‹ Les brigands de RomeChapitre 8 sur 27 · LA THERESA · texte numérisé non relu

LA THERESA

Ce qui fait notre malheur, à nous autres gens des montagnes, ce sont les haines cpii nous divisent. En vous parlant de la rivalité de Gastelluccio la haute contre Gastelluccio la basse, je vous ai dit que les gens de la ville basse avaient appelé les Piémontais, et ceux de la ville haute les brigands. C'était une manière de vider leur différend. Ces haines n'existent pas seulement de yille à ville, mais de famille à famille, d'homme à homme ; tant que cela sera, les Abruzzes appartiendront au plus fort.

Pour en revenir à la Theresa, il y avait à Isernia deux hommes qui demeuraient porte à porte, et qu'une vieille haine divisait plus que si la mer eût passé entre leurs.maisons.

L'un, nommé Laziaro» était un homme de police, un de ceux que nous appelons pistatore^ c'est-à-dire,

chercheur de pistes. Ses fonctions, conune son nom [^indique, consistaient à chercher la trace des brigands^ comme le diasseur cherche celle de la fauve. G'esl un métier périlleux et peu honorable ; mais, après lotit, il'fâut que chacun viver Lazzaro tenait ces fonctions de son itère eUts exerçait conscienciciistîQicQ t. afc vûisiu était, par contraste, un chef (le bande inBpélèbre dans la montagne, mais tellement iiabiUHI jamais Lazzaro n'avait pu découvrir ses refusée dais la montagne. Vous savez que, chez nous, lemf^lier do brigand n'a rien de déshonorant, c'est un titre qui se transmet par héritage et que les fils sont fiers de porter. — Après chacune de ses expéditions, Sertora, le chef, revenait habiter sa maison où résidait son fils âgé de quatorze ans. Lazzaru, lui, avait un fils un peu plus âgé et une fille qu'on appelait Theresa. Malgré Tinimitié des parents, les enfants se voyaient, quitte, plus tard, à épouser pour euxmêmes les querelles paternelles.

Ce sont là de singulières mœurs, n'est-ce pas ? ^ Un jour le bruit courut à Isernia que Sertora avait été blessé dans la montagne ; en l'apprenant, Lazzaro, toujours fûté, se mit à sa recherche ; s'il l'est vrai» ment, se dit-il, il à dû se coucher quelque part; fût-il au fond des entrailles de la terre, je le retrouverai. Ce qui surtout excitait Lazzaro à agir ainsi, c'est que la tète de Sertora venait d'être mise à ïarîxpar le gouverneur de la province, mille di^cats. C'était une grosse somme, et le principal délaut de Lazzaro, qui en avait beaucoup d'ailleurs^ était d'aimer l'argent

passionnément. Puis il y avait eu déjà du sang de versé entre sa famille et celle de Sertora, son père avait tué le père de Sertara ; il avait ensuite été tué par ce dernier dans un duel au coiHeau,

L'homme de police^ le pï-siaf ore^ se mit donc en route vers la muntagnc, accompa^é d'un chien qui *raidait beaucoup dans son œuvre endiablée* La moitié d'une semaine, il ballit les coing, recoins, les infractuosités, les Iioi^, sans rien JtH-ouvrir. Comme il s'en revenait, la têle basse, son chien se mit à aboyer avec fureur en passant près d'un tas de fagots.

— bh î dit Lazzaro, y aurait-il donc un gibier làdessous ! Il donna un vigoureux coup d*épaule au las de fagots et le renversa.

* Un homme était couché sur le sol et paraissait souffrir, c'était Sertora.

En reconnaissant Lazzaro, il se souleva, saisit son fusil ; mais avant qu'il eût le temps de poser le doigt sur la détente, le pistatore lui avait envoyé une balle de pistolet à travers la poitrine. Le brigand tomba.

— Tu m'as blessé à mort, c'est de bonne guerre, je ne t'en veux pas ; mais ce que je veux, c'est qu'avec toi s'éteigne la voix du sang qui depuis cent ans divise nos maisons. Un franciscain, auquel je me suis confessé hier, m'a fait jurer sur le salut de mon àme que je te pardonnerais ; ce n'est qu'après avoir reçu une promesse qu'il m'a donné l'absolution.

