit quelques mots à Poreille, Tofficier s'inclina respectueusement et entra dans la salle d'où j'étais sorti.
Ghiavone était redevenu silencieux ; je l'imitai.
Au bout de quelques instants, un feu de peloton retenlit au dehors.
Ghiavone, toujours impassible, me dit :
— Justice est faite, mon sieur le Français ; l'homme qui vous avait menacé esl mort. Notez ceci dans vos souvenirs.
— Je n'y manquerait pas, général.
— Vous me ferez plaisir ; mais vous devez avoir faim, car la journée a été rude pour tous.
— Et avantageuse pour vous, dis- je en l'interrompant.
— You9 voulez dire glorieuse, monsieur! Allons! à table.
Je le suivis en me mordant les lèvres. Nous passâmes dans une petite chambre assez propre (circonstance archi-rare dans l'Italie méridionale), au milieu de laquelle était disposée une table bien garnie.
Le général s'assit, me fit placer à sa droite ; les convives, au nombre de huit, prirent place selon leurs grades. Quand tout le monde fut placé, Ghiavone se découvrit, fit le signe de la croix, et récita très-dévotement, à haute voix, le Benedicite. Ghaque convive répétait les paroles à voix basse. Gette cérémonie achevée, le repas commença .
Ghiavone, comme presque tous les Italiens, ne bu-
Tait que de L'eau et mangeait fort peu. Il fit néanmoins apporter du vin à mon intention. — Au dess^t qui se composait de fruits, il emplit un verre de vin du pays, il y trempa les lèvres et me le passa. — Cette coutume, en usage dans toutes les Galabres et les Abruzzes, est la plus grande marque d'affabilité que puisse donner à son hôte le maître de la maison. C'est comme lorsque, dans l'extrême Orient, on a partagé le pain et le sel. Pour me conformer à l'usage je posai mes lèvres où il avait poséles siennes, je bus une gorgée devin et je lui dis :
— A votre santé, général !
Je vous remercie, monsieur. Alors, il versa luimême une petite quantité de vin dans le verre de chaque convive, puis dans le sien, et l'élevant : Allons, messieurs! buvons à la santé de la France catholique .
-- A la France ! dirent les officiers. Ils choquèrent leurs verres en évitant avec soin de toucher à celui du général, que cette marque de respect parut flatter beaucoup.
— C'est ainsi, n'est-ce pas, qu'onfaitdans votre pays, me dit Chiavone. On appelle ça un toast — un vilain mot pour exprimer une bonne chose. Je hais les Anglais, moi, et tout ce qufvient d'eux. — N'avezvous pas en France un mot pour remplacer celui-ci?
— Pardon, nous avons le mot trinquer.
— Cecime plaît mieux. Trinquer!... trinquer {..•je me le rappellerai. Pour mieux le retenir, général, voulez-vous trinquer encore une t'ois ?
A la santé de qui?
~ Nousavons bu àla France catholique ; buvonsàla sanlé de Pie IX. Je m'attendais à voir ce toast porté avec acclamation. Il n'en fut rien ; au contraire, chacun me regarda comme si je venais de dire une énormité, et Ghiavone me dit sèchement :
« On prie Dieu; on ne boit pas à sa santé. » G*est ainsi du moins que je traduisis cet phrase italienne que voici textuellement:
Si prego Dio, non beve a la sua sainte, »
Cette excessive religiosité chez desgens dont je venais de voir les exploits n'était-eile pas feinte? Je n'ai pu m'en assurer.
Le repas s'acheva d'une façon glaciale. Au sortir de table, la glace se rompit, Ghiavone m'olFrit une cigarette:
— Merci, général, je ne fume pas.
— Vous prisez, alors, et il me tendit une tabatière.
— Pas davantage! j'ai le tabac en horreur.
— Ah!
Il alluma sa cigarette et nous revînmes nous asseoir dans la cour.
— Que dit-on de moi, à Paris? me demanda-t-il sans préambule.
— Je ne saurais vous le dire, général ; il y alongtempsque j'ai laissé Paris.
— Oui, je comprends; vous hésitez à dire qu'on m'y traite de bandit, d'assassin, de monstre. Que de journaux écrivent sérieusement que je commets mille atrocités, que je mange de la chair humaine, peut-
être. Des atrocités ! C'est bon pour un Grocco, un Tristanny, des gens de rien, des misérables, qui déshonorent la sainte cause que je défends. Moi, je combats loyalement; vous Pavez vu ; je marche à la tôte de mes troupes ; je manœuvre avec elles ; je livre des batailles rangées. Je suis un général et non pas un bandit. J'ai des vrais soldats que je paye. Oh ! le jour viendra bien où je pourrai montrer à PEu- Tope quel homme je suis. Jugez de ce que je pourrai faire, en voyant ce que je fais. Je commande à cinq mille hommes et j'en combats cent lïdlle. Attendez; dici à un an, je vous donnerai audience à Naples dans le palais du roi François II.
Ghiavone s'était exalté en prononçant ce petit discours. Je l'examinai attentivement, il me parut convaincu de ce qu'il disait :
•- La foi sauve, me dis-je intérieurement en pensant aux massacres qui se commettaient dans la ville
— Vous me pardonnerez, me dit Ghiavone redevenu calme, de vous garder cette nuit et demain auprès de moi.
— Gomme il vous plaira, général.
— G'est dans votre intérêt que j'agis ainsi ; la route est occupée par les Piémontais, ce ne sont pas des Ghiavone, eux, ils vous fusilleraient sans vous entendre. J'ai ordonné qu'on vous dressât un lit dans cette maison. L'homme qui vous a gardé jusqu'ici vous gardera encore. Bonsoir, heureuse nuit.
Il rentra dans la chambre où nous avions dîné, et
moi, conduit par mon iosie, j'allai me faire enfermer avec lui dans une petite pièce noire, nauséabonde et malpropre.
Je me jetai tout vêtu sur le grabat qu'on osait appeler un lit. Sosie s'assura que les fenêtres étaient bien closes et la porte bien fermée ; il amorça son fusil, mit un pistolet et un sabre à ma portée, car, me dit-il, ou la ville basse, ou les Piémontais nous attaqueront cette nuit.
— Alors il ne faut pas dormir.
— Non, signor.
— Mais je vais m'ennuyer terriblement !
— Non, signor.
— Ah bah ! et pourquoi s'il teplait ?
— Parce qu'on se battra et puis qu'en attendant je vous dirai l'histoire de la Theresa.
— Va donc pour la Theresa.
Alors comme dans les Mille et une nuits, Sosie commença ainsi.