Mémoires, loco cit
2. Voir Commission d'enquête sur la situation des ouvriers et des industries d'art (1884), p. 65.
parlons autre part1, aussi bien que dans les bronzes de décoration et d'ameublement, le ciseleur peut, sans trop
Fig. 2.3. — La statue de Louis XIV, de Grirardon, avec ses jets.
d'inconvénients, donner libre cours à sa virtuosité. Son
1. Voir l'Orfèvrerie, p. 23 et suiv. Nous donnons dans ce manuel des détails assez précis sur le travail de la ciselure, pour ne pas entrer ici dans des explications qui feraient double emploi.
outil communique au métal des finesses que la fonte lui refuse. Accusant les nervures des feuillages, le moiré des tissus, le duvet et le poil des fourrures, il lui donne cette « fleur d'épiderme » qui lui manquait, et ajoute un certain esprit à la matière. Dans ces travaux de fantaisie, le ciseleur triomphe ! Mais, dans l'achèvement des bronzes d'art, sa mission est à la fois singulièrement plus modeste et beaucoup plus relevée. En premier lieu, il lui faut renoncer à toute fantaisie. Serviteur respectueux d'une pensée plus haute , il ne doit en aucun cas empiéter sur les intentions de l'auteur du modèle, et ne rien ajouter de son chef. Il lui faut, au contraire, se pénétrer de l'esprit dans lequel l'œuvre qu'il termine a été conçue, subordonner son talent au devoir d'interprète, et ne jamais chercher à améliorer l'intention du statuaire.
Malheureusement, une pareille façon de comprendre sa profession demande une élévation d'esprit, une culture intellectuelle, des connaissances générales, que les artistes de second ordre possèdent trop rarement.
La plupart, au contraire, tirent une certaine vanité de leur savoir-faire. Ils cherchent des effets d'outil, qui leur créent une petite personnalité. Ils arrivent, de cette façon, à posséder une manière spéciale d'arranger les surfaces, d'interpréter un ornement, de rendre un détail. Et finalement, pour mettre ce savoir-faire en relief, ils n'hésitent pas à dénaturer plus ou moins le caractère de l'œuvre qu'ils ont à retoucher, en cherchant à l'embellir par des façons aussi compliquées qu'inutiles.
Ces artisans-là sont désignés par un nom spécial. On les nomme les ficeleurs. Plus dangereux encore sont ceux qu'on appelle abatteurs. En un tour de main, ils nettoient une pièce et donnent à l'ouvrage les apparences d'un achèvement soigné, mais sans aucun rapport avec l'esprit qui a présidé à sa création, ni même avec les exigences les plus élémentaires de la saine et artistique décoration.
Jadis les fîceleurs étaient plus nombreux que maintenant. Il y a cinquante ans, leurs procédés de facture avaient un caractère si décidé, qu'il était facile de reconnaître quel
Fig. 26. — Ciseleur reprenant le groupe de Schelcher, par Barria
ciseleur avait achevé une pièce. De nos jours, le travail est devenu plus uniforme et plus consciencieux; mais le nombre des ouvriers assez instruits pour se pénétrer de l'esprit et des qualités esthétiques de l'œuvre qu'ils ont à
revoir, est encore trop rare pour que les bronzes réclamant une intervention considérable de la part du ciseleur ne courent pas quelque danger. C'est là ce qui fera toujours
Fig. 27 et 28. — Le buste de Shakespeare sortant de la fonte.
préférer la fonte à cire perdue à la fonte en sable et à pièces rapportées. Quant aux abatteurs, je n'insiste pas. Leur façon de procéder, en effet, n'a rien à démêler avec l'art.
Fig. 29. — Le buste de Shakespeare réparé et ciselé.