— Ah ! compère, c'en est fait de nos enfants, puisqu'on leur défend de haïr.

— Ecoute, Lazzaro, j'ai deux grâces à te demander ;

jure moi sur la croix de ton couleaii que tu me les accorderas. On ne refuse rien à un mourant, et je vais mourir.

— Je le jure, dit le pistatore en faisant tout bas la restriction mentale que si les grâces promises étaient incompatibles avec son devoir ou ses intérêts, il se ferait relever de son serment par un moine de Saint- François.

— Chez nous un serment n'embarrasse pas plus que ça, dit Sosie, en est-il de môme dans votre pays, seigneur Français?

— Oui et non ; mais, dans ce dernier cas. Ton n'a recours à aucun moine. Ton se parjure tout seul.

— Tiens, vous êtes alors moins religieux que nous. Enfin, vous avez vos coutumes comme nous avons les nôtres.

Sosie tournait au pbilosopbe.

— C'est bien, tu as juré, je te crois, dit Sertora, Eh bien, pour première grâce, tue-moi, et ici môme enterre mon corps, qui sera sauvé ainsi, sauvé de l'ignominie du gibet. Ne dis rien à mon fils de tout ceci. Est-ce trop te demander ?

— Non vraiment, compère, et c'est avec plaisir que je te rendrai ce petit service. Es- tu prêt?

— Attends un peu, que je merecommandeà la Madone ; vois si ton fusil est en état, car je veux mourir d'un seul coup.

— C'est trop juste.

Et pendant que Sertora faisait des efforts inouïs

pour se mettre à genoux, le pistatore se mit à charger miuutieusement son fusil.

— Mets-y double charge, compère, dit Sertora en interrompant sa prière, qu'il reprit aussitôt.

— Tu es exigeant, mio caro, la poudre est chère en ce moment. Mais, bah, je veux bien t'accorder cette faveur, c'est un carlino de plus que ta mort va me coûter. Là, y es- tu?

— Oui, ajuste bien et vise au cœur ; adio amico !

— Mio carissimo. Le pistatore s'éloigna de quelques pas, mit en joue, et Sertora tomba le cœur traversé de part en part. — Lazzaro déshabilla le cada« vre, s'assura que les vêtements ne renfermaient aucune valeur, puis, avec la crosse de son fusil, il creusa une petite fosse, dans laquelle il coucha le corps, il la combla, la recouvrit avec des fagots et reprit le chemin dlsernia.

' 11 se rendit aussitôt chez le chef de la police, auquel il présenta les vêtements du mort et les deux oreilles qu'il lui avait coupées. — Cette dernière clause était indispensable pour toucher la prime. — Un homme sans oreilles doit être un homme mort. — N'est-ce pas signor ?

— Je ne sais, nous n'avons pas cette habitude en France.

— Oh! donc Lazzaro, en retour deshabitsensanglantés et des deux oreilles qu'il rapportait, reçut la prime, c'est-à-dire sept cent cinquante ducas?

— Tu m'as dit que la prime était de mille.

— Oui, signor ; mais il était, je pourrais dire il est

d'usage que les fonctionnaires prélèvent un quart sur toutes les primes ou gratifications données par le gouyemement. Ga fait, disent-ils, partie de leur appointements ; vous connaissez bien cela, puisque vous avez demeuré à Naples. Toute(bis, avant de recevoir la prime, Lazzaro, qui était un homme instruit, puisqu'il savait écrire, dut consigner dans un long rapport toute les particularités de la mort du chef de brigands ; il n*y omit aucun détail, pas même celui de la restriction mentale qui prouvait à son chef combien il plaçait haut le sentiment de son devoir. Cela fait, il revint chez lui.

Je vous ait dit que Lazzaro n'était pas aimé dans le pays ; or, on ne sait ni comment, ni par qui il arriva que le susdit rapport écrit par lui et signé de son nom fut remis au jeune fils de Sertora, qui savait lire. Son père lui avait fait donner de l'éducation car il le destinait à lui succéder dans le commandement de la bande. Il est bon qu'un chef de brigands sache lire, ne serait-ce que pour se donner l'innocente joie de lire les placards où Ton annonce que sa tête est mise à prix.

Que se passa-t-il dans Tâme du jeune Sertora? Nul n'a pu le dire. Quand je le vis, il achevait de lire le funèbre rapport, ses yeux n'avaient pas une larme, sa poitrine pas un sanglot ; mais quand je posai ma main sur sa tête, je la retirai bien vite, il me semblait toucher un brasier ; il avait les lèvres blanches et son crâne brûlant. Je me dis, le chien chasse dg race, nous verrons une belle vengeance,

— Ami, me dil-il, en se tournant vers moi.

— Pardon, dis-je à Sosie, qui étais-tu donc par rapport à lui ?

— J'étais, signor, l'officier de confiance de son père, dit Sosie «n se redressant fièrement.

— Bien ! continue.

— Quoi que je fasse, quoi que je dise, jurez- vous de m'obéir ?

— Oui, répondis-je, au nom de ton père et de ton grand-père, qui furent nos braves cbefs, je te réponds pour la bande, nous t'écouterons.

— C'est bien. Quand je vous dirai : Venez ! vous viendrez ; d'ici là laissez-moi agir à ma guise et ne vous inquiétez pas de ce que Ton dira de moi. Mon père est mort ; mais j'ai son fusil.

— Que vas-tu donc faire ? demandai-je à l'enfant. -- Rien qui puisse déshonorer mon nom. Va, plus

tard, vous verrez ! Adieu !

J'embrassai l'enfant et je partis pour la montagne, où, par acclamation, la bande me décerna le commandement, en attendant que Sertora fût en âge et disposé à le prendre.

Dès le lendemain (plus tard l'enfant lui-môme m'a reconté ces détails), Sertora, qui, jusqu'alors avait partagé son temps entre les livres et la chasse, s'entendit avec un fermier pour obtenir un emploi dans les terres. Le fermier, qui savait de quoi il était capable, lui donna la direction des travaux des champs. Il essaya et tout le monde fit comme lui, de connaître }çs motifs qui faisaient agir Sertora, dont la conduite

fut jugée Bév^ement. Bn effet, c'était la première fois dans la montague que le sang restait sans être lavé.

— Sertora est un lâche, dirent les vieillards. L'enfant ne répondit pas.

— Sertora a peur de mourir, dirent IfB jeunes gens. L'enfant, à cette parole, provoqua les jeunes gens

à un duel au couteau, il fut blessé ; mais il tua cinq jeunes gens. Ceci fit réfléchir les autres, on le laissa tranquille.

Il vivait complètement seul d'ailleurs ; le matin il allait au champ, le soir il revenait, s'enfermait dans sa maison et ne communiquait avec les gens du pays que le dimanche à l'Église, encore ne parlait-il à pwsonne. L'on remarquait seulement qu'il n'omettait jamais de saluer la Thérésa quand il passait près d'elle. Alors on dit : Sertora est amoureux de la Thérésa, il a sacrifié la vengeance à l'amour. Les jeunes filles commencèrent à le regarder avec intérêt, les hommes hochaient la tête ; mais le souvenir des cinq hommes tués en duel clouait la langue aux bavards.

Quatre ans se passèrent ainsi, je^ venais souvent voir l'enfant qui^ par Tesprit paraissait devoir surpasser son père. —Je ne sais comment cela se faisait ; mais il avait connaissance de toutes les entreprises. Par ses ordres et d'après ses indications, nous entreprîmes un certain nombre d'expéditions, qui toutes réussirent et furent très-fructueuses. — Jamais l'enfant ne voulut recevoir aucune part des prises que que nous faisions autrement qu'en argent; jamais il ne voulut me donner la moindre explication sur sa

manière de vivre. — Quand je lui parlais de se venger il souriait entre ses dents et ne me répondait pas,

— Je n'y comprenais rien, car c'était un fait reconnu.

— Au moindre mot, toute la bande se serait précipitée sur Isemia et Veut ruinée de fond en comble pour satisfaire Penfant.

Un jour que je venais de le voir, comme à Thabitude, je le trouvai souriant. — Matteo, dit-il (Matteo c'est mon nom, signer), demain, je deviens bomme, j'anrai dix-huit ans.

— Alors, lui dis-je, Tbomme vengera la haine dé l'enfant ! Il me serra la «ain, se pencha et me dit quelques mots à Toreille.

— Nous avons juré de vous obéir, chef, nous vous obéirons, et je m'en allai la tête basse.

Le lendemain, jour où Sertora accomplissait sa dix-huitième année, il se revêtit de ses habits de fête et se rendit à la maison où Lazzaro, vieux et presque impotent, vivait avec sa fille; son fils, devenu soldat, servait dans Tarmée du roi en Sicile.

Lazzaro était seul , assis près d'une table, il s'occupait à compter de l'argent : c'était devenu pour lui une passion.

— Bonjour, mon fils, dit-il à Sertora, en lui tendant la main.

— Bonjour, père!

— Oh ! dit Lazzaro, voilà un nom qui résonne étrangement dans ta bouche, garçon !

— Maintenant, peut-être ; mais non pas plus tard, si vous accédez à ma demande!

— Tu viens me faire une demande; c'est bien grave, alors, car ton visage est sérieux comme celui de fra Theato quand il dit la messe!

— C'est que ma demande est sérieuse aussi dit Sertora, en posant sur la table un sac assez volumineux qu'il avait jusqu'alors dissimulé sous sa veste. — Le sac rendit un son métallique en touchant la table. Les yeux de Lazzaro. s'allumèrent.

— Voici cinq mille ducas, dit gravement Sertora, ils sont le fruit de mes épargnes, le sang n'a rien à y voir, ils seront à toi, si tu me réponds oui.

— Vraiment, maisj'y«ulitout disposé, ditLazzaro qui dansait de joie sur sa chaise, car cinq nulle ducats, c'est nue grande fortune. — Oui, oui, dV

' vance, et mille fois oui.

— Prends garde !

— Que diable, ce n'est pas mon salut étemel que tu as l'intention de me demander, ni ma mort non plus?

— Non.

— Eh bien, je te dis oui, et je le jure sur la croix de mon coutea».

^ Tu jures.

— Oui ; mais avec une restriction mentale ; tu sais, garçon, le prêtre a tout pouvoir.

— Je le sais, dit Sertora, que la loquacité du vieux Lazzaro paraissait impatienter. Voici en deux mots ce que j'ai à te dire. Je suis jeune, riche, j'ai un nom, j'aime la Theresa et je viens te prier de me la donner pour femme.

— Ah! par exemple, tu es fou, dis? ou bien veuxtu tç moquer?

— Ni l'un ni Tautre; j'aime laTheresa.

— Mais elle ne t'aime pas !

— Tu n'en sais rien. Kcoute, faisons un marché ; je t'abandonne les cinq mille ducats, viens dans ma maison avec ta fille, laisse-moi lui parler bas pendant quelques minutes, et si elle refuse de m'épouser ensuite, je me le tiendrai pô^^r dit.

— Et les cinq mille ducats ?

— Ta réponse me dira si je dois les reprendre.

, Lazzaro se prit à ré£lécbi4t|)endant quelques instants. -7 Sais'tu, garçon, que ce que tu demandes là est très-grave!

— Il faut que vous sachiez, si^nor, me dit Sosie en interrompant son histoire, que la vertu de nos femmes n'admet pas le moindre soupçon. Une fiUecon vaincue d'avoir été seule échanger quelques mots avec un jeune homme est déshonorée ; elle est mise au rang des filles perdues *et obligée de quitter le pays. Un jeune homme qui toucherait la main d'une jeune fille ailleurs qu'à la danse, sur la place publique, lui ferait une injure qui ne pourrait être lavée qu'avec du sang. Vous voyez que la proposition faite "par Sertoraà Lazzaro de lui mener sa fille dans sa maison était grave. Une fois rendue, la Theresa ne pouvait faire autrement que d'épouser.

Tout m causant, Sertora avait dénoué le sac, et les ducats s'éparpillaient sur la table, neufs et brillants. Lazzaro ne put résister à ce spectacle.

« Baise moi sur la bouche, garçon, c'iest marché conclu, je demanderai à la Theresa de venir avec moi.

Sertora baisa l'avare sur la bouche, sdon la coutume, et sortit.

Le vieux Lazzaro se mit à plonger les mains dans les ducats, à les faire tourner, à les faire chatoyer. L'enfant est devenu idiot, se dit-il ; j'irai ce soir à la nuit chez lui ; nous en sortirons ; -personne ne le saura, et j'aurai cinq mille ducats. Cinq mille ducats ! Je me ferai nommer syndic, et avant un an j'aurai gagné le double de cette svnme.

L'avare en était à ce point de réflexions quand la Theresa entra.

— Fille, lui dit Lazzaro, mets ta coiffe et ton coUier d'or, tu sais lequel (ce collier, monsieur, avait été acheté avec les sept cent cinquante ducats, prix de la mort du père de Sertora), nous allons faire visite à notre voisin.

— Sertora, mon père ?

— Oui, à Sertora, nous avons à causer ensemble de choses sérieuses, va, dépêche toi.

Comme toutes les filles de, la montagne, la Theresa était habituée à obéir ; elle alla mettre sa coiffe et son collier. ^

— Sais-tu? C'est avec toi que -Sertora veut causer, lui dit liazzaro.

— Avec moi; mais, père, vous savez bien fue cela ne se peut .

— Si, vraiment, puisque je t'accompagne. Tu sais

bien d'ailleurs que le pauvre garçon est à moitié fou et que, quand bien môme il irait se vanter de t'avoir causé seul, ou même de t'avoir serré la main, personne ne le croira.

— Qu'il soit fait selon votre désir, mon père. Lazzaro embrassa son enfant au front, jeta un long

regard sur les ducats et sortit avec sa fille.

La nuit était tout à fait venue quand ils frappèrent à la porte de l'habitation où Sertora les attendait. Gelui-ci vint ouvrir; il souhaita la bienvenue à ses hôtes, et les conduisit dans une chambre retirée située à Parrière de la maison.

— Voilà mon salon, dit-il; peut-être n'est-il pas gai, mais c'est la pièce d'honneur, et j'ai tenu à vous y recevoir.

Cette pièce n'avait, en effet, rien de bien joyeux; c'était une grande chambre nue, percée de hautes fenêtres et dont tout l'ameublement consistait en une table massive enfoncée dans le sol, en un fauteuil de bois grossièrement sculpté, et quelques escabeaux. À cette heure, il y faisait froid et sçmbçe. Le vieux Lazzaro ne put retenir un tressaillement en franchissant le seuil de la porte qui resta ouverte.

— • Âssieds-toi, mon hôte, dit Sertora, en lui indiquant le fauteuil.

Lazzaro regarda le siège, puis sa fiUe, puis Sertora ; il se sentait mal à l'aise. Cependant surmontant sa craintif il s'assit résolument et posa sa carabine en travers, sur ses genoux, le doigt fixé sur la détente.

— Tu sais pourquoi lu es venu ici, lui demanda Sertora d'un air interrogateur'^

— Oui, vraiment. Tlieresa mia^ dit-il à sa fille, le seigneur Sertora ici présent, par des motifs que j'ignore m'a manifesté le désir de te dire quelques mots à voix basse, suis le donc et entends-le.

La Theresa serrée contre son père comme une chevrette effrayée, ne répoadit , ni ne bougea.

— Va, fille, si mon oreille n'entend pas, mon œil te suit.

Theresa se sépara de son père et fit quelques pas en avant, précédée par Sertora. — Malgré elle, sa main se crispa à la poignée d'un stylet passé dans son corsage; soudain elle crut entendre un bruit, elle s'arrêta.

— Venez, dit Sertora d'une voix assez haute.

A peine cette parole était-elle prononcée, que quatre hommes firent irruption dans la chambre; deux se jetèrent sur le père, deux sur la fille. En un clin d'oeil Lazzaro fut solidement garotté au fauteuil, bâillonné et la Theresa entourée de cordes.

— Etendez cette fille sur la table, dit Sertora, et attachez-la par les quatre membres aux quatre pieds, de façon qu'elle ne puisse faire le moindre mouvement.

Les hommes, comme quatre machines, exécutèrent Tordre.

— Approchez le fauteuil, que le père puisse bien * voir son enfant. r.-^

Le fauteuil fut approché.

— Mainteuant, que chacun m'écoute.

Les quatre hommes se rangèrent le long de la table, derrière Sertora qui, lui, se posa devant Lazzaro de manière à pouvoir embrasser du même regard le père et la fille.

Alors au milieu d'im silence, troublé seulement par le râle de Lazzaro qui étouffait sous son bâillon, Sertora, lentement, comme «'il pesait chacune de ses paroles, dit:

— Lazzaro, ton père autrefois a tué mon grand* père par surprise, c'était lâche. Mon père a vengé son père en tuant le tien en duel, c'était juste et honorable.

— Toi, fils de lâche, tu aà été plus vil encore, tu as tué mon père alors que, tombé et mourant, il ne pouvait essayer de se défendre. Je ne saurais te tuer sans me déshonorer, moi !

Misérable ! je vais t'infliger le supplice réservé à tes pareils.

Sertora s'avança et de sa main appliqua deux soufflets sur les joues de Lazzaro.

L'on entendit un cri étouffé : c'était la Theresa qui bondissait dans ses liens de Tinsulte faite à son père. Il y avait du sang d'homme dans les veines de cette fille.

— Sertora sans s'émouvoir recula d'un pas et continua :

— Fils de lâche! après avoir tué mon père, tu l'as dépouillé ; puis, comme Judas, tu es allé recevoir le prix du sang. Gela est infâme. Au nom du Dieu qui

nous juge, je vais te punir de la peine des infâmes. U tira son couteau, s'approcha du prisonnier, et, Tune après l'autre, il lui coupa les deux oreilles.

Lazzaro poussa un cri strident, horrible ! La contraction de sa bouche dénoua à moitié le bâillon qui lui meurtrissait les lèvres.

Sertora avait jeté les oreilles à terre sans que son visage laissât apercevoir la-moindre trace d'émotion. — Toi, fille, dit-il, en s'adressant à la Theresa, tu as applaudi au meurtre, et du prix du sang tu as fait une parure ; c'est mal et tu seras flétrie. Ton père s'est enorgueilli devant toi, il sera puni par toi. Tu m'as appelé lâche ! On t'appellera fille. Tiens, quelque soit le rouge qui monte à ton front, jamais il n'effacera le stigmate de mon mépris, Sertora, froidement, lança un jet de salive sur le visage de la Theresa. La fille pâlit affreusement, et ce fut tout. — Oh! monsieur, quel moment infernal!

Ayant ainsi flétri le père et la fille, Sertora, pour compléter sa vengeance, tira de sa veste un large écriteau sur lequel on lisait : Fille vendus par son père. Il attacha cet écriteau au-dessous de la tôle de la Theresa qui était complètement évanouie. Il jeta encore un regard tout chargé de haine sur les victimes ; puis, suivi par les quatre hommes impassibles et silencieux, il sortit.

La porte de la maison resta ouverte

Le lendemain matin, il y eut une grande rumeur dans Isemia ; les mauvais sujets de la ville sortaient

eu riaat de la maison de Sertora, la population allait et venait de cette maison à celle de Lazzaro.

Dans cette dernière on pouvait voir cinq mille ducats éparpillés sur une table, pôle-méle avec un reçu où il était écrit que cette somme était le prix d'une conversation que le père de la Theresa avait ménagée entre sa fille et Sertora.

Ce dernier avait disparu.

Id, j'interrompis le conteur.— Comment, lui dis-je, êtes- vous si bien informé des moindres détails de cette sombre affaire?

— Par une raison bien simple, signer, j'étais un des quatre hcmimes qui lièrent la Tberesa et son père.

La veille, Sertora était venu à l'endroit où se tenait la bande ; il avait dit : Demain je venge mon père, il me faut quatre bommes.

Moi et trois autres que je désignai nous le suivîmes sans lui demander d'autre explication. Son père vengé de la manière que je viens de vous dire, il revint se mettre à notre tête. Je reprends mou récit.

Des gens charitables détachèrent Lazzaro et sa fille: cette dernière était dans une position à faire pitié, l'excès même de sa disgrâce lui suscita des défenseurs. Un jeune homme, qui autrefois l'avait demandée en mariage déclara vouloir la prendre pour femme.

— Je t'accepterai, dit-elle, quand un masque de sang aura lavé la souillure faite à mon front.

— La Theresa parle bien, oui, du sang ! Mort aux bandits, mort à Sertora ! cria la foule.

— A.rmons-nous, dirent les jeunes gens, que The-

resa se mette à notre tête, elle sait par son père où se réfugient les brigands. — A mort, à mort !

Celui qni proférait ces paroles était un grand et vigoureux garçon ; toutà coup on le vit pâlir, chanceler, il tomba, il était mort ! Un stylet, lancé comme une flèche par une main inconnue, lui était entré dans le dos en passant sous Tomoplate.

Ce meurtre audacieux occasionna un moment de stupeur ; puis, par une réaction naturelle, un mouvement de rage ; chacun courut chercher «on fusil; une véritable armée s'organisa. Theresa prit le commandement, et la troupe, divisée en plusieurs bandes, s'enfonça dans les montagnes.

Il résulta de ceci qulsernia fut le soir même envahie par notre bande; que nous mimes la ville à sac, et que le lendemain, quand les troupes de la Theresa revinrent, presque chacun avait un mort à pleurer.

Le contre-coup naturellement retomba sur la Theresa et sur son père, cause première de tous ces malheurs.

Un jour la Theresa s'enfuit*; son père, demeuré seul, mena Texistence la plus épouvantable qu'il soit possible d'imaginer.

Quand il restait chez lui, des voix lui criaient du dehors : Voici Lazzaro qui s'enferme pour compter le prix du sang.

Quand il sortait : la foule lui disait ; — Lazzaro a vendu sa fille, il va en recevoir le prix, et parmi tout cela, les épithètes de ladre, de lâche, d'infâme tom-

baient comme la grêle. — Le pauvre homme en devint presque fou.

Enfin, n*y tenant plus, il s'enfonça un couteau dans le cœur. — Des gens qui par hasard regardèrent dans la maison, le trouvèrent étendu mort. — On ramassa son cadavre, qui fut jeté hors de la ville, dans un trou qui resta béant, de façon â ce que les bêtes pussent se repaître de la chair du damné. — C'est Fusage chez nous de traiter ainsi les maudits qui se sont eux-mêmes donné la mort.

Sertora était bien vengé.

Plus tard, j'appris que la Theresa avait fait bénir un couteau devant la Madone par un prêtre, et qu'elle s'était vouée à la poursuite de Sertora. N'ayant pu réussir à l'atteindre, elle vint s'établir à Gastellucio, où un brave jeune homme, touché de ses malheurs, l'épousa.

La Theresa n'avait rais qu'une condition au mariage, c'était que si son mari trouvant l'occasion de tuer Sertora ne le tuait point, elle le tuerait, lui.

L'homme, avait accepté.

Le reste de l'histoire vous est connu; Sertora, devenu un des lieutenants du général Chiavone, a été reconnii par la Theresa, c'est lui dont vous avez vu la tête coupée et insultée par celte damnée.

— Je m'explique maintenant la fureur de la Theresa à l'égard de cette lête ; mais ce que je ne comprends pas, c'est le couteau dont elle a achevé l'homme blessé qui l'avait aidée à tuer Sertora.

— Cet homme était son mari, signer, et ça été

pour le puoir de s'être laissé désarmer par Sertora qu'elle Ta tué.

— Excellente manière de Tempécher de recommencer, dis-je. Mais penses-tu que la Theresa soit morte?

— Tout me porte à le croire, signor. Cependant, le bruit court qu'elle a fait un pacte avec le mauvais esprit, afin d'arriver par la puissance infernale à se venger de tous ceux qui ont aidé Sertora (ici Matteo fit un signe de croix).

— As- tu donc peur du mauvais esprit?

— Tenez, signer, je suis brave ; j'ai commandé en chef de grandes bandes, je me suis vu parfois seul, traqué comme une bête fauve par les Piémoutais ; ane fois je suis tombé dans leurs mains, et je n*ai point pâli ; mais je crains tout ce qui se rapporte à la Theresa. Nous n'avons pas été brave dans notre vengeance, il fallait tuer Lazzaro, lui faire soufirir mille tortures, c'était un homme, mais une femme ! flétrir une jeune fille, ça a été lâche ; il a fallu toute la fascination qu'exerçait sur nous le souvenir des Sertora, pour nous porter à commettre une telle vilenie.

— Voyez-vous, signor, c'est une croyance chez nous que Dieu pardonne tout, hors la lâcheté. — Tôt ou tard elle est puaie en ce monde. -- Et si je vous dis j'ai peur, c'est que j'ai peur de Dieu.

Matteo, véritablémpt effirayé, s'agenouilla en multipliant les signes de croix ; il se frappait sur la poitrine. Je l'entendis qui criait miséricorde 1

Malgré moi, la frayeur du bandit commençait à me gagner ; mon esprit s'emplissait de souvenirs de fantômes. La chambre dans laquelle nous étions était nue, une fenêtre sans vitres laissait passer la brise fraîche qui faisait osciller la pauvre veilleuse, dont la lumière élait si faible qu'un rien eût pu l'éteindre. Une fois lancé sur le terrain de la peur, l'imagination va un train d'enfer ; la veilleuse me sembla être la lumière d'un tombeau ; le» murs de la chambre parurent se mouvoir. Le corps de Matteo agenouillé] prenait des proportions colossales, un bruit de cliquetis d'armes, de cris étouflFés, de trépignements remplissait mes oreilles, peu à peu je sentis le souffle me manquer ; j'étais haletant ; il me semblait à/chaque instant voir la porte s'ouvrir et une bande d'égorgeurs apparaître pour me scier la tête, comme je l'avais vu faire parla Theresa.

Au moment où le tourbillon de la frayeur était à son paroxysme, il me sembla que le volet delà fenêtre s'entrouvrait et qu'une main sanglante s'allongeait dans la chambre. Je voulus jeterlun cri, la parole expira dans mon gosier, mes cheveux se hérissèrent, mon front.se perla de sueur; je devins petit dans mes vêtements. Ah ! criai-je, je ne sais comment. Mon cri fît bondir Matteo. La fenêtre, là!.... là!.... et sans parole je lui indiquai la place où je voyais la main rouge de sang. Matteo, ce chef de bandits, cet homme qu'on avait fait agenouiller poii: le fusiller et qui n'avait point pâli, Matteo se rejeta en arrière, blême, tremblant de tous ses membres.

Par une réactiou naturelle, ma peur s'était effacée devant un danger qui paraissait réel.

— Qu'est-ce donc ? demandai-je d'un ton ferme et enm'approchantde la fenêtre.

— Signor, n'avancez-pas î Oh, c'est sa main !

La main de qui? Je me baissai curieusement à l'endroit où j'avais vu l'apparition, le volet avait été ouvert, il n'y avait pas de main ;' mais une empreinte de ciuq doigts représentée par cinq traînées de sang était plaquée à la muraille.

— La voyez-vous? Elle a laissé sa marque, l'un de nous doit mourir.

— Et qui donc est-ce, dis-je impatienté?

— Qui ? n'avez-vous pas remarqué que cette main était celle d'une femme.

— Celle de la Theresa, peut-être !

— Non pas peut- être ; mais sûrement.

— Allons, Matteo, tu es fou ; quand bien môrçe la Theresa ne serait pas ensevelie sous les ruines de sa maison, les balles des Piémontais et de tes amis en ont fait justice. — Au moment où je disais ceci, un coup de fusil retentit et une balle traversant le volet vint s'aplatir au plafond à quelques pouces du crâne de Matteo.

L'imminence du péril rendit la raison au bandit.

— Seigneur, ne bougez pas, me dit-il. Restez dans le coin, en vous effaçant le plus que vous pourrez.

Je lui obéis, et, sans paraître s'occuper de moi davantage, il prit la veilleuse et la posa dans l'angle

du lit, de façon que robscurilé'fût presque complète. Il arma son fusil, puis, rampant sur le sol de manière à ce qu'on ne pût le voir du dehors, il vint s'accroupir devant la fenêtre, ajusta son fusil sur le rebord en pierre, mit le doigt sur la détente, et attendit.

J'avais recouvré tout mon sang-froid, et je me promettais bien de ne rien perdre du drame qui se préparait, en attendant que j'y jouasse probablement un rôle.

— Eteignez la veilleuse, me dit brusquement et à voix basse Matteo.

A peine eus-je fait ce qu'il me disait que les éclairs de plusieurs coups de fusil illuminèrent la chambre.

4latteo tomba en arrière la tête horriblement fracassée, et ce fut tout.

Je restai dans l'obscurité en compagnie d'un cadavre, et avec l'agréable perspective de le devenir moi-môme. Toutefois, comme je jugeai qu'il était stupide d'attendre la mort sans rieii faire pour l'éviter, je m'acheminai à tâtons vers la porte, que je réussis à ouvrir en faisant sauter la serrure à l'aide du sabre de mon malheureux Sosie.

